C’est en décidant de certains décors, de certains lieux, que l’on peut poser des jalons importants dans une histoire. Plus encore dans celle des Consultations extraordinaires, car ces lieux seront a priori assez peu nombreux, donc récurrents. Il est fondamental, pour poser certaines actions (et pas seulement des scènes faisant appel à des déplacements, mais aussi pour celles qui veulent exprimer une ambiance, ou tout simplement pour décider de la vraisemblance ou non des gestes que vont accomplir les personnages) de visualiser précisément les décors où l’histoire va se dérouler.
La cohérence interne est le socle de crédibilité de l’histoire. Si je place le bureau de Belladone dos à une fenêtre dans un premier temps, j’ai intérêt à ce que cela soit le cas pour une deuxième consultation, sauf à préciser au lecteur ou à l’auditeur qu’elle a changé les meubles de place entretemps. Sinon, il ou elle risque de ne pas comprendre comment Belladone pourrait voir le livreur venir vers elle depuis la rue. Et cette incohérence serait le meilleur moyen de faire sortir mon auditoire de sa « transe narrative ». L’histoire pourrait perdre en intensité, l’auditeur s’en désintéresser, voire en être choqué.
L’art de la narration n’est en effet pas différent de l’hypnose.
Dans les deux cas, on travaille à embarquer celle ou celui qui nous écoute ou nous lit dans un ailleurs qui n’existe pas vraiment, on cherche à abolir les informations extérieures immédiates et à les remplacer par des sensations équivalentes intérieures, imaginaires, suggérées par nous-mêmes, à l’aide de puissants archétypes : les mots, les sons, les images internes, les représentations personnelles du sujet.
Et le décor a une importance vitale dans ce processus, car il aide à poser un cadre de référence, à faire émerger ces fameuses représentations internes au lecteur ou à l’auditrice.
Enfin, il sert à caractériser un minimum les personnages.
Un lieu est un révélateur de celui ou celle qui l’habite.
Le tenir particulièrement propre ou au contraire ne jamais s’en préoccuper. Y amener du monde ou le réserver uniquement à ses proches. Le décorer lourdement ou le laisser presque vide comme une cellule monacale. Tout cela a une signification sur le personnage.
Dans Les consultations extraordinaires, il y a trois lieux très importants pour poser ce cadre dès le premier épisode.
Le Louvre
L’histoire des Consultations extraordinaires est celle de rencontres entre des êtres humains et des divinités antiques. Le lieu de ces rencontres est donc important à connaître. Un bar à New York ? Un parc de Londres ?
Non.
Il me semblait plus judicieux de se servir du lien le plus fort que les humains ont avec les divinités depuis des millénaires : l’art. Les représentations artistiques ont souvent eu pour objet et sujet des divinités au cours de l’histoire. Des statues égyptiennes jusqu’aux tableaux de Gustav Klimt, il existe des milliers d’œuvres qui sont la représentation d’une divinité antique ou d’une autre, voire de plusieurs ensemble.
L’idée de me servir du plus célèbre des musées est donc évidente. Le Louvre semble parfait.
Il faut aussi dire que ce labyrinthe architectural a un pouvoir immense d’évocation. Non seulement beaucoup d’entre nous ont eu la chance de nous promener dans ses salles, mais il est également le lieu d’autres intrigues connues : Belphégor, le Da Vinci Code, pour ne citer que ces deux-là.
Il est donc aisé de se servir de ces images que beaucoup ont vues, pour suggérer ce qui aura besoin de l’être : une ambiance.
Je puis donc me servir de mes propres souvenirs, mais il existe de nos jours un support bien plus intéressant, car il permet de visiter le musée sans se déplacer : internet. La succession des salles y est reproduite fidèlement, et l’on peut même savoir exactement où est exposée telle ou telle œuvre.
Les consultations extraordinaires débutant devant une œuvre bien précise, il était nécessaire que je sache à quel endroit elle est exposée. Car, bien entendu, nous reviendrons régulièrement au Louvre durant les épisodes successifs.
Le cabinet de consultation de Belladone Mercier
Le lieu le plus évident à travailler est tout de même celui où vont se dérouler Les consultations extraordinaires : le cabinet de Belladone Mercier lui-même.
Mon expérience du cinéma et du théâtre m’ont fait comprendre à quel point un espace devient un terrain de jeu et un catalyseur narratif. Placer l’action le plus possible dans un cabinet de psychologie revient à parfois y introduire des éléments qui résonneront dans la pensée des personnages qui vont y dérouler leurs traumatismes.
Je dois donc me représenter cet espace le plus en détail possible, et garder trace de chacun au fur et à mesure des épisodes.
J’ai commencé par choisir l’emplacement exact.
Il fallait que ce soit à Paris, à cause de la proximité avec le Louvre. Intra-muros me paraissait cohérent avec le statut que je voulais donner à Belladone. Une femme très en vue dans son domaine, avec des moyens financiers relativement élevés, sans être riche. J’ai choisi la rive gauche, près de Saint-Germain, près de l’université.
Et j’ai jeté mon dévolu sur un immeuble haussmannien, dont j’ai imaginé que Belladone possédait un duplex.

Décider que ce serait à la fois son lieu de travail (au premier étage du duplex) et son lieu de vie (au deuxième étage de l’appartement) me permettait de renforcer l’addiction professionnelle du personnage. Elle ne fait presque aucune différence entre sa vie privée et sa vie professionnelle, car c’est cette dernière qui occupe tout l’espace, ou presque. Je sais déjà que cet état de fait doit servir dans l’intrigue, et à quoi. Je sais aussi ce qu’il cache et pourquoi.
J’ai donc imaginé un plan, qui sera un outil de travail très important dans la narration.
Un plan que je partage avec toi ici.


Comme tu le vois, il est pour l’instant assez sommaire. Mais je prévois d’y adjoindre des précisions supplémentaires : les emplacements des tableaux, la décoration au sens plus général, le type de meubles, leur style, etc.
L’appartement d’Adélaïde
Le troisième lieu est donc le siège de la vie privée de la stagiaire. En contrepoint parfait à l’espace très professionnel de Belladone, j’ai envie de montrer celui d’une vie d’étudiante. Là encore, l’emplacement est le premier pas. Pour cela, il me faut partir de ce que je sais d’Adélaïde. C’est une jeune femme issue d’un milieu modeste, mais qui est assez brillante pour suivre un cursus dans une université réputée et avoir décroché un stage avec la référence qu’est Belladone Mercier.
Elle est certainement boursière, et on peut donc imaginer qu’elle ait trouvé un appartement en location ou colocation assez proche de la faculté de psychologie, mais pas tout près non plus. J’aime l’idée qu’elle arrive systématiquement en retard à ses cours, et sans doute aussi aux consultations de Belladone.
Pour le moment, je ne fais pas encore de plan précis, mais je sais que cela sera nécessaire à un moment de l’histoire. Car ce lieu devrait aussi être le théâtre de certaines choses importantes. D’abord des intrigues secondaires qui montrent la vie d’Adélaïde. Ensuite, il semble évident que le travail très particulier qu’elle va mener avec sa responsable de stage va déborder sur sa vie privée. Donc qu’il va y faire irruption, même si je ne sais pas encore comment avec certitude. Par contre, je sais où : jusque chez elle.



0 commentaire