Construire une histoire demande toujours de répondre à quelques questions fondamentales avant même d’écrire le premier mot. Ces questions posent les bases de ce que sera le récit. Elles sont au nombre de cinq : Qui ? Quand ? Où ? Comment ? Pourquoi ?
Il importe peu de savoir dans quel ordre on y répond, mais il est nécessaire de le faire pour avoir les idées claires.
Pour Les consultations extraordinaires, mes premières questions sont quand et qui.
Quand ?
Lorsque j’ai tout d’abord imaginé Les consultations extraordinaires, j’ai vu des images, dans ma tête (car oui, je suis un écrivain très visuel, c’est peut-être la faute à mes amours cinématographiques, mais c’est comme ça) qui ressemblaient au film Adèle Blanc Sec. L’ambiance que je me figurais était très clairement fin XIXe, début XXe siècle, disons entre la fin 1870 et le début des années 1920. Cette période de l’histoire européenne est marquée par un bouleversement immense sur le plan de l’approche de la santé mentale : la naissance de la psychanalyse, et la séparation de la psychologie/psychiatrie d’avec la neurologie. Les controverses entre spécialistes à cette époque pouvaient être le terreau d’une partie de l’intrigue, confrontant Belladone, l’héroïne principale, à de nombreuses difficultés (en plus de celles apportées par ses patients un brin particuliers, puisqu’il s’agit de divinités).
Le parallèle entre la religion et la psychanalyse, qui deviendra elle-même aussi dogmatique qu’un culte dans le courant du XXe siècle, pouvait aussi apporter un matériau fécond.
D’autre part, l’ambiance un peu surannée de ces décennies, pour nous, pouvait amener une touche de dépaysement toujours bienvenue dans un récit humoristique. Et, ne le cachons pas, cela permettait aussi de se rapprocher des ambiances connues du genre steampunk, que j’aime beaucoup également.
Mais.
Mais si je voulais un peu dépoussiérer l’image de la psychothérapie et justement la détacher des tropescaricaturaux de la psychanalyse (et je le voulais vraiment), alors l’époque ne pouvait pas convenir. Les approches cognitivistes, réellement plus scientifiques et efficaces dans la réalité, les approches systémiques, le renouveau de l’hypnose thérapeutique dans les années 1960 avec Erickson, l’invention de l’EMDR, les thérapies émotionnelles de type ACT, la méditation de pleine conscience, tout cela n’était pas encore à l’ordre du jour dans la période que j’avais envisagée de prime abord.
J’étais donc confronté à un choix, comme souvent quand on construit une histoire. Et comme souvent quand on veut être créatif, la meilleure chose à faire consiste à… ne pas choisir. À inventer une troisième voie.
Ma façon de résoudre le problème est donc de mêler les deux.
L’époque du récit va se situer de nos jours, dans les années 2010-2020. L’avantage net est double : placer Belladone du côté d’une approche psychothérapeutique scientifique et cognitiviste qui va la confronter aux cultes, religions et croyances, mais aussi placer les divinités qui vont la consulter dans un monde encore plus étranger pour eux (quoique pas forcément).
Et je vais tout de même adopter un ton décalé, rappelant les ambiances steampunk, par l’utilisation d’un certain merveilleux scientifique (à travers les yeux des divinités, justement). Je vais utiliser ce décalage dans l’expression des personnages, également. Les divinités vont avoir un niveau de langage beaucoup plus poli, voire policé, que notre époque y est habituée. Je voudrais les montrer dotés d’une élégance que nous associons souvent avec les deux siècles passés.
Au final, prendre le meilleur des deux options devrait faire émerger une voie singulière et originale.
Qui ?
Dans une série, d’autant plus si chaque épisode est court, il est naturellement fondamental de bien caractériser les personnages principaux. Dans Les consultations extraordinaires, il y en aura deux : Belladone, la psychologue, et Adélaïde, son étudiante stagiaire.
Depuis le début, il est clair dans mon esprit que le ton sera humoristique, drôle, même si ce ne sera pas non plus une comédie franchouillarde. Ce qui veut dire que les relations entre les deux protagonistes pourraient obéir à certains schémas qui sont bien connus. J’aurais ainsi pu décider que :
- Belladone soit en fait incompétente et que ce soit Adélaïde qui fasse tout le travail, sans en recevoir le mérite (le syndrome Inspecteur Gadget).
- Adélaïde soit un simple faire-valoir comique, et Belladone une sorte d’héroïne géniale mais incomprise (le syndrome Don Quichotte & Sancho Panza).
- L’une et l’autre soient rivales et se chamaillent en permanence, mais en fait liées par une amitié indéfectible (le syndrome Holmes & Watson).
Et bien d’autres configurations encore.
Or, si ces couples fonctionnent bien dans des comédies, je n’avais pas envie d’y recourir. J’aimerais créer un duo qui soit fort et marquant, mais plus réaliste, de manière à souligner leur humanité en l’opposant aux relations plus grossières des divinités entre elles et avec les êtres humains.
Il fallait cependant que les caractères obéissent à certains archétypes, de manière à être reconnaissables et immédiatement adoptés par l’audience.
Cette fois-ci, je me suis servi des tropes, et plus précisément de la Table périodique du conte (The Periodic Table of Storytelling). En choisissant une personnalité pour chacune, je peux commencer à esquisser la relation entre les deux.
Belladonne sera donc définie comme The Ace (l’As), donc un génie qui réussit tout ce qui touche à son domaine, de façon insolente. Cela ne veut pas dire qu’elle n’ait pas de problèmes, au contraire. Rivalités, incompréhension de ses pairs, et d’autres complications, seront au programme. Elle sera The Protagonist, c’est-à-dire le personnage principal, et c’est logique puisque le titre même de la série l’imposait.
De son côté, Adélaïde sera The Plucky Girl (la Fille courageuse), une personne qui n’abandonne jamais, quoi qu’il arrive. Elle sera aussi The Deuteragonist, c’est-à-dire un personnage pratiquement aussi important pour l’avancée de l’intrigue que la protagoniste principale. La série va tourner autant autour d’elle que de Belladonne.
Le duo est donc équilibré.
Leurs différences vont être : leurs âges (la quarantaine pour Belladonne, la vingtaine pour Adélaïde), leurs situations familiales et de vie (l’une est divorcée, ou veuve, sans enfant, l’autre est célibataire mais fêtarde), leur attitude (froide et distante, workaholic pour l’une, et naïve, idéaliste et touche-à-tout pour l’autre).
Quant à leur relation, je trouve plus intéressant de la faire évoluer au fil de l’eau, en commençant par le début : elles s’apprivoisent car elles viennent de se rencontrer lors du premier épisode. Ce sera donc une relation de maître à élève, qui va être au départ strictement professionnelle, puis va s’approfondir. Je pense qu’il serait logique de penser que les épreuves qu’elles vont surmonter ensemble puissent créer une amitié, et même une relation filiale, à terme.
Cependant, je me laisse le droit d’être surpris par leurs évolutions au fil des épisodes.
Et d’ailleurs, il existe un autre personnage à détailler, dont je parlerai dans un article prochain : l’Antagoniste.



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