Pourquoi des intrigues secondaires ?
On pourrait se poser la question. Une seule intrigue ne suffit-elle pas ? Pourquoi aller compliquer encore une histoire qui pourrait être plus simple et plus facile à suivre ?
Et bien tout simplement, parce qu’une histoire n’est jamais construite sur une seule intrigue, au risque de paraître totalement artificielle et de ne pas emporter son auditoire ou son lectorat, là où elle doit au contraire réussir une alliance forte pour rendre l’univers qu’elle décrit aussi crédible que prégnant.
Une histoire n’est ni plus ni moins que la construction d’un monde fictif, même dans des domaines qui ne sont pas classés dans les genres de l’imaginaire. Pour parvenir à élaborer un monde fictif crédible, il n’y a pas d’autre manière que de le peupler de personnages qui le soient profondément, c’est-à-dire qui aient l’apparence de véritables êtres vivants (humains, elfes, hobbits ou extra-terrestres, finalement, c’est la même chose). Des êtres vivants qui nous ressemblent, auxquels nous pouvons nous identifier, même partiellement. Que nous pouvons comprendre, au moins un tout petit peu. Et même quand nous ne pouvons cerner leurs motivations ou leur psychologie, comme pour des aliens, il est nécessaire que nous puissions, au moins inconsciemment, les rattacher à ce qui nous fait peur.
Le cerveau humain ne peut réellement concevoir l’inconnu. Il en est radicalement incapable. Il doit toujours appréhender ce qu’il découvre en le comparant à ce qu’il connait déjà. C’est la raison pour laquelle les monstres de notre enfance sont si terrifiants, et si les xénomorphes nous font si peur, c’est tout autant parce qu’ils ont des traits qui sont inspirés de créatures qui nous sont étrangères dans leur fonctionnement que par leurs capacités prédatrices.
Une fois posé ce postulat, il devient évident que des êtres vivants crédibles sont tous différents entre eux, et qu’ils ont donc des intérêts différents eux aussi, pour ne pas dire divergents…
Que sont donc des intérêts qui diffèrent ou divergent, sinon des petites histoires en germe, à une échelle différente de l’histoire principale ?
Pour être crédible, notre monde fictif doit donc représenter des personnages qui vivent une multitude de situations dans leur existence, et donc qui ont des histoires qui s’entremêlent.
Toute bonne histoire comprend donc une ou plusieurs intrigues principales, mais aussi des intrigues secondaires, qui vont parfois croiser les premières, s’y opposer, s’y confronter, et parfois pas du tout. Car même si on aimerait le penser, tout dans la vie n’est pas relié.
Quelles intrigues secondaires dans Les consultations extraordinaires ?
Étant donné que je prétends raconter une bonne histoire avec Les consultations extraordinaires, je ne peux donc, au vu de ce qui précède, me passer d’intrigues secondaires.
J’ai fait le choix de toutes les relier à l’intrigue principale, car cela me paraissait plus intéressant : l’Adversaire pouvait se servir de ce qui touchait vraiment les personnages et retourner tous ces centres d’intérêt contre eux. C’est une sorte d’Adversaire Total, puisque je l’avais conçu suivant le modèle du Professeur Moriarty, un homme capable de subvertir tous les aspects de la vie de ses victimes. Cela le rend imprévisible et d’autant plus dangereux, même si, j’en suis conscient, cela demande une bonne dose de suspension d’incrédulité de la part de mon public. Je compte cependant sur les codes de ce genre d’histoire, justement, pour me faciliter la tâche : après tout, Sir Conan Doyle m’a largement défriché le terrain.
La convention de stage d’Adélaïde
Au départ, c’était un simple détail de réalisme dans l’histoire. Adélaïde est la stagiaire de Belladone, elle doit donc avoir fait signer une convention de stage. Mais qu’advient-il si l’on affuble Belladone, par ailleurs si parfaite, si sérieuse, et surtout si compétente, d’une « phobie administrative », une procrastination touchant ce domaine, et ce domaine seulement ?
D’une part, cela « humanise » Belladone, qui n’avait jusque là presque aucun défaut, si ce n’est sa propension à se jeter dans le travail à corps perdu (nous y reviendrons dans un article prochain). Nous voyons enfin une faille dans cette psychologue si bienveillante, si efficace, si sage… et cela nous la rapproche. C’est aussi une manière de rappeler que tous les héros et toutes les héroïnes ont un ou plusieurs points faibles, comme nous tous et nous toutes. Pour en revenir au Shelock Holmes de Sir Conan Doyle, lui est morphinomane, un défaut plus grave encore que celui de Belladone.
D’autre part, cela permet d’introduire une dose d’humour, en exagérant sur les excuses que peut trouver et se trouver Belladone pour reculer le moment de la signature de cette convention. Puisque Les consultations extraordinaires ont été d’emblée pensées comme une série humoristique, c’est cohérent.
Mais surtout, cela permet d’introduire le germe d’un conflit à venir entre la mentore et sa disciple (ce qui finira par arriver dans l’épisode 4). Les conflits sont des moteurs à histoire, des accélérateurs d’intrigues, des catalyseurs d’événements, indispensables donc dans toute narration.
Ce conflit va mettre nos deux héroïnes en difficulté, car il va les diviser au moment même où leur ennemi va prendre l’ascendant. De là à imaginer que notre Moriarty de la psychologie ait lui-même provoqué ce conflit… il y a un pas que je me suis empressé de franchir. Comme je l’ai dit plus haut, cela renforce l’image que l’on a de notre Adversaire : un joueur d’échecs qui prévoit ses coups et exploite toutes les faiblesses de ses victimes pour les prendre au piège.
Ainsi, un détail mineur de la rédaction, presque anecdotique au départ, peut devenir un pivot majeur dans l’histoire, tout en restant une intrigue secondaire.
La relation entre Belladone et Adélaïde
Cette péripétie de la convention de stage m’a fait réfléchir sur les relations qu’entretiennent les deux psychologues durant les sept épisodes. Bien évidemment, elles ne peuvent pas être monocordes.
Du côté d’Adélaïde, ce sera d’abord une grande admiration devant les compétences de sa mentore, puis une déception suite à l’épisode 4 et à la confrontation qui s’ensuivra. Pourtant, elle sera de retour dès la fin de l’épisode 5, sur un véritable pied d’égalité, puisqu’elle viendra au secours de Belladone. L’idée est de montrer une émancipation, une relation maître-élève qui ne suive pas forcément le chemin d’opposition qu’on lui décrit habituellement dans la fiction (dans le style Obi-Wan et Anakin) mais plutôt une sorte d’empowerment réussi, conduisant l’élève à devenir l’égale du maître dans la coopération.
Pour Belladone, l’évolution sera donc parallèle. D’abord, elle considèrera Adélaïde comme une stagiaire lambda, puis sera impressionnée par sa faculté à nouer une alliance thérapeutique après le premier épisode, et elle va donc commencer à la prendre réellement sous son aile (témoin le fait qu’elle la présente à ses pairs au début de l’épisode 2). Pourtant, c’est le courage de sa stagiaire qui va la décider à finalement signer la convention de stage au début de l’épisode 3. Acceptant les conséquences de ce qui se déroule dans le quatrième épisode, elle comprendra qu’Adélaïde doive suivre son propre chemin, mais l’aide inespérée de son ancienne stagiaire va rebattre les cartes. Dans les deux derniers épisodes, c’est plus comme une véritable égale qu’elle parlera à la jeune femme.
À la fin de la saison, un choix clair se pose aux deux femmes. Qu’elles vont faire ensemble.
La relation amoureuse entre Adélaïde et Claude
Cette intrigue secondaire là s’entremêle avec l’intrigue principale sans vraiment que je l’aie cherché. Elle est un peu le prétexte à deux moteurs de la trame principale. D’abord, c’est la justification au fait qu’Adélaïde sache autant de choses sur la mythologie égyptienne. Mais c’est surtout la cause d’une trahison.
J’ai conscience que c’est un motif très utilisé, et qu’il n’aide pas à passer le fameux test de Bechdel.
Mais.
Mais d’abord, c’est le thème principal des mythes se rattachant, dans l’Égypte ancienne, au cycle de l’Ennéade Héliopolitaine, c’est-à-dire tournant autour de la « famille dysfonctionnelle » des quatre frères et sœurs Isis, Osiris, Seth et Nephtys. Il s’est donc imposé comme rappel et mise en abime. Oui, je sais, j’adore les mises en abime. Disons que, mise à part ma propension à vouloir mettre du sens (parfois caché) dans tous les détails de mon histoire, il me semble cohérent qu’une série qui parle de mythologie en adopte les thèmes.
Mais ensuite, pour parler à nouveau de crédibilité de l’histoire, les personnages doivent agir pour des raisons émotionnelles. C’est en effet le moteur central des êtres humains, mais aussi des hobbits, des elfes, et peut-être même des aliens. Dans ces raisons émotionnelles, l’une des plus puissantes est le triplet amour-jalousie-haine.
C’est aussi ce qui explique :
La relation entre Claude et Martine
D’abord collègues qui se connaissent bien, les deux personnages vont suivre une évolution très différente.
Claude, occupé par sa romance avec Adélaïde, ne va pas remarquer les changements dans l’attitude de Martine. Il va pourtant être sincèrement inquiet, sans vraiment mesurer ce qui se joue, jusqu’aux deux derniers épisodes.
Martine va basculer lors de l’épisode 2, dans ce que j’appelle le « Syndrome Renfield », d’après le personnage bien connu (et qui a même eu droit à une série rien qu’à lui) de l’avoué britannique du Comte Dracula, devenu non pas seulement son âme damnée, mais bien plutôt son admirateur transi. J’avais envie de montrer plusieurs choses avec ce personnage, qui s’est imposé comme majeur à mon corps défendant (au départ, Martine était juste une silhouette sonore qui ne devait pas revenir au-delà de l’épisode 1).
D’abord, que les mêmes motivations peuvent conduire à des choix différents. C’est ainsi que son parcours est une répétition humaine déformée de ceux d’Isis et de Seth.
Ensuite, que l’on peut tomber sous influence lorsque l’on est affaiblie. Quand son tentateur lui fait miroiter l’illusoire pouvoir de faire tomber amoureux d’elle celui qui s’est tourné vers une autre femme, elle plonge dans le mal. C’est un aspect qui m’a toujours fasciné chez Renfield : son choix est motivé par la terreur de perdre (la vie dans son cas, l’amour dans celui de Martine) mais il est presque conscient.
Enfin, que le chemin n’est jamais tracé. Le destin de Martine lors des deux derniers épisodes est ainsi bien différent de celui de Renfield.
La relation d’Hathor et de Sekhmet
Quand on parle de relations d’amour-haine, il est nécessaire également de se poser la question du couple formé par les deux faces d’une même entité : Hathor et Sekhmet sont en effet, dans la mythologie, non seulement sœurs, mais plus encore.
Elles symbolisent deux facettes opposées, presque inversées. L’amour pour Hathor, la guerre pour Sekhmet, mais elles se réunissent dans les excès, et il est assez frappant de voir que le mythe principal qui les met en scène les montre toutes les deux ivres. Que ce soit de sang ou d’alcool importe peu, pusiqu’elles finissent toutes les deux par se vautrer dans une boisson fermentée.
On pourrait donc montrer l’évolution de leur relation. Pourtant, c’est toujours ce même épisode qui revient dans leurs discours. Pourquoi ?
Parce qu’il était important de montrer que les mythes sont intemporels à une condition : leur trame de fond est immuable.
Quelles que soient les évolutions des deux personnages, elles ne pourront jamais dépasser ce mythe qui les lie. Il ne pourra jamais changer. Et, au bout du raisonnement, elles ne pourront jamais changer, donc jamais faire évoluer leur relation, contrairement aux Humains.
Le cheminement psychologique des divinités elles-mêmes
Car c’est le thème principal de cette série humoristique sur la psychologie.
Si les divinités sont divinités, c’est qu’elles représentent des concepts majeurs. Des concepts par nature figés.
Si les histoires mettant en scène des dieux et des déesses peuvent évoluer, changer, se contredire entre elles, disparaître ou apparaître, les symboles qu’incarnent ces divinités ne le font que rarement, pour ne pas dire jamais.
Comment alors penser que les divinités puissent suivre avec succès une psychothérapie, puisque par définition, elles sont incapables d’évoluer sans disparaître ou perdre leur statut divin ?
C’est, je pense, le paradoxe le plus grand d’être la psychologue des dieux.
Et j’espère que le septième épisode en montrera une résolution sinon convaincante, du moins originale et habile.



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