Sur les mers plus ignorées d’Internet en 2026 — Les Toiles Jumelles

par Germain Huc | Août 9, 2026 | Le Serpent à Plumes, Les Pixe-Ailes du Phœnix, Vers l'Infini et Au-delà | 0 commentaire

Né dans les années 1970, il paraît que je suis un boomer. Pourtant, je ne pense pas avoir réellement avoir participé à ces trente glorieuses qui se sont achevées l’année de ma naissance, avec le premier choc pétrolier.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été «entre deux». Jamais vraiment là où j’aurais dû.

Entre l’époque des livres que je regardais avant de savoir lire — le haut moyen-âge, l’antiquité — puis de ceux que je me suis ensuite mis à lire — le XVIIe siècle des mousquetaires et de la flibuste, le XVIIIe de la cape & de l’épée, le XIXe du Nautilus — et l’époque dont je rêvais — l’âge de l’espace et des planètes à explorer.

Entre un goût pour le passé et une envie de futur.

Entre des valeurs chevaleresques et des aspirations de liberté.

En grandissant, cette dualité (avez-vous pensé «dichotomie», voire «dissociation» ?) est devenue pour moi une nature, parfois inconfortable — quand il faut choisir entre ses deux termes —, et parfois féconde : lorsque je peux concilier ou réconcilier les deux faces. C’est ainsi qu’est né le Serpent à Plume, cette entité qui symbolise assez bien mon identité dans son apparent oxymore.

Pourtant, cette dualité dissociative tient en un tout (relativement) cohérent, qui est moi.

Si je suis un paradoxe, je suis cependant aussi un être unifié, ou qui tente de l’être en mariant les facettes qui le composent.

Ainsi, le concept de la gémellité ne cesse de me fasciner, et irrigue beaucoup mon imaginaire. Comment l’unicité peut-elle être scindée en deux, comment les deux faces peuvent-elles se retrouver identiques en apparence et si opposées dans le fond ? Comment la contradiction se cache ou se révèle ? Le trope du jumeau maléfique est un vrai sujet pour moi.

Et si je vous livre tout cela, ce n’est pas (uniquement) pour faire ici étalage de ma psyché profonde.

C’est parce que je commence à déceler dans l’Internet qui influence nos vies à toutes & tous, et dont je suis assez vieux pour me souvenir de l’enfance, les prémisses d’un schisme fondamental, d’une scission, d’une fission aussi dévastatrice que celle des noyaux atomiques. Car il se pourrait bien que deux Toiles jumelles soient apparues. Et je me demande si leur danse n’a pas commencé à se muer en combat à mort, la vainqueuse s’arrogeant l’identité complète, et la façonnant à son image sans aucune limite.

Vous vous en doutez, si le trope du jumeau maléfique se vérifie, l’une des deux sœurs est néfaste.

Assez vieux pour me rappeler d’un nourrisson baptisé Internet, assez jeune pour suivre ses premiers pas

Les ordinateurs m’ont passionné assez tôt.

À force d’insister et de déployer toute l’inventivité d’un adolescent de onze ans pour exprimer ses désirs (de façon étonnante, la subtilité ne faisait pas partie des moyens qui étaient à ma disposition), j’ai fini par convaincre mes parents de m’offrir ma première machine, un Apple IIc, avant le milieu des années 1980. J’ai appris les rudiments de la programmation de l’époque : le BASIC, le Logo, un peu de langage machine.

Pourtant, je n’avais pas les moyens de brancher un modem à mon ordinateur lorsque dix ans plus tard j’ai entendu parler d’un réseau qui reliait toutes les machines qui en disposaient en une toile d’araignée que l’on appelait déjà Internet. J’accompagnais donc ma compagne de l’époque dans le laboratoire de recherche en génétique où elle réalisait ses expériences sur des petites bébêtes nommées bactériophages sur le campus de l’université de Toulouse car, non seulement la génétique me passionnait, mais en plus les ordinateurs du laboratoire étaient, eux, reliés à la Toile.

Sur un logiciel nommé Netscape Navigator, j’ai alors vécu une véritable épiphanie : certaines personnes avaient créé des pages internet, où, dans une présentation austère et avec des fonds d’écran à l’esthétique discutable, elles exposaient des informations qu’elles avaient récoltées dans leurs champs d’expertise, pour les partager librement et gratuitement avec les autres, c’est-à-dire avec toutes celles qui pouvaient se connecter à la Toile et connaissaient l’adresse de ladite page personnelle.

Mieux : chaque page personnelle, que l’on appellerait très bientôt un site internet, se reliait à d’autres avec des liens hypertextes qui permettaient de naviguer, de surfer d’un site à l’autre, instantanément, selon une thématique ou une autre. C’était parfois surprenant et déroutant : au milieu d’un site portant sur un sujet comme l’astrophysique, on pouvait trouver un lien vers une critique d’un livre de SF, qui nous menait via une autre route sur une page consacrée à un jeu de rôle sur table. Surprenant, mais fécond, mais déroutant, mais excitant ! Chaque site recélait une quantité inconnue de portes à ouvrir donnant sur des univers plus variés et foisonnants encore.

Les pré-requis techniques et de savoir-faire étaient un peu élevés pour la majorité des gens, donc il existait assez peu de sites internet à cette époque, mais leur nombre ne cessait de croître. Au point que des moteurs de recherche ont commencé à apparaître. Si vous voulez leur histoire, qui est plus complexe que ce que je résume ici, allez voir à cette adresse. Pour ma part, je me souviens d'AltaVista, que j’utilisais beaucoup.

Il y avait aussi, pour se reconnaître entre gens de bonne compagnie, les WebRings, ces chaînes de sites qui se fédéraient sous une bannière commune, et créaient un annuaire autogéré.

Tout cela foisonnait, bouillonnait.

Mais tout cela était un joyeux bordel, il faut bien l’avouer.

On ne savait pas vraiment comment retrouver une information précise, car les moteurs de recherche de l’époque ne parvenaient pas à tout cattographier. C’est ainsi que la Toile (le Web en anglais) est devenue un Océan Virtuel.

Le Ver dans le Fruit

L’irruption de Google dans cette histoire a donc au départ semblé être une bénédiction, puisque techniquement le moteur de recherche était une avancée majeure : il devenait pertinent, rapide, et pouvait viser l’exaustivité.

Je ne vais pas refaire une histoire que j’ai déjà plus ou moins racontée dans un précédent billet, mais Google a surtout, de mon point de vue, été le ver qui a rongé le fruit de l’intérieur. Et cela à cause d’une chose tout bête et banale, que beaucoup de monde avait oublié (ou feint d’oublier) à l’époque : le nerf de la guerre. La rentabilité financière a en effet conduit Google à dévoyer son modèle. Avant de conduire toute la Toile à chercher des moyens de gagner de l’argent.

À partir de là, tout s’est enchaîné. Au sens propre, car les chaînes ont commencé à enserrer les pages internet des débuts.

Les publicités qui font ressembler chaque site à des sapins de Noël surchargés.

La SEO, ou Search Engine Optimization, cette façon de standardiser la rédaction d’une page ou d’un article pour plaire aux moteurs de recherche, donc, de facto, pour plaire à Google.

Puis les réseaux sociaux qui sont devenus dyssociaux.

Et maintenant, les IA génératives qui entrent dans la danse, à la fois du côté de la recherche, en dopant (ou en vérolant, c’est suivant votre point de vue) les possibilités de trouver la bonne information au bon endroit, et du côté des sites eux-mêmes, en infiltrant le texte et les images de plus en plus de pages sur la Toile.

L’éveil de la Jumelle Maléfique

Si la Toile des débuts était une enfant turbulente et désorganisée, où l’on pouvait tout trouver même si c’était laborieux et chronophage, il s’est passé quelque chose de terrible. Quelque part au sein de son ADN, une mutation a conduit au développement d’une autre version d’elle-même, comme si son ombre s’était éveillée à la conscience et la suivait désormais partout.

Elle a grandi très vite, à l’image d’une plante toxique sur laquelle des sortilèges de croissance surnaturelle auraient été lancés. Elle s’est nourrie de toutes les tendances néfastes de notre société : irrespect des autres et de soi-même, merchandisation de tout et de tout le monde, appât du gain facile. Et elle a commencé son travail de sape, dénaturant tout ce qu’elle touchait avec ses outils préférés : les données abandonnées par les internautes inconscients que nous sommes toutes & tous, les systèmes capables de les analyser, et ceux destinés à en générer d’autres.

Et un beau jour de juillet 2026, alors que je faisais des recherches sur la Toile, je suis me suis trouvé nez à nez avec elle.

Oh, bien entendu, j’avais déjà croisé ses traces à maintes reprises auparavant, sous une forme ou une autre. Des propos haineux par-ci, des tissus de mensonges par-là… Mais jusque là, je croyais — naïvement — qu’il ne s’agissait que de délires passagers de la Toile que je connaissais, et que je lui passais comme autant de caprices d’une adolescente fantasque et tiraillée par des parents pas toujours bienveillants.

Pourtant, à ce moment-là, il a bien fallu que je regarde la vérité en face, que je me rende à l’évidente et cruelle réalité.

La Toile a une sœur jumelle maléfique, dont le corps est composé de sites de plus en plus nombreux et de mieux en mieux référencés, remplis de vent, remplis de textes et d’images sans queue ni tête, traduits par des IA génératives mal paramétrées (comment expliquer sinon le désordre des phrases et des mots à l’intérieur ?) quand ces mêmes IA génératives mal paramétrées ne sont pas à l’origine du texte et des images elles-mêmes

Moi qui cherchais des informations sur les divinités mésoaméricaines, je me suis trouvé face à des pages et des pages de texte mal écrit, souvent recopiées de site en site, avec même parfois des erreurs sur le fond, s’étalant sur des paragraphes très courts entrecoupés par des pavés gigantesques de publicités aggressives et bouchant la navigation comme le scroll, conçues pour maximiser la gêne qu’elles pouvaient me causer. Et cela, même avec les content blockers de mon navigateur enclenchés.

J’ai pris conscience, ce jour de juiller 2026, de la puissance et de l’étendue de la Toile Maléfique. Parce qu’elle est de plus en plus présente, de plus en plus insolente, de plus en plus violente.

Vous avez dû la croiser, vous aussi.

Vous avez dû en subir les outrages.

Parce qu’elle n’épargne que peu d’endroits, de nos jours.

Depuis les soi-disants «portails» des sites aggrégateurs (genre MSN) jusqu’aux sites de recettes de cuisine, en passant par ceux parlant de la mode, du bricolage, les vidéos de YouTube qui sont entrecoupées de promesses mensongères de pseudo-gourous de la finance qui voudraient nous faire croire que nous pouvons devenir millionnaires en cliquant sur leur publicités (chaque clic leur rapportant surtout quelques centimes), et j’en passe.

Pourtant, jusque là, elle ne s’était attaquée qu’aux habillages des sites.

Maintenant, elle infiltre jusqu’aux textes que nous pouvons y lire. Dénaturés, créés automatiquement par des IA génératives, ils ne sont plus le produit d’une réelle réflexion ou d’un apport désintéressé au monde. Ils sont pissés, littéralement, par des algorithmes qui ont été nourris par les vrais textes des vrais sites qui leur ont servi de modèle et les noient désormais sous le nombre de leurs références dans les moteurs de recherche. Ce sont des sites qui asphyxient le reste d’Internet, à la manière des algues toxiques qui prolifèrent en captant tout l’oxygène des autres.

Et vous savez le plus ironique, là-dedans ?

Comme les IA qui générent ces sites sont nourries à partir de ce qu’elles trouvent sur Internet, elles avalent de plus en plus leurs propres créations relâchées dans l’Océan Virtuel. Elles se cannibalisent elles-mêmes. Et finiront par produire des textes de plus en plus reconnaissables et standardisés.

La Toile devient, à cause de leur prolifération incontrôlée, un espace stérile où il est de plus en plus difficile de trouver un humain derrière un clavier, avec une voix singulière, un style, des choses intéressantes à exprimer, et une réelle vision du monde.

Nous n’avons plus de boussole pour naviguer.

Et Internet ressemble de plus en plus au sixième continent de plastique, où tous les déchets finissent par s’aggréger un jour.

Comment résister à la Jumelle Maléfique

Alors voilà. Sommes-nous condamnés désormais à errer éternellement dans les détours d’une titanesque poubelle numérique où se cacheraient de mythiques trésors d’humanité, auxquels seuls quelques rares fous croiraient encore ?

J’espère que cela n’arrivera jamais, même si le nombre de «sites-détritus» semble enfler beaucoup plus vite que le nombre de pages humaines.

Mais il ne suffit pas de s’en remettre uniquement à l’espoir.

Je dois résister. Vous devez résister.

Nous devons résister.

La question est : comment ?

J’ai quelques idées, que je mets en pratique depuis quelques temps déjà.

Je me propose de vous les exposer dans les prochains articles.

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