Altered Carbon, la déclinaison à en perdre son latin

Altered Carbon, la déclinaison à en perdre son latin

J’ai découvert Altered Carbon et son univers comme beaucoup grâce à la série produite par Netflix, une série bien ficelée comme le sont en général les productions originales de la société américaine, bien réalisée, et un univers noir comme je les aime, qui réussi le pari de transposer une ambiance de polar dans un futur technologiquement très différent du nôtre.

Cette transposition n’est pas si neuve, puisque l’on peut y rattacher Blade Runner ainsi que 2049, mais aussi toute la mouvance du cyberpunk, ce courant littéraire puis cinématographique né dans les années 1980–1990 dont l’un des points centraux est la rupture technologique et son effet sur la société dans son ensemble.

Mais la grande idée d’Altered Carbon, c’est de développer dans un univers cyberpunk l’idée de transhumanisme, et d’en explorer concrètement les conséquences en poussant au maximum un postulat de base dont nous discutions ici il y a quelques années : cloner la conscience humaine sur un support informatique.

Bien sûr, cette idée n’est pas neuve. Transcendance récemment en décrivait la découverte. Matrix est plus ou moins basé sur la même idée. Mais à ma connaissance c’est la première fois que l’on évacue l’idée d’une Intelligence Artificielle créée à partir de données informatiques pour s’intéresser plus profondément à la psyché humaine elle-même copiée dans un fichier, c’est-à-dire le mouvement inverse.

Le pitch

Dans un futur lointain, l’Humanité a découvert dans l’espace les preuves qu’une civilisation extra-terrestre a un jour existé, puis s’est éteinte. Cette découverte est allée de pair avec celle d’une technologie plus avancée, notamment le carbone modifié, qui donne son titre à l’univers et qui permet de contenir sous forme informatique toute la personnalité et la conscience humaine dans une sorte de dispositif de stockage, une grosse clef USB.

Rapidement, l’Humanité a changé. Chaque individu, quelques mois après sa naissance, se voit implanter sa pile corticale, en carbone modifié, contenant les données de sa conscience. À sa mort, pour peu que la pile corticale soit intacte, elle peut être replacée dans un nouveau corps, une enveloppe.

La mort a été vaincue, les humains sont virtuellement immortels. Sauf si l’on détruit leur pile corticale, ce que l’on appelle une Vraie Mort. Et si l’on détruit également les éventuelles sauvegardes de cette pile corticale. Car comme la pile contient des données informatiques, comme tout fichier elle peut être sauvegardée, dupliquée, piratée.

Laurens Bancroft, richissime «Mathusalem» (un homme ayant déjà vécu plusieurs centaines d’années en changeant d’enveloppe à volonté), sort Takeshi Kovacz, un ancien membre des Corps Diplomatiques (sorte de corps d’élite servant de bras armé aux Nations Unies devenues le gouvernement mondial) de son emprisonnement afin d’enquêter sur sa propre mort. Tout indique qu’il s’agissait d’un suicide, mais Bancroft est persuadé qu’il a été assassiné. Réenveloppé grâce à une sauvegarde de sa propre conscience faite quarante-huit heures avant le drame, il ne garde aucun souvenir de ce que son ancienne personnalité a pu faire durant ce laps de temps.

L’enquête de Kovacz va le mener dans les profondeurs de son propre passé comme dans celles de l’existence hors-norme de son commanditaire, à travers les noirceurs et les lueurs de l’âme humaine prolongée pour l’éternité. Et comme chacun le sait, l’éternité, c’est long, surtout vers la fin…

Rosa, rosa, rosam…

Comme en latin, l’univers d’Altered Carbon est un concept qui se décline.

D’abord, ce fut un roman de SF, écrit par Richard Morgan (lien partenaire) avec un style percutant, mais qui dévoile aussi un univers très riche par petites touches. On peut parfois être un peu perdu, mais avoir vu la série m’a grandement aidé, tout comme ma familiarité avec les univers du cyberpunk et du noir. Le roman en effet reprend les poncifs du roman noir, comme une bonne partie des personnages et de l’intrigue. La femme fatale : Mme Bancroft. Le détective privé désabusé : Takeshi Kovacz. Le richissime pervers : Bancroft lui-même. Les maniaques et autres détraqués. La fille au grand cœur cabossée par la vie : le lieutenant de police Ortega

La série suit la même intrigue, mais introduit des éléments des autres romans de la trilogie, en modifie quelques autres, change ou interverti des personnages. À mon goût elle est encore plus réussie. On met cependant un peu de temps à tout remettre dans l’ordre et à comprendre toutes les implications de cet univers si proche du nôtre qui est pourtant si différent à cause de ce simple postulat de la conscience humaine numérisée.

C’est d’ailleurs le plus passionnant dans l’histoire : découvrir à quel point la mort de l’être humain détermine toute notre société.

Et pour prolonger encore cette réflexion, on peut aisément trouver des jeux de rôles qui immergent leurs joueurs dans le même type de paradigme, afin de leur occasionner de bonnes migraines non seulement à penser à qui est vraiment dans quelle enveloppe, mais aussi qui ils sont eux-mêmes.

Je pense à Eclipse Phase, le premier en date sur ce sujet, mais aussi à un jeu bien français, écrit par Kobayashi, Into the Dark, que mes compagnons de jeu et moi-même avons essayé très récemment.

Crise d’identité

Un postulat simple, donc, mais de multiples implications avec d’innombrables conséquences sur l’existence humaine telle que nous la concevons tous. Au point que l’on peut vraiment comprendre ce transhumanisme-là comme un changement radical, une rupture profonde dans le sens du mot Humanité.

Essayons d’en balayer quelques-unes des plus prégnantes, quelques-unes qui m’ont le plus marqué.

Réfléchissons pour savoir si, à titre individuel et collectif, nous voudrions d’un tel bouleversement et surtout de ses conséquences concrètes.

Chacune de ces conséquences peut être, dans un jeu de rôle, une question centrale, un moteur, une idée de scénario, comme dans la réalité une source de questionnement existentiel.

Le réenveloppement : soi pour l’éternité, ou une infinité d’autres soi ?

Changer de corps en gardant son esprit intact semble à première vue une sorte de miracle de la technologie.

Cela permettrait d’atteindre l’un des plus vieux rêves de l’Humanité depuis Gilgamesh : l’immortalité.

Cependant, à y regarder de plus près, il semble que ce ne soit pas si simple.

D’abord, la tendance actuelle en neuroscience est de considérer que les processus cognitifs sont avant tout déterminés par la façon dont les réseaux neuronaux cérébraux, mais aussi d’autres centres nerveux intègrent des informations venues de l’extérieur (notre environnement, donc nos cinq sens principaux), mais aussi de l’intérieur (nos autres sens comme la kinesthésie, le sens qui nous permet de savoir dans quelle position sont placés nos membres).

Or, si nous changeons les afférences, les processus cognitifs doivent s’adapter au mieux, changer au pire.

Un corps différent de celui dans lequel nous avons vécu jusque là (un homme enveloppé dans le corps d’une femme) peut donc changer la façon dont nous ressentons et donc dont nous évoluons cognitivement. Et le roman de Richard Morgan le montre bien : Takeshi Kovacz se bat pendant toute la durée de l’intrigue contre une enveloppe qui a appartenu à un fumeur invétéré. Il doit sans cesse se débattre dans l’addiction au tabac et dans le manque.

S’il restait dans ce corps un temps très long, en serait-il changé ?

C’est un peu le pendant modernisé de la métaphore du navire de Thésée, ce navire gardé par les Athéniens anciens comme relique du retour de Thésée de son aventure dans le Labyrinthe de Dédale, après qu’il ait vaincu le Minotaure.

Ce fameux navire, un symbole pour les gens d’Athènes, était entretenu soigneusement, et un homme était chargé, de père en fils, de le réparer lorsque c’était nécessaire : un cordage effiloché, une planche vermoulue, une voile déchirée.

Les Athéniens gardèrent le vaisseau si longtemps, près de 500 ans je crois, qu’au bout du compte, de planche changée en clou remplacé, plus rien ne restait du bateau d’origine. Tout avait été remplacé.

Et certains de se poser la question : le navire était-il toujours celui de Thésée bien qu’aucun élément ne fût plus celui du bateau d’origine ?

Qu’est-ce qui fait que l’on est toujours soi ?

Si l’on garde toujours la même enveloppe au fil du temps, ou du moins un clone biologique qui soit toujours le même, il n’est plus vraiment question d’immortalité, mais d’éternité. Car le fait de rester bloqué dans un corps qui ne vieillirait plus vraiment reviendrait à nous figer. Mettons que l’on change de corps une fois arrivé à 50 ans pour se retrouver dans un corps de 45 ans, puis que tous les 5 ans l’on retrouve un corps de 45 ans, comment appréhenderions-nous le temps ? La personnalité continuerait-elle d’évoluer avec la somme des expériences, donc à «vieillir», alors que le corps resterait jeune ? Ou bien serions-nous figés aussi dans notre développement neuronal, ne pouvant pas évoluer biologiquement parlant ?

Allons plus loin.

Qu’est-ce que soi ? Qu’est-ce que la sensation d’être qui l’on est ?

Est-ce seulement notre esprit, notre vécu, notre mémoire ?

N’est-ce pas aussi la façon dont nous nous percevons nous-mêmes ?

Si l’on en croit les troubles psychologiques profonds qui peuvent accompagner les changements physiques radicaux comme la perte massive de poids ou une greffe de visage, on peut penser que le changement de corps n’est pas si anodin que cela. Le sentiment d’identité fait aussi référence, profondément, à notre identité physique.

Ce qui veut dire que changer de corps change aussi qui l’on est.

Et donc que l’immortalité promise n’en est pas vraiment une. Au lieu d’un soi infini, je vois cela plutôt comme une succession de ruptures traumatiques, de changements radicaux de la psyché. Donc comme une infinité de sois toujours accomplie dans la douleur.

Je ne sais pas vous, mais moi, ça ne me fait pas vraiment envie…

Encore moins lorsque l’on songe aussi que comme nous ne mourrons pas, nous devons toujours occuper une place dans la société. Mais laquelle ? Toujours celle d’un actif, travaillant pour gagner sa vie ? Ou d’un retraité ? Mais à partir de quel «âge» ? Ou de quelle enveloppe ?

Et si l’on est l’enfant d’un parent, nous pouvons rester à jamais leur enfant, ou le parent de nos enfants. Notre place dans la société serait figée elle aussi.

C’est ce que l’on voit dans la série entre Laurens Bancroft et son fils. Ce dernier n’a jamais l’occasion de prendre la succession de son père, de devenir vraiment adulte, car comment hériter de quelqu’un d’immortel ? Il reste sans cesse sous la coupe tyrannique de ses parents, et reste à jamais un enfant, avec en plus la rancœur qui peut s’accumuler contre eux, sans jamais de barrière.

Quand je vous disais que l’éternité, c’est long…

La sauvegarde : qui suis-je ?

Si l’on part du postulat que ce qui fonde la personnalité est l’ensemble de nos expériences et de nos façons d’y réagir, de nos apprentissages, bref, la somme de ce que nous avons vécu, la possibilité de sauvegarder notre mémoire afin de la réinjecter dans un nouveau corps en cas de décès pose une question cruciale.

Cette question est : si ma dernière sauvegarde remonte à deux jours avant mon décès, comme c’est le cas pour Laurens Bancroft dans Altered Carbon, la version de moi-même qui sera réinjectée dans un nouveau corps sera-t-elle la même que la version de moi-même morte avec deux jours de souvenirs en plus ?

La réponse dans ce cas est à la fois oui et non.

Laurens Bancroft a plusieurs centaines d’années d’expériences. Deux jours manquants, pour frustrants qu’ils peuvent être (et cette frustration est à l’origine du moteur de l’intrigue, donc partons du principe qu’elle est grande) ont peu de chance de bouleverser les fondements de la personnalité même du Mathusalem. Il a pu certes vivre dans ces deux jours des expériences fortes, mais il est plus que probable qu’elles n’aient changé sa façon de voir qu’à la marge, même si, sans dévoiler l’intrigue, ces deux jours manquants sont bien à l’origine d’un nœud dramatique fort.

Mais si le délai entre la dernière sauvegarde disponible et le décès est plus grand, mettons dix ans, la réponse pourrait être bien différente.

Quel que soit notre âge, chers lecteurs, nous avons la possibilité vous et moi de nous imaginer avec dix années de moins, et de comparer notre personnalité actuelle avec l’ancienne.

Si vous faîtes l’expérience ne serait-ce qu’en y pensant deux minutes, vous allez certainement vous rendre compte que vous avez beaucoup changé en dix ans. Parfois avec un certain vertige, d’ailleurs.

Vous n’êtes plus le même, plus la même, à chaque jour qui passe.

Plus le même ni plus la même à chaque instant qui file.

Ce que les Grecs anciens exprimaient par la phrase : «il est impossible de se baigner deux fois dans le même fleuve». Car la deuxième fois, l’eau ne sera plus la même, comme le baigneur aura lui-même changé, évolué.

La sauvegarde, pour qu’il n’y ait pas de rupture dans l’identité, devrait donc être instantanée, permanente, et fidèle.

Trois conditions rarement réunies en même temps, même avec beaucoup de moyens financiers et de pouvoir.

Même Laurens Bancroft n’a pas ces moyens-là, dans le roman, et il fait partie des humains les plus riches et les plus puissants de la galaxie.

Idée de scénario

Gageons que, comme Richard Morgan dans son roman, un scénariste de jeu de rôle saisira ces failles dans le système pour construire des intrigues particulièrement vicieuses à faire vivre à ces joueurs.

Par exemple, une vieille avocate désabusée qui a trempé dans des affaires louches se fait assassiner, et il se trouve que sa dernière sauvegarde disponible est une très vieille sauvegarde, lorsqu’elle avait dix ans de moins et qu’elle était une jeune activiste de défense des droits civiques idéaliste et pure… Son nouveau moi risque de juger assez sévèrement la conduite de celle qu’elle était dix ans plus tard !

Et encore, si la sauvegarde en question date de vingt ou trente ans… ce pourrait être une adolescente rebelle ou une gamine…

La duplication : moi & moi sont dans un bateau

Si notre conscience n’est qu’un fichier, on peut imaginer en faire des copies.

On peut aussi imaginer que notre conscience soit injectée dans deux corps distincts.

Richard Morgan prévoit bien la chose, au point que l’univers d’Altered Carbon punisse cet enveloppement multiple. Et deux protagonistes de l’intrigue y ont recours à un moment ou à un autre.

Dans ce cas, le dilemme est le suivant : les deux clones vont évoluer différemment, acquérir des souvenirs différents, en un mot, diverger. Et la personnalité qui était au départ une personnalité unique, va rapidement se scinder en deux individus distincts qui auront tous les deux droit à la même identité.

Mais alors, lequel de ces deux clones est moi ?

Les deux.

Mais aucun également.

Le roman comme la série règlent ce problème de façon assez élégante lorsqu’il se pose à l’un des protagonistes. Mais cela doit rarement être le cas.

Idée de scénario

Un scénario qui pourrait être assez drôle à mener : deux des joueurs incarnent la même personnalité double enveloppée dans un but précis. Ils ont au départ les mêmes mémoires, les mêmes caractéristiques mentales. Et peu à peu, ils divergent, au fil de l’intrigue.

Et au final, la mission remplie, ils vont devoir décider lequel sera «gardé» et lequel sera «jeté»…

Le piratage : contrôle de l’esprit et voie vers la folie

Notre époque ne le sait que trop bien : un fichier, ça se pirate.

Nous savons bien ce que cela peut vouloir dire de se faire pirater notre compte Facebook (pour ceux qui en ont un). Imaginez ce que cela doit être de se faire pirater sa conscience…

D’abord, le pirate peut y accéder, tout simplement.

Le hacker peut tout apprendre de vous. Tout. Vos plus intimes souvenirs. Votre façon unique de soupirer, ce qui vous fait le plus plaisir ou le plus horreur. Il peut regarder votre âme, vous mettre à nu. C’est un viol absolu.

Ensuite, une fois en possession du fichier, le hacker peut en faire ce qu’il veut.

Le vendre. Vous vendre.

Le dupliquer, voire l’envelopper, le double-envelopper. Et une copie de vous peut circuler librement, peut-être conditionnée par le pirate pour accomplir quelque méfait, par exemple braquer une banque à sa place. Bien tranquillement assis derrière son écran, il regardera aux informations le portrait robot du cambrioleur s’afficher dans le monde entier : votre portrait robot. Bon courage pour prouver que vous n’y étiez pour rien. Techniquement, c’est vous qui avez fait le coup.

Et puis, encore plus pervers, le hacker peut modifier le fichier.

Y injecter de faux souvenirs, de nouvelles idées, de nouvelles aversions, des qualités et des défauts.

Y instiller un virus.

Un virus qui pourrait ouvrir le contrôle de votre esprit, de votre cerveau, de votre corps, de vos émotions.

Un virus qui pourrait vous tuer à distance. Ou à retardement.

De telles armes ont été imaginées par Richard Morgan, et l’on apprend que Takeshi Kovacz y a été confronté dans son passé. Bien sûr ces armes ont été mises hors la loi par l’ONU. Mais on sait que les lois peuvent être bafouées par les Mathusalems, qui ont le temps d’ourdir des complots sur plusieurs vies, et qui se jouent des règles qui régissent les simples mortels.

Les inégalités sociales

Car bien entendu, le remplacement de corps, le réenveloppement, coûte très cher. La majorité des gens économisent toute une vie dans l’espoir d’acquérir une nouvelle enveloppe, s’endettent, triment. Quand il n’y a plus de retraite, mais simplement un rêve d’accéder à une autre vie, bien matérielle, que ne ferait-on pas ?

Ainsi tout le monde ne peut pas s’offrir un nouveau corps. Tout le monde n’a pas les moyens de s’offrir une sauvegarde de sa pile corticale.

Ceux qui ont ces moyens gagnent vite plus de pouvoir sur les autres. Les riches deviennent de plus en plus riches et les puissants de plus en plus puissants, car le temps et la mort n’ont plus de prise sur eux, n’étendent plus leur main de justice pour renvoyer chacun à sa finitude.

La plus grande égalité est celle-ci : tous, riches ou pauvres, puissants ou vauriens, nous mourrons un jour. Les riches ne peuvent acheter la mort, les puissants ne peuvent la dominer. Les pires dictateurs finissent tous par succomber à la Faucheuse. Les pires ordures sont un jour rattrapées par le trépas.

Mais dans un monde où les puissants et les riches, qui sont souvent les mêmes personnes, peuvent échapper à la mort, plus aucune limite ne vient sanctionner leurs écarts, leurs crimes, leurs abus.

Ils deviennent fatalement plus riches et plus puissants, de façon exponentielle.

Et les pauvres n’ont plus de salut à attendre. Placés sous le joug de forces qui n’ont plus de fin, ils sont condamnés à rester tels qu’ils sont pour l’éternité, dans un esclavage figé.

Chacun a sa place. Et aucune place ne peut s’échanger, hors accident.

Les chances qu’un tel accident se produise sont faibles. Seule une révolution pourrait le permettre.

C’est ce que comprend Quell, personnage important dans le passé de Takeshi Kovacz, la fondatrice d’une pensée radicale.

Les relations interpersonnelles

Si entre les classes sociales l’affaire est entendue et assez simple, entre les individus les choses sont beaucoup plus complexes.

Dans les couches les plus défavorisées de la société, travailler dur pour espérer s’offrir un réenveloppement à sa mort biologique impose une course à la compétitivité. Probablement en exacerbant la compétition entre individus.

Et pour les enfants de ceux qui n’ont pas réussi à amasser suffisamment d’argent, il y a la dette passée de leurs propres parents. Soit ils choisissent de continuer à payer pour eux, au détriment de leur propre réenveloppement futur, soit ils gardent la pile corticale de leurs parents, comme les statuettes des ancêtres dans les cultes animistes.

On peut ainsi assister à l’une des scènes les plus émouvantes et les plus troublantes, et en même temps si drôle, de la série, lorsque la mère, mexicaine, du lieutenant Ortega est réenveloppée temporairement pour fêter El Dia de los Muertes avec sa famille, retrouvant ses enfants et ses petits enfants pour une unique nuit. Cela résonne comme les mythes de la Nuit de Samhain, d’Halloween, de Walpurgis, où les morts sont censés rejoindre les vivants.

Et au fil du temps, que faire de tous ces ancêtres qui encombrent l’autel familial ?

Vont-ils jouer le rôle d’esprits bienveillants, de guides de la famille, réenveloppés à tour de rôle, suivant leur hiérarchie dans la famille, pour aider celle-ci dans les périodes difficiles ou assister aux fêtes importantes ?

Vont-ils un beau jour avoir envie de revenir eux aussi parmi les vivants, définitivement, et ainsi devenir maléfiques ?

Tout cela me fait vraiment penser aux sociétés archaïques, aux cultes des ancêtres, aux légendes des mauvais esprits et des totems, des guides.

Pour ce qui est des Mathusalems, par contre, tout est très différent.

Lorsque vous êtes immortel et que tous vos proches le sont aussi, vos relations peuvent-elles rester figées ?

Nos savons tous que l’une des raisons invoquées pour l’explosion des taux de divorces dans nos sociétés est l’augmentation de l’espérance de vie. Lorsque l’on vit 40 ans en moyenne, passer 20 ans avec la même personne semble possible. Lorsque l’on en vit 80, le bail vient brusquement de monter à 60 ans. Cela augmente forcément les risques de mésentente, de dispute, de désamour. Également ceux de rencontrer d’autres personnes, d’être attiré, de tromper. D’accumuler de petites rancunes pour en concevoir de grandes haines.

D’autant plus que la psyché qui s’étire durant des centaines d’années peut avoir tendance à devenir réactionnaire, frileuse, conservatrice. Comme lorsqu’on vieillit.

Le conflit des générations peut s’amplifier. Avec cette particularité que jamais il ne finira, car la génération précédente de cède pas le terrain à la suivante.

Comment donc évoluent les sentiments, les émotions, sur plusieurs centaines d’années ?

J’ai peur qu’elles ne se fanent. Au mieux.

L’ennui

Vient également une donnée importante pour ces Mathusalems. Une donnée fondamentale. Que faire de sa vie ? Que faire d’autant de temps ?

Au début, on peut être tenté d’expérimenter un autre métier. Puis un autre, et un autre. De découvrir des loisirs, des passions. De se jeter à corps perdu dans une activité, puis une autre, et encore une autre. De s’immerger dans une relation, puis de changer pour une autre, et une autre, sans d’ailleurs que personne ne disparaisse, car tous seront immortels. Mais au fil du temps, un certain désintérêt doit s’installer.

Un sentiment d’être désabusé, blasé, fatigué, peut-être. Tout doit paraître terne.

Et pourtant, on accumule les petites trahisons, les rancœurs, les ruptures, les adultères, les coups bas, les insultes, les blessures.

Alors peut-être est-on poussé à chercher un pouvoir plus grand. Plus sur les individus, mais sur la société. On cherche à manipuler les gens, à s’offrir de nouvelles sensations. À s’amuser comme on peut. On ourdit des complots contre ceux que l’on s’est mis à haïr. On cherche à conquérir ce que l’on n’a pas encore, voire ce que les autres possèdent. On se met à utiliser le pouvoir sans limites que donne l’immortalité, le temps, pour planifier des projets sur plusieurs années, plusieurs décennies, plusieurs siècles.

Les autres n’apparaissent que comme des pions à bouger. Ou des prix à conquérir.

Mais en même temps, si l’on conquiert tout, si l’on manipule tout, sans coup férir, l’intérêt s’émousse.

Il faut des adversaires à sa taille.

Il faut leur faire mal, mais pas les tuer. Il serait dommage de perdre son partenaire de jeu, et de se retrouver seul, en proie au terrible prix de l’immortalité : l’ennui.

Who wants to live forever ? chantait Queen

La valeur de la vie

Au final, c’est la façon même dont on perçoit l’existence qui change.

La vie n’a plus la même valeur lorsqu’elle n’est plus contrebalancée par notre mort.

Il doit falloir une éthique forte, un code d’honneur exceptionnel, une force de caractère extraordinaire pour ne pas se penser au-dessus des lois humaines et divines. L’hubris guette.

J’imagine bien ces nouvelles divinités devenir pour certaines sanguinaires, maléfiques, assoiffées. Pour d’autres, peut-être, obnubilées par certains aspects de l’existence. Au prix de ce qui finalement fait la beauté du fait d’être humain : pouvoir embrasser le monde dans son ensemble, en percevoir chaque partie avec la même acuité. De telles créatures ne seraient plus humaines, pas plus que transhumaines. De telles créatures seraient des monstres.

De la fiction à la réalité

C’est un peu ce qui me fait peur avec le transhumanisme : le manque de discernement de ses promoteurs.

Je ne suis pas le penseur le plus fin qui soit. Mes intuitions ne sont pas fulgurantes. Je n’ai que peu de pouvoir de prospective. Mais ce que je comprends d’un univers tel qu’Altered Carbon me glace les sangs.

Et je ne parviens donc pas à comprendre que des gens soient tentés de le faire devenir réalité.

Car s’il est un excellent cadre de jeu de rôle, un magnifique écrin pour des intrigues noires de Science Fiction, du pain béni pour des scénaristes, il serait aussi un vrai cauchemar sans fin s’il s’incarnait véritablement dans notre monde.

Créer un livre électronique au format epub3, partie 3 : dessine-moi un ePub

Créer un livre électronique au format epub3, partie 3 : dessine-moi un ePub

Dans cette double série d’articles, Making of a book, et Créer un livre électronique au format ePub3, je vous propose le résultat de mes recherches, de mes essais et de mes explorations diverses et variées sur la façon de produire un livre, respectivement en format papier et en format électronique. Ces articles ont vocation à évoluer dans le temps, aussi n’hésitez pas à vous inscrire à la Newsletter d’écaille & de plume qui vous avertira de toute mise à jour.

Introduction

Nous avons vu dans les deux premiers volets de cette série comment structurer la mise en forme de votre livre pour rapidement le transformer en version électronique, puis l’anatomie d’un livre électronique au format ePub3.

Vous êtes maintenant prêts à réaliser votre premier livre en ePub3.

C’est une étape qui peut facilement intimider.

Il faudra manipuler du code informatique.

Il faudra faire des tests.

Il faudra ciseler votre livre pour qu’il atteigne vos critères de qualité.

Si produire un livre papier est finalement assez naturel, le façonnage d’un livre électronique l’est beaucoup moins à ceux qui ne sont pas familiers de l’univers du code informatique.

Si j’osais une comparaison, vous allez devoir vous transformer en joaillier, car les outils dont nous disposons actuellement sont aussi versatiles que les normes des livres électroniques elles-mêmes, et aussi délicats à manier que pour la taille d’une pierre précieuse. Un simple geste de travers et votre émeraude peut rapidement être gâtée.

Mais il y a une bonne nouvelle. Des petits lutins industrieux sont là pour vous aider, comme Jiminy Panoz, par exemple, qui œuvre depuis des années pour rendre la production de livres électroniques plus simple, plus opérante, plus fluide, et plus satisfaisante pour le lecteur comme pour l’éditeur et l’auteur lui-même.

Le seul écueil encore sur votre chemin reste que nombre de ces lutins, dont Jiminy lui-même, exposent souvent leurs idées, leurs astuces, leurs méthodes, dans la langue de l’auteur du Songe d’une nuit d’été.

Je vais donc vous présenter ici ce que j’en ai retenu pour ouvrager mes propres livres. Ce sera une base je l’espère suffisante pour que vous puissiez commencer vous aussi.

Et une fois que vous les aurez maîtrisées, sans doute serez-vous prêts à en apprendre plus dans les multiples sites spécialisés qui sont hébergés sur la Toile, en anglais.

Les outils

Bien évidemment, il serait trop simple que les mêmes outils que vous avez enfin maîtrisés pour votre livre papier puissent vraiment servir pour votre livre électronique.

Même si Jiminy Panoz a conçu un petit plug-in pour InDesign permettant de facilement transposer votre maquette papier en numérique, il vous sera nécessaire, à un moment où à un autre, de mettre les mains dans le moteur. Aussi suis-je partisan d’une méthode plus artisanale, même si, vous le verrez, l’automatisation pourra être d’une certaine utilité.

Le prérequis

N’espérez pas aborder cet article facilement sans avoir au moins quelques bases dans deux langages très simples de l’informatique actuelle : le HTML5 et le CSS3. Vous pourrez faire comme moi et suivre les cours d’openclassroom à cette adresse. La pédagogie est très didactique et vous apprendrez très rapidement les quelques rudiments qui vous seront nécessaires pour comprendre ce dont nous allons parler.

Le HTML5 servira à coder le texte de votre livre. Chaque chapitre ou section importante de votre livre sera un fichier HTML5. À l’intérieur de chacun de ces fichiers, chaque paragraphe sera encadré de balises, probablement des balises <p>, ou <span>, ou <i> ou <b>. Vos citations seront soit des <blockquote> soit des <cite>. Votre table des matières sera encadrée dans une balise <nav>.

Une grande partie de cette structure de base sera déjà faite pour vous lors de l’exportation de votre texte depuis Scrivener, aussi n’aurez-vous qu’à la peaufiner ou la corriger à la marge.

Le CSS3, lui, sera la partie la plus ardue et la plus ingrate. Il contrôle la forme de votre livre, son apparence dans l’application de lecture. Bref, c’est lui qui contient la matière de vos styles, ceux que vous avez conçus dans la version papier, et que vous devez transposer (sans toujours y coller parfaitement) dans une version numérique. C’est sur cette transposition que va porter l’essentiel de notre travail.

Espresso

Pour écrire ou corriger du code numérique, on peut utiliser un simple éditeur de texte comme Notepad ou Textedit. Un fichier de code n’est en effet rien d’autre qu’un fichier de texte dont l’extension est un peu différente.

Mais il est plus aisé et plus confortable d’utiliser un logiciel qui possède quelques fonctionnalités dédiées, comme la coloration du texte en fonction de la structure du code (les instructions d’une couleur, les variables dans une autre), l’indentation automatique (chaque balise étant indentée en fonction de sa place dans l’imbrication), ou même la fermeture des balises avec des raccourcis (car une balise doit toujours être refermée lorsqu’elle se termine).

C’est pour cela que j’ai choisi Espresso.

Facile à prendre en main, épuré visuellement, il permet néanmoins de garder un œil sur la structure de livre ePub (le volet sur la gauche) et sur celle du fichier lui-même (le volet sur la droite) en même temps que l’on inspecte ou modifie le code (fenêtre principale) et que l’on navigue dans divers fichiers en utilisant les onglets sur la barre supérieure. On peut également visualiser facilement le résultat final, dans le navigateur web de son choix, en cliquant sur l’icône en forme de boussole.

Il possède une fonction de recherche et de remplacement satisfaisante et maîtrise les règles du HTML5 comme du CSS3.

Blitz

Blitz est la pièce maîtresse de la conception de mon fichier de style en CSS3.

Mis à disposition et régulièrement mis à jour par Jiminy Panoz, Blitz est un framework, un cadre de travail dans la langue de Molière, qui a été pensé et peaufiné pour faciliter le casse-tête habituel que l’on peut rencontrer en essayant de rendre homogènes les styles que l’on a conçus pour son livre électronique.

Et surtout pour les rendre opérants sur presque toutes les solutions de lecture numérique.

Car le monde numérique a un gros désavantage sur le monde papier : là où un livre papier se présentera toujours sous la même forme quelles que soient les mains qui le tiendront, chaque application de lecture va traduire un peu différemment le même code et vous allez donc obtenir un rendu différent à chaque fois. Il est donc rare que deux lecteurs aient la même présentation de votre livre sur leur liseuse, sauf s’ils utilisent le même modèle, mais aussi la même version de l’appareil, ainsi que le même système d’exploitation, avec la même version…

Afin de remédier à cela, Blitz propose une façon originale de concevoir votre code CSS3, grâce à des briques simples déjà codées pour vous, que vous pouvez d’abord paramétrer.

Ainsi, il suffit de partir de la définition simple en phrases de ce que l’on veut obtenir, de chercher quelles briques de Blitz correspondent, de les paramétrer, puis de compiler le résultat.

Compiler ? Encore ?

Oui, comme Scrivener, Blitz est une sorte de traducteur, et l’obtention de votre code final (ou du moins de sa version préfinale, avant vos petits ajustements de dernière minute) est la dernière étape de la traduction.

Car Blitz n’utilise pas à proprement parler du CSS3.

Il traduit plutôt la conception de vos briques depuis un langage un peu plus évolué, nommé le LESS (petit jeu de mots anglais sur « less » qui veut dire « moins », car le code est souvent plus court), capable entre autres d’adapter une propriété CSS à des conditions précises, ce que ne permet pas nativement le CSS3.

LESS et CSS sont très proches, aussi n’aurez-vous aucun mal à vous adapter à ses particularités.

Crunch 2

Crunch est comme Espresso, un éditeur de code. Mais il permet gratuitement de travailler sur du code LESS, et de le compiler ensuite en CSS3 (il le « crunche » pour employer le mot franglais exact). C’est donc lui qui sera votre première interface avec les briques de Blitz.

Il se présente un peu comme Espresso : volet de gauche montrant la structure du framework LESS de Blitz, éditeur dans la fenêtre principale, des onglets au-dessus.

La structure de l’ePub

Tout commence bien sûr avec l’ossature de votre livre électronique. Comme nous l’avons vu dans le volet précédent, un ePub est structuré d’une façon très précise. C’est par cette structure que vous devez débuter la réalisation.

Plusieurs possibilités s’offrent à vous.

La construire vous-même. Fastidieux, mais possible.

Vous servir du modèle que je vous ai déjà livré dans les épisodes précédents de cette série d’articles.

Vous servir du fichier que Scrivener va compiler pour vous lorsque vous aurez terminé la rédaction et la correction de votre manuscrit.

Vous servir de la structure déjà fournie avec Blitz de Jiminy Panoz.

J’ai moi-même fait un petit mélange entre les solutions 2 et 4. La structure que je vous ai déjà fournie est donc basée sur celle de Blitz, avec quelques modifications personnelles.

Ainsi, j’ai choisi de séparer dans des dossiers différents certains éléments de l’OEBPS. J’ai donc un dossier Fonts pour les fontes de caractères, un dossier Images, un dossier Styles pour les fichiers CSS3, un dossier Texte pour tout ce qui touche aux pages du livre.

Pour ouvrir cette structure, il suffit de demander à Espresso d’en faire un Projet.

Il va présenter la hiérarchie de votre dossier sur la gauche, et en double-cliquant sur chaque fichier, vous pourrez l’ouvrir dans son interface.

L’avantage du squelette de Blitz réside dans le fait qu’il intègre des fichiers codés spécifiquement pour certaines pages spécifiques d’un livre. La couverture (cover.xhtml), la dédicace (dedication.xhtml), mais aussi la bibliographie, l’index, le glossaire, les remerciements, la préface, l’avant-propos, l’épilogue, et j’en passe. Chacune de ces pages contient un code epub:type qui permet de la caractériser de façon correcte pour que votre livre respecte la norme sémantique ePub3.

Vous n’aurez que trois choses à modifier sur chaque page.

Le xml:lang= »en » qui déclare que la langue principale est en anglais devra contenir la variable « fr » puisque vous écrirez en français.

Le nom éventuel des fichiers de style (ici c’est blitz.css et blitz-kindle.css) pour coller à vos propres styles. J’ai pour ma part conservé les noms originaux.

Le code de votre chapitre à la place de la balise de commentaire <!– Your contents here –>.

Vous voici prêts à débuter.

Toujours une question de styles

Quel est le vôtre ?

Êtes-vous du même genre que moi, à essayer de trouver une identité graphique très codifiée pour vos écrits, avec l’idée sous-jacente que, en papier ou en numérique, un de vos ouvrages doit être reconnaissable entre mille ?

Ou avez-vous en tête que la forme d’un livre doit être assez standard ?

Quoi qu’il en soit, vous devez déterminer quels seront les styles utilisés par votre texte.

Comment les paragraphes vont-ils apparaître ? Seront-ils indentés ou séparés par un petit espace, ou bien les deux (ce que je trouve personnellement hideux, mais tous les goûts sont dans la nature) ? Quelle police de caractère allez-vous utiliser ? Allez-vous utiliser les césures ?

Une fois que vous aurez les réponses à toutes ces questions, vous aurez déjà construit la plus grande partie de vos styles.

Mon flux

Comme pour la version papier, je pars de la base de mon manuscrit dans Scrivener.

Nous l’avons déjà vu dans l’article sur la version papier, je me sers d’un format de compilation particulier.

Pour la version papier je compile dans le format .rtf, pour la version électronique je me sers du format ePub3 que Scrivener génère.

Un texte marqué avec un nom de style particulier dans Scrivener (ou dans Word ou dans LibreOffice) gardera attaché le nom de ce style une fois compilé.

Ainsi, comme nous l’avons vu, j’ai créé un style dans Scrivener qui me permet de marquer les portions de texte qui sont vues par un autre angle, ou qui désignent une scène décalée temporellement ou spatialement, des flashbacks.

La compilation de Scrivener peut marquer le texte stylé pour le lier à la feuille de style CSS.

Il n’est donc besoin que ne marquer une seule fois le texte original, pour y appliquer ensuite les styles propres à chaque canal de diffusion : livre papier dans InDesign, livre électronique dans Espresso ou Sigyl.

Les styles nécessaires

Pour un livre électronique, vous allez avoir besoin de créer quelques styles.

  • Bien sûr, le style de votre texte (parfois il peut y en avoir plusieurs, d’ailleurs).
  • Le style des titres de chapitre.
  • Le style du nom de l’auteur.
  • Le style de l’éventuelle collection ou de l’éventuelle série.
  • Le style des mentions légales.
  • Le style du titre du livre.
  • Le style de la table des matières.

Il sera inutile de prévoir des styles de numéros de page, puisque la lecture électronique se distingue justement par le fait que c’est l’application de lecture qui gère ce genre de choses, pas l’auteur ou l’éditeur.

D’ailleurs, une précision importante qu’il est sans doute bon de rappeler même si nous l’avons évoquée dans le premier volet de cette série est que le lecteur pourra, en version numérique, agir sur la forme que vous avez voulu donner à votre livre. Il pourra en changer les styles à sa convenance. Augmenter la taille de la police de caractères, aligner le texte à gauche ou le justifier, en changer la couleur, voire changer complètement la police de caractères ou même passer l’application en mode nuit.

Au final, votre feuille de style si patiemment élaborée ne sera qu’une proposition que le lecteur sera libre ou non d’accepter.

Je sais, c’est frustrant.

Mais c’est le jeu.

C’est pour cela que je prévois d’insérer au début du livre une page dénommée « Avertissement » dans laquelle j’indique au lecteur que l’ouvrage a été pensé avec une maquette numérique en tête, et qu’il pourra tirer le meilleur parti de sa lecture en activant ces styles.

Pour revenir à nos moutons, il se peut que vous ayez besoin de créer d’autres styles pour des raisons inhérentes à votre projet ou à votre texte (par exemple, le style de mes scènes intriquées, ou un style imitant un message informatique ou SMS).

Dans tous les cas, ce sont globalement les mêmes que dans votre projet Scrivener. À la différence près que les styles de Scrivener ne servent que pour marquer le texte sans véritablement lui donner une identité, et que cette dernière est définie dans les styles de la feuille CSS3.

Par exemple, mon corps de texte est défini pour ma maquette papier par un style de paragraphe justifié, sans retrait global, mais avec un retrait de première ligne, et un style de caractère de fonte Sorts Mill Goudy normal de corps 10 pixels avec un interlignage de 13 pixels, des ligatures communes et discrétionnaires activées.

La fonte Sorts Mill Goudy est assez bien adaptée à la lecture numérique (contrastes assez forts pour éviter les confusions de lettres, jambages assez grands), j’ai donc décidé de la garder, ce qui crée une unité d’identité entre les deux versions. Mais sur une tablette une taille de 10 pixels est trop faible pour être agréable. J’ai donc basculé sur une taille de 15 pixels, et gardé un interligne de 1,3, ce qui permet de conserver un aspect cohérent avec les proportions de la version papier. Quant aux ligatures, elles sont activées si l’application de lecture le permet, grâce à une astuce particulièrement maligne de Blitz que nous verrons plus tard, nommée « amélioration progressive » par Jiminy Panoz.

Compiler l’ePub depuis Scrivener

Une fois dressée la liste de vos styles, l’étape suivante est d’obtenir une version préliminaire de votre texte traduit dans le format ePub3. C’est le traditionnel passage par la compilation de Scrivener.

La version 3 du logiciel est en effet capable d’exporter votre texte dans le format ePub3, même si ce n’est pas avec le même raffinement que notre travail artisanal. Je me sers donc de cette base pour obtenir le code HTML5 de chaque chapitre de mon livre.

La marche à suivre vous est maintenant familière depuis que nous l’avons apprivoisée avec la version papier.

En sélectionnant Fichier > Compiler… vous êtes conduits à la fenêtre de compilation.

Vous pouvez vous servir du format de compilation Publication que je partageai avec vous il y a quelque temps déjà.

Dans ce cas vous le sélectionnez, et veillez ensuite à ce que le format de sortie soit ePub3. Vous cochez les chapitres que vous voulez inclure dans la compilation, ainsi qu’éventuellement la préface et la postface, et vous cliquez sur Compiler.

Scrivener crée donc un fichier ePub totalement fonctionnel, mais assez brut, dont nous ne garderons que les fichiers correspondants aux chapitres.

Pour ce faire, il faut ouvrir l’ePub avec ePub Packager, et extraire les fichiers HTML5 de votre texte. Pour ma part je les mets dans un dossier rangé à part. Et je détruis ce qu’il reste de l’ePub généré par Scrivener.

Petite incursion dans mon format de compilation

Au passage, nous pouvons détailler un peu le format de compilation Publication d’écaille & de plume, afin de vous montrer une petite astuce qui permettra que tous vos styles soient correctement marqués par Scrivener pour être parfaitement reconnus dans la feuille de style CSS3.

En vous rendant sur Fichier>Compiler… puis en faisant un clic droit sur le format de Publication, vous entrez dans la modification du format de compilation.

Sur la colonne de gauche, sélectionnez ePub3 pour faire apparaître les réglages spécifiques à cette exportation.

Puis descendez dans la colonne et cliquez sur Styles.

Cliquez sur le Style Scène intriquée. Vous vous rappelez ? C’est le style que j’ai créé dans Scrivener pour marquer les passages de flash-back ou de scènes qui se déroulent à un autre endroit en même temps dans le texte.

Dans la colonne de droite vous allez remarquer que dans la case CSS Class Name, j’ai noté italic.

Lors de la compilation de mon texte, les paragraphes qui seront marqués dans Scrivener comme des Scènes intriquées seront marqués dans le codage HTML5 avec la classe CSS3 italic, qui sera utilisée plus tard pour rendre leur apparence différente de celle des autres paragraphes.

Ainsi, automatiquement, tous mes paragraphes seront marqués sans que j’aie à m’en soucier.

De la même façon, j’ai créé un style de caractère pour les quelques premiers mots d’un chapitre, que j’ai nommé Première phrase de chapitre. Et son CSS Class Name sera first-sentence, qui fera référence au même nom dans la feuille de style CSS3 générée là encore automatiquement par Blitz une fois que vous l’aurez correctement paramétré.

Malin, non ?

Bien utilisée, la combinaison Scrivener/Blitz va vous faire gagner beaucoup de temps.

Blitz krieg

Une fois le texte exporté en HTML5, il est temps de nous occuper de la traduction de vos styles en CSS3.

C’est le rôle de Blitz, que vous pouvez télécharger ici. Vous aurez aussi une documentation (en anglais, mais très intéressante) ici. Je vais essayer pour ma part de vous guider dans ce que j’ai retenu de son utilisation, en me basant sur le tutoriel d’introduction mis à disposition par Jiminy lui-même sur Medium.

Il faut considérer Blitz comme un jeu de construction, où chaque brique peut être paramétrée.

Blitz comme une API

On peut tout d’abord se servir de Blitz comme d’un générateur de classes CSS, c’est-à-dire comme une base de code qui permet de donner des propriétés esthétiques et de positionnement à une balise HTML.

Par exemple, si nous voulons que les paragraphes simples du texte soient indentés et justifiés, il suffira d’attribuer les classes correspondantes (indent et justified respectivement) comme classe à nos balises <p> et Blitz aura généré le code tout seul. Cela donnera le code suivant dans le fichier HTML de votre chapitre.

<p class="indent justified">Ceci est un paragraphe indenté et justifié</p>
Un paragraphe inventé et justifié grâce aux classes CSS3

Dans ce cas-là, vous pouvez simplement vous servir du fichier blitz.css déjà fourni par Jiminy Panoz dans l’archive zip que vous avez téléchargée, et appeler les classes CSS qu’il a déjà paramétrées lorsque vous en aurez besoin pour votre texte.

Mais cela suppose que vous précisiez à chaque ligne de votre texte comment styler le paragraphe. Même avec les fonctions de recherche et de remplacement des logiciels, c’est fastidieux, car il faudra probablement que vous vérifiiez à chaque fois que votre paragraphe doit bien être stylé de cette façon. Si au beau milieu de votre texte vous avez des paragraphes de flash-back que vous vouliez présenter différemment (par exemple sans indentation), il vous faudra parcourir tout le texte pour faire vos modifications.

De plus, vous n’utiliserez alors que les classes principales de Blitz, en vous fermant la possibilité dont nous parlions tout à l’heure, c’est-à-dire l’amélioration progressive.

L’amélioration progressive

C’est un constat frustrant que chaque solution de lecture gère les possibilités de codage différemment, et que selon que votre lecteur utilisera une tablette Kobo ou Kindle, un iPad ou un ordinateur votre style apparaîtra différemment, mais aussi qu’il est possible qu’une application de lecture qui ne supporte pas les ligatures pour votre texte, par exemple, pourra très bien arrêter de comprendre votre fichier CSS complètement, ce qui engendrera un gros bug visuel et gâchera l’expérience de lecture d’une façon extrêmement désagréable.

Pour remédier à cela, et pour tout de même présenter à vos lecteurs ce que vous aviez prévu, l’amélioration progressive pose les fonctionnalités par couches successives. La base de votre présentation sera celle qui sera lisible par toutes les applications de lecture. Puis vous prévoirez dans votre fichier les fonctionnalités qui pourront apparaître si l’application les supporte. Ainsi, votre texte pourra être lisible dans tous les cas, et s’améliorera en présentation en fonction des capacités de l’application de lecture.

Blitz gère ça avec ce que l’on appelle les media-queries (ou requêtes de média en bon français) qui permettent de poser des conditions au code.

Par exemple, avec la syntaxe

@supports {amélioration{mettre en place l’amélioration}}

votre application de lecture saura quelle amélioration enclencher si elle est capable de la supporter. Les applications qui ne sauront pas le faire en resteront aux fonctionnalités basiques que vous aviez déjà prévues, voire aux fonctionnalités codées dans la syntaxe

@supports not {amélioration{fonctions basiques en cas de non-support}}.

Construction modulaire du fichier LESS

L’autre façon, la meilleure, de se servir de Blitz, est de construire un fichier CSS sur mesure.

Pour cela, nous allons faire nos paramétrages dans Crunch 2. Après avoir ouvert le logiciel, cliquez sur l’icône de dossier avec un signe + et ouvrez le dossier LESS. Puis parcourez l’arborescence de fichiers sur le volet de gauche. Si vous double-cliquez sur le fichier blitz.less, il sera ouvert dans la fenêtre principale.

Le fichier blitz.less

Ce fichier est le moteur du générateur Blitz. C’est lui qui détermine quelles options vous sont ouvertes pour générer le code CSS3 final.

La partie Namespaces permet de déclarer les normes auxquelles le fichier se réfère.

C’est ici que l’on peut déjà commencer à déclarer les fontes particulières que vous voudrez utiliser dans votre texte. Par exemple, pour ma police Sorts Mill Goudy, il suffit que j’insère la référence, en n’oubliant pas de spécifier à quel endroit de l’ePub se trouve le fichier de la fonte (ici dans le dossier Fonts).

Ainsi :

@font-face {
font-family: 'Sorts Mill Goudy';
src:  url('../Fonts/GoudyStM.otf');
}

@font-face {
font-family: 'Sorts Mill Goudy italic';
src:  url('../Fonts/GoudyStM-Italic.otf');
}
Déclaration des fontes utilisées

Vous pouvez par contre remarquer que la partie Begin CSS (début du CSS) contient 6 parties.

Les références sont des fichiers qui ne seront pas intégrés dans le code final, mais qui servent à paramétrer d’autres parties du code.

La partie core (ou noyau) est le cœur des variables qui vont générer le rythme des espaces et du texte, gérer les distances entre les paragraphes, les lignes, les tailles des caractères.

La partie base contient les styles qui sont nécessaires à presque tous les ouvrages électroniques.

Les extensions sont des petits ajouts qui vous seront peut-être utiles.

Les utilities (ou utilitaires) sont des références qui sont exportées par défaut dans le code final.

Enfin, le plug-in kindle permet de générer quelques spécificités pour le système de lecture d’Amazon.

Comme j’ai envie de me servir des fonctions d’amélioration progresives de Blitz, j’ai déplacé le fichier blitz-progressive.less dans la partie utilitaires et j’ai enlevé la parenthèse qui le marquait comme référence. Ainsi, le code CSS généré contiendra les styles rattachés à des fonctions avancées. De la même façon, comme j’ai besoin de paramétrer les césures (hyphens en anglais), pour le fichier hyphens.

Le noyau : variables.less

Il y a là deux réglages fondamentaux qui peuvent être très utiles si vous avez l’intention de doter votre ePub3 de polices de caractère un peu différentes de celles qui sont fournies par les applications de lecture. Il s’agit de la taille du corps de votre police (@body-font-size) et de la hauteur de l’interligne (@body-line-height). Par défaut, le premier paramètre est à 16 pixels et le deuxième à 1,5.

Ce réglage fonctionne avec la plupart des fontes.

Pour ma part, afin de caler l’impression de lecture sur la version papier, j’ai utilisé une fonte un peu haute (Sorts Mill Goudy), qui donne donc une impression massive inélégante en taille 16 pixels. Et le rythme de succession des lignes semble plus harmonieux avec un interligne réglé à 1,3. J’ai donc simplement changé ces réglages. Je n’ai rien touché d’autre.

Pour ce qui est du deuxième fichier du dossier core, rythm.less, je n’y ai pas touché non plus. Il s’agit d’un algorithme savamment dosé que je ne voulais pas casser.

La base

Ce sont les fondations du code CSS qui sera généré.

La première fondation est ce qu’on appelle le reset. Il remet à zéro tous les réglages que l’application de lecture peut avoir modifiés auparavant. Cela vous assure que votre code sera toujours basé sur quelque chose de propre, puisque remis à zéro. Il n’est pas nécessaire de toucher ce fichier.

Ensuite vient le fichier page.less. Il règle les paramètres d’une page de votre livre. Là encore, à moins que vous ne préfériez augmenter les marges de votre page, pas besoin d’y toucher.

La typographie

Le fichier typo.less est celui que vous allez le plus modifier.

C’est ici que vous allez pouvoir déterminer que tous vos paragraphes <p> seront indentés et justifiés par défaut, par exemple. Il suffit pour cela de trouver la classe <p>, et de lui appliquer une classe indent et justified. Car, oui, contrairement à un code CSS, un code LESS peut imbriquer des classes les unes aux autres.

C’est la puissance de la modularité de Blitz.

Les classes déjà paramétrées par Jiminy peuvent être utilisées comme des briques qui vont construire vos propres classes.

Par exemple, pour construire mon style de paragraphes pour le copyright, dénommé bien entendu copyright, voici le code LESS que j’ai inséré dans ce fichier.

.copyrights {
.fs-s;
.no-indent;
.disable-hyphens;
.align-center;
}
Code LESS pour construire une paragraphe de copyright de façon modulaire avec Blitz

Il déclare que la taille de la police doit être petite, qu’il ne doit pas y avoir d’indentation ni de césure, et que le paragraphe doit être centré. Sans utiliser une seule ligne de code CSS ! Il suffit de décrire ce que vous voulez voir, et Blitz le code pour vous…

De même, pour l’amélioration progressive.

Si je veux que mes paragraphes utilisent les ligatures (clig, les ligatures communes, dlig, les ligatures discrétionnaires), le code LESS sera :

p {
    .indent;
    .justified;
    .supports-clig({
    .clig;
  });
.supports-dlig({
    .dlig;
  });
}
Code LESS d'amélioration progressive sur les ligatures de texte

La compilation du fichier LESS en CSS

Il existe une multitude d’autres choses que vous pouvez paramétrer avec Blitz, notamment comment les images seront gérées, comment certains objets seront centrés, comment la hauteur de certains objets (dont les images) pourra être déterminée par la hauteur de l’écran de l’appareil de lecture, etc. Mais cela n’entre pas dans le cadre de cet article.

Sachez seulement que le principe sera toujours le même, celui de la modularité.

Et une fois que vous avez complété votre paramétrage de tous les fichiers contenus dans le framework LESS, il est temps de compiler votre fichier CSS3 final. Dans Crunch 2, il suffit de cliquer sur l’icône en forme de d’étau ou de C majuscule sur la droite de la fenêtre.

Et voici le fichier qui sera exporté.

@charset "UTF-8";
/*  blitz — CSS framework for reflowable eBooks      
    Version 1.1.2 by Jiminy Panoz                      
    Codename: Idle in Kangaroo Court W1                              
    License: MIT (https://opensource.org/licenses/MIT)   */
/* NAMESPACES */
@namespace h "http://www.w3.org/1999/xhtml/";
@namespace epub "http://www.idpf.org/2007/ops";
/* if you need to style epub:type */
@namespace m "http://www.w3.org/1998/Math/MathML/";
/* if you need to style MathML */
@namespace svg "http://www.w3.org/2000/svg";
/* if you need to style SVG */
@font-face {
  font-family: 'Sorts Mill Goudy';
  src: url('../Fonts/GoudyStM.otf');
}
@font-face {
  font-family: 'Sorts Mill Goudy italic';
  src: url('../Fonts/GoudyStM-Italic.otf');
}
html {
  /* Don't use it for styling, used as selector which can take a punch if anything goes wrong above */
}
/* Begin CSS */
/* RESET */
/* So here's the trick, we must reset to manage a number of problems once and for all: 
- HTML5 backwards compatibility (EPUB 3 file in EPUB 2 app); 
- user settings (e.g. line-height on Kobo and Kindle); 
- CSS bloat (DRY); 
- KFX for which a reset using `border: 0` seems to disable support; 
- etc.
It all started as a normalize and became a reset given the magnitude of the task.                                                          
*/
article,
address,
aside,
blockquote,
canvas,
dd,
details,
div,
dl,
dt,
figure,
figcaption,
footer,
h1,
h2,
h3,
h4,
h5,
h6,
header,
hr,
li,
main,
nav,
ol,
p,
pre,
section,
summary,
ul {
  margin: 0;
  padding: 0;
  /* RS may apply vertical padding to el such as p */
  font-size: 1em;
  /* Font size in pixel disable the user setting in legacy RMSDK */
  line-height: inherit;
  /* Kindle ignores it, Kobo needs it. If you don’t use inherit, the user setting may be disabled on some Kobo devices */
  text-indent: 0;
  font-style: normal;
  font-weight: normal;
}
/* This is absolutely necessary for backwards compatibility */
article,
aside,
figure,
figcaption,
footer,
header,
main,
nav,
section {
  display: block;
}
[hidden] {
  display: none;
}

/* Le reste du Reset, que je ne retranscris pas ici... */

/* PAGE LAYOUT */
@page {
  margin: 30px 30px 20px 30px;
  /* Recommended by Barnes & Noble in this old spec: https://simg1.imagesbn.com/pimages/pubit/support/pubit_epub_formatting_guide.pdf */
  padding: 0;
}
body {
  font-size: 93.75%;
  line-height: 1.3;
  margin: 0;
  /* RS will override margins anyways */
  padding: 0;
  widows: 2;
  /* iBooks and Kobo support widows and orphans */
  orphans: 2;
}
/* TYPOGRAPHY */
h1,
h2,
h3,
h4,
h5,
h6,
blockquote p cite,
dt,
pre,
address,
table,
caption,
th,
td,
p,
.align-left,
.align-center,
.align-right,
.caption,
.no-hyphens {
  adobe-hyphenate: none;
  /* proprietary for Legacy RMSDK */
  -ms-hyphens: none;
  -moz-hyphens: none;
  -webkit-hyphens: none;
  -epub-hyphens: none;
  hyphens: none;
}
/* Je ne retranscris pas non plus les codes pour les titres et on passe directement à ce que nous avons modifié dans Blitz */
p {
  font-family: "Sorts Mill Goudy", "Minion Pro", "Iowan Old Style", Palatino, "Palatino Linotype", "Palatino Nova", "BN Amasis", Cambria, FreeSerif, "Times New Roman", serif;
  text-indent: 1em;
  /* Designed as a class for body — We don't enforce as user setting > author */
  text-align: justify;
  adobe-hyphenate: auto;
  /* proprietary for Legacy RMSDK */
  -ms-hyphens: auto;
  -moz-hyphens: auto;
  -webkit-hyphens: auto;
  -epub-hyphens: auto;
  hyphens: auto;
  /* before and after not in spec but iBooks support all three (-webkit-) */
  -ms-hyphenate-limit-lines: 2;
  -moz-hyphenate-limit-lines: 2;
  -webkit-hyphenate-limit-lines: 2;
  hyphenate-limit-lines: 2;
  /* No support except Trident (Windows) */
  -ms-hyphenate-limit-chars: 6 3 2;
  -moz-hyphenate-limit-chars: 6 3 2;
  -webkit-hyphenate-limit-before: 3;
  -webkit-hyphenate-limit-after: 2;
  hyphenate-limit-chars: 6 3 2;
  /* No support except Trident (Windows) */
  -ms-hyphenate-limit-zone: 10%;
  -moz-hyphenate-limit-zone: 10%;
  -webkit-hyphenate-limit-zone: 10%;
  hyphenate-limit-zone: 10%;
  /* No support */
  -ms-hyphenate-limit-last: always;
  -moz-hyphenate-limit-last: always;
  -webkit-hyphenate-limit-last: always;
  hyphenate-limit-last: always;
}
@supports ((-ms-font-feature-settings: "liga") or (-webkit-font-variant-ligatures: common-ligatures) or (font-variant-ligatures: common-ligatures)) {
  p {
    -ms-font-feature-settings: "liga";
    -webkit-font-variant-ligatures: common-ligatures;
    font-variant-ligatures: common-ligatures;
  }
}
@supports ((-ms-font-feature-settings: "dlig") or (-webkit-font-variant-ligatures: discretionary-ligatures) or (font-variant-ligatures: discretionary-ligatures)) {
  p {
    -ms-font-feature-settings: "dlig";
    -webkit-font-variant-ligatures: discretionary-ligatures;
    font-variant-ligatures: discretionary-ligatures;
  }
}
.footnote {
  font-size: 0.93333333em;
  line-height: 1.39285714;
  text-indent: 0;
}
blockquote {
  margin: 1.3em 5%;
}
blockquote p {
  text-indent: 0;
  font-style: italic;
}
blockquote p i,
blockquote p em,
blockquote p cite {
  font-style: normal;
}
address {
  /* Styles */
}
.copyrights {
  font-size: 0.93333333em;
  line-height: 1.39285714;
  /* proprietary for Legacy RMSDK */
  adobe-hyphenate: none;
  /* proprietary for Legacy RMSDK */
  -ms-hyphens: none;
  -moz-hyphens: none;
  -webkit-hyphens: none;
  -epub-hyphens: none;
  hyphens: none;
  text-indent: 0;
  /* Necessary as RS may define text-indent for p */
  text-align: center;
}
.dedicace {
  /* Don't use that with span if i, cite, dfn or em can be used */
  font-style: italic;
  /* proprietary for Legacy RMSDK */
  adobe-hyphenate: none;
  /* proprietary for Legacy RMSDK */
  -ms-hyphens: none;
  -moz-hyphens: none;
  -webkit-hyphens: none;
  -epub-hyphens: none;
  hyphens: none;
  text-indent: 0;
  /* Necessary as RS may define text-indent for p */
  text-align: right;
  margin-left: 20%;
  margin-top: 5.2em;
}

/* FIGURES + IMAGES  */
figure {
  page-break-inside: avoid;
  break-inside: avoid;
  margin: 1.3em 0;
}
figcaption,
.caption {
  font-size: 0.93333333em;
  line-height: 1.39285714;
  text-indent: 0;
}
img {
  width: auto;
  max-width: 100%;
  /* Note: KF8 doesn't support max-width hence "width: auto;" as fallback */
  height: auto;
  object-fit: contain;
}
/* Note: portrait image styling + figcaption is a nightmare */
/* See https://github.com/jstallent/ImagesSingleFile for the css hack */
img.portrait {
  width: auto;
  max-width: 100%;
  /* Note: KF8 doesn't support max-width hence "width: auto;" as fallback */
  height: 100%;
  /* We try to prevent blank page after */
  max-height: 95%;
  /* Max value iBooks enforces */
}
.float-left img,
.float-right img {
  width: 100%;
  /* If it’s auto, image in floating container will overflow on Kobo iOS + Kindle */
}
@supports (height: 99vh) {
  img.portrait {
    height: 99vh;
  }
}
/* ETC... */
Le fichier CSS3 exporté par Blitz

C’est ce fichier qui déterminera l’apparence de votre livre. Et vous l’aurez créé en un minimum d’effort.

Merci Jiminy !

Greffe des chapitres créés par Scrivener

Il est temps de greffer les chapitres exportés par Scrivener dans la coquille pour l’instant presque vide de votre maquette d’ePub3.

Pour ma part, comme la partie <head> de ces fichiers n’est pas aussi optimisée que celle fournie par Blitz, j’ouvre chaque chapitre créé par Scrivener et je sélectionne tout ce qui se trouve entre les balises <body> et </body> du fichier. Je copie ce bloc, et le viens le coller à l’endroit où Blitz indique Your content here. Dans la maquette que je vous ai fournie, c’est à la place du code :

<p>Ici c’est votre texte qui prend forme.</p>

<p>le reste du texte</p>
Remplacez ce code par le corps de votre chapitre HTML

Et je recommence pour chaque chapitre en créant auparavant à chaque fois un fichier chapitre_numéro-de-chapitre.xhtml identique à ceux qui sont donnés en modèle.

Je n’oublie pas de déclarer chaque nouvel ajout dans le fichier opf, bien entendu (si vous ne vous souvenez plus de ce qu’est le fichier opf, faites un nouveau détour par l’épisode 2 de cette série, ePub Anatomy), en y notant dans le manifeste :

<item href="Texte/Chapitre_numéro-de-chapitre.xhtml" id="Chapitre_numéro-de-chapitre.xhtml" media-type="application/xhtml+xml"/>
Déclaration d'un chapitre du livre dans la manifeste du fichier opf

Et dans le spine :

<itemref idref="Chapitre_numéro-de-chapitre.xhtml" linear="yes" />
Déclaration d'un chapitre du livre dans le seine du fichier opf

 

Nettoyage des balises HTML

Cependant, comme Scrivener n’a pas de style pour les paragraphes classiques, il a la sale manie de coller un code de style sur chaque balise <p> qui n’a pas une classe CSS particulière. Cela se manifeste par une balise <span style= »color:#000000″></span> du plus mauvais effet.

Heureusement, il suffit de se servir de la fonction de recherche et remplacement d’Espresso pour remplacer d’abord la séquence de code <p><span style= »color: #000000″> par un simple <p>, puis la séquence </span></p> par un simple </p>.

Il ne faudra pas oublier de chasser les quelques balises </span> qui auront été oubliées, car contiguës à d’autres balises qu’à une balise </p>.

Une fois que cela sera fait, votre texte sera prêt. Vous avez fait le plus gros.

Vous pourrez aisément vérifier l’apparence de vos chapitres en visualisant le rendu grâce à la fonction d’Espesso le permettant (la boussole en haut de la fenêtre).

Les pages liminaires

Comme nous en avons déjà discuté dans l’épisode 2 de la série d’articles Making of a book, un livre ce n’est pas seulement que vos chapitres. C’est aussi d’autres pages comme une préface, un index, une bibliographie.

Chaque partie aura besoin d’un fichier de texte, comme chacun de vos chapitres.

De la même façon que vous l’avez fait auparavant, vous devrez y importer votre texte.

Et soit vous aurez déjà pensé vos styles auparavant (c’est par exemple ce que nous avons fait avec la classe CSS3 copyright dont nous parlions auparavant, et qui servira aux mentions légales de votre livre) ce qui vous fera gagner du temps puisque vous n’aurez qu’à appliquer le style correspondant à vos balises HTML, soit vous avez décidé d’utiliser les classes préfabriquées par Blitz pour déterminer a posteriori quelle apparence auront ces pages.

Dans ce dernier cas, vous allez devoir coder votre page HTML dans Espresso pour ajouter des classes et visualiser le rendu ensuite dans un navigateur internet de votre choix ou dans celui du logiciel lui-même, qui est assez bon pour cela je trouve. Cela peut être long, mais heureusement il y a souvent peu de texte dans les pages liminaires par rapport au corps d’un livre.

La navigation : fichier nav

Comme nous l’avons vu dans l’épisode 2 de cette série, ePub Anatomy, un ePub3 a besoin d’un fichier dédié à la navigation, encadré par des balises <nav epub:type= »toc »>.

Pour peaufiner votre livre électronique, vous aurez donc besoin de compléter ce fichier en y insérant les références de tous les chapitres de votre texte accessibles à la navigation, donc y compris les pages liminaires dont vous souhaiter intégrer les références dans le sommaire.

Ce sommaire est matérialisé par une liste en code HTML5, avec des balises <li> encadrées par une balise <ol>. Chaque ligne contient un lien avec une balise <a> qui mène au fichier correspondant au chapitre.

La navigation, fichier ncx

De la même façon, afin de garantir une rétrocompatibilité avec les solutions de lecture ePub2, il sera intéressant de remplir le fichier de navigation de cet ancien format, le fichier ncx.

Vous y mettrez les mêmes informations, mais codées différemment, entre des balises <navMap> encadrant des <navPoint>.

Les images

Les images sont parmi les objets les plus délicats à manier dans un fichier ePub.

Tout d’abord, elles doivent respecter certaines règles de taille et de poids.

En effet, l’iBookstore d’Apple exige que les images intérieures (même la couverture intérieure donc) ne dépassent pas les 4 millions de pixels.

Ensuite, le code CSS3 qui permet de les afficher correctement (notamment sans qu’elles soient coupées en deux entre deux pages) est assez complexe.

Enfin, leur positionnement est toujours délicat, notamment si vous voulez les centrer au milieu de la largeur de la page avec une taille définie.

C’est une des raisons pour lesquelles les modules de Blitz sont si intéressants. Ils ont été soignés pour éviter ces écueils.

Pour ma part, je fais un usage immodéré des classes Blitz telles que wrap-pourcentage qui permettent de centrer l’image en lui donnant une taille définie par le pourcentage indiqué, et portrait, qui permet de s’assurer que l’image est contenue au maximum de la hauteur de l’écran.

La couverture, elle, suit des règles différentes. Elle n’a notamment pas les limitations des images destinées à la maquette intérieure. Et elle est intégrée seulement dans le fichier qui contient le paramètre epub:type= »cover ».

On peut par contre lui appliquer les mêmes classes, notamment portrait.

Métamorphose en ePub

Une fois toutes ces étapes franchies, votre ePub est prêt à naître.

Il vous suffit de le glisser dans la fenêtre d’ePub Packager, puis de cliquer sur l’icône avec la flèche vers la droite notée Open. L’application vous ouvre une fenêtre qui montre l’emplacement de l’ePub généré.

Vous êtes presque au bout de vos peines. Normalement.

Le test ePubCheck

Car un ePub n’est pas vraiment un ePub tant qu’il n’a pas passé l’épreuve ePubCheck. Cette application en lignes de commande permet de savoir si votre fichier respecte bien toutes les normes de l’ePub, sur la forme comme sur le fond, sur le codage comme sur l’organisation et la hiérarchie, la syntaxe, bref : tout.

C’est un outil très pointilleux qui ne va laisser passer aucune erreur.

Aucune.

SAUF.

Certaines erreurs de frappe. Par exemple, comme cela m’est arrivé, avec des paramètres CSS tels que margin-left:20% si comme moi vous êtes étourdis et écrivez margin-left:2a0%.

L’ePub passera le test, mais sera affiché de façon complètement erratique sur une liseuse.

Le plus simple pour soumettre votre epub au test est cependant une interface graphique nommée ePubChecker, distribuée gratuitement par Pagina. Il suffit de glisser-déposer votre ePub dans la fenêtre d’ePubChecker, et l’application l’analyse, pour vous renvoyer les erreurs éventuelles, avec un écran rouge, ou vous avertir de la validation avec un écran vert.

Le test ultime : les différentes applications de lecture

Enfin, pour vous assurer que tout se passe bien, je ne saurai trop vous conseiller de tester votre fichier sur différentes applications de lecture, et au moins sur une liseuse, pour vous rendre compte du résultat en dehors d’un environnement informatique évolué qu’est l’ordinateur personnel.

Les liseuses embarquent des interpréteurs souvent plus tatillons que les navigateurs internet sur lesquels sont basés les logiciels tels qu’Espresso, par exemple.

Et comme nous venons de le voir, le test ePubCheck est incapable de donner un rendu de votre livre.

Il est donc important de savoir comment votre feuille de style se comporte sur une liseuse, si votre texte est lisible, formaté selon vos souhaits. En utilisant Blitz, vous avez une certaine garantie, mais même Blitz ne peut pas tout prévoir…

The eBook Identity, la Lecture dans la Peau

Vous savez dessiner un ePub3, mais il y a d’autres règles qui ne concernent pas véritablement le codage. Et vous devez les connaître pour que votre livre puisse véritablement avoir une identité.

Couverture, couverture

La couverture est la principale marque d’identité de votre livre. Comme nous en avons discuté pour la version papier, elle est l’interface avec votre public. Dans le cas d’un livre électronique, c’est même presque la seule, car c’est la couverture qui servira d’icône sur le bureau de votre ordinateur, comme elle servira d’image sur la page de la librairie en ligne.

Faites-en donc une version extrêmement haute définition, qui sera à fournir à votre libraire virtuel.

Quant à celle qui servira dans votre fichier lui-même, Apple recommande qu’elle soit au moins de 1440 pixels de large, et Amazon de 1660 pixels de large, mais n’hésitez pas à la faire plus grande encore. Par contre, optimisez-en son poids, afin de ne pas trop augmenter la lourdeur de votre fichier.

ISBN

Les livres numériques doivent avoir un ISBN, un numéro unique à treize chiffres qui identifie chaque édition de chaque ouvrage publié à travers le monde. Comme un livre numérique est considéré comme une édition différente de la version papier du même ouvrage si elle existe, son ISBN devra être différent.

Il devra être intégré dans le code du livre (dans le fichier opf), mais aussi visible par le lecteur (sur une page dédiée, appelée colophon, par exemple).

Nous discuterons d’ailleurs plus en détail des obligations légales diverses et variées dans un article dédié.

Dépôt légal

À la différence d’un livre papier, il n’existe pas d’obligation de dépôt légal d’un livre numérique en France.

Les robots de la Bibliothèque Nationale de France se chargent d’écumer le web à la recherche de tous les ouvrages numériques, et vous n’aurez donc pas de formalités à accomplir de ce côté-là.

It’s a Kindle of magic

Enfin, malgré le fait que le format Kindle ne soit pas vraiment de l’ePub3 vous serez obligés de proposer une version de votre livre adaptée à l’écosystème de lecture d’Amazon du fait de son extrême et écrasante majorité chez les possesseurs de ces applications de lecture.

La bonne nouvelle c’est que c’est presque Amazon qui le fait pour vous.

Il vous suffit de télécharger gratuitement Kindle Previewer 3, le logiciel maison d’Amazon chargé de la conversion vers le format propriétaire. Jiminy Panoz (encore lui !) en avait fait un petit article de test en 2016.

Une fois votre livre importé par simple glissé-déposé, KP3 mouline pendant un long moment et vous permet de simuler les applications Kindle sur différents appareils, afin d’en vérifier le rendu.

Vous aurez peut-être certains réglages à faire sur le fichier CSS3 spécifique généré par Blitz.

Puis vous sélectionnez Fichier>Exporter pour créer automatiquement une version Kindle de votre ePub3.

Étonnamment (ou pas), la version Kindle est toujours beaucoup plus lourde que la version ePub3.

Mais elle est indispensable.

Vers l’infini et au-delà

C’est le destin qui est maintenant promis à votre œuvre.

Vous avez en main deux versions de votre ouvrage, un fichier Kindle à mettre entre les mains des possesseurs de tablette Amazon, et un fichier ePub3 pour tous les autres.

Dans le prochain épisode, nous verrons comment les mener vers vos lecteurs.

Mr. Robot saison 2, Réalité Virtuelle ou Virtualité Réelle ?

Mr. Robot saison 2, Réalité Virtuelle ou Virtualité Réelle ?

Un peu difficile à suivre et très surprenante, la deuxième saison de la série racontant les exploits informatiques du hacker Elliot Alderson plonge plus encore que la première dans la dichotomie floue entre le réel et le virtuel.

Si vous avez manqué le début, je vous invite à lire l’article que j’avais consacré à cette première saison en 2015. J’y dévoilais moins de spoilers que je ne le ferai ici, car la saison 2 est si complexe qu’en parler sans dévoiler est devenu complètement impossible. 

Mr. Robot, quand le hacker devient un héros de série

par Germain Huc | 28 novembre 2015 | Chimères Animées

De nos jours, le hacker n’est plus vraiment ni ce jeune garçon immature, ni ce nerd incapable de nouer des relations normales avec les autres, obsédé par sa machine et par le codage de programmes, ou le franchissement de barrières de sécurité.

Rien n’est ce qu’il paraît être

Pour aborder cette deuxième saison, il faut se souvenir du vertige qui a suivi les révélations majeures de la première.

Première révélation : Elliot est certes un génie du hacking, mais c’est aussi un garçon atteint de schizophrénie qui ne peut se résoudre à la mort de son père et qui a donc « décidé » de le ressusciter à travers des hallucinations qui donnent corps au mystérieux Mr. Robot. Elliott, ou du moins une partie de lui, est réellement Mr. Robot. Et cette existence parallèle est si autonome que la personnalité « première » d’Elliott est tenue à l’écart du plan monté par Mr. Robot dans la première saison, mais aussi dans la deuxième.

Deuxième révélation : Mr. Robot a échafaudé un plan d’une complexité inimaginable pour faire tomber la société E-Corp, mais également le système bancaire mondial dans son ensemble. Et ce plan a fonctionné. La saison 2 s’ouvre donc alors que la société dans son ensemble est tout juste en train de tenter de s’adapter à un monde dont la monnaie s’est écroulée, remplacée par une monnaie virtuelle ou des bons de rationnement.

Dès lors, ce sont les conséquences de ces deux révélations qui mènent l’intrigue.

Ainsi, Mr. Robot et FSociety deviennent célèbres. Tour à tour héros ou escrocs, bandits ou sauveurs, fléaux ou modèles, la population entière est à leur recherche, notamment une enquêtrice du FBI, l’agent DiPierro, dont les talents informatiques sont dignes de ceux d’Elliott.

Commence un jeu du chat et de la souris qui confronte l’agent DiPierro à la mouvance qui gravite autour de Mr. Robot : la Dark Army chinoise, les anciens acolytes d’Elliott dans la première saison, comme Darlene, sa sœur, Angela son amie d’enfance, ou Trenton l’une des chevilles ouvrières de FSociety, tandis qu’Elliott lui-même vit des déboires presque déconnectés de cette intrigue en se frottant à des trafiquants du dark web, ce pan du réseau où les crimes s’échangent comme des marchandises (drogues, armes, êtres humains).

Et pourtant toute la construction de la saison est une gigantesque mascarade.

D’abord parce que les aventures d’Elliott sont encore une façon pour son esprit de traverser une réalité plus sombre, parfois avec de véritables délires comme dans l’épisode 6, totalement foutraque.

Ensuite parce que le plan de Mr. Robot ne se termine pas seulement avec la conclusion de la première saison. Il va bien plus loin et implique la Chine, le gouvernement des États-Unis, E-Corp, et au-delà.

Enfin parce que les divers agendas des autres protagonistes sont eux aussi souvent des faux-semblants, des dissimulations, ou même totalement incompréhensibles. Les mensonges couvrant d’autres mensonges couvrant une vérité relative sont la norme.

Lorsque le spectateur prend conscience de tout cela, il peut ressentir un malaise assez profond. Lorsque chaque image, chaque dialogue, chaque situation peut être un pare-feu protégeant une autre vérité, elle-même sujette à caution, on devient méfiant, presque paranoïaque. On doute de tout, à chaque instant de la série. Comment savoir si Elliott est vraiment battu comme plâtre par des hommes de main dans une ruelle, ou s’il invente même ce passage-là ?

On ne le peut pas. Le spectateur est par définition le jouet des scénaristes dans une série télévisée, comme dans un film, une pièce de théâtre ou un roman. Mais cette vérité première ne m’a jamais paru si grande que dans la saison 2 de Mr. Robot. Car nous avons tous appris à nous méfier des « trucs » que le scénario pouvait utiliser pour nous perdre volontairement, et nous avons tous plus ou moins consciemment l’habitude de nous dire « OK, ça, à mon avis, c’est une hallucination, mais en fait il se passe vraiment telle autre chose ». Et nous élaborons des scénarios alternatifs. Pour parfois (et trop souvent dans les mauvaises séries) tomber juste. Mais pas ici, car tout est potentiellement faux, aucun repère ne peut nous permettre de tomber juste.

Ça en devient dérangeant.

Par exemple les motivations de certains personnages qui en deviennent incompréhensibles. L’exemple le plus frappant pour moi c’est celui d’Angela. On pense qu’elle veut faire tomber E-Corp de l’intérieur pour des motifs similaires à ceux d’Elliott, mais ses actions d’agent infiltré sont si convaincantes qu’on se prend à croire qu’elle a vraiment retourné sa veste pour épouser le cynisme du grand patron de la multinationale, mais qu’elle veut quand même se venger, mais qu’elle veut quand même devenir la prédatrice sans cœur qui prendrait sa succession.

Bref, on est perdu…

Les personnages principaux de la saison 2 de Mr. Robots

La folie comme métaphore du virtuel… et du réel

Cette sensation de perte de repères ne peut pas être gratuite. Elle est à mon sens à rapprocher du propos de la série, qui décrit notre propension de plus en plus grande à intégrer le virtuel dans notre réel, au point d’en perdre la notion de frontière entre les deux.

La folie est par définition un état de conscience qui ne distingue plus la réalité matérielle des productions fantasmées de notre psychisme. Nous prenons nos désirs pour des réalités, au sens propre.

En affublant Elliott d’un trouble psychiatrique de schizophrénie (certes un peu enjolivé, parce que la véritable schizophrénie ne se manifeste pas du tout comme de multiples personnalités étanches entre elles), la série nous place d’emblée dans la position de celui qui ne sait plus si ses amis Facebook sont véritablement des amis, des vrais, c’est-à-dire des gens sur lesquels on peut compter en cas de difficulté, qui pourraient venir chez nous à 3 heures du matin pour nous consoler lors d’un chagrin d’amour, ou boire des bières autour d’un bon match de rugby. Et elle nous le fait comprendre en prenant une autre image, celle de l’humain qui ne sait plus s’il est réellement emprisonné pour un piratage informatique ou s’il se cache pour échapper à des maffieux particulièrement dangereux.

La folie entre finalement peu à peu dans notre univers à tous par le biais des réseaux sociaux, des sites internet, des amis Facebook, des banques en ligne, des assistants virtuels, de la réalité augmentée qui nous montre des choses qui n’existent pas au milieu de l’image d’une chose ou d’une personne qui est physiquement présente devant nous.

Notre monde devient un monde fou, au sens propre.

Distinguer ce qui est réel et ce qui est informatiquement généré devient de plus en plus difficile.

Sommes-nous notre avatar sur un forum comme Elliott est finalement Mr. Robot ?

La lutte entre le réel et le virtuel

En même temps la série illustre une tendance qui s’accentue dans notre existence : le virtuel qui tente de prendre possession de notre réel.

Tout comme Mr. Robot s’ingénie à mettre Elliott dans des situations embarrassantes, difficiles, gênantes, voire intenables, pour pouvoir se retrouver avec les mains libres et continuer à échafauder son plan, certaines créations virtuelles commencent à nous dicter nos actions, comme tous les objets connectés qui sont inventés depuis quelques années : le frigo connecté est vide ! Va faire tes courses !

Le virtuel domine de plus en plus le réel, mais le réel essaie de résister. De même Elliott tente divers stratagèmes pour empêcher Mr. Robot de prendre le contrôle de sa vie. Privation de sommeil, ou bien de système informatique, écriture de tout ce qui lui passe par la tête et même d’un compte-rendu minute par minute de sa journée, médicaments, tout y passe.

Rien n’y fait.

Mr. Robot est une part de lui-même, si ancrée qu’il ne pourra s’en débarrasser.

Cela sera-t-il le cas pour nous aussi ?

La critique politique

Un aspect important de Mr. Robot est la critique assumée du système capitaliste et libéral dans lequel la société occidentale s’enfonce de plus en plus. Les divers personnages sont tous positionnés face à ce mode de fonctionnement. Il y a ceux qui luttent contre, et ceux qui vivent pour et par ce système. Parfois même la frontière est floue, un peu comme pour la distinction entre le réel et le virtuel.

Ceux qui luttent le font avec des idéologies différentes, et ce qui change c’est justement de savoir ce que la chute du système va entraîner ensuite. De répondre à la question : « on fait tomber le capitalisme financier, d’accord, mais pour mettre quoi à la place ? »

Les retraites qui ne sont plus payées, les fonctionnaires plus rémunérés, les investissements financiers gelés, la vie de millions de gens à travers les USA se trouve changée par la chute du système financier. Des conséquences que la série n’évoque que par petites touches même si elle n’omet pas les émeutes, les réquisitions, la création d’une monnaie transitoire.

Le système broyait déjà la vie des anonymes, mais sa chute entraîne aussi son lot d’avanies, plus ou moins voulues par les autorités, par la E-Corp, par la Dark Army et la Chine, pour des raisons totalement différentes et souvent opposées.

Fracture là encore, entre le simple quidam et les hautes sphères comme entre le réel et le virtuel. Entre les idéologues et les pragmatiques. Entre les anarchistes comme Darlene et les revanchards, entre les cyniques et les victimes.

La réponse apportée dans la série est tout sauf simple. Là encore, le flou domine.

Ce n’est pas là le moindre des compliments, car pour une fois une série américaine semble ne pas défendre mordicus une thèse, qu’elle soit pro ou antisystème.

En conclusion, Mr. Robot est un OVNI sériel, étrange, intéressant, plein de potentialités. Souvent difficile à suivre et donc difficile à regarder, noire, presque dépressive à certains moments. Mais essentielle lorsque l’on veut réfléchir aux enjeux de notre temps, et de ceux à venir.

Da Vinci’s Demons, la série psychédélico-initiatique

Da Vinci’s Demons, la série psychédélico-initiatique

Je vous ai déjà un peu parlé de Da Vinci’s Demons, cette série diffusée par la chaîne Starz (qui eu l’audace de produire Spartacus également). J’en faisais l’une des séries prometteuses de 2014. Je ne me suis pas trompé, car les trois saisons qu’elle occupe sont aussi étonnantes que déroutantes et parfois même un peu frustrantes. Un peu comme Penny Dreadful, d’ailleurs, dont je vous disais du bien dans le même article.

L’idée est de suivre les jeunes années de Leonardo da Vinci, dans l’Italie du Quatroccento et plus particulièrement dans la Florence de Lorenzo le Magnifique. Les périodes peu connues de la vie du Maestro servent de décor à une intrigue ésotérique complexe et parfois un peu trop brouillonne.

 

Génie et touche-à-tout, Leonardo aime créer des machines, des œuvres d’art, mais aussi résoudre des problèmes. Visionnaire, il est capable de véritables prodiges, et attire le regard des puissants de Florence, sa ville natale. Méprisé par son père et orphelin de mère, il n’a d’autres compagnons que Zoroastre le maure, Vanessa la catin, et Nico le jeune idéaliste. Mais il est soudain emporté par des visions issues de son passé comme de son avenir. Il semble être le seul à pouvoir faire pencher la balance dans le combat millénaire que se livrent les Fils de Mithras et les adorateurs du Labyrinthe. Les uns (dont faisait partie sa mère) cherchent l’illumination de l’Humanité à travers la connaissance, les autres au contraire à laisser les masses dans l’ignorance, pensant que c’est le savoir qui pervertit l’être humain. Maîtrisant des arts mystérieux et plus ou moins surnaturels, un étrange turc tente de l’enrôler dans la secte de Mithras. Alors que les adversaires de ce dernier gagnent le concours de Girolamo Riario, l’âme damnée du Pape Sixte IV, despote cruel qui tente d’annihiler les projets de Lorenzo et les Fils de Mithras par la même occasion.

Leonardo, ses compagnons et son ennemi juré, et néanmoins quasi double maléfique Girolamo vont devenir des protagonistes de premier plan dans cette lutte. Dans la saison 2, ils vont même traverser l’Atlantique pour se retrouver chez les Mayas. Et dans la saison 3, la quête du fameux Book of Leaves, dont la page perdue contient des secrets terrifiants, s’achève quand Leonardo comprend que les deux sectes sont l’une et l’autre dans l’erreur.

L’impression que laisse la série est mitigée.

D’abord, il y a, c’est vrai, une fascination puissante à suivre les aventures de Léonard de Vinci, ou du moins d’un Léonard tel qu’on l’a toujours fantasmé : supérieurement intelligent. Mais comme il est jeune, il est aussi franchement sexy, un parfait combattant, un escrimeur de génie, un politique à la finesse inégalée, et un ami loyal, à défaut d’être un amant fidèle. N’en jetez plus…

Il n’est guère que sa propension à être socialement décalé qui pourrait le rendre moins attirant. Et encore…

Ensuite, tout comme les chaînes câblées américaines nous y ont habitués, la reconstitution est extrêmement crédible. Les décors fabuleux, le jeu convaincant. Aucune erreur de casting n’a été faite. Les méchants sont bien méchants, on aime d’ailleurs les détester ou les prendre en pitié ou les détester à nouveau, comme Girolamo.

Mais. Car il y a un, mais, et de taille.

L’intrigue n’est hélas pas déroulée de façon cohérente. Tout se passe comme si les scénaristes avaient eu des idées très fortes dans les deux premières saisons, pour ne plus savoir comment les mener dans la troisième.

C’est particulièrement vrai quand on voit le dernier épisode de la saison 2 et qu’on enchaîne sur la troisième. On finit sur une scène où Leonardo, traversant le temps et l’espace par le jeu d’une épreuve mystique chez les Mayas, se retrouve devant lui-même agonisant dans sa vieillesse sur son lit de mort. Le vieux Leonardo lui confie que toutes ses réalisations sont le résultat de ses choix dans le combat entre les Fils de Mithras et le Labyrinthe, et qu’il a un destin. On comprend qu’il peut changer l’avenir, que la série peut partir sur une uchronie, que le côté ésotérique va s’intensifier. Et dans la troisième saison, c’est la politique qui prend le dessus et une banale chasse au trésor qui est présentée. Les actes de Girolamo, son repentir et sa rédemption possible, en contrepoint avec les doutes de Leonardo sur ses inventions et l’utilisation qui peut en être faite, sont au centre de tout. Mais plus aucun mot d’ésotérisme. Au point que la fin m’a laissé dubitatif et frustré.

J’attendais plus d’audace d’une troisième saison quand les deux précédentes avaient été si riches en scènes symboliques, et parfois même psychédéliques.

Malgré cela, les thèmes de cette troisième saison méritaient d’être abordés quand on parle de génie et d’invention, quand on parle de progrès technique et technologique.

Leonardo se pose la même question à laquelle nous devrions nous-mêmes répondre pour nos propres technologies : à quoi servent-elles ? Sont-elles seulement là pour repousser les limites de notre savoir et de nos possibilités d’action et leur existence est-elle un progrès en soi ? Ou bien faut-il réfléchir à la façon dont nous pouvons les utiliser pour faire le Bien, ou pour faire le Mal ? Pour aider l’Humanité à progresser, ou pour l’annihiler ? Pour soigner, ou pour tuer ? D’autres que nous peuvent-ils prendre le contrôle de nos inventions, pour les détourner de leur but originel, si louable soit-il ?

Toutes ces questions sont hélas amenées de façon un peu artificielle dans l’intrigue, au travers d’un véritable passage dépressif du Maestro. Un passage qui dure presque toute la saison. Et une saison, c’est très long. Beaucoup trop long.

Il n’en reste pas moins que Leonardo, comme ses compagnons et nombre d’autres protagonistes traversent les étapes d’une véritable initiation durant les deux premières saisons pour achever leurs destinées dans la troisième. Chacun d’eux trouve la réponse à la question existentielle : « qui suis-je ? » Ainsi, Nico est-il le futur Machiavel, par exemple.

Manquait-il une quatrième saison à l’ensemble, intercalée entre la deuxième et la troisième, pour faire le lien ? Manquait-il une véritable vision d’ensemble aux scénaristes ?

Quelle que soit la réponse à ces deux questions, j’ai été déçu par une série qui avait si bien commencé. Il y a de très bonnes choses à voir et à prendre dans Da Vinci’s Demons. Mais pas assez pour en faire une série d’exception.

Deux séries sur un thème : Take a walk on the light side (of Humanity)

Deux séries sur un thème : Take a walk on the light side (of Humanity)

Notre époque est troublée. Pessimiste. Peut-être pas plus que les autres époques en réalité. Il suffit de se projeter quelques décennies ou quelques siècles en arrière pour faire quelques comparaisons simples. Dans les années 90, le terrorisme islamique existait déjà (attentats dans le métro de Paris), dans les années 70 et 80, le terrorisme d’extrême gauche touchait la France, l’Italie, l’Allemagne, dans les années 50 et 60, l’OAS, l’IRA, l’ETA, l’OLP, faisaient sauter des bombes et assassinaient déjà. La Guerre froide, les Deux Guerres mondiales. Je pourrais remonter encore dans le temps, et nous trouverions encore d’autres violences.

Notre époque est troublée. Pessimiste. Surtout dans la représentation qu’elle se fait du monde. Surtout dans les séries, les films, les livres qui en sont l’expression.

On considère de nos jours que les « bons sentiments » sont trop naïfs, que le monde n’est pas « le monde des Bisounours », que tout est noir, ou au moins gris foncé. Et le succès de certaines œuvres en témoigne : Game of Thrones et ses complots, ses trahisons, sa violence et sa cruauté, la pléthore de films et séries de zombies ou post-apocalyptiques qui nous brossent le portrait d’une Humanité déchirée, perdue, au bord de l’extinction.

Notre vision du monde est-elle seulement celle-ci ?

Deux séries tentent de nous faire changer légèrement de paradigme. Et à mon avis, elles sont un contrepoint bienvenu à l’ambiance générale.

Sense8, ou l’amour qui vient de la compréhension

Si les Wachowski ont à leur actif la trilogie Matrix, ils ont aussi commis des choses beaucoup moins bonnes (Jupiter Ascending, par exemple), et depuis la saga de Neo, Trinity et Morpheus, c’est surtout Sense8 que je retiendrai. À des éons de Matrix, leur série fantastique bénéficie d’une véritable vision.

Dans des pays différents, sur les cinq continents, huit jeunes gens qui sont nés le même jour à la même heure, au même moment, se trouvent liés par un pouvoir extraordinaire : ils sont capables de partager leurs pensées, leurs émotions, leurs sentiments les uns avec les autres, comme une intelligence collective, tout en gardant chacun leur personnalité. Ils découvrent également qu’ils peuvent agir les uns pour les autres, à des milliers de kilomètres de distance. Ainsi, l’une, championne de boxe thaïe, peut guider les gestes d’un autre, simple chauffeur de bus en Afrique lorsque ce dernier se retrouve confronté à des malfrats qui veulent le tuer.

Mais ces pouvoirs sont jalousés par une mystérieuse organisation qui cherche à les retrouver tous et à les éliminer, en remontant le fil de leurs pensées grâce à un traître qui a déjà détruit plusieurs « cercles » précédents.

La première saison est déjà pour moi une très grande réussite, dont l’épisode spécial de Noël 2016 est le pont vers la deuxième, qui a mis du temps avant d’être mise en chantier, pour bientôt voir le jour. Des acteurs ont été remplacés (celui qui joue Capheus, le chauffeur de bus africain, par exemple), mais on espère que le casting retrouve cette homogénéité qui avait si bien fonctionné jusque là.

L’intrigue de l’organisation qui veut retrouver les héros n’est pas véritablement le cœur de la série. Au demeurant parfois un peu faible, cette intrigue n’est pas très originale dans son traitement non plus. Le chasseur, lui-même « hypersensitif », essaie plus ou moins de corrompre celui qui tombe entre ses mains, de lui soutirer des renseignements, de le tromper, pour le localiser et localiser les autres, entrer dans le cercle des pensées. C’est classique, et fait sans grande imagination.

Mais l’essentiel est vraiment ailleurs.

L’essentiel c’est l’exploration par les Wachowski de tous les aspects et de toutes les conséquences de cette communion d’esprit, de cœur et de corps qui lie des personnes aussi différentes qu’un malfrat allemand, une Indienne de la classe moyenne, un acteur star de télénovella mexicaine, un policier américain, une hacker activiste LGBT de San Francisco, ou encore une DJ islandaise accroc à différentes drogues.

Ces différentes personnes, hommes, femmes, transgenres, partagent leurs pensées les plus intimes, leurs désirs, leurs peurs, mais aussi et surtout leurs forces et leurs faiblesses. Ce faisant, ils parviennent à s’entre-aider, mais surtout à se comprendre parfaitement, dans une sorte de communion presque mystique.

Les scènes où les interrogations de l’un font échos aux conseils ou aux représentations personnelles de l’autre, où les doutes sont partagés, où les fardeaux sont endossés par plusieurs, où des vies sont sauvées par la coopération, des problèmes résolus par la collaboration, le tout sans aucune arrière-pensée sont le cœur de la série.

Les Wachowski réalisent là une fresque qui résonne comme un hymne à la fois à la différence entre toutes les cultures, toutes les opinions et toutes les identités de l’Humanité et à tout ce qui rassemble les êtres humains entre eux, à ce qui fait qu’ils peuvent se respecter, se comprendre, s’accorder, collaborer, et au final s’aimer malgré ou plutôt grâce à ces différences. Un hymne à la tolérance et à la conscience que notre espèce est riche de ses dissemblances, de sa diversité. Chacun des protagonistes du cercle a quelque chose à apprendre et à apporter. Même les faiblesses de chacun peuvent profiter aux autres.

Tout en utilisant le concept d’esprit de ruche, les Wachowski l’humanisent, car chaque personnage garde sa personnalité et aucun d’eux ne se fond dans le cercle formé par les autres. Comme si le cercle devenait plus fort que la simple somme de ses parties. C’est là une notion assez novatrice, car souvent la SF ou la Fantasy abordent la communion de pensée et l’intelligence communautaire sous le spectre de la soumission, de la dilution, de la disparition de l’individualité. Or c’est tout le contraire qui se concrétise dans Sense8.

Je ne peux pas m’empêcher d’y voir une allusion ou une illustration plutôt, des principes collaboratifs qui se développent dans nos sociétés, depuis le monde du logiciel libre jusqu’aux fab labs. Cette idée que la puissance de la collaboration des êtres humains entre eux peut transcender les barrières que l’on aurait pensées comme absolues est parfaitement imagée par la distance qui sépare physiquement les protagonistes, alors même qu’ils peuvent vivre le même instant. Il est d’ailleurs assez étonnant qu’aucune de ces scènes (souvent des scènes de combat) ne nous ait pas encore vraiment montré que les protagonistes sont capables de vivre plusieurs choses à la fois. Car, et c’est assez intéressant, les personnages sont souvent occupés à leurs propres affaires lorsque l’un de leurs « frères & sœurs » a besoin d’eux. Ils « basculent » alors vers la conscience de l’autre, tout en continuant à agir pour eux-mêmes. Si j’ose, ils sont « multitâches », une qualité que notre cerveau a hélas le plus grand mal à acquérir.

Les nombreuses scènes de partage de conscience pendant les actes charnels sont sans doute intéressantes de ce point de vue, même si à mon goût elles sont trop appuyées, car trop nombreuses. Elles construisent des tableaux très esthétiques visuellement et très forts émotionnellement, mais se reproduisent trop souvent pour ne pas apparaître comme des orgies. C’est là une des faiblesses de la première saison.

This is Us, ou la famille comme allégorie de l’Humanité

Il y avait les bonnes vieilles comédies familiales à l’ancienne, celles qui d’Arnold & Willy à Madame est servie, de Huit à la maison à La vie à cinq, nous montraient sous le prisme de la famille les problèmes que notre société engendre et ceux qu’elle a du mal à régler. Il y avait même eu Mariés, deux enfants, cette série caustique qui mettait en scène une parodie de tous ces soaps en prenant le contrepied avec des personnages stupides, radins, libidineux, cruels et irresponsables les uns envers les autres.

Dans toutes ces séries, c’est bien moins la famille elle-même qui est au centre de l’intrigue, qu’une succession de thèmes plus ou moins drôles, plus ou moins graves, plus ou moins moraux. Chaque personnage y était l’occasion de développer des valeurs représentant l’idée de famille à l’américaine.

Et il y a This is Us, dont le pitch de départ est volontairement flou, car le premier épisode est un bijou conditionnant tout le reste de la série, et il est donc impensable de trop le déflorer.

L’histoire entrecroisée de cinq personnages nés le même jour (comme dans Sense8) à travers leurs relations, leurs choix, leur cheminement, leur destin.

Sans trop en dire, on peut tout de même expliquer que la série met en scène le concept de famille de façon magistrale. Tout d’abord avec le montage des scènes, temporellement non linéaire. Les moments se répondent à différentes époques de la vie des personnages, font écho d’une vie à l’autre, et créent une unité (nous vivons tous la même chose) et une diversité (nous y réagissons tous d’une façon différente) en même temps.

Ensuite, c’est une des rares séries familiales de ma connaissance à s’intéresser plus aux relations entre les personnages qu’aux thèmes de société qui les impactent. Les problématiques ne sont pas la drogue, le petit ami, le secret que l’on ne doit pas dévoiler ou que l’on devrait dévoiler, mais bien des problématiques plus universelles : la maladie, la mort, l’adoption, l’identité, l’amour que les membres d’une famille peuvent se porter, leurs rivalités, les incompréhensions. Bref, on entre dans une série américaine, mais dont la pertinence est de ne pas faire l’apologie de la famille américaine. C’est assez rare pour être souligné, et encouragé.

Enfin, la pudeur de This is Us est aussi quelque chose de très rare. Des scènes tout en retenue, des acteurs justes, des dialogues sincères. Sans sensiblerie, sans être puérile ou niaise, This is Us nous entraîne très facilement dans une vie où tout, n’est pas rose, mais où rien n’est non plus tout noir.

En prenant des protagonistes très différents unis par un lien fort n’ayant pas vraiment à voir avec celui du sang, la série fait vivre épisode après épisode l’idée que nous sommes tous embarqués dans une aventure commune qui s’appelle la vie. Cette vie nous offre, à nous tous, plus ou moins de cadeaux, et nous impose, à nous tous, plus ou moins d’épreuves. Et face à tout cela, chacun de nous affronte la réalité avec ses propres armes, ses forces et ses faiblesses, mais surtout avec ce que d’autres avant nous sont parvenus à nous transmettre. L’idée de transmission, d’héritage, est au centre de l’intrigue. Ce peut être un héritage positif, mais aussi un héritage négatif (le poids de Kate, par exemple).

Au fond, c’est plus l’idée d’une famille à l’échelle de l’Humanité qui est déroulée au fil des épisodes, qu’une simple famille américaine, fut-elle de cœur.

Cette idée que génération après génération, l’amour que nous pouvons nous témoigner perdure, s’ancre, se déploie dans la vie des autres.

Pas d’ombre sans lumière

C’est un peu ce que je serais tenté de conclure. Je suis surpris, souvent, par le manque de vision à long terme, d’idéal, de mes contemporains. Sans doute avons-nous trop entendu de fables qui ne se sont jamais réalisées, ou qui ont servi de prétexte à des asservissements. Les idéaux politiques, religieux, ont tous failli à leurs prétentions. Et notre Humanité se trouve bien seule sans utopie à laquelle se raccrocher.

Mais c’est je crois ce qui la fera grandir. Trouver un équilibre entre l’ombre et la lumière qu’elle a en elle. Nous sommes capables du pire, mais aussi du meilleur. Et vouloir occulter ce meilleur sous prétexte de ne pas être naïf ne fait que nous plonger dans une autre naïveté.

Alors, osons être tolérants sans être laxistes, osons être aimants et bienveillants sans tout gober.

Osons l’équilibre. Entre l’écaille & la plume, par exemple.

Premier Contact, le pouvoir des mots

Premier Contact, le pouvoir des mots

Le thème du Premier Contact, cette rencontre entre l’espèce humaine et une espèce extra-terrestre, est un fantasme puissant dans l’imaginaire contemporain. Il a donné naissance à quantité de livres et de films plus ou moins réussis, plus ou moins orientés. La plupart ont montré surtout la difficulté de comprendre les intentions de nos éventuels visiteurs en les classant selon deux registres : l’affrontement brutal (Independance Day, Mars Attacks) ou le messianisme dérangeant (Le Jour où la Terre s’arrêta). Même s’il y a eu des tentatives de se situer entre ces deux extrêmes (la saga d’Ender d’Orson Scott Card, ou Babylon 5, ou encore Mass Effect, commencent par exemple avec un malentendu menant à une guerre terrible, puis se muent en une coopération, pour se terminer dans l’utopie), très peu ont essayé de regarder les choses sous un angle un peu différent. Moins nombreuses encore sont les œuvres qui y parviennent avec succès.

Premier Contact (Arrival en version originale) choisit avec élégance de s’attaquer à une facette étonnamment peu développée : celle de la compréhension par le langage d’une espèce non humaine extrêmement évoluée.

 

Un beau jour, au même moment, aux quatre coins du monde, douze vaisseaux étranges apparaissent dans le ciel. C’est l’effervescence. Louise Banks, brillante linguiste américaine, est recrutée par l’armée pour déchiffrer en collaboration avec Ian Donnelly, un physicien réputé, les intentions des voyageurs Aliens qui attendent au-dessus d’une plaine herbeuse d’Arizona. Sous la bienveillante, mais sévère férule du colonel Weber, responsable de l’opération, elle devra défendre son approche raisonnée face notamment aux services secrets ou à d’autres gouvernements.

Ses progrès décisifs vont changer à la fois sa vie, sa perception du monde, mais aussi la texture même de sa réalité, et le cours de l’Histoire humaine.

Au premier abord (attention jeu de mots inside), le film paraît un peu décousu, mais rapidement l’enchaînement étrange des scènes et la confusion qui s’en dégage laissent place à une sorte de poésie.

Et puis, fait inhabituel, les protagonistes principaux ne sont pas des combattants, et ne le deviennent pas non plus. S’ils se battent, ce n’est qu’avec leurs mots, leurs convictions, leurs conceptions du monde, de l’humanité, de notre humanité. Il n’est pas question ici de rayons laser, de destruction du monde. Seulement de l’étrangeté, de l’autre.

Enfin, le film est riche, car il se construit autour de trois idées fortes qui dérangent, passionnent, étonnent.

L’étrangeté devenue familière

Comme dans tout bon film de science-fiction traitant d’extra-terrestres, les êtres venus d’ailleurs sont d’abord entourés de mystère. D’abord physiquement, car on les voit assez tardivement, et lorsqu’on les aperçoit, ce n’est que pour en deviner des formes indistinctes entourées de brume blanchâtre derrière une paroi vitrée qui leur sert autant à se protéger des regards qu’à respirer leur propre mélange gazeux et à permettre aux humains de respirer le leur.

Peu à peu, ils dévoilent des appendices. La conception de leur forme a-t-elle été particulièrement étudiée par l’équipe de réalisation ?

Car ces appendices ressemblent à des tentacules, puis on découvre avec une pointe d’écœurement que ces tentacules s’ouvrent comme des fleurs malsaines. Cette forme est particulièrement utilisée pour représenter des monstres. Le dernier avatar de cette forme-là a été la bête de Stranger Things (dont je vous parlerai peut-être un jour, d’ailleurs) dont la gueule s’ouvre de la même façon.

Mais de façon surprenante, lorsque la fonction de l’appendice en question est dévoilée, il en devient presque banal. C’est en effet grâce à cet appendice que les Heptapodes, selon le nom que leur donne Ian, tracent dans l’air des formes circulaires complexes qui constituent leur langage écrit. Et la beauté des formes circulaires, comme des idéogrammes venus d’une autre planète (et le tracé en a sans doute été pensé de façon à ressembler aux calligraphies chinoises), fait reculer le sentiment d’écœurement.

Lorsqu’enfin, près de la conclusion du film, nous voyons un Heptapode en entier, sa forme fait penser à celle d’un arbre inversé, et on se le représente finalement de façon assez sympathique.

Ce mouvement qui va de la surprise dégoûtée à la surprise bienveillante a-t-il été pensé ? J’aimerais le croire.

Les mots qui formatent l’esprit

Le langage écrit des Heptapodes que déchiffre Louise est non linéaire : il exprime des concepts complexes en un seul signe combinant divers paramètres. Et au fur et à mesure que Louise l’apprend, elle commence à « rêver dans [leur] langue ».

Le film développe là une idée qui m’est chère depuis très longtemps et qui traverse tous mes univers d’écriture, qu’ils soient achevés (Poker d’Étoiles), en passe de l’être (Le Choix des Anges), encore en projet (Rocfou, Sur les genoux d’Isis), ou même d’anciens écrits inachevés (ma saga Tarot, mêlant univers arthurien et époque napoléonienne) : le fait que parler un langage influence la façon de penser, et peut donc façonner en partie la réalité.

C’est d’abord une très sérieuse théorie du langage, assez en vogue, le relativisme linguistique, qui explique que la manière de nommer conforme notre cerveau et donc notre façon de voir le monde. Vous pourrez vous y plonger à travers deux ou trois lectures, comme ici, , ou encore .

Poussée plus loin, cette idée est à la base de la croyance qui mena John Dee, l’occultiste élisabéthain, à construire un pseudo « alphabet angélique », et d’autres à penser que la langue primordiale de l’Humanité, celle parlée avant le mythique épisode de la Tour de Babel, était la langue de Dieu lui-même. On peut même tracer les racines de cette croyance dans la tradition kabbaliste hébraïque, qui donne une valeur mystique intrinsèque à chacune des vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu.

Les kabbalistes croient ainsi qu’en perçant le mystère des textes sacrés, ils pourront saisir le projet de Dieu et gagner une connaissance ineffable, divine.

Cette idée est si séduisante à mon esprit que chacun de mes univers la fait vivre un peu différemment, mais avec toujours la même base : il existe une langue mystérieuse dont les mots, non seulement désignent leur signifiant, le symbolisent, mais l’incarnent même. Ainsi, prononcer ou écrire le mot « feu » dans cette langue donne pouvoir de créer, façonner, éteindre, contrôler le feu lui-même.

Dans Premier Contact, la langue des Heptapodes a cette faculté d’être non linéaire et selon la même idée, la parler signifie voir tous les segments d’une phrase temporelle en une seule fois. Donc embrasser le Temps lui-même en une seule fois.

Et c’est en comprenant la langue des aliens que Louise gagne le pouvoir de s’affranchir des limites temporelles de sa perception humaine. Elle parvient à voir des événements de son futur, d’autres de son passé, d’autres encore de son présent, sans aucun ordre chronologique, mais avec toujours un ordre « dramatique » construit pour le film et son histoire, bien sûr, mais aussi pour souligner sa Destinée et celle de l’Humanité toute entière.

En ce sens, le langage des extra-terrestres en lui-même devient déjà un cadeau qu’ils font à l’Humanité : « parlez notre langue et vous serez capable de gagner en sagesse et en connaissance ».

Le Temps et le Destin

Mais s’affranchir du Temps et de son déroulement à sens unique (sa flèche, comme disent les astrophysiciens) n’est pas paradoxalement synonyme de s’affranchir du Destin. C’est en effet en voyant son futur que Louise comprend qu’elle doit accomplir certains actes afin de mener à bien son rôle d’intermédiaire entre les Heptapodes et l’Humanité.

Tout se passe comme si en se libérant de la flèche du Temps, elle s’enferrait plus encore dans la chaîne des causalités. Ironie et paradoxe, c’est en s’affranchissant du Temps que l’on devient esclave du Destin.

On me rétorquera, comme l’a fait quelqu’un qui m’est cher, que Louise, sachant ce que sera son futur (douloureux, mais aussi rempli de bonheurs), sachant ce qu’elle pourrait vivre et ce qu’elle devrait subir comme conséquences à tous ces bonheurs, choisit de tout de même accomplir l’acte qui va la mettre sur le chemin de son destin. Une phrase du film soutient cette interprétation, lorsqu’elle dit à Ian qu’elle est prête à vivre ce qu’elle doit vivre.

On peut donc penser que c’est un véritable choix qu’elle fait, et que d’autres chemins auraient pu s’ouvrir à elle, malgré les visions incessantes de son futur tout au long du film. Ce ne seraient que des visions d’un avenir possible parmi une infinité d’autres.

Une interprétation assez intéressante qui n’a pas de soutien dans le film, mais que l’on peut choisir de suivre.

C’est d’ailleurs un peu ce qui arrive à mon héros, Armand dans Le Choix des Anges : il peut voir se dessiner des lignes d’avenir différentes suivant les choix que décident de faire les personnages qui croisent sa route.

Vous comprenez maintenant pourquoi Premier Contact m’a vraiment parlé ?

Arès, hommage dystopique de la « french touch »

Arès, hommage dystopique de la « french touch »

Il y a peu, je râlais (il n’y a pas d’autre mot) contre les réalisateurs français et leur manque de sérieux dans la production de leurs films.

Ironie de l’existence, j’ai vu avec plaisir Arès, un film français d’anticipation dystopique, dont la qualité vient en contrepoint parfait des trois exemples que je prenais dans mon précédent article, tant le soin apporté à de nombreux aspects me semble dénoter. En forme d’hommage à la référence anglo-saxonne du genre qu’est Blade Runner (dont une suite sera bientôt sur les écrans, d’ailleurs), Arès apporte cependant une vision un peu différente en se concentrant sur le destin d’un personnage égoïste dont la seule préoccupation est de survivre. Et c’est en cela que sa trajectoire tout au long de l’intrigue est assez originale pour un protagoniste principal.

 

Arès (alias Reda) est un ancien champion de l’Arena, un sport de combat qui fait s’affronter pour le plaisir et l’abrutissement des masses des gladiateurs aux poings nus, sans aucune règle ni aucune limite. Au contraire, même, puisque la compétition est le terrain d’expérimentation de drogues de combat produites par de puissants conglomérats financiers et industriels qui ont remplacé le gouvernement en France, pays gangréné par le chômage de masse, la pauvreté, les bidonvilles, et la violence.

Reda est un survivant, dont le regard sur la société est sans aucune illusion, presque cynique. Il n’a de loyauté qu’envers sa famille. Sa sœur, idéaliste militante d’une ONG qui dénonce la mainmise des conglomérats sur la société. Ses nièces Anouk l’adolescente rebelle engagée dans le militantisme plus violent dans une organisation subversive, et Anna l’innocente et attachante enfant.

Lorsque la société Donevia trouve une nouvelle drogue de combat létale pour tous ceux qui l’ont testée sauf pour Reda, son coach propose au gladiateur de remonter sur le ring en haut de l’affiche, lui faisant miroiter la gloire et la fortune, à lui l’ancien champion raté. Reda va alors devoir redevenir Arès, non pas pour l’argent lui-même, mais pour libérer sa sœur emprisonnée à tort par malveillance. Aidé par son amante, une policière aux fréquentations douteuses, par un ami de sa sœur membre d’une organisation rebelle armée, et par son voisin transsexuel Myosotis, il va entamer une nouvelle carrière. Mais le ring n’est pas le plus grand danger qu’il va devoir affronter, car la véritable arène se trouve plus dans les rues, dans les salons feutrés des boards qui dirigent les conglomérats, dans les alcôves où les trahisons sont la règle de la survie, qu’en face des caméras, des publicités et du divertissement de masse.

Arès est une excellente surprise tout d’abord par sa réalisation, soignée et crédible.

La fameuse « qualité d’image » made in France, celle qui fait reconnaître une production hexagonale au premier coup d’œil par l’excessive banalité de sa texture, fait place à une photographie très étudiée qui mélange les couleurs ternes et blafardes, qui projette vraiment dans la réalité de cette époque fantasmée où la pauvreté ronge la population et les cœurs. La référence à Blade Runner est assumée et bien endossée : néons, imperméables longs, boue, pluie, omniprésence de la nuit, et les « aréneurs » qui font vraiment penser aux « répliquants » du glorieux ancêtre.

Ensuite, l’interprétation est crédible. Arès est parfaitement incarné par Ola Rapace, et jusqu’au plus petit rôle, chacun et chacune est dirigé de façon à ce que l’univers devienne réaliste. Aucune faute de goût sur le casting, un engagement parfois très physique. Les dialogues sont justes, même si on aurait aimé plus de truculence dans leur écriture. Le tout est efficace, et fait honneur aux multiples références du genre tout en préservant un côté décalé que j’ai trouvé particulièrement réussi avec le personnage de Myosotis, dont la caricature (un univers dystopique appelle forcément la caricature) n’est pas gratuite et sert à montrer comment la « déviance » peut être parfois la seule façon saine de vivre dans un environnement lui-même déviant.

Le combattant, image du résistant

Prendre un gladiateur cynique comme héros principal est inhabituel dans les œuvres dystopiques, mais pas inédit. On se rappelle de Running Man, avec Arnold Schwarzenneger en 1987, dont le rôle, plus caricatural encore, était plus ou moins basé sur ce modèle.

En prenant comme point de vue un personnage dont la survie est le principal moteur, on entre de plain-pied dans la dureté et l’âpreté de l’univers. Seuls les forts survivent, en se battant et en éliminant leurs adversaires. Ils doivent pour cela faire des compromis : prendre des drogues, accepter de considérer leur adversaire comme un obstacle, développer leur agressivité. Et pactiser avec plus fort qu’eux pour ne pas se faire broyer eux-mêmes. Dans ces univers, les plus forts ce sont ceux qui ont le plus urgent et le moins de scrupules. Ceux qui siègent aux boards des grandes sociétés multinationales, mais aussi ceux qui sont prêts à trahir les leurs pour grailler un peu de ce pouvoir. Les petits malfrats, mais aussi les « lâches du quotidien », ceux qui dénoncent, qui manipulent, qui vendent leur âme.

Et pourtant, Reda qui commence comme un solitaire désabusé intéressé par sa seule survie devient peu à peu une figure de résistance, un véritable héros : il transcende ses propres limites pour des valeurs plus hautes que lui. Il prend conscience que sa force peut aussi servir à protéger les plus faibles que lui, à combattre non pas seulement pour lui, mais aussi pour ceux qu’il aime, puis aussi plus tard, pour tous les autres. En se jetant dans l’arène, Arès se sacrifie. Il accepte de prendre les risques insensés de la nouvelle drogue de combat. Il accepte de gagner, de perdre. Il accepte d’être pourchassé, voué aux gémonies. Il accepte d’affronter son destin. En toute connaissance de cause. Et il met sa force au service de ce qui le grandit.

Il devient même un symbole. Le combattant qui a refusé de se soumettre. L’image est forte depuis l’exemple de Spartacus dans la Rome antique, qui est utilisée dans Arès.

La vision cyberpunk

Les choix d’univers dans Arès classent d’emblée le film dans le courant cyberpunk, qui a fleuri dans les années 1980-1990 avec l’avènement de la pensée de l’hybridation homme-machine, des dérives du capitalisme globalisé, la faiblesse des gouvernements face à l’argent, la corruption organisée en valeur au cœur de la société, le divertissement de masse comme propagande et contrôle du peuple par les classes dirigeantes. Et si cela vous rappelle quelque chose (par exemple notre propre époque), vous n’auriez peut-être pas tout à fait tort.

En même temps, ce courant littéraire et cinématographique fait la part belle aux héros « à hauteur humaine ». À ceux qui vivent suivant des valeurs morales et éthiques à contre-courant de toute cette crasse. Un peu à la manière du Noir des années 40 et 50, les intrigues sont des intrigues personnelles et la fin n’est pas forcément heureuse. Mais elle éclaire l’âme de ceux qui résistent, même s’ils se font écraser à la fin.

Arès est moins désespéré, moins pessimiste, que les canons du genre cyberpunk classique, cependant. Il mêle un peu de cette fin de Trepallium que j’aurais aimé voir dans la série dont je vous parlais il y a quelque temps, même s’il se concentre moins sur les mécanismes qui tournent autour du travail et de l’argent qu’autour des valeurs de vie et du sacrifice que l’on peut consentir pour elles.

Bréviaire des erreurs à ne pas commettre quand on réalise un film (français)

Bréviaire des erreurs à ne pas commettre quand on réalise un film (français)

Le métier de réalisateur n’est pas facile et produire un film en France n’est pas toujours une partie de plaisir.

Aussi certains sont prêts à beaucoup pour imposer leur marque, notamment à transgresser certaines règles établies, en pensant que cela fera remarquer leur production comme différente.

Mais n’est pas Truffaut qui veut.

Surtout pas Thomas Salvador, Christophe Honoré, ou Pascale Ferran, dont les films vont me servir de petite illustration de ce qui (selon moi) fait un film raté. Je ne vais pas m’ériger en donneur de leçon, car je sais que la critique est aisée. Mais, ayant été déçu (euphémisme) par ces trois films, j’ai voulu comprendre véritablement pourquoi et en tirer quelques leçons pour moi-même.

Raconter l’histoire d’un garçon timide et banal qui découvre que l’eau décuple ses forces et lui permet de rétablir la justice autour de lui (Vincent n’a pas d’écaille, de Thomas Salvador), revisiter un poème lyrique et bucolique qui est aux sources de la poésie occidentale (Métamorphoses, de Christophe Honoré d’après Ovide), ou explorer deux mondes qui n’auraient jamais dû s’apprivoiser, celui d’un homme d’affaires dans un hôtel d’aéroport et celui d’une femme de chambre (Bird People, de Pascale Ferran), cela paraît très prometteur au premier abord, là, comme ça, avec mes trois pitchs lancés au débotté.

On peut trouver stimulant le fait de présenter un « super-héros » français sans faire référence aux grosses productions américaines, de voir comment un autre regard est possible sur ce thème.

On peut trouver excitant de suivre les diverses métamorphoses que les Dieux gréco-romains imposent aux Mortels dans la mythologie, et d’adapter la poésie antique à notre monde moderne.

On peut aimer voir se développer à l’écran les hasards de la vie et des rencontres, qui sont capables de bouleverser des existences qui n’ont a priori aucune raison de se croiser.

Sauf que lorsqu’on veut montrer une histoire, il faut prendre garde à ne pas transgresser certaines règles.

Première faute à ne pas commettre : perdre le spectateur

Une histoire doit suivre un déroulement.

Elle doit reposer sur un scénario construit, avec des phases de développement dans son intrigue.

Elle doit se garder de trop montrer, de trop exposer, mais elle doit aussi poser le décor de façon nette, sans que l’on puisse se demander quel est l’intérêt des images que l’on regarde.

Le cinéma asiatique est maître dans l’art d’évoquer un sentiment par un plan muet d’un épi de blé ou de sorgho qui ploie sous le vent, pendant de longues secondes. Mais il faut du talent pour cela, et il faut l’utiliser à bon escient. Des minutes entières de pellicule (ou des giga-octets de disques durs puisque maintenant on tourne en numérique) sont gâchées dans ces trois films simplement parce que des dizaines de plans n’ont aucun intérêt à être montrés. Pas même poétique, excuse que j’ai essayé de trouver à chacun des trois avant de jeter l’éponge.

Je sais que certains courants dans l’art cinématographique pensent qu’il faut expérimenter, que la narration peut être déconstruite, ou même absente. Certains l’ont fait avec une maestria qui fera date, comme Nolan avec son Memento, un pur chef d’œuvre de montage et de narration non linéaire. Mais même ces films-là respectent un schéma de base dans leur intrigue, même ces films-là se tiennent à une loi absolue : on ne montre que ce qui a du sens dans l’histoire ou dans la compréhension du personnage ou de son évolution. Et même si on bouscule tout cela, on fait en sorte que le spectateur soit pris dans l’histoire.

Regarder un film est un plaisir (en théorie), pas une marche forcée ou l’on doit sans cesse se demander où veut en venir le réalisateur.

Deuxième faute : ne pas prendre soin de l’esthétique

Un film, normalement, c’est une œuvre d’art.

Comme telle, on le peaufine, on le bichonne, on lui donne le meilleur de nous-mêmes.

Par exemple, il est une étape de la postproduction qui se nomme l’étalonnage, et qui est censée uniformiser les ambiances lumineuses du film afin que la vraisemblance soit respectée. Ainsi une scène tournée en début de printemps, mais dont les plans sont censés se dérouler en été pourra visuellement être crédible.

Alors prenons Vincent n’a pas d’écaille : là, c’est raté. La moitié du film montre des images trop contrastées, avec des couleurs blanches très surexposées à cause du soleil provençal. Un peu comme un documentaire de journal télévisé tourné le matin même. Et encore, la comparaison est-elle très offensante pour les réalisateurs de reportages, qui font attention à la lumière parce que justement ils ont peu de temps de retouche avant diffusion.

Je pense qu’on peut assumer le parti-pris d’ancrer l’histoire de Vincent dans la réalité, donc de montrer des images les moins travaillées possible. Ce serait intéressant pour jouer sur le contraste de la réalité et des pouvoirs surnaturels. Mais la réalité du cinéma est une réalité reconstruite, par essence. Elle doit donc avoir l’apparence de la réalité. Ce qui est impossible si le spectateur remarque des zones trop exposées sur l’écran, ou une inégalité d’éclairage des plans.

Car l’important c’est la crédibilité de l’histoire. Des images non suffisamment travaillées vont nuire à cette crédibilité, et le spectateur décrochera son attention, aussi bon que soit le scénario.

Dernière faute, capitale : ne pas faire attention au choix des acteurs

Sur ces trois films, il y a peut-être deux acteurs dont la diction n’est pas ânonnante, scolaire et insupportable.

Dans Métamorphoses, le choix de faire jouer des jeunes lycéens aurait pu être intéressant, mais leurs textes sont dits avec platitude, sans aucune conviction, peut-être de façon volontaire, se prend-on à penser.

Le beau jeune homme qui est censé incarner Jupiter, Roi des Dieux, est certes très bien fait de sa personne, mais il n’a pas l’envergure, pas de classe, pas même la présence bestiale (puisqu’il est aussi question des métamorphoses du Père des Dieux lorsqu’il cherche à séduire des Mortelles) qu’un tel rôle nécessite.

Il faut dire qu’il n’est pas aidé par les autres comédiens, dont le naturel devant la caméra est proche du zéro absolu. Lorsque l’on entend des dialogues comme « je veux ton corps pour moi toute seule » prononcés comme une récitation avec la voix d’une adolescente de 15 ans qui n’a pas envie de faire sa dissertation, il y a quelque peu outrage, non ?

L’incarnation des personnages est une donnée essentielle d’une histoire. Là encore la crédibilité de tout le film repose sur ce pilier.

Aurait-on pu montrer une interprétation moderne d’Ovide en choisissant des adolescents dont la diction aurait été travaillée ? J’en suis convaincu.

Et pourquoi un film français ?

Bien sûr, il existe des films américains qui commettent les mêmes erreurs : le Van Helsing avec Hugh Jackman, par exemple, montre un casting raté avec un Dracula totalement ridicule au charisme d’une huître.

Mais généralement les Américains font très attention à l’esthétique de leurs films (on peut d’ailleurs leur reprocher parfois de le faire au détriment de l’histoire elle-même), ainsi qu’à la distribution des rôles. De même, il est rare que les films étrangers jouent avec les codes de la narration au point de montrer des scènes qui n’ont pas d’intérêt dans l’histoire.

Et puis, alors qu’il paraît que nous avons un cinéma que beaucoup nous envient, parfois, il est bon de remettre les choses à leur place.

J’ai conscience que les cinémas des autres pays peuvent nous offrir eux aussi un bon nombre de films ratés.

Je pourrais même me dire qu’il s’agit de jeunes réalisateurs français inexpérimentés, mais ce n’est pas le cas.

Je pourrais me dire que je n’ai pas compris ces trois films. C’est possible au vu des critiques qu’ils ont reçu (notamment par Télérama , , ou ).

Mais j’ai un doute, tout de même.

Un contre-exemple ?

Ce n’est pas un film français, mais pour moi il montre ce qu’auraient pu être Vincent n’a pas d’écaille, Métamorphoses, ou Bird People. Il s’agit de l’excellent Lost in Translation, de Sofia Coppola.

Super-héros en séries, au pays des masques, l’aveugle est roi

Super-héros en séries, au pays des masques, l’aveugle est roi

On a peine à l’imaginer aujourd’hui, mais il fut un temps où les superhéros faisaient office de thème ringard pour adolescents boutonneux, et les seuls producteurs de cinéma ou de télévision qui osaient parier dessus dirigeaient des studios pour enfants. Il fallut attendre le très réussi et mémorable Spider-Man de Sam Raimi pour lancer la mode maintenant déferlante des hommes (et des femmes) en collants et en masques avec des super-pouvoirs et des super-responsabilités, même si la série des Batman dans les années 1990, avait déjà entamé le travail de fond qui avait habitué le public.

Le cinéma s’en est emparé le premier, mais dernièrement, le succès des séries télévisées a poussé Marvel comme DC Comics à produire des shows mettant en scène les héros de leurs deux univers distincts, avec plus ou moins de bonheur.

C’est à ces derniers avatars de nos redresseurs de torts que j’ai eu envie de consacrer une petite revue des troupes.

La logique de la série

Historiquement, bien sûr, les années 1950 et 1960 ont déjà vu des adaptations de ces héros de comics pour la télévision (on pense à Batman, au Frelon Vert). Puis plus grand-chose pendant quelques décennies.

Cependant, la déclinaison des aventures super-héroïques en série télévisée était déjà en gestation lorsque Marvel a commencé à produire des films qui croisaient et recroisaient les chemins empruntés par différents héros : Hulk, Iron Man, Thor, Captain America. Les aventures se mêlent et s’entremêlent sur plusieurs opus, s’échangeant les méchants, les artefacts de pouvoir, tissant une trame qui s’étend sur plusieurs années, plusieurs réalisateurs, plusieurs intrigues.

Il n’y avait qu’un pas à franchir pour traduire ce concept dans une forme plus naturelle encore : la série télévisée, qui par essence construit son cheminement sur la durée, croise et entrecroise ses arcs narratifs.

Et c’est DC Comics qui s’est lancée la première, avec deux héros emblématiques : Green Arrow d’un côté et The Flash de l’autre, pour pousser ensuite la logique jusqu’à des cross-overs entre les deux et même des séries spin-off : Constantine, puis Legends of Tomorrow.

Ne voulant pas être en reste, Marvel a contre-attaqué avec Agents of Shield, puis Daredevil, et Luke Cage.

Les deux univers s’étendent donc sur deux médias : le grand et le petit écran, avec une répartition des rôles assez nette.

Au grand écran les héros majeurs (Batman, Superman, Wonder Woman chez DC, les Avengers de Marvel), les effets spéciaux impressionnants et coûteux, les batailles cosmiques.

Au petit écran les héros plus modestes, aux pouvoirs moins grandioses, aux préoccupations plus personnelles : Arrow, Flash, Constantine chez DC, Daredevil, Luke Cage et maintenant Jessica Jones puis bientôt Iron Fist chez Marvel.

Et pourtant, même si la stratégie semble la même, les deux univers ont fait des choix très différents sur le traitement de leurs héros.

Le superhéros comme adolescent attardé

Chez DC, on fait le pari de l’adaptation façon soap. Les héros, pour bardés de super-pouvoirs qu’ils soient, ont des préoccupations assez banales, parfois même triviales, qui parlent à un public assez jeune.

Arrow (ou Oliver Queen de son véritable nom), est un milliardaire playboy le jour et un justicier la nuit, un peu moins classe que Batman, mais jouant sur le même registre, finalement. Marqué par son exil forcé sur Lian Yu, une île déserte en Asie, où il a dû survivre par ses propres moyens, il est l’ombre et la lumière incarnées dans un seul et même être.

Cet avatar de l’Homme Chauve-Souris s’interroge comme son illustre modèle sur la justice et les moyens de la rendre, sur sa véritable place dans la société, sur son identité réelle : l’héritier ou le survivant ?

Hélas, le traitement apporté tout au long des quatre premières saisons de la série dévie vite en interrogations familiales bancales, en diverses coucheries ou histoires sentimentales croisées, que viennent un peu perturber des haines récurrentes et des super-vilains eux aussi englués dans des problématiques assez conventionnelles, dignes de méchants d’opérette.

De la même façon, The Flash (Barry Allen sous sa véritable identité), possède une vitesse surnaturelle après avoir été frappé par un éclair quantique lors d’un accident provoqué par un ennemi venu de son futur. La série débute par des problématiques assez bien vues sur le temps, sa relativité, la causalité des événements. On se prend au jeu, malgré là encore des protagonistes caricaturaux, des motivations taillées à la faux, des répliques (même en VO) dignes du café du commerce.

Mais au bout de deux saisons, on saisit que la production de la série veut garder son axe de narration intact, sans prendre en compte les changements ou l’évolution du personnage principal, qui loin d’apprendre de ses erreurs et loin de devenir plus sage, plus héroïque, reste enfermé sur sa boucle de névroses familiales à base de culpabilité et de toute-puissance mêlées, comme dans une boucle temporelle infinie.

À la fin de la deuxième saison, Barry n’a toujours pas compris qu’il était dangereux sinon irresponsable et irrespectueux de jouer avec le temps, et tente encore une fois de changer le passé, sachant pertinemment qu’il effacera du même coup non seulement sa propre réalité, mais aussi et surtout celle de ses amis et de sa famille, pas forcément pour le meilleur d’ailleurs…

Et si encore la motivation était la plus noble (sacrifice, sauver le monde, empêcher un méchant de le détruire), on aurait pu comprendre. Mais non, il s’agit uniquement de sa propre envie, d’un besoin égoïste.

On repassera pour le côté héroïque.

Et on décroche. Le personnage perd en crédibilité, la série en intérêt.

Il est assez symptomatique de constater que chez DC, le seul héros qui évoluait durant le cours de la série qui lui était consacrée était John Constantine, dont je vous ai déjà parlé ici. Mais le show a été annulé à la fin de la première saison, au prétexte de son coût élevé.

Je le regrette profondément.

Le superhéros comme modèle de dépassement de soi

Au contraire, le choix de Marvel me semble plus adulte, plus mature artistiquement, et pour tout dire plus en adéquation avec l’idée que je me fais du superhéros : celle d’un héros, tout bonnement. C’est-à-dire d’un humain qui évolue, apprend de ses erreurs, se dépasse pour finalement atteindre une compréhension de lui-même et de son monde qui en fait un modèle pour nous qui ne possédons pas toutes ses facultés surnaturelles.

Le dernier exemple en date est celui de Luke Cage.

Injustement accusé et emprisonné dans un pénitencier où il subit une expérience qui le rend fort et invulnérable, le héros choisit une nouvelle identité, et sous le nom de Luke Cage cherche une nouvelle vie sans histoire dans le Harlem noir. Mais comme tous les héros, il est rattrapé par l’injustice qu’il voit autour de lui, et il ne peut rester indifférent.

On s’attaque ici à la corruption, à la façon dont certains méchants ont détourné de bonnes causes en causes égoïstes, à la fidélité envers des serments, des promesses. À des codes de conduite.

Mais c’est Daredevil qui selon moi incarne le mieux la réussite de l’adaptation du superhéros à la télévision.

Matthew Murdock est aveugle depuis son enfance, lorsque percuté par un camion, il perd la vue définitivement, mais gagne une syncinésie parfaite de ses autres sens, qui compensent largement sa cécité et lui offrent une perception plus large, plus précise, plus grande encore que le commun des mortels.

Marqué par l’obsession de la justice, il devient avocat le jour, défendant les opprimés dans un cabinet modeste (pour en pas dire miteux), avec son ami et associé, et, en digne fils de son boxeur de père, il devient justicier la nuit, dans un quartier de New York, Hell’s Kitchen, dans lequel il a grandi.

On peut trouver des points communs avec Luke Cage, et c’est normal, les deux héros manquent même de se croiser, certain personnage côtoyant d’ailleurs les deux successivement.

Mais aussi avec Arrow. L’obsession de la justice est le plus marquant de ces traits communs, et pourtant, on fait vraiment la différence entre les deux séries, tant leur traitement est aux antipodes.

Daredevil pose des choix moraux mieux amenés, moins caricaturaux. Le héros doute avant de devenir justicier. Il se tient à un code de conduite qui, s’il n’est pas à proprement parler légal, respecte les fondements de la société et la vie humaine. Il ne se débat pas avec de pseudo remords, il lutte pour ses valeurs. Ses forces sont aussi ses faiblesses, et son passé lui joue des tours. Mais au final, et de façon crédible, sans surjouer, il finit par grandir, par apprendre, devenir plus sage, même s’il perd aussi quelque chose dans ce processus.

C’est ce qui me semble le point central différenciant les deux types de héros, ceux du soap, et ceux du drama : la perte est réelle dans le dernier cas, elle est fausse dans le premier.

Exemple tout bête : la mort d’un personnage important (un héros ou un allié très proche).

Dans Arrow, le personnage est ressuscité trois épisodes plus tard (deux personnages passent par ce processus en deux saisons).

Dans Daradevil, le personnage est mort. Point.

L’enjeu n’est pas le même, les conséquences de chaque acte n’ont pas la même portée.

D’un côté nous sommes dans un monde sans conséquence, un monde d’enfants, d’adolescents, un monde virtuel, où les choix n’ont pas vraiment d’importance parce qu’ils n’ont pas de conséquence définitive.

De l’autre, nous sommes dans une réalité crédible, un véritable conte, une fable même, où les choix moraux ont de véritables conséquences et où le héros devient adulte justement en prenant conscience de ces conséquences.

Esthétiques et choix artistiques : de la chaîne à la volonté de bien faire

On peut opposer aussi deux manières de faire, et décliner deux types de séries de superhéros, à la manière dont elles sont réalisées, tournées, peaufinées, sur le plan de la qualité des images et du soin apporté à leur conception.

D’un côté, les séries de DC Comics, à part Constantine qui se démarquait déjà, mais aussi la série Agents of Shield de Marvel, sont des productions classiques de la télévision américaine, formatées, tournées rapidement et sans véritable ambition d’originalité artistique. Les dialogues sont simplistes, le jeu peu élaboré, les plans de caméra sont sans surprise, les décors assez cheap, pour ne pas dire en carton-pâte, voire baroques. Les effets numériques sont trop visibles, les scènes d’action sont trop chorégraphies, il n’y a ni sang, ni véritable tension ou enjeu dramatique.

On se rapproche de la philosophie du soap, qui met l’emphase sur le questionnement familial, les valeurs de l’Amérique profonde, un conformisme commercial et grand public. On exalte la prouesse sans vraiment insister sur le déchirement qu’elle implique, ou alors on appuie sur des dilemmes convenus : le conflit de loyauté, la nécessité ou la légitimité du mensonge, de la dissimulation. Des préoccupations très nord-américaines.

Ces séries ont 23 épisodes par saison, signe de leur rapidité à tourner, et du peu de soin pris à penser chacun.

De l’autre côté, dans Daredevil, Luke Cage ou dans une moindre mesure Constantine, on prend plus de soin à poser des décors, une ambiance, des plans de caméra étudiés et moins convenus, on sent un plus grand travail sur les dialogues (bon, ce n’est pas du Shakespeare, non plus, hein), et surtout sur les chorégraphies des scènes d’action, beaucoup plus crédibles. Le sang coule, les mâchoires sont fracassées. Matt Murdock a beau être un excellent combattant à qui rien ne résiste, il prend des coups et se voit salement amoché plusieurs fois dans les deux saisons déjà tournées. Il ne récupère pas de ses blessures en deux jours, et son état physique reste crédible, même si la méditation lui permet de passer outre ses douleurs et ses traumatismes. De même avec les blessures infligées à Luke Cage par sa némésis, qui font l’objet d’un épisode à part entière.

On se rapproche d’une ambition cinématographique ou de séries de haut niveau, comme les Game of Thrones, House of cards ou même certains épisodes de Desperate Housewives, série qui en son temps avait quand même changé l’image de la série américaine.

Ces séries se contentent de 10 épisodes seulement par saison, mais chacun est un opus pensé pour lui-même en plus d’être une pierre sur un chemin plus grand, celui de l’arc narratif de la saison elle-même.

On y travaille les images, le générique y compris.

Et surtout, les questions morales posées aux héros ne sont pas uniquement tournées vers eux-mêmes, mais embrassent des valeurs plus abstraites. La justice et la responsabilité de la rendre, défendre les opprimés au mépris de la loi, utiliser la violence comme moyen de redresser les torts. Les enjeux sont plus élevés. Les interrogations plus adultes.

Et les héros évoluent.

Conclusion : le bon héros n’est pas celui à qui tout réussit

Nos héros nous structurent non pas parce qu’ils réussissent là où nous échouons, mais bien parce qu’ils réussissent malgré une opposition forte et en prenant des décisions morales. Leur réussite déjoue les pronostics, et survient parce qu’ils ont été inventifs, ou loyaux, ou justes. Parce qu’ils ont su s’élever au-dessus de leur propre condition.

J’ai donc fait le tri dans les séries que je suis actuellement. J’ai arrêté de perdre du temps avec des personnages qui n’apprennent pas, et je me suis tourné vers ceux qui peuvent encore prétendre au titre de héros.

L’univers du Choix des Anges

L’univers du Choix des Anges

Originellement destiné à être un court ou un moyen métrage, Le Choix des Anges s’est peu à peu transformé en un projet purement littéraire. Par manque de temps, par manque d’une équipe motivée, et aussi par choix personnel, l’œuvre est devenue une nouvelle, puis un roman, qui prend une forme plus approfondie, plus aboutie, sous cette enveloppe de mots, que je ne l’avais pensé au départ sous une apparence d’images animées.

Il se peut que dans plusieurs années le désir d’en faire un film puisse se concrétiser, mais pour le moment le cœur du projet est bien littéraire.

Et il avance. La rédaction du premier jet est depuis longtemps derrière moi. Actuellement, je travaille à lui donner une dimension plus profonde, plus réfléchie, plus mature. Une ambition plus grande. La réécriture avance à un bon rythme, et j’espère qu’elle sera achevée à la fin de l’année, pour remise en correction vers de nouveaux bêta-lecteurs en plus des anciens.

Cependant, tout le travail de réflexion sur le film qui devait être tourné (et qui le sera peut-être un jour) n’a pas été inutile, loin de là. Toutes ces heures de méditation et d’exploration de l’intrigue et de l’ambiance se retrouvent dans les mots mieux encore qu’ils n’auraient pu l’être imprimés sur la pellicule.

Elles m’ont aidé à construire un univers je l’espère à la fois cohérent et dépaysant, familier et fantastique.

Géographie et toponymie

L’ambition de départ était donc de construire un récit noir et fantastique qui chercherait à trouver de nouvelles images, une nouvelle esthétique.

Je me suis tourné vers l’idée de construire un monde où la nature pourrait jouer le rôle que la ville incarne dans la tradition des romans hard-boiled américains. Celui d’un cadre, d’un écrin, mettant en scène les désirs, les pulsions, les sacrifices, les renoncements, des personnages, eux-mêmes prisonniers de cet environnement.

En même temps, l’esthétique des romans gothiques et l’importance des bâtiments dans l’ambiance noire m’ont conduit à penser que le côté fantastique, voire mythologique, du récit serait renforcé par la présence d’un monde historique, d’un passé.

Voilà pourquoi rapidement mon imaginaire a fait émerger des paysages du vieux sud-ouest de la France, de cette région occitane qui a vu naître et s’épanouir le catharisme, qui a vécu la guerre de religion qui y mit fin comme celles qui déchirèrent les catholiques et les protestants. Des centaines de châteaux en ruines, de vieilles églises, de bâtisses médiévales ou renaissance sont posés dans un cadre vallonné ou escarpé tour à tour, parsemé de bois, de forêts ou de champs.

Plus particulièrement, c’est un mélange de paysages du Lauragais, du Gers, des Corbières et du Minervois qui ont ainsi structuré mes décors : des collines sur lesquelles sont perchées de vieilles fermes de briques ou d’antiques châteaux, des demeures de maîtres, des manoirs, des églises fortifiées. La présence des pins, des cyprès, une végétation qui rappelle un peu la Toscane.

J’ai construit le récit autour d’un village médiéval aux habitations de pierre grise qui pourrait être Bruniquel, Cordes, Lagrasse, ou Minerve. Un village assez grand, assez ancien, assez mystérieux, à l’histoire assez tourmentée pour accueillir l’intrigue biblique qui emporte Armand et Marianne, mais assez petit pour que la nature alentours ait un rôle, celui d’un océan qui met à distance le reste du monde. Et rende crédible les événements fantastiques tout en plaçant un flou volontaire sur l’époque où tout est sensé se dérouler.

C’est donc naturellement que les noms de lieux et les noms des personnages font référence à nos contrées.

Le village, dont Armand porte le nom, est Saint Ange. Le tournoi de boxe est celui des Initiés de Saint Gilles. Le maître luthier d’Armand est Pierre Saint Amans. Le père de Marianne est le Comte de Flamarens.

Costumes, habitudes, technologie… fantastique

J’ai été marqué par plusieurs œuvres qui ont osé mêler des ambiances et des époques différentes pour construire une véritable couleur originale. La principale est Caprica, la série préquelle de Battlestar Galactica, qui réussit à construire un tout cohérent en mélangeant la mode des années quarante et cinquante à une technologie informatique et spatiale, comme Matrix l’avait fait en incorporant une esthétique punk (voire cyberpunk) à une couleur gothique. Ou Bienvenue à Gattaca d’une manière encore différente.

Ainsi, j’ai repris la mode des années quarante et cinquante, celle de l’âge d’or du noir (Le faucon maltais, pour ne citer que lui), en y poussant notre technologie actuelle : tablettes tactiles, piratages informatiques, réseau internet. Marianne se trouve dans le rôle de la hackeuse sinon de génie, du moins très douée.

Les voitures sont toutes des berlines noires, les hommes portent le chapeau de feutre à la Bogart, les femmes fument des porte-cigarettes, un peu comme dans la série de photographies qu’Annie Leibovitz avait réalisée en 2007 pour le Spécial Hollywood de Vanity Fair.

Et pourtant, le fait de nous situer à une époque indéterminée dans un pays qui ressemble à la France ou au moins le sud de l’Europe permet de comprendre que l’intrigue se porte rapidement vers des enjeux mystiques, fantastiques, bibliques. Un peu comme dans La neuvième porte, dont la seule véritable réussite est cette plongée dans le fantastique.

Mais s’il faut vraiment chercher un modèle, c’est bien du côté de Angel Heart qu’il faut porter son attention. Le passé historique, les vieilles pierres du sud-ouest, me semblaient un parfait pendant aux croyances animistes et vaudou de La Nouvelle-Orléans poisseuse du film d’Alan Parker.

La dualité : la musique et le Noble Art

Armand est un luthier. L’un des décors est donc l’atelier de son maître, Pierre. Il m’a suffi de puiser dans mes souvenirs d’enfance, lorsque j’accompagnais mon père dans l’atelier de son luthier.

Mais Armand est aussi un boxeur. Je voulais une autre passion pour mon personnage principal, quelque chose qui l’ancre dans la matérialité, qui soit physique, et en même temps avec une connotation qui rappelle l’époque des années quarante et cinquante. La boxe était le choix évident. En faire un élément central de l’intrigue paraissait aussi une bonne idée, histoire de mettre en scène un milieu plus interlope que le milieu des artistes.

Mais il était essentiel aussi que la musique accompagne Armand différemment. Laurie, la chanteuse de jazz à laquelle il est lié, peut faire le trait d’union entre la musique et la boxe, entre un univers artistique et un univers plus matérialiste, plus dangereux. Archétype de la femme fatale aux motivations plus complexes qu’il n’y paraît au premier abord, Laurie est à la fois la révélatrice de la double nature des choses dans le Choix des Anges, une alliée comme une adversaire, une victime comme un bourreau, et une personnalité dont les désirs vont être le moteur d’une partie de l’intrigue.

Bien qu’elle soit physiquement différente, j’ai pris comme modèle le personnage d’Emma dans le Dark City d’Alex Proyas, joué par Jennifer Connelly. Emma chante Sway, Laurie aura son moment de lumière avec une version française revisitée de Cry me a river.

Toujours une histoire de temps…

C’est la réponse à la question de la fin : quand sera-t-il possible de lire Le Choix des Anges ?

J’aimerais beaucoup pouvoir être plus précis. Mais il reste encore du travail. Et une fois la nouvelle version écrite, il restera à attendre les retours de mes nouveaux bêta-lecteurs et les conclusions de mes anciens. J’en profiterai pour terminer les maquettes des versions électronique et papier de l’ouvrage, déjà bien avancées. C’est ensuite que, les corrections et la chasse aux coquilles terminées, je me lancerai dans ma première expérience dauto-édition.

Je ne sais pas vous, mais moi, j’ai hâte !

Deux films sur un thème : dépasser les limites de la longévité humaine

Deux films sur un thème : dépasser les limites de la longévité humaine

Certes, les êtres humains semblent vivre de plus en plus vieux depuis quelques décennies, et si l’on se compare à nos ancêtres, notre espèce n’a jamais atteint une longévité aussi grande dans toute son histoire que depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Et ce, même s’il est à craindre que les générations qui suivent la mienne (celle des quadragénaires nés dans les années 1970) ne connaissent une baisse sensible de leur espérance de vie, sous les effets conjugués des dégradations du climat, de la biosphère, des pollutions diverses et variées de l’eau, de l’air, de la chaîne alimentaire, et j’en passe.

Cependant, la question de notre propre finitude, en tant qu’espèce, ou en tant que civilisation, n’est rien comparée à celle de notre mort en tant qu’individus.

La Mort et les multiples moyens d’y échapper (ou non) forment avec l’Amour et les diverses façons de le trouver l’un des moteurs les plus puissants de la production artistique. Nous avons tous en tête Faust, bien sûr, mais aussi Gilgamesh.

Cependant, si beaucoup se sont intéressés à la vanité de la quête elle-même de l’immortalité (Faust trompé par le Diable), une question plus passionnante encore est de savoir ce qui se passerait si nous parvenions à vaincre la Mort elle-même. Là encore, en se concentrant seulement sur le destin d’un individu, et non de la société tout entière.

Le syndrome Highlander

Il serait facile de s’intéresser au film le plus évident : Highlander, mettant en scène Connor MacLeod, un turbulent écossais qui découvre qu’il a le pouvoir de revenir à la vie indéfiniment, sans plus jamais vieillir, après être passé pour mort lors d’une bataille au XVIe siècle.

Mais même s’il fait date dans le corpus des films fantastiques (et pas seulement grâce à la musique de Queen, ou parce que c’est l’un des rares films potables avec Christophe Lambert), il ne fait qu’effleurer le sujet central, à savoir ce que ça change de devenir un Immortel.

Highlander est un film culte parce qu’il a posé un jalon. Il a créé une mythologie de l’Immortel : les duels à l’arme blanche, la terre sacrée, le Quickening, le fameux « Il ne peut en rester qu’un ».

Il reste finalement dans une mécanique de quête. On n’est plus en quête de l’immortalité elle-même, mais de son sens. Et le film répond sans vraiment le faire, avec sa mythologie.

C’est là qu’il faut trouver une autre façon d’explorer le dépassement de la longévité humaine habituelle.

Man from Earth, l’Immortalité comme Sagesse d’être au Monde

Ce film est sorti en 2007, et aborde le problème d’une façon beaucoup plus intimiste, presque théâtrale. Cette forme peut d’ailleurs dérouter, puisqu’il s’agit d’un huis clos dont la mise en scène n’est pas particulièrement inventive, pour manier l’euphémisme. On s’attendrait à des flash-back, à des apartés. Rien de tout cela. Un drame antique, presque, avec unité de lieu, de temps, et d’action.

Le professeur John Oldman réunit ses meilleurs amis et collègues, ainsi que sa petite amie pour une soirée impromptue au cours de laquelle il leur annonce son déménagement immédiat, et va leur révéler… qu’il est immortel et qu’il est âgé de 16 000 ans. Chacun des invités va alors réagir à la nouvelle avec sa propre personnalité, d’abord amusée de la blague, puis pensant discuter d’un cas théorique, ou poussant la plaisanterie en jouant le jeu, avant de pencher pour la colère ou l’incrédulité lorsque John persiste au-delà du raisonnable dans son affirmation. Le dénouement, assez théâtral là encore, rapproche encore le drame d’une tragédie antique en liant John Oldman au passé de l’un de ses amis.

Outre l’aspect classique de la forme et du fond, l’intérêt du film réside dans ses dialogues et dans la perspective historique du personnage de John, dont le vécu oppose une Histoire grandiloquente à une histoire personnelle marquée par les émotions qu’elle a suscitée à travers les âges.

Finalement très humain, John parle de la religion (avec un twist un peu trop attendu), du rejet qu’il suscite lorsqu’il devient évident qu’il ne vieillit pas, de ses interrogations sur son état, de ce et ceux qu’il doit abandonner, de sa compréhension intime des autres, de sa tolérance, de sa souffrance.

Les approches de chacun des autres personnages sont l’écho de ses propres interrogations : science, émotions, compréhension, rejet, superstition.

John devient un peu le Sage qui à travers ses erreurs et ses fautes accepte la solitude de son état comme la contrepartie d’une compréhension intime du monde et de sa beauté malgré sa cruauté et la souffrance.

La transcendance de l’état de mortalité lui permet de saisir la beauté de l’impermanence des choses.

Renaissances, le Prix de l’Immortalité

Tel n’est pas vraiment le propos de Self/less (Renaissances en français), un film de science-fiction qui lorgne vers l’univers du cyberpunk avec un mélange de bonnes idées et de scènes d’actions un peu trop appuyées au premier abord, mais nécessaires à la réflexion.

Damian (Ben Kingsley), un très riche industriel arrivé à la fin de sa vie, est approché par une société qui ne s’adresse qu’à des personnes extrêmement fortunées pour leur proposer de transférer leur conscience dans un corps plus jeune, et de leur offrir une deuxième jeunesse. Acceptant le marché, Damian redécouvre alors les plaisirs d’une jeunesse insouciante, mais il se rend compte que les pilules anti-rejet qu’il est obligé de prendre pour maintenir son esprit dans ce corps (celui de Ryan Reynolds) sont bien autre chose que ce qu’on lui a fait croire. Il va devoir dévoiler la vérité derrière les beaux discours et choisir entre son égoïsme et sa conscience.

Avec assez peu de moyens, comme pour The Man from Earth, la réalisation parvient à écrire un film totalement opposé dans son style comme dans sa finalité.

À la théâtralité classique vient se heurter le film d’action hollywoodien, à l’acceptation vient se confronter le renoncement.

Si l’Immortalité et la jeunesse, retrouvée, renouant avec le mythe de Faust, séduisent immédiatement Damian, avec son cortège d’excès en tous genres (alcool, drogues, sexe), la troublante vérité finit par jeter un voile sombre et immoral sur le cadeau empoisonné de la longévité. Briser les lois de la Nature a un prix, excessivement lourd, celui de son humanité.

La prise de conscience de Damian, son éveil à une sagesse retrouvée, le soin qu’il finit par porter à ce corps qui n’est pas le sien, vient percuter à pleine vitesse la nécessité de lutter contre lui-même et contre d’autres êtres humains animés d’intentions beaucoup moins pures. Et c’est à ça que servent les scènes d’action : passées les premières qui permettent de voir comment l’esprit âgé de Damian se débrouille avec ce corps tout neuf et plein de potentialités, les dernières mettent en scène une économie de gestes et de moyens, une prudence, liées à une attention particulière envers ce qui ne lui appartient pas.

Le « care », en anglais, opposé à la « performance ».

Alors, ce transhumanisme ?

Visionner ces deux films l’un après l’autre permet de faire se rencontrer à la fois deux philosophies et deux styles.

Le courant transhumaniste en vogue dans les milieux technophiles de notre temps, porté par certains personnages de Renaissances (dont Damian au début du film), et le courant « naturaliste » et mystique développé dans The Man from Earth et éveillé chez Damian à la fin de Renaissances.

J’ai trouvé avec plaisir une critique du premier concept qui place notre désir de vivre éternellement comme un droit non questionnable. Une sorte de caprice enfantin, qui peut surgir également dans l’esprit de ceux qui, approchant de la limite fixée par la nature, veulent l’enfreindre comme un adolescent ferait le mur. Une marque de l’angoisse qui traverse notre société occidentale à l’idée de la Mort.

Dans le deuxième concept, je me reconnais beaucoup plus.

L’Immotalité n’est pas recherchée à tout prix comme si nous étions des dieux tout puissants, elle est une façon de changer radicalement notre conscience en devenant plus « humains », et en se comportant en sages demi-dieux, un peu comme les bodhisattvas de la pensée orientale.

Elle n’est d’ailleurs pas recherchée et créée artificiellement, elle est un don de la nature elle-même, sans doute inaccessible.

Et même peut-être pas si enviable que cela.

Après tout, l’Éternité, c’est long, surtout vers la fin…

Now you (almost) see me, ou les espoirs déçus de deux films de magiciens

Now you (almost) see me, ou les espoirs déçus de deux films de magiciens

Le cinéma est un art de l’illusion. Depuis les débuts, le septième art s’est attaché à montrer des choses qui n’existent pas, non pas à travers l’imaginaire actif du lecteur comme en littérature, ou d’après des conventions comme au théâtre. Des choses qui n’existent plus, pas encore, ou qui n’existeront jamais, prennent donc vie devant nos yeux avec une exigence toujours plus grande de réalisme. Les effets spéciaux, de Méliès à J.J. Abrams, sont devenus une part si essentielle de chaque film, que l’on pourrait presque les considérer comme la colonne vertébrale même de toute image réussie.

Je ne parle pas seulement des films fantastiques, ou de science-fiction, mais bien aussi des thrillers, des films policiers, et jusqu’aux drames intimistes, en passant par les comédies. Une goutte de sang, un décor, des costumes, tout cela est à mon sens une part des effets spéciaux.

Une perruque, un angle de caméra un peu calculé pour faire croire à un éloignement de deux acteurs, un traitement par ordinateur, et abracadabra ! la magie du cinéma opère.

Car le cinéma partage avec la magie, la prestidigitation, cet art consommé de tromper le spectateur, ses sens et sa raison, en jouant d’illusions parfaitement maîtrisées, de techniques éprouvées et plus ou moins secrètes, de mystifications auxquelles la victime est généralement consentante.

Avouons-le, nous sommes tous prêts à croire ce que nous allons voir au cinéma, même les choses les plus invraisemblables, pourvu que l’image soit convaincante et l’histoire bien menée et portée par la sincérité de la mise en scène comme du jeu d’acteur.

L’idée de pousser l’analogie plus loin était donc très séduisante lorsque sont sortis, en 2013 Now you see me (Insaisissables en français), et en 2016 Now you see me 2 (avec le titre français aussi original de Insaisissables 2), qui se proposaient de narrer le parcours de plusieurs magiciens d’exception réalisant que leurs vies étaient engagées dans une illusion titanesque impliquant une organisation mystérieuse appelée L’Œil.

Dans le premier opus, Daniel Atlas (Jesse Eisenberg), Merritt McKinney (Woody Harrelson), Henley Reeves (Isla Fisher) et Jack Wilder (Dave Franco), quatre magiciens aux talents divers, mais surdoués dans leur domaine de prédilection, sont contactés par l’Œil, qui leur donne les moyens de devenir les Quatre Cavaliers et de monter plusieurs spectacles incroyables à travers le monde, durant lesquels ils vont accomplir des exploits impossibles, mais également dérober des banques et conduire une vengeance. Seul un inspecteur du FBI, Dylan Rhodes (Mark Ruffalo), sera à même de comprendre leur modus operandi, aidé de Thaddeus Bradley (Morgan Freeman), un journaliste d’investigation spécialisé qui n’aime rien tant que dévoiler au public les secrets des charlatans que sont les magiciens. Car l’Œil est une légende dans le milieu des prestidigitateurs, celle de magiciens pratiquant la véritable magie, celle qui n’est pas qu’illusion, mais bien manipulation de la réalité elle-même. Et les spectacles des Quatre Cavaliers ne sont que les tests qu’ils doivent passer pour être jugés dignes d’approcher l’Œil.

Cast de Now You See Me

Dans le deuxième opus, les Quatre Cavaliers se reforment sous l’impulsion de leur mentor qui agissait dans l’ombre dans le premier film, et sont eux-mêmes victimes d’une machination à plusieurs niveaux, dont l’Œil est à la fois la cible, le spectateur amusé, et l’instigateur. Ils tombent dans un piège que leur tend un jeune et riche héritier (Daniel Radcliffe, décidément très bon dans les rôles de méchant) désirant se rendre maître d’une technologie permettant de pénétrer les systèmes de sécurité les mieux gardés. Mais le plan est lui-même à plusieurs niveaux, et l’Œil, qu’ils n’avaient pas encore rejoint à la fin du premier film, semble de plus en plus éthéré et mystérieux.

Car le thème principal de ces deux films est bien le rapport entre l’image et la réalité, le rapport entre ce qui est caché, qui doit le demeurer, qui veut le demeurer, qui le demeurera, et ce qui est révélé, qui doit être révélé même s’il ne le désire pas, qui ne sera jamais révélé, qui cherche à ne jamais l’être.

Le secret, son pouvoir comme sa difficulté, comme les sacrifices qu’il implique, et sa divulgation, ce qu’il faut accomplir pour l’atteindre.

À qui l’on peut divulguer, à qui l’on peut accorder l’occultation de son existence, de ses actes, à qui on doit la refuser. Qui mérite d’être mis dans le secret, qui n’aura jamais cet honneur. Qui mérite de rester caché, qui mérite au contraire d’être exposé à la vue de tous.

C’est le combat de Thaddeus dans le premier film. Exposer les escroqueries des magiciens. C’est la quête des Quatre Cavaliers et de leur mentor caché : découvrir l’Œil et s’en montrer digne.

Les deux films explorent en ce sens une préoccupation de notre temps : l’information et son pouvoir. De Snowden aux mouchards introduits dans les systèmes d’information par des états ou des organisations qui nous veulent plus ou moins de bien, notre début de XXIe siècle est en effet l’âge du secret et de ses implications.

Vivons cachés pour vivre heureux, comme le jeune héritier psychopathe, comme l’Œil lui-même. Et ceux qui sont exposés au regard des autres n’ont d’autre châtiment que d’être surveillés, et voir leur vie réduite.

Mais c’est un autre aspect qui rend ces films décevants.

Le Secret implique un enjeu. Ici, rejoindre l’Œil et sa quasi mystique (surtout dans le premier film).

On attend donc beaucoup de cet enjeu. Découvrir des traces, même fugaces, de cette organisation, de ses membres, de son passé, des légendes qui y sont attachées. Et si quelques indices sont semés çà ou là, ils font monter l’enjeu, bien naturellement. On attend de plus en plus quelque chose d’énorme.

On se prend à rêver, comme Daniel Atlas et ses compagnons.

On pense à un univers caché, ou la magie pourrait certes exister, avec un prix énorme, une emprise sur la réalité, des implications plus fantastiques. On songe à l’univers développé par le jeu de rôle Mage dans les années 1990, où les magiciens, les vrais, vivent parmi nous, tentant de trouver une transcendance à travers la pratique de leur art mythique, et confrontés au drame de la perte des croyances. Un monde comme le nôtre, où la masse des humains (nous, quoi) a embrassé la science et refuse l’existence de la magie, et par là-même rend toute magie impossible, ou du moins très dangereuse et délicate. La problématique de la confiance et de la foi en plus de celle du secret et de la vérité.

Affiche The Magicians pa Syfy

L’Œil aurait eu de la gueule, là.

Hélas, malgré une interprétation plutôt convaincante, mais des dialogues un peu trop caricaturaux, les deux films partagent une même tare : le manque de souffle, de puissance dramatique, et de vision. Le manque de crédibilité dans les enjeux. Et surtout, le fait de retomber comme des soufflés. Les deux twists de fin sont attendus, si attendus. Le premier réflexe est de se dire : tout ça pour ça ? Deux Everest qui accouchent de deux musaraignes…

L’Œil n’est ni plus ni moins qu’un club londonien de gentlemen cambrioleurs sans aucune véritable envergure. Le mentor caché est celui auquel on ne pense pas et donc celui auquel on pense tout de suite. Chacun des Cavaliers est prévisible.

On pourra me rétorquer que justement l’illusion va jusqu’au bout, que les légendes ne sont que des légendes et que l’Œil est très fort d’avoir fait croire qu’il possédait le véritable art de la magie.

On pourra.

Mais je persisterai à dire que c’est un peu facile et que la moindre des choses est de suivre les enjeux dramatiques que l’on a soi-même fait monter. Même si l’on introduit un twist qui bascule la totalité du film, ce genre de procédé s’utilise en ne dégonflant pas l’intrigue, mais au contraire en le dévoilant suivant un angle totalement inattendu et plus impressionnant.

Je continuerai donc à penser que c’est encore une occasion gâchée par Hollywood…

Et pourtant.

Pourtant, il y a matière à parler des magiciens et de leur vie cachée. Du secret et de la divulgation. De la foi et de la confiance, des dangers de croire à la magie. Des révélations.

Par exemple avec The Magicians, la série diffusée par Syfy l’année dernière.

Cast The Magicians partie 1
Cast The Magicians partie 2

D’après une série de livres, elle raconte le quotidien d’étudiants en magie qui seraient ceux de la saga Harry Potter version adulte : sexe, drogues, rock n’ roll et invocations. Je vous la recommande, comme je la recommanderai aux scénaristes de Now you see me 3, s’ils me lisent un jour.

Et tiens, pour vous mettre en appétit, en voici la bande-annonce.

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