Pourquoi un Antagoniste ?
Quand j’ai commencé à explorer ce que je voulais créer avec Les consultations extraordinaires, il m’est vite apparu que ce ne pourrait pas être seulement une juxtaposition d’entretiens pseudopsychologiques avec des divinités un peu déjantées, sans autre lien entre elles que la praticienne qui donnait son nom à la série.
Pour qu’une série fonctionne, il est nécessaire de la doter d’une colonne vertébrale, d’un fil rouge, d’un arc narratif. Sinon, on se trouve face à un patchwork de sketches interchangeables. Ce pourrait être une façon d’envisager le projet, mais ça n’a jamais été mon idée de départ. La première image que j’ai eue de cette série impliquait une réelle histoire qui se déroulerait au long des épisodes de la première saison. Puis dans les éventuelles saisons suivantes.
D’abord parce que l’intérêt ne pouvait pas reposer uniquement sur la séance psychologique elle-même, au risque de lasser l’auditoire, par la répétition d’un schéma narratif du type : motif de consultation, entretien, dénouement.
Ensuite parce que je ne peux pas imaginer qu’une divinité qui consulterait une psychologue moderne avec succès (parce que certaines thérapies échouent, et c’est d’ailleurs intéressant à montrer aussi) ne s’en trouverait pas changée d’une façon ou d’une autre, comme les simples mortels qui apprennent beaucoup lorsqu’ils font cette démarche courageuse. Il est donc logique de montrer ce que la consultation a pu transformer, donc de sortir du simple cadre de la séance elle-même, pour déborder sur la vraie vie (si l’on peut dire) des divinités. Or, comme les êtres humains, les déesses et les dieux sont liés les unes aux autres, au sein de panthéons dont les mythes forment non seulement l’histoire commune, mais aussi le caractère, et la base même de leurs traumatismes psychiques imaginés dans Les consultations extraordinaires.
Il me semble donc évident que leurs thérapies ne peuvent que créer une autre sorte de mythe. Une histoire qui viendrait après les légendes que nous connaissons.
La série ne peut donc, pour moi, se concevoir que comme une histoire, un mythe propre, dont le point de départ est la toile relationnelle entre les divinités elles-mêmes.
Pourtant, ce n’est pas suffisant.
Car le ressort comique et dramatique du concept réside essentiellement dans la confrontation entre le sacré des mythes anciens, donc des divinités qui les peuplent, et l’activité profane par excellence de l’Humanité qui prend elle-même le contrôle de ses mythes intérieurs grâce à la psychologie. Ce télescopage entre sacré et profane est le véritable responsable du sourire que l’on peut avoir en songeant au pitch des consultations extraordinaires.
Il me paraît donc évident que ce mythe implique les êtres humains, et singulièrement la psychologue elle-même. Voire la psychologie en tant qu’activité humaine exclusive, la seule, finalement, qui échappe aux dieux. On a des dieux de la médecine, des dieux de la guerre, des déesses de la volupté ou de l’intelligence. Il n’existe pas de déesse de la psychologie, ou de dieu de la thérapie.
Or, un mythe est, comme toutes les histoires, construit d’une façon universelle : il implique « des gens intéressants, qui veulent quelque chose d’important, et c’est compliqué », selon la définition de Lionel Davoust dans Comment écrire de la fiction ? Rêver, construire, terminer ses histoires.
La complication, dans une thérapie, est déjà assez explicite : se changer soi-même, fût-ce avec l’aide d’une professionnelle bienveillante, c’est déjà plutôt difficile. Mais si l’on doit voir la succession des thérapies engagées par les divinités d’un même panthéon comme une même histoire, et que cela implique la psychologue elle-même, on arrive à un point où l’idée d’un Antagoniste émerge naturellement.
Les mythes sont remplis d’Antagonistes. Des démons, d’autres dieux, des héros concurrents, des forces naturelles ou surnaturelles diverses, des maladies, la Mort, les désirs…
L’idée d’un arc narratif autour des consultations extraordinaires a donc rapidement inclus la présence d’un Antagoniste, sous la forme d’un personnage à part entière, dont le but devait être diamétralement opposé à celui des deux héroïnes que sont Belladone Mercier et Adélaïde Chamberlain.
Portrait-robot
Notre Antagoniste est donc la némésis de Belladone, son exact contraire dans un miroir.
Il faut que ce soit un homme. Il faut qu’il soit égoïste, malveillant, qu’il n’ait aucune considération pour les personnes sur lesquelles il exerce les mêmes techniques psychologiques que Belladone. Il doit se servir de ces talents à des fins de manipulation des autres. Ce doit clairement être un sociopathe doté des mêmes armes que Belladone, mais il doit les utiliser de façon complètement inverse.
Ce portrait simple appelle déjà une figure archétypale très connue : celle du professeur Moriarty, l’ennemi de Sherlock Holmes. J’aime bien cette confrontation entre deux génies d’égale force, qui pourraient très bien être admiratifs l’un de l’autre, mais qui se combattent farouchement, dans une guerre totale.
He is the Napoleon of crime, Watson. He is the organizer of half that is evil and of nearly all that is undetected in this great city. He is a genius, a philosopher, an abstract thinker. He has a brain of the first order. He sits motionless, like a spider in the center of its web, but that web has a thousand radiations, and he knows well every quiver of each of them. He does little himself. He only plans. But his agents are numerous and splendidly organized. Is there a crime to be done, a paper to be abstracted, we will say, a house to be rifled, a man to be removed – the word is passed to the Professor, the matter is organized and carried out. The agent may be caught. In that case money is found for his bail or his defense. But the central power which uses the agent is never caught – never so much as suspected.
—Sherlock Holmes, The Final Problem
En se référent à la Periodic Table of Storytelling, comme je l’ai fait pour Belladone et Adélaïde, l’archétype qui correspond le mieux est celui du Chessmaster (le maître d’échecs).
Il doit être caché, au départ, mais comme il admire secrètement les dons de Belladone, il ne peut s’empêcher de faire de son combat une rivalité personnelle, et il est donc clair dans mon esprit qu’il devra lui révéler son existence, voire la rencontrer en chair et en os, à un moment ou à un autre de l’histoire, que ce soit pour discuter « entre collègues » ou pour la défier.
On peut même imaginer, et je ne m’en suis pas privé, qu’il apparaisse incognito, pour laisser à son adversaire quelques indices et provoquer ensuite une rencontre plus théâtrale encore. Car son ego doit être à la hauteur de ses capacités.
Finalement, le plus difficile, pour moi, cela va être de le laisser dans l’ombre pendant un temps suffisant, tout en dispersant des indices sur son existence et sa personnalité.



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