Jonathan Strange & Mr Norrell, du roman à la série

par | Juil 11, 2015 | Chimères Animées, L'encre & la plume | 0 commentaires

J’ai découvert le roman de Susanna ClarkeJonathan Strange & Mr Norrell, en 2006 ou 2007, grâce à ma petite sœur, qui m’offrit le livre conséquent de l’édition noire (oui, il y avait deux couvertures possibles, l’une noire avec tranche des pages de la même couleur et titre en blanc, l’autre blanche avec le titre en noir), et j’ai tout de suite été conquis.

La forme était déjà très singulière : l’histoire est écrite dans le style des romans anglais bourgeois du XIXe siècle, à la manière de Jane Austen, ou de Charles Dickens. Ce mélange très british de description psychologique, d’action lente, de considérations politiques et morales, était déjà inhabituel dans un roman historique contemporain. L’immersion s’en trouvait étrangement facilitée, malgré la lourdeur et la lenteur inhérentes à cette façon d’écrire dont nous sommes aux antipodes depuis que la littérature « fantastique » au sens large s’est inspirée des codes modernes du cinéma, de ses phrases courtes et percutantes, de ses « mouvements de caméra » et autres artifices visuels.

Ici, l’écriture est un peu alambiquée, les tournures volontairement archaïques, la vision du narrateur volontairement partiale. On se glisse parfaitement dans la façon de penser un peu étriquée de la haute bourgeoisie et de la noblesse britannique, voire même anglaise tout court, tant il est question de l’Angleterre, et non du Pays de Galles ou de l’Écosse. On sourit malicieusement aux conventions sociales passéistes, très bien retranscrites. On a plaisir à voir le monde avec les préjugés de l’époque. On frémit, aussi, de comprendre la vision raciale marquée de bienveillante condescendance qui avait cours alors en suivant le parcours du domestique noir Stephen Black, qui deviendra « l’esclave sans nom » au cours du récit.

Et pourtant le plus intéressant n’est pas la forme de l’écrit, mais bien le fond et l’univers que déploie Susanna Clarke tout au long des 843 pages de son récit.
Car il ne s’agit pas seulement d’une très bonne reconstitution de l’époque des Guerres napoléoniennes vue du côté anglais, avec sa société georgienne déjà pétrie des certitudes et de la morgue qui feront la puissance de l’Empire Britannique sous Victoria quelques dizaines d’années plus tard.
Non, il s’agit bien d’une uchronie construite non seulement à travers le récit lui-même, mais aussi tout au long des centaines de notes de bas de page insérées par l’auteur pour expliciter ou développer tel ou tel point de son univers, à la manière là encore des écrivains du XIXe siècle, aussi bien anglais que français (Jules Verne en était un adepte forcené, lui aussi).
Et le génie de cette uchronie est d’être si bien ajustée aux événements réels que la vraisemblance s’impose d’elle-même, malgré la distorsion fantastique des changements opérés.

Tout commence lorsque Mr Gilbert Norrell, honorable bourgeois de la région d’York, dans le nord de l’Angleterre, décide un beau jour de remettre à l’honneur la pratique de la magie dite « anglaise », abandonnée 300 ans plus tôt, car apparemment décrétée trop dangereuse. Se déclarant seul magicien praticien d’Angleterre, il débute par un coup d’éclat qui fera sa célébrité : il donne vie aux statues gothiques de la cathédrale d’York, sous les yeux médusés des magiciens « théoriciens » qu’il tient en si piètre estime.

Dès lors, il se destine à rendre la magie anglaise « honorable » et « respectable », loin des « maléfices » souvent attachés aux anciens magiciens héritiers du plus puissant d’entre eux, le fameux Roi Corbeau qui aurait régné dans le nord de l’Angleterre grâce à un pouvoir magique sans limites ou presque et à son alliance avec les êtres Fées.

Rapidement, les prodiges de Norrell lui attachent des hommes sans scrupules (Lascelles et Drawlight), mais aussi l’intérêt du gouvernement anglais, aux prises alors avec Napoléon et son expansion irrésistible sur le continent européen. Sir Walter Pole, politicien influent, va utiliser ses talents pour combattre le Blocus Continental mis en place par l’Empereur des Français contre les îles britanniques.

Mais ce sont deux autres magiciens qui vont changer le destin de Mr Norrell.
Jonathan Strange, tout d’abord. Un bourgeois oisif qui, sous l’influence de sa femme Arabella, intelligente et inspiratrice, va se lancer à corps perdu dans l’étude de la magie et va devenir le seul élève de Norrell. Il sera si prometteur qu’il prendra bien vite des voies différentes, si ce n’est opposées, de son illustre maître. Il en sera pour cela à la fois reconnu (il participera sur le champ de bataille à la guerre contre Napoléon, permettant aux anglais de remporter de nombreuses victoires tant dans la guerre d’Espagne que lors de la bataille décisive de Waterloo), et détesté (il sera accusé de sédition et jalousé par son maître qui le verra avec horreur se tourner vers les anciennes formes de magie, plus puissantes et plus sauvages que celles, respectables, qu’entend développer Mr Norrell).
Et le Gentleman aux Cheveux comme du Duvet de Chardon, un être Fée invoqué par mégarde par Norrell lors d’une tentative désespérée de rendre la vie à l’épouse décédée de Sir Walter Pole, base de toute l’histoire racontée dans le livre.

Ce sont les relations entre Norrell et Strange qui structurent le récit. Leur amitié, leur opposition, leur affrontement, leur réunion, content les deux visages de toute grande collaboration : l’admiration réciproque qu’ils éprouvent l’un pour l’autre n’a d’égale que le différend fondamental qui deviendra leur pomme de discorde. L’un désire retrouver la grandeur des mages d’autrefois et rendre à l’Angleterre son Enchantement, quand l’autre veut à tout prix éviter de répéter les mêmes erreurs que ses prédécesseurs en ostracisant la part la plus puissante de la magie : les êtres Fées.

Et c’est là le deuxième axe, le plus intéressant pour quelqu’un qui a baigné comme moi toute sa vie dans les mythes, les légendes des Sidhe et les contes celtes : la relation des deux magiciens envers la source de la magie que sont les Fées, et les conséquences qu’aura leur « invocation » du Gentleman aux Cheveux comme du Duvet de Chardon.

Susanna Clarke reprend avec intelligence les caractéristiques attribuées depuis des siècles à ces êtres inhumains : leur amoralité, leur obsession du jeu, leur égocentrisme, leurs interdits (les fameux geiss celtes), leur puissance magique et leur frivolité. Les Danses Féériques dans lesquelles les Humains sont entraînés pour leur plus grande perte. Les maléfices ou les bénéfices que peuvent engendrer les marchés passés avec ces créatures. Les subtilités et les règles que l’on doit suivre pour marchander avec eux et ne pas se retrouver pris au piège de leurs intérêts incompréhensibles.

Le roman, donc, était une sacrée découverte, d’une richesse foisonnante, bien plus encore que mon rapide résumé ne peut laisser entendre.

Quelques cartes du jeu de tarot créé par la BBC pour la promotion de la série.
Elles font écho au jeu de tarot que Childermass utilise tout au long des sept épisodes.

J’en ai même un temps voulu faire une adaptation en court-métrage de quelques scènes marquantes : celle de Strange expérimentant la folie à Venise, ou bien celle qui lui permit de comprendre la folie du Roi George.
Mais bien entendu, les moyens nécessaires à la réalisation étaient bien au-delà de ceux que je pouvais réunir, même après la production d’Ultima Necat.

Et cependant, d’autres avaient eu la même idée que moi, et les droits cinématographiques allèrent d’un studio à l’autre pendant si longtemps que l’on perdit l’espoir de voir un jour l’histoire portée à l’écran.

Si bien que lorsque j’entendis parler de la minisérie de la BBC, mon sang ne fit qu’un tour.

Les sept épisodes furent un véritable délice.
L’adaptation est réussie, dans tous les domaines.

Non seulement l’univers du roman est crédible à l’écran, non seulement l’ambiance est bien rendue, mais aussi le casting est choisi avec soin, et surtout le passage de l’écrit suranné à l’image cinématographique moderne est une grande, une splendide prouesse, qui permet de rendre honneur à toutes les petites notes de bas de page que Susanna Clarke avait si bien posée comme des cailloux dans un jeu de piste à travers ses 800 pages.

Les moyens mis sur le projet sont conséquents. Les effets spéciaux crédibles. La reconstitution des costumes, des décors, sans tâche. La réalisation et le soin porté à la lumière rendent hommage à l’ambiance à la fois sombre et flamboyante de l’histoire en la transposant vers un autre média sans la dénaturer.

Enfin, et surtout, les changements opérés dans la trame sont si bien intégrés qu’ils en deviennent invisibles ou lorsqu’ils apparaissent, c’est pour le meilleur.

Ainsi, Strange change un peu de caractère, en devenant plus amoureux de sa femme que passionné par son art magique, au contraire de son double d’encre et de papier, plus dévoré d’ambition, au moins jusqu’à ce qu’il comprenne le tour que lui a joué le garçon féérique. Son destin final en est par contre un peu moins tragique, le désintéressement altruiste dont il fera preuve perdant en force à cause du manque de l’antipathie que l’on pouvait ressentir pour lui dans la lecture du roman.

Ainsi, Norrell devient moins monolithique et plus ambigu dans sa façon de considérer son pupille et rival.

Ainsi, Childermass, le fidèle serviteur de Norrell, devient-il plus consistant et plus trouble que jamais, et sa relation à son maître se teinte-t-elle d’une plus grande ambiguïté, de même que son rapport à la magie.

Ainsi, Arabella Strange comme Lady Pole deviennent-elles plus combatives.

Ainsi, la présence de Lord Byron devient-elle si accessoire que le personnage en est juste évoqué dans un dialogue obscur entre Flora Greysteel et son père.

Et s’il est juste que ce soient des Anglais qui aient finalement adapté le roman de la renaissance de la magie anglaise, force également est de constater que l’art des séries made in britain n’a vraiment rien à envier à son cousin des Treize Colonies.

Pour vous en convaincre, un petit trailer ?

Et pour conclure : cette histoire et son univers si fouillé ne feraient-ils pas une excellente campagne de jeu de rôle ?

Tous les ingrédients y semblent réunis : un cadre historique peu souvent exploré, des personnages hauts en couleur, une magie puissante, mais cadrée, des opposants mystérieux, des factions diverses à incarner dans le groupe de héros (probablement tous des magiciens pour que cela soit intéressant).

Je songe à proposer, lorsque le temps redeviendra une denrée moins rare, l’idée à mes compagnons de jeu.

Il ne resterait qu’à trouver un système adéquat.

Je pense à FATE

Pin It on Pinterest

Shares