Après avoir chroniqué il y a quelque temps I Origins, je m’étais mis en quête du précédent métrage du réalisateur Mike Cahill, intitulé Another Earth.
La surprise fut de taille.

Le pitch est aussi intrigant que celui du deuxième opus : le soir même où une deuxième terre, copie carbone de notre planète, apparaît dans le ciel, une jeune femme à l’avenir prometteur tue accidentellement la famille d’un grand compositeur de musique classique. Le film s’intéresse alors de façon entrelacée aux découvertes sur ce monde nouveau et à la relation étrange qui va se nouer entre la jeune femme rongée par la culpabilité et l’homme à la vie brisée.

Le traitement, par contre, est très différent.

Là où Mike Cahill propose une histoire d’amour transcendée par la mort et la quête mystique autant que scientifique dans I Origins, il promène une caméra fébrile au plus près de ses personnages sans vraiment dévider le fil d’une narration pour Another Earth.
Loin de m’attendre à une telle différence, j’avais anticipé, dans le développement de l’intrigue, à une sorte de conte fantastique à la forme plus classique (ce qui pour moi aurait été un compliment).
Il semble plus s’intéresser aux doutes intérieurs de chacun des deux protagonistes en laissant la caméra capter fugitivement un regard, en s’appesantissant sur quelques gestes ou sur des détails insignifiants, qu’à poser son cadre en nous permettant d’appréhender les personnages de façon habituelle.

La direction choisie par les deux photographies est aussi radicalement différente et compose bien l’opposition entre les deux films.
Dans I Origins les plans sont filmés de façon propre, sans à-coups. Les focales sont calculées pour nous laisser voir les personnages dans leur globalité. Il y a peu de gros plans, si ce n’est sur les yeux de Sophie, qui sont les véritables héros.
Pour Another Earth, la caméra est portée sur l’épaule, au plus près des objets comme des sujets, sans stabilisation externe. On est donc plongés directement dans l’action, à la manière des films indépendants ou se voulant tels. D’où le caractère fébrile de la réalisation, accentué encore par le montage, plus saccadé.

Il en ressort une sorte de malaise, qui colle bien à la dépression profonde du compositeur comme à la culpabilité extrême de la jeune femme, qui prend à la gorge aussi bien qu’aux tripes.

Là où Mike Cahill répondait franchement dans I Origins à son problème initial par une affirmation pleine de foi (la roue du samsara), il hésite et brouille les pistes dans Another Earth en ne laissant que des indices sur l’identité de ceux qui peuplent la Deuxième Terre. Il questionne sans répondre, là où le film suivant répondra tout en questionnant.

Si l’on s’interroge sur le sens de la rencontre que la jeune femme provoque avec sa victime, sur le sens de ce qu’elle fait pour lui, sur le sens de l’histoire d’attraction et de répulsion qui se joue entre eux, sur le fait qu’elle veuille réparer ce qu’elle a commis, sur l’échange qu’elle en reçoit lorsque la musique revient dans l’existence du compositeur, on reste perplexe jusqu’à la fin sur le sens de cette Deuxième Terre.

Pourquoi vouloir voyager vers elle ? Si elle est un miroir exact de la nôtre, de la leur, alors les alter ego de chacun ont leur vie propre. Si ce miroir s’est bien brisé la nuit de l’apparition, comme la vie des deux protagonistes s’est brisée lors de l’accident, et que les existences des habitants des deux terres aient commencé à diverger à ce moment-là, la pensée en est encore plus vertigineuse. On ne peut avoir devant soi que l’aperçu de ce que notre vie aurait été si. Si l’accident ne s’était pas produit. Si l’on avait fait un autre choix.

Est-ce une chance de voir ce que le Destin avait prévu pour nous avant qu’un événement ne vienne le contrecarrer ?
Le dernier plan est à cet égard le point d’interrogation le plus fort du film.

Peut-on regretter ce que la vie a fait de nous, même en ayant vécu des épreuves terribles ?

Ces épreuves ne nous ont-elles pas rendus plus humains ?

N’en avons-nous pas gagné plus que nous en avons perdu ? Ou bien doit-on encore envier la route droite qui était tracée et qui nous menait vers une réussite sociale sans véritable obstacle à franchir ?

Another Earth est un film plus déroutant encore que I Origins, et pour tout dire plus dérangeant encore, dans sa forme comme dans le fond, notamment à cause de la parabole de l’homme de ménage indien qui se prive volontairement du contact sensoriel avec le monde.
Faut-il l’interpréter comme un refus de la roue des réincarnations ? Une autre forme de positionnement hindouiste sur la vanité et l’illusion qu’est le monde ? En mettant en parallèle I Origins et Another Earth, je ne suis pas loin de le penser.

Sans doute est-ce le propre des films réussis que de susciter de telles interrogations.

J’en débattrais volontiers, si certains d’entre vous le désirent, au coin du feu des commentaires de cet article.

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