Seuls ensemble, un court de Loreleï Adam

Seuls ensemble, un court de Loreleï Adam

Le cinéma est un merveilleux moyen de montrer l’irruption du fantastique dans le quotidien, de façon subtile, sans doute plus subtile qu’avec des mots. Il suffit d’une image, d’un enchaînement d’images, de quelques sons bien travaillés, et une scène banale, comme un homme solitaire trouvant un enfant égaré dans sa voiture, peut se teinter d’une étrangeté à la fois dérangeante et intemporelle. C’est un peu ce qui se passe dans Seuls ensemble, le court-métrage que Loreleï Adam a présenté à l’École Supérieure de l’Audio-Visuel de Toulouse (ESAV) il y a quelques jours.

Ce projet de fin d’études a été en partie financé grâce à la plateforme participative Ulule, et j’en ai donc suivi quelques étapes avant d’assister à la projection.

Marcus, un homme de 45 ans, vit seul avec Hanska, son chien, depuis le décès de son jeune fils, dans une petite maison en pleine nature. Un soir, il croise le chemin de Max, un enfant égaré dont les manières étranges et le mystère vont doucement bouleverser son existence.

Max, le mystérieux garçon

L’histoire est courte (23 minutes à l’écran), mais poignante. Malgré quelques défauts dans la gestion des profondeurs de champ (dus à des problèmes techniques lors du tournage), ou peut-être même grâce à eux, l’ambiance qui s’installe est pourtant à la fois éthérée, lourde et empreinte de douceur. La façon de filmer de Loreleï, toute en délicatesse, en touches fragiles, amène rapidement à entrer dans l’intime, sans jamais se départir d’une pudeur qui n’en devient que plus humaine. On trouve un équilibre vraiment rare entre la proximité des personnages (l’utilisation des gros plans), et la distance entre le réel et le fantastique. Sans doute que la présence forte de la nature, à travers les paysages, mais aussi à travers le personnage de Hanska, est pour beaucoup dans cette impression de vivre une histoire hors du temps.

On pense au Petit Peuple, aux Sidhe, à ces forces telluriques qui prennent et qui donnent sans véritable raison.

On pense aux univers de Neil Gaiman, comme L’océan au bout du chemin ou Neverwhere, où le quotidien percute silencieusement, presque clandestinement, le surnaturel.

Le choix des acteurs y contribue largement. Max est joué par un enfant roux au regard clair très dérangeant (qui s’avère même après enquête être le neveu de Zazimutine, dont je vous parlais des tribulations bloguesques il y a quelques mois, étrange coïncidence qui montre encore une fois combien le monde est petit) qui m’a tout de suite fait penser à un lutin. Marcus, lui, est interprété par un acteur qui n’avait jamais fait de cinéma auparavant et qui, grâce à la direction de Loreleï, parvient à une sincérité qui porte toute l’émotion du film.

Après en avoir discuté avec Loreleï, je suis convaincu que c’est sa façon de diriger l’acteur qui lui a permis de donner autant au rôle et à l’histoire.

Le regard très particulier que Loreleï pose sur ses personnages est aussi une des clefs de cette émotion partagée. Un regard à la fois tendre et précis, qui va chercher l’ombre comme la lumière.

Retenez ce nom : Loreleï Adam. Vous en entendrez parler, j’en suis sûr.

Nota Bene : L’image d’ouverture de l’article est une photographie de Lauric Gourbal via KazoArt.

Philosopher avec Star Wars

Philosopher avec Star Wars

On ne compte plus les guides, précis, décryptages et autres making of de la célèbre saga.

Chacun d’eux essaie de nous montrer une facette « originale » de la création de Georges Lucas, mais le propos de l’un d’entre eux se démarque de cette profusion déconcertante. La philo contre-attaque de Gilles Vervisch, ne vise pas à nous décrypter la saga, comme son sous-titre pourrait le faire croire faussement, mais bien plutôt à nous interroger au-delà de Star Wars, en prenant les films et leur univers comme base de réflexion.

L’auteur prend donc à bras le corps les fondements de la saga, pour les passer à la moulinette des grandes questions philosophiques qui en sous-tendent la texture même.

Dans la philo contre-attaque, il analyse la lutte du Côté Obscur et du Côté Lumineux de la Force, la nature même du Bien et du Mal, la responsabilité individuelle des personnages dans cette lutte, le Destin et la Destinée, le Karma, et une foule d’autres aspects de la si fameuse galaxie lointaine, en faisant des références aux philosophes et aux philosophies bien réels de notre monde : Kant, le Hagakure, le Bushido, Descartes, Platon, Jung, Bettelheim, tout le monde et tout y passe.

Le fond est plutôt foisonnant, mais rendu accessible par une forme légère, un ton badin, bourré d’humour et de références non seulement philosophiques et littéraires, mais aussi cinématographiques. On sourit souvent, sans jamais se détacher cependant du déroulement de la pensée de l’auteur.

Certains points sont évidents, comme la parenté des concepts de la Force avec le zen et le tao des civilisations extrême-orientales ou celle de l’ambiance western et des valeurs interlopes des personnages rencontrés sur Tatooine (que l’auteur persiste à écrire Tatouine... hérétique!). D’autres le sont moins, je pense à l’approche du Mal et à l’analyse de la notion de liberté dans la saga, notamment.

On trouve également de quoi réfléchir aux personnages centraux de C3PO et R2D2 en termes philosophiques : machines, êtres vivants ? Aux monstres, à notre rapport à l’autre.
Il est rare de voir trituré et décortiqué ainsi une œuvre de l’imaginaire, de la voir passer au microscope et sous le spectrographe de la pensée dite « sérieuse » sans a priori, sans jugement, sans condescendance. Sans céder à l’idolâtrie actuelle concernant tout ce qui se rapproche de près ou de loin à un sabre laser ou à un chasseur T.I.E., Gilles Vervisch prend Star Wars comme on pourrait prendre la matière de Bretagne, les écrits de Chrétien de Troyes ou de Thomas Malory sur l’épopée arthurienne : comme une question sérieuse, et non comme le délire de quelques attardés.

S’il est vrai que les mythes structurent la pensée d’une civilisation, Star Wars est incontestablement le mythe qui imprègne la nôtre de la façon la plus universelle, tant son succès est planétaire. Y consacrer une réelle attention permet de comprendre beaucoup sur la façon dont nous nous voyons nous-mêmes.

Le Maître du Haut Château, les mots plus forts que l’image ?

Le Maître du Haut Château, les mots plus forts que l’image ?

Philip K. Dick est une de ces personnes dont nous connaissons tous au moins une œuvre, sans forcément connaître son auteur. S’il existe évidemment des gens qui n’ont jamais vu ni Blade Runner, ni Minority Report, ni Total Recall (celui avec Swarzy ou celui avec Collin Farrell), je fais le pari que tous ceux qui liront cet article (sauf peut-être mes parents) auront au moins vu l’un de ces films-là.

Ces adaptations cinématographiques ont toutes pour point commun d’avoir été au départ des fictions littéraires écrites par le même homme : Philip K. Dick.

Et si vous faites partie de ceux qui ont vu tous ces films, vous n’avez pas pu manquer leur indéniable thème commun : la réalité n’est jamais vraiment ce qu’elle paraît être. Un androïde qui fait des rêves, une police préventive qui incarcère les futurs criminels en se basant sur les prémonitions de mutants capables de voir les crimes avant qu’ils ne soient commis, ou un homme dont les rêves se révèlent être des souvenirs d’une vie effacée et dont la vie actuelle n’est faite que de faux souvenirs. Voilà à quoi ressemble une de ces histoires.

Brouiller les codes de la réalité pour en faire presque douter le lecteur, pour l’amener progressivement à adopter le point de vue décalé, dérangeant, profondément déstabilisant du monde fictif qu’il décrit, au point de se demander s’il est si fictif que cela, voilà le talent jusqu’ici inégalé de Philip K. Dick.

Et ce talent a explosé avec une œuvre fondatrice : The Man in the High Castle, roman de plus de 300 pages dont la nouvelle traduction en français est parue en 2012.

Le point de départ de l’univers du roman est une uchronie, un monde alternatif en tous points semblable au nôtre, mais dont le cours historique aurait divergé lors d’un moment charnière.

Dick imagine un monde où, à la suite de l’assassinat réussi de Roosevelt, les Américains n’ont jamais été préparés à la Seconde Guerre mondiale, entraînant la défaite des Alliés face aux puissances de l’Axe en 1948, et le partage du monde entre l’Allemagne Nazie et l’Empire du Soleil levant. Dans ce 1956 alternatif, les anciens États-Unis d’Amérique ont été scindés en trois. Les Japonais ont colonisé la côte ouest devenue les Pacific States of America, les nazis ont annexé la côte est comme partie du Reich, pour ne plus laisser qu’une zone neutre dans les Rocheuses aux vaincus. Dans ce monde, les fusées allemandes jouent le rôle des avions transcontinentaux du nôtre. La logique raciale des nazis a quasiment exterminé l’Afrique, sans parler du sort des juifs. Et l’autre moitié du monde vit sous la férule du Japon, pétri de philosophie zen et de sens du devoir. Dans ce monde, pourtant, un livre fait sensation. Le poids de la sauterelle raconte comment les Alliés ont gagné la guerre en 1945, et comment ce sont les Britanniques qui dominent le monde en 1956. Le livre est bien sûr interdit dans les territoires sous domination allemande, mais circule sous le manteau, jusque dans les Pacific States, où l’éminent M. Tagomi en prend connaissance, lui qui ne jure que par un autre livre, le Yi King. Les enseignements millénaires du Livre des mutations guident la conduite du responsable japonais à travers ses prédictions, comme il guide également d’autres personnages : Franck Frink, le métallurgiste juif, Robert Childan, le marchand d’antiquités américaines, et jusqu’au Maître du Haut Château, l’auteur mystérieux du poids de la sauterelle. Julianna Frink, l’ex-femme de Franck, se met alors en quête d’Hawthorne Abendsen, l’auteur du poids de la sauterelle, alors que le Chancelier du Reich héritier d’Hitler vient de mourir, ouvrant une guerre de succession entre les dignitaires nazis, et qu’un rendez-vous secret doit avoir lieu entre l’énigmatique M. Baynes, un espion allemand, et un haut responsable du gouvernement japonais, sous la protection involontaire de M. Tagomi.

The Man in the High Castle est l’un des rares écrits majeurs de Dick qui n’avait jusque là pas été porté à l’écran. Amazon a comblé cette lacune, en sortant en 2015 la première saison d’une série prometteuse basée sur l’univers et reprenant les personnages.

L’adaptation télévisuelle est intéressante à bien des égards.

D’abord parce qu’elle permet d’accéder à l’univers de façon différente, par le biais de la reconstitution d’époque (si l’on peut dire ça d’une uchronie). Ensuite parce qu’elle remet en perspective la lecture différente qu’on peut faire d’une même œuvre.

Car la série est une interprétation du livre.

Beaucoup de choses différencient les deux : les personnages n’ont pas les mêmes rôles, les mêmes relations, les mêmes ambitions, les mêmes caractères, par exemple. L’ambiance même de la série n’est pas celle du livre, le ton non plus. Et le Yi King comme Le poids de la sauterelle ne sont pas les mêmes dans les deux versions.

À partir d’ici, je vais sans doute dévoiler des choses que vous ne devriez pas connaître si vous voulez garder intact le plaisir de la découverte de l’une ou l’autre. Rebroussez chemin, donc, si vous êtes allergique aux spoilers.

Les personnages

Signe des temps ou vision différente des choses, les personnages de la série ne ressemblent pas vraiment à ceux du livre, même s’ils portent le même nom.

Julianna Frink est sans doute l’un de ceux qui changent le plus. Le roman présente une femme mentalement dérangée que ses sautes d’humeur rendent dangereuse, instable. Elle a quitté Franck, son mari, on ne sait trop pourquoi. Peut-être parce qu’elle ne l’aimait pas, parce qu’il n’était pas assez macho à son goût. Peut-être parce qu’il est juif. Peut-être ne le sait-elle pas elle-même. Elle flotte donc, sans véritable but, jusqu’à ce qu’elle lise Le poids de la sauterelle, qui lui donnera une véritable quête dans laquelle elle se perdra presque (ou se retrouvera presque, c’est selon) : celle de l’auteur, le Maître du haut Château. La Julianna de la série est beaucoup plus une femme de tête, active, moderne, avec des idéaux clairs. Elle est pétrie de culture japonaise, mais se rebelle contre la tutelle imposée par la Kempeitai, la police politique des Orientaux. C’est alors que sa sœur meurt dans ses bras, tuée par la Kempeitai pour avoir fait passer clandestinement une copie d’un film réalisé par le mystérieux Maître du Haut Château, qu’elle décide de remplir la mission à sa place, et se retrouve sur les traces des origines du film.

Elle rencontre toujours Joe Cinnadella, l’agent nazi infiltré pour trouver et éliminer l’auteur du poids de la sauterelle. Mais lui aussi est très différent dans les deux versions.

Dans le livre, c’est une sorte de bellâtre macho, brutal, presque violent, avec un trouble du comportement. Il a une mission et s’y tient, à moitié par idéologie, à moitié pour assouvir ses propres pulsions. Un sale type dont le destin est scellé par Julianna. La série le présente au contraire comme l’un des personnages principaux, avec un dilemme moral. Il est contraint de remplir sa mission. Contraint parce que le général S.S., John Smith, dont il prend ses ordres menace sa compagne et son enfant. Il doit donc infiltrer la Résistance et tuer le réalisateur des films, mais prend soin de ne pas exposer Juliana, comme s’il tentait de ne pas faire de zèle. Il recèle en lui une grande violence, également, mais il n’en apparaît pas psychopathe pour autant.

Ce rôle est dévolu à John Smith, qui mène une existence très american way of life, version nazie. C’est un personnage que l’on ne retrouve pas dans le roman. La série le magnifie en l’érigeant en méchant complexe. Sa vie, centrée autour du Parti, de la Famille et de tout ce qu’il doit accomplir pour protéger les deux, est une caricature de celle qui était présentée en modèle dans les années 60. Celle que les soaps américains ont tant popularisée.

Franck Frink trouve dans le livre sa raison de vivre en créant des bijoux de métal après avoir démissionné de son emploi dans une fabrique de répliques d’armes. Dans la série, il entre en Résistance, après que sa famille ait été gazée par la Kempeitai, presque par erreur, pour faire pression sur lui.

M. Tagomi est l’un des personnages qui changent le moins. Droit, loyal, juste, poli, humain, il est presque le véritable héros de la série, en essayant d’éviter une Guerre mondiale. Dans le livre, il est plus encore attaché au guide que constitue le Yi King. Il s’y réfère en permanence. Le fait qu’il croise Julianna dans la série apporte indéniablement un éclairage nouveau, qui éloigne plus encore le personnage féminin de son modèle dans le livre, et la rend plus humaine elle aussi.

Enfin, Robert Childan, dans la première saison, a un rôle plus secondaire encore que dans le livre. Il sert à montrer la soumission des Américains à la culture et à la façon de penser des Japonais.

Les sept principaux personnages de la saison 1 de The Man in the High Castle (de gauche à droite) : M. Tagomi, Julianna Frink, Franck Frink, Joe Cinnadella, John Smith, Ed McCarthy, l'inspecteur Kido.

Miroir déformé de notre réalité ou histoire d’espionnage fantastique ?

Vous ne serez pas obligés de faire votre choix, puisque chaque œuvre se concentre sur un aspect de l’histoire.

La puissance du livre est la façon dont l’écriture de Dick nous entraîne à l’intérieur d’un système de pensée. Chacun des personnages est imprégné d’une culture qui nous est étrangère en même temps qu’elle nous est familière. L'auteur décrit parfaitement l’Amérique des années 1950, mais les valeurs qui animent ses personnages sont des valeurs étrangères. Childan a si complètement intégré le mode de vie oriental qu’il pense toujours en termes de bienséance, de code, d’honneur. Perdre la face est impensable, devant des inférieurs surtout. Se courber, s’humilier, même, devant un supérieur (un japonais, forcément) est par contre non seulement envisageable, mais même obligatoire. Il est même enclin à renier sa propre culture, acceptant la supériorité du mode de pensée oriental.

De même, les ruminations de Julianna dans le roman, ou les déclarations de Joe Cinnadella, sont-elles façonnées par des esprits qui ont intégré les valeurs d’inégalité raciale comme allant de soi. Le mode de pensée nazie les a si totalement conquis qu’ils en ont du mal à imaginer la possibilité que décrit Le poids de la sauterelle.

Et en même temps, Le poids de la sauterelle fait sauter chez eux (ou pas, selon les personnages), les verrous qui enferment leurs certitudes. Et si les Alliés avaient vraiment gagné la guerre en 1945 ?

La force de Dick est de nous plonger dans ce miroir de nous-mêmes, de nous forcer à poser la question : et si les nazis avaient gagné ?

La description qu’il fait de notre monde dans ce renversement de valeurs est saisissante. Et elle tombe juste. Si juste.

Le roman atteint ainsi une qualité littéraire rare, celle de l’authenticité, de la résonance, deux qualités qui tiennent une place importante dans l’intrigue même.

Quant à la série, aux décors soignés, à la reconstitution réussie de l’époque, elle se concentre plus sur l’intrigue elle-même, et nous plonge plutôt dans l’ambiance d’un film d’espionnage. Le parallèle avec la Guerre Froide, présent dans le roman également, est ici marqué par l’affrontement en sous-main entre les deux puissances dominantes que sont le Japon et l’Allemagne à travers les personnages eux-mêmes. Le renversement des valeurs opère moins. Il existe une Résistance, ce qui n’est pas le cas dans le roman, et l’on s’identifie donc aux résistants, à ceux qui ont gardé leur façon de pensée, notre façon de pensée. Même John Smith, malgré tout, est présenté à la fin de la saison comme quelqu’un qui sera broyé par son intransigeance. On quitte la métaphore pure pour entrer dans le domaine de l’action. La tonalité en devient plus fantastique. Ce n’est plus un livre unique que l’on poursuit, mais bien une série de petits films sur pellicule, montrant des images d’archives authentiques d’un monde où les Alliés ont gagné la guerre. Chaque nouveau film peut être un ferment de révolte à lui tout seul.

La scène pivot du roman se retrouve dans la série, presque à l’identique, quand M. Tagomi se retrouve brièvement propulsé dans le San Francisco de notre réalité, mais le propos des deux médias en transforme la portée. Miroir déformant dans l’un, elle devient point de bascule vers une intrigue attendue dans la deuxième saison pour l’autre.

On pourrait presque se demander si dans la deuxième saison, les personnages ne vont pas être transportés dans notre réalité, pour y rencontrer le Maître du Haut Château à la manière dont Olivia Dunham se retrouve propulsée dans l’autre réalité pour rencontrer son double Folivia dans la série Fringe de J.J. Abrams. On l’attend, mais on serait presque déçus que ce soit le cas.

Une mise en abîme dans une mise en abîme ?

Dans les deux médias, cependant, la mise en abîme fonctionne parfaitement.

On lit un livre qui décrit un univers alternatif au nôtre dans lequel des personnages lisent un livre qui décrit un monde alternatif au leur, qui se trouve être très proche du nôtre...

On regarde une série (donc un film) qui décrit un univers alternatif au nôtre, dans lequel des personnages regardent des films (une série de films) qui décrivent un monde alternatif au leur, qui ressemble au nôtre...

La série n’est pas achevée, on ne sait donc pas quelle conclusion les scénaristes vont y apporter, mais dans le roman, c’est le Yi King lui-même, un livre de 5000 ans, qui a dicté chaque rebondissement, chaque détail, à son auteur, Abendsen. Et Dick lui-même a suivi cette méthode pour écrire le déroulement de son roman.

Le cercle se referme sur une impression à la fois d’harmonie totale et de vertige existentiel.

Existe-t-il une bibliothèque quelque part, recensant tous les livres qui ont été écrits et tous ceux qui seront écrits, et que les auteurs iraient consulter pour savoir ce qu’ils doivent, ou devront, écrire ?

C’est le talent ultime de Philip K. Dick : faire douter de la réalité sans avoir à être affligé, comme il le fût lui, d’une maladie mentale.

Changer notre point de vue sur le monde.

Pour aller plus loin : un fifthy dickien ?

L’œuvre de Philip K. Dick a donc marqué la culture imaginaire de façon radicale, au point que d’autres artistes s’y soient abreuvés, s’en soient inspirés, ou même l’aient copié ou imité.

Et ce mouvement continue d’exister.

C’est ainsi que Saint Épondyle, sur son blog Cosmo Orbüs, lançait il y a peu un concours d’écriture de fifty.

Un fifty est une histoire très courte en 50 mots, pas un de moins, pas un de plus.

Il s’agissait d’écrire un fifty à la manière de Philip K. Dick.

J’ai relevé le gant, et écrit ma propre histoire.

Pour ne pas enlever la primeur à Saint Épondyle, je vous invite à visiter son site, où vous lirez les textes envoyés, et découvrirez le vainqueur (l'Axe ou les Alliés ?).

Vous pourrez trouver mon texte ici même lorsque le concours sera achevé, simplement en cliquant sur la boîte ci-dessous.

The Woman in the High Tower

Elle se souvenait parfaitement de la chute du Mur. Elle y était. Journaliste à la Pravda, elle avait vu les drapeaux rouges sur la porte de Brandebourg. Elle avait couvert ensuite la démission de Bush, déliquescence du Capitalisme. Vertige. À l’écran, le drapeau. Non pas une étoile. Mais cinquante.

Les jurés m’ont placé en sixième place (bien mieux qu’en 666e), ce dont j’avoue être très fier. Car à la lecture des 23 autres textes, ce n’était pas gagné. Pour les lire, et découvrir le podium, rendez-vous à cette adresse.

L’Exoconférence, les extraterrestres à la Table Ronde

L’Exoconférence, les extraterrestres à la Table Ronde

Sommes-nous seuls dans l’Univers ?

Cette question essentielle obsède l’Humanité.

Depuis que les anges et les démons ont été remplacés par les extraterrestres dans notre bestiaire imaginaire des êtres non humains doués de conscience, nous cherchons à remplir ce vide existentiel en rêvant à des formes de vie intersidérales.

Le folklore des petits hommes verts ou gris, des théories conspirationnistes, des soucoupes volantes et des enlèvements a inspiré de nombreux artistes, dont le plus célèbre reste Chris Carter et ses X-Files, dont on nous promet la réapparition cette année.

Il fallait bien que le sire Alexandre Astier s’y intéresse un jour, délaissant la couronne du Pendragon pour le costume trois-pièces du professeur suranné donnant une conférence déjantée sur le sujet.

Au milieu de considérations factuelles et scientifiques rigoureuses expliquant comment s’organise l’univers tel que nous le connaissons, sa cosmogonie, avec ses lois physiques fondamentales et ses inconnues, il insère des saynètes plus ou moins réussies illustrant de façon plus burlesque tel ou tel point de son exposé d’astrophysique.

Avant même la première image, on s’attend à une parodie de conférence, prétexte à des situations cocasses ou absurdes dans la même veine que Kaamelott.

Tel n’est pas vraiment le cas.

La forme est bien celle d’une conférence. Et d’ailleurs, si le costume d’Alexandre Astier évoque bien le vieux professeur du début du XXe siècle, la mise en scène brouille un peu les codes en faisant intervenir une Intelligence Artificielle censée aider l’orateur, ou le gêner, en ne répondant pas à ses sollicitations. On assiste donc tout au long du spectacle à un jeu très appuyé et un peu répétitif entre le vieux professeur aigri dont le caractère râleur fait un peu trop penser au Roi Arthur de Kaamelott, et l’I.A. version 5,0 récemment mise à jour qui bogue sans arrêt, sorte de Perceval numérique féminin plus ou moins pervers.

Si la présence de l’I.A. permet de dynamiser un peu la mise en scène, son intérêt s’arrête là, et c’est bien dommage.

En effet, au fur et à mesure que l’exposé avance et que le conférencier prend position sur l’existence des extraterrestres, faire un parallèle entre une forme de vie alien et une forme de vie artificielle aurait pu avoir du sens sur le fond et pas seulement sur la forme. La cohérence du spectacle y aurait grandement gagné, me semble-t-il.

Et puis, il y a ces digressions faites sous la forme de sketches, plus ou moins réussis.

Pour illustrer son propos, Alexandre Astier incarne alors brusquement des personnages aussi variés que Copernic, des généraux américains et russes, Pierre Curie, des extraterrestres un peu bêta, et j’en passe.

L’idée est intéressante, mais peut-être un peu convenue. On imaginait bien quelque chose dans ce goût-là.

Mais ce qui fit le succès mérité de la parodie des romans de la Table Ronde ne semble pas fonctionner pour l’Exoconférence.

À deux exceptions notables près (le passage sur la morphologie extraterrestre, absolument hilarant, et celui sur les enlèvements), ces saynètes tombent à plat. Elles n’ont pas de vraie saveur, pas de vraie profondeur, n’apportent rien. Elles sont mêmes, du moins c’est mon impression, jouées en force, comme s’il fallait absolument les placer malgré leur incongruité, et tant pis si elles donnent le sentiment de n’être là que pour rallonger la sauce.

On reste donc sur notre faim.

On rit, c’est vrai, mais pas autant qu’on aurait pu l’imaginer.

On apprend des choses, c’est vrai, mais pas autant qu’on aurait pu en avoir envie.

La relativité fait cependant son œuvre, et de façon magistrale puisque le spectacle parvient à provoquer à la fois l’impression que le temps se ralentit beaucoup trop (lorsque l’on aimerait que les sketches se terminent plus vite), et qu’il file beaucoup trop vite (lorsque l’on aimerait qu’Alexandre Astier développe un peu plus certains aspects de son monologue, en le mettant en perspective).

En somme, on hésite à classer l’Exoconférence dans les trous noirs supermassifs dont l’attraction est si grande que le temps s’étire à l’infini, ou dans les pulsars dont le rayonnement ne parvient à s’échapper que par intermittence.

Là encore, c’est bien dommage.

Alexandre Astier a rencontré de nombreux scientifiques, notamment des astrophysiciens, pour écrire ce spectacle, et cela se voit. Il y a un monde de choses vraiment intéressantes dans son texte. Mais j’ai pour ma part été déçu du manque de perspective, et ce même si certains passages sont vraiment de petites bulles de rire ou de poésie (comme le parfum de l’univers qui serait celui de la framboise).

Le fil rouge (si je puis dire, vous comprendrez le jeu de mots en regardant le DVD) de la plaque emportée par la sonde Voyager vers les espaces extrasolaires restera pour moi la meilleure trouvaille de mise en scène de l’Exoconférence.

Il manque donc un « je-ne-sais-quoi » pour faire opérer la magie qui transformerait cette conférence-comédie en un vrai moment de bonheur. Un souffle, un liant, une perspective différente.

En y réfléchissant, c’est bien la cohérence entre les saynètes et le corps de la conférence qui manque le plus.

Peut-être un autre regard sur l’écriture de ce texte aurait-il pu le faire évoluer ?

Peut-être bien que je demande beaucoup.

Peut-être bien qu’Alexandre Astier retravaillera sa copie, et qu’une nouvelle version verra le jour dans quelque temps ?

Peut-être bien que je crois trop aux Extraterrestres, moi.

Constantine, ou l’Enfer pavé de bonnes intentions

Constantine, ou l’Enfer pavé de bonnes intentions

Les univers de superhéros sont parfois de vrais capharnaüms. On y trouve aussi bien des mutants (Les X-Men, ou Captain America chez Marvel, Flash chez DC) que des humains ayant développé des capacités extraordinaires à cause d’une histoire dramatique (Black Window chez Marvel, Green Arrow chez DC), ou encore des extraterrestres (Guardians of the Galaxy pour Marvel, Superman chez DC).

Assez singulièrement, le monde de l’occulte occupe une place un peu plus marginale dans les deux univers principaux des comics.
Le Docteur Strange dans celui de Marvel, dont Benedict Cumberbatch va bientôt être l’incarnation cinématographique.
Et John Constantine pour l’univers de DC Comics, qui vient de voir se terminer l’unique saison d’une série télévisée qui lui est dédiée.

Comme tous les superhéros, John Constantine possède un don fantastique, et une faiblesse fondamentale.

Gamin des rues venu de Liverpool, en Angleterre, il entre dans le monde de l’occulte très tôt, par attrait du danger. Il devient rapidement un maître dans les arcanes magiques, et se lance dans la pratique de l’exorcisme. Mais l’un d’entre eux tourne très mal, et l’âme de Constantine est vouée à la damnation éternelle à cause des actes perpétrés lors de cette séance catastrophique. Survivant néanmoins à l’épreuve, il tente de se racheter en combattant les forces du Mal venues des Enfers partout là où cela est nécessaire, n’hésitant pas à risquer sa vie comme celle de ses comparses Zed et Chas, ou de ses anciens associés. Damné mais Élu en même temps, il est plus ou moins guidé par un ange mystérieux, Manny, dont les motivations sont troubles. Ce petit groupe affronte ensemble une menace sourde nommée la Levée des Ténèbres, fomentée par une organisation secrète très ancienne, la Brujeria, à travers de nombreuses affaires sataniques faisant surface dans tout le territoire des États-Unis.

Zed est une médium très puissante, et Chas semble avoir plusieurs vies, mais ce sont surtout les immenses connaissances, l’audace suicidaire et le talent fabuleux teinté de désinvolture crâne de John Constantine qui leur permet de survivre et de contrecarrer les plans de la Brujeria.

Ce n’est pas la première fois que le magicien désinvolte et damné est porté à l’écran, si l’on se souvient de la tentative ratée du film des années 2000 avec Keanu Reeves dans le rôle-titre.

La direction prise par la série est cependant assez différente de son aîné.

L’univers, tout d’abord, est beaucoup moins centré sur une base judéo-chrétienne. Si dans le film l’Archange Gabriel et Lucifer étaient les références de chaque côté de l’affrontement, le champ est considérablement plus ouvert dans la série, avec des démons égyptiens ou assyriens, des exorcismes en langue vaudou, en sanskrit, en quechua, même. C’est d’ailleurs à la fois une qualité, et un défaut.

Élargir le champ de bataille pour l’ouvrir à d’autres traditions magiques permet de faire varier les points de vue, de donner plus de couleurs aux rituels magiques accomplis dans la série que les simples symboles judéo-chrétiens, rapidement évoqués dans les deux adaptations (la croix, l’eau bénite, les prières en latin, utilisées seules, pourraient sans doute paraître réductrices et répétitives). Cela donne aussi l’impression que le Mal est universel et que chaque tradition occulte dans le monde et au fil du temps a trouvé des parades originales et complémentaires pour lutter contre lui.

Mais le revers de la médaille est de perdre en cohérence, et de ne rester qu’à la surface des choses.

Les arts magiques occidentaux (et donc judéo-chrétiens) ne se limitent pas aux rituels de la Sainte Église Apostolique et Romaine et à un remake de l’Exorciste. On aurait pu plonger dans les traditions hermétiques alchimiques ou kabbalistiques juives comme chrétiennes, se servir de la diversité des récits bibliques plus encore, intégrer quelques idées venues de l’Apocalypse, voire approfondir les origines anglaises du personnage et le rattacher aux mages élisabéthains célèbres comme John Dee, ou à Aleister Crowley. Cela demandait peut-être de fouiller dans les arts occultes historiques et de faire quelques recherches pour rendre tout cela cohérent avec l’univers du comic book, mais au vu des recherches linguistiques pour faire entendre de véritables mots de vaudou, d’égyptien antique ou de sanskrit, cela ne me paraît pas un problème.

Le traitement est donc volontaire. On y retrouve la façon qu’ont les Américains de voir leurs cousins d’outre-Atlantique, et leur difficulté à penser l’histoire longue et complexe du Vieux Continent autrement que comme une sorte d’exotisme rafraîchissant.

Autre caractéristique de la série, un penchant pour la caricature très marqué, qui heureusement s’atténue quelque peu au fil des derniers épisodes.

Non seulement le personnage de John Constantine est-il taillé à la serpe dans les premiers épisodes, mais encore son évolution est-elle très lente. Sa culpabilité n’est que très légèrement effleurée à la fin de la saison, et son arrogance, sa désinvolture, sont beaucoup trop appuyées. Même pour quelqu’un qui apprécie les poncifs attachés aux personnages arrogants (de Han Solo à Cobra en passant par James Bond), la coupe est très rapidement emplie à ras bord. Le personnage en devient parfois agaçant, et l’identification s’en trouve amoindrie. On n’espère qu’une chose : qu’il en prenne plein la figure pour enfin perdre de sa superbe et redescendre sur terre.

Cela change il est vrai de l’interprétation monocorde de Keanu Reeves avec son talent inégalé pour ne faire apparaître sur son visage que le même masque dénué d’expression dans toutes les situations du film.

Le choix également d’escamoter le cancer du poumon et l’urgence que vivait le personnage dans le film sur la fin imminente de son existence et la confrontation inévitable avec son Destin, change considérablement la portée de sa damnation.

Les personnages secondaires de Zed et de Chas sont plus intéressants, mais la caricature n’est pas non plus absente. Zed est bien évidemment une plantureuse créature qui joue de séduction avec Constantine tout en traînant un passé lourd et complexe que la série n’a pas le temps d’explorer, tant son rythme est lent. Chas est le plus humain, finalement, bien qu’il n’apparaisse pendant toute la première moitié de la série que comme un faire-valoir étrange.

Même Papa Midnite, le sorcier vaudou, ni ennemi, ni allié de Constantine, est d’abord présenté comme un guignol, avant de prendre plus de profondeur ensuite.

Quant à Manny, son rôle ambigu aux côtés de Constantine et son rapport avec les Mortels ne sont qu’esquissés, et trop tardivement également.

La série a été interrompue après la fin de la première saison. Trop chère à produire (le nombre d’effets spéciaux par épisode est exponentiel), pour un succès probablement mitigé. Certainement que son mauvais positionnement sur le ton et l’ambiance, sur le rythme de l’intrigue générale, sur son propos, a joué un grand rôle dans cet échec.

C’est bien dommage, car au-delà de ces défauts, les derniers épisodes devenaient plus prometteurs, et la trame commençait à prendre une tournure moins manichéenne, avec le twist final.

Restent de très bonnes idées dans certains épisodes, comme dans le troisième, The Devil’s Vinyl, où un disque portant la voix du Diable devient l’enjeu.

Et malgré tout un certain attachement aux personnages et à l’univers.