La Deuxième Mue

La Deuxième Mue

Certains d’entre vous, familiers de l’antre du Serpent à Plumes, ont pu noter quelques changements dans la présentation du site.

Ces modifications ne sont pas qu’esthétiques ou cosmétiques, mais bien les conséquences d’une réflexion sur ce que je voudrais faire de ce Nid Virtuel.

Même si à mon avis toute personne qui écrit le fait avant tout pour exprimer ce qu’elle a en elle sans forcément chercher de retour, la démarche d’ouvrir un espace sur la Toile me semble relever d’une envie, ou d’un besoin, différents. Au-delà du narcissisme évident, voire de l’exhibitionnisme, qui me semblent attachés à toute exposition de ce genre, je crois que c’est le désir de susciter des réactions, qu’elles soient intellectuelles ou émotionnelles (artistiques), qui me guide dans cette aventure qu’est l’écriture. On peut d’ailleurs étendre ce constat à mes autres activités artistiques, que ce soit le théâtre ou le cinéma.

Il fallait donc aller plus loin dans la virtualisation/matérialisation de tout cela.

D’abord, se rapprocher du texte, et cela impliquait de se débarrasser de toutes les sidebars sur le site, même et surtout pour les articles de blog. Offrir le plein écran aux mots me semblait la meilleure façon de leur rendre leur impact, et de focaliser l’attention de mes lecteurs, vous, sur le principal. L’histoire, le rythme des phrases, l’enchaînement des idées.

Je suis conscient que cela est un peu à contre-courant de ce qui se fait sur la Toile, où les pages des blogs sont de plus en plus morcelées en différentes sections verticales.

Je suis également conscient que cela me place dans un courant de « storytelling » comme on le nomme dans la langue de l’auteur du Songe d’une Nuit d’Été. Mon espace se structure donc comme une trame un peu dirigiste qui veut raconter une histoire. C’est une présentation qui s’apparente plus à un livre, voire à un livre électronique de type « flux », et qui correspond plus à mon envie profonde qu’un blog construit sur un schéma standard.

C’est pour cela que l’image a une place importante dans ce flux. Elle aide à le structurer, à illustrer le propos, à prolonger la réflexion ou l’imagination.

J’ai donc pris le parti de faire de la place aux images, et de prendre soin de trouver à chaque fois celles qui me paraissaient apporter un petit « plus ». D’ailleurs, j’ouvre une page dédiée aux liens vers les artistes de chaque image, quand c’est possible et quand le lien existe.

Deuxième décision : faciliter les commentaires pour échanger plus efficacement avec mes lecteurs.

D’écaille & de plume est loin d’avoir une audience considérable, mais justement, le but est de faire en sorte qu’on puisse y échanger confortablement, facilement, agréablement. Si les foules s’y passionnent et s’y ruent plus tard, tant mieux, mais pour le moment j’ai envie d’une ambiance cosy, un brin british. Une causerie au coin du feu (élément commun au Dragon et au Phoenix).

C’est pourquoi je voulais reprendre à zéro la conception de la partie commentaire du site.

En fouinant un peu, en adaptant, j’ai trouvé à peu près ce qui me convenait avec deux systèmes complémentaires, que vous pourrez utiliser au grès de vos envies et de ce qui sera le plus pratique.

D’abord un système assez conventionnel dans sa forme où les commentaires se font à la fin de l’article. Mais leur particularité est de posséder quelques fonctionnalités avancées.

Vous pouvez ainsi avoir envie de marquer votre approbation avec un commentaire particulier sans pour autant vous immiscer vous-mêmes dans la conversation. Vous pourrez désormais le faire en vous servant du système de vote intégré directement dans les commentaires (un pouce levé ou baissé suivant votre appréciation, comme le Livre des Figures américain vous y a peut-être habitué).

Vous pouvez aussi avoir envie de partager un commentaire particulier (que ce soit le vôtre ou celui d’un autre) sur un réseau social. Il y a donc un bouton de partage sous chacun des commentaires, qui vous permet de faire apparaître les icônes de plusieurs réseaux parmi les plus populaires.

Vous pouvez toujours partager l’article dans son ensemble avec les boutons qui flottent, comme des bulles de couleur dans l’océan des données informatiques de ce Nid Virtuel, ou à la fin des articles eux-mêmes.

Vous pouvez également éditer votre commentaire fraîchement posté (jusqu’à 30 minutes après), si vous désiriez corriger quelque chose.

Enfin, dernière fonctionnalité de ces commentaires nouvelle génération, vous pouvez suivre leur déroulé en recevant des alertes par courrier électronique, et y répondre de la même manière, simplement en répondant aux mails que vous recevez.

Le deuxième système, que j’essaierai d’améliorer encore, notamment sur l’intégration esthétique, est une possibilité de commenter directement lors de la lecture d’un article, grâce à une petite bulle agrémentée d’un signe « + » que vous avez certainement remarqué se promenant à la droite de chacun des paragraphes lorsque vous déplacez votre souris. Au fil des phrases.

En cliquant sur ce « + », vous faites surgir une fenêtre modale sur le côté droit du paragraphe qui a suscité votre réaction, pour y insérer un commentaire. Une fois cela fait, la bulle restera attachée au paragraphe en y indiquant le nombre de commentaires qui y sont liés. Cela permet de noter des réactions directement dans le flux de lecture, et je me suis dit que pour certains articles de fond, pour ceux qui amènent une réflexion ordonnée et construite, cela serait plus agréable pour tous que de suivre l’enchaînement des réactions comme celui de mes divagations.

Ces commentaires « en ligne » pourront aussi être retrouvés dans la section dont je parlais auparavant, tout en bas de l’article.

Les deux systèmes sont donc imbriqués l’un à l’autre.

J’espère ainsi faciliter vos réactions, et avoir plus encore le plaisir de discuter avec vous, comme dernièrement Vieux Plouc, Axel F., ou Saint Épondyle.

Le troisième axe d’amélioration de l’interface a été concentré sur le nombre d’articles qui commence à augmenter sur ce site (52 sans compter celui-ci, au moment de sa publication). Malgré quelques rubriques permettant de se repérer un peu, il pouvait rester assez difficile de retrouver un article en particulier.

J’ai donc un peu vitaminé la recherche et l’indexation, avec une page dédiée à une recherche avancée (par catégorie d’article, par page, par titre, par auteur, par mots clefs, par contenu, commentaire ou extrait) qui saura retrouver pour vous, dans le dédale de l’antre du Serpent à Plumes, la pierre précieuse pour laquelle vous aviez entamé un périple si dangereux sur la Toile.

Enfin, pour des contacts plus privés, et après une absence de quelques semaines due à l’incursion d’un troll dans ma boîte mail, vous pouvez m’envoyer un message directement grâce à la page dédiée, que vous trouverez au pied du site.

Avec tous ces aménagements, mon Nid Virtuel convient bien mieux à ce que je voulais qu’il soit depuis le début. Et en terminant cette année 2015, je voulais ouvrir un nouveau chapitre pour m’y sentir mieux encore. Bien sûr, d’autres améliorations viendront sans doute. Mais la principale maintenant n’attend plus que vous et vos claviers...

Constantine, ou l’Enfer pavé de bonnes intentions

Constantine, ou l’Enfer pavé de bonnes intentions

Les univers de superhéros sont parfois de vrais capharnaüms. On y trouve aussi bien des mutants (Les X-Men, ou Captain America chez Marvel, Flash chez DC) que des humains ayant développé des capacités extraordinaires à cause d’une histoire dramatique (Black Window chez Marvel, Green Arrow chez DC), ou encore des extraterrestres (Guardians of the Galaxy pour Marvel, Superman chez DC).

Assez singulièrement, le monde de l’occulte occupe une place un peu plus marginale dans les deux univers principaux des comics.
Le Docteur Strange dans celui de Marvel, dont Benedict Cumberbatch va bientôt être l’incarnation cinématographique.
Et John Constantine pour l’univers de DC Comics, qui vient de voir se terminer l’unique saison d’une série télévisée qui lui est dédiée.

Comme tous les superhéros, John Constantine possède un don fantastique, et une faiblesse fondamentale.

Gamin des rues venu de Liverpool, en Angleterre, il entre dans le monde de l’occulte très tôt, par attrait du danger. Il devient rapidement un maître dans les arcanes magiques, et se lance dans la pratique de l’exorcisme. Mais l’un d’entre eux tourne très mal, et l’âme de Constantine est vouée à la damnation éternelle à cause des actes perpétrés lors de cette séance catastrophique. Survivant néanmoins à l’épreuve, il tente de se racheter en combattant les forces du Mal venues des Enfers partout là où cela est nécessaire, n’hésitant pas à risquer sa vie comme celle de ses comparses Zed et Chas, ou de ses anciens associés. Damné mais Élu en même temps, il est plus ou moins guidé par un ange mystérieux, Manny, dont les motivations sont troubles. Ce petit groupe affronte ensemble une menace sourde nommée la Levée des Ténèbres, fomentée par une organisation secrète très ancienne, la Brujeria, à travers de nombreuses affaires sataniques faisant surface dans tout le territoire des États-Unis.

Zed est une médium très puissante, et Chas semble avoir plusieurs vies, mais ce sont surtout les immenses connaissances, l’audace suicidaire et le talent fabuleux teinté de désinvolture crâne de John Constantine qui leur permet de survivre et de contrecarrer les plans de la Brujeria.

Ce n’est pas la première fois que le magicien désinvolte et damné est porté à l’écran, si l’on se souvient de la tentative ratée du film des années 2000 avec Keanu Reeves dans le rôle-titre.

La direction prise par la série est cependant assez différente de son aîné.

L’univers, tout d’abord, est beaucoup moins centré sur une base judéo-chrétienne. Si dans le film l’Archange Gabriel et Lucifer étaient les références de chaque côté de l’affrontement, le champ est considérablement plus ouvert dans la série, avec des démons égyptiens ou assyriens, des exorcismes en langue vaudou, en sanskrit, en quechua, même. C’est d’ailleurs à la fois une qualité, et un défaut.

Élargir le champ de bataille pour l’ouvrir à d’autres traditions magiques permet de faire varier les points de vue, de donner plus de couleurs aux rituels magiques accomplis dans la série que les simples symboles judéo-chrétiens, rapidement évoqués dans les deux adaptations (la croix, l’eau bénite, les prières en latin, utilisées seules, pourraient sans doute paraître réductrices et répétitives). Cela donne aussi l’impression que le Mal est universel et que chaque tradition occulte dans le monde et au fil du temps a trouvé des parades originales et complémentaires pour lutter contre lui.

Mais le revers de la médaille est de perdre en cohérence, et de ne rester qu’à la surface des choses.

Les arts magiques occidentaux (et donc judéo-chrétiens) ne se limitent pas aux rituels de la Sainte Église Apostolique et Romaine et à un remake de l’Exorciste. On aurait pu plonger dans les traditions hermétiques alchimiques ou kabbalistiques juives comme chrétiennes, se servir de la diversité des récits bibliques plus encore, intégrer quelques idées venues de l’Apocalypse, voire approfondir les origines anglaises du personnage et le rattacher aux mages élisabéthains célèbres comme John Dee, ou à Aleister Crowley. Cela demandait peut-être de fouiller dans les arts occultes historiques et de faire quelques recherches pour rendre tout cela cohérent avec l’univers du comic book, mais au vu des recherches linguistiques pour faire entendre de véritables mots de vaudou, d’égyptien antique ou de sanskrit, cela ne me paraît pas un problème.

Le traitement est donc volontaire. On y retrouve la façon qu’ont les Américains de voir leurs cousins d’outre-Atlantique, et leur difficulté à penser l’histoire longue et complexe du Vieux Continent autrement que comme une sorte d’exotisme rafraîchissant.

Autre caractéristique de la série, un penchant pour la caricature très marqué, qui heureusement s’atténue quelque peu au fil des derniers épisodes.

Non seulement le personnage de John Constantine est-il taillé à la serpe dans les premiers épisodes, mais encore son évolution est-elle très lente. Sa culpabilité n’est que très légèrement effleurée à la fin de la saison, et son arrogance, sa désinvolture, sont beaucoup trop appuyées. Même pour quelqu’un qui apprécie les poncifs attachés aux personnages arrogants (de Han Solo à Cobra en passant par James Bond), la coupe est très rapidement emplie à ras bord. Le personnage en devient parfois agaçant, et l’identification s’en trouve amoindrie. On n’espère qu’une chose : qu’il en prenne plein la figure pour enfin perdre de sa superbe et redescendre sur terre.

Cela change il est vrai de l’interprétation monocorde de Keanu Reeves avec son talent inégalé pour ne faire apparaître sur son visage que le même masque dénué d’expression dans toutes les situations du film.

Le choix également d’escamoter le cancer du poumon et l’urgence que vivait le personnage dans le film sur la fin imminente de son existence et la confrontation inévitable avec son Destin, change considérablement la portée de sa damnation.

Les personnages secondaires de Zed et de Chas sont plus intéressants, mais la caricature n’est pas non plus absente. Zed est bien évidemment une plantureuse créature qui joue de séduction avec Constantine tout en traînant un passé lourd et complexe que la série n’a pas le temps d’explorer, tant son rythme est lent. Chas est le plus humain, finalement, bien qu’il n’apparaisse pendant toute la première moitié de la série que comme un faire-valoir étrange.

Même Papa Midnite, le sorcier vaudou, ni ennemi, ni allié de Constantine, est d’abord présenté comme un guignol, avant de prendre plus de profondeur ensuite.

Quant à Manny, son rôle ambigu aux côtés de Constantine et son rapport avec les Mortels ne sont qu’esquissés, et trop tardivement également.

La série a été interrompue après la fin de la première saison. Trop chère à produire (le nombre d’effets spéciaux par épisode est exponentiel), pour un succès probablement mitigé. Certainement que son mauvais positionnement sur le ton et l’ambiance, sur le rythme de l’intrigue générale, sur son propos, a joué un grand rôle dans cet échec.

C’est bien dommage, car au-delà de ces défauts, les derniers épisodes devenaient plus prometteurs, et la trame commençait à prendre une tournure moins manichéenne, avec le twist final.

Restent de très bonnes idées dans certains épisodes, comme dans le troisième, The Devil’s Vinyl, où un disque portant la voix du Diable devient l’enjeu.

Et malgré tout un certain attachement aux personnages et à l’univers.

Mr Robot, quand le hacker devient un héros de série

Mr Robot, quand le hacker devient un héros de série

La figure du hacker, pirate informatique surdoué, a considérablement changé depuis sa première incarnation à l’écran dans WarGames (1983). De nos jours, le hacker n’est plus vraiment ni ce jeune garçon immature, ni ce nerd incapable de nouer des relations normales avec les autres, obsédé par sa machine et par le codage de programmes, ou le franchissement de barrières de sécurité. S’il reste toujours l’incarnation du même archétype, la vision que l’on peut en avoir s’est profondément complexifiée. C’est à travers la série américaine Mr. Robot que je voudrais montrer cette évolution qui me semble symptomatique de notre époque.

Elliot Alderson est un ingénieur en sécurité informatique de génie incapable de relations sociales normales : pour rencontrer les gens, il n’a d’autre solution que de les « hacker » : il pirate leurs messageries mail, leurs comptes sur les réseaux sociaux, leur compte bancaire, leur numéro de sécurité sociale, leurs téléphones, leurs ordinateurs. Dans un monde où chacun d’entre nous entrepose sa vie dans une multitude de coffres forts numériques, il connaît tout de ses « amis ». De leurs petits travers jusqu’à leurs secrets les plus inavouables, il sait qui visite des sites pornographiques, qui trompe sa femme et avec qui, qui détourne de l’argent de son entreprise, qui est au bord de la dépression. Sa maladresse dans la vie n’est compensée que par la compréhension intime qu’il a de la nature humaine ou par son addiction à la drogue. Même sa psychologue, assignée après une injonction de justice, n’a plus de secrets pour lui. Mais un beau jour, il rencontre Mr. Robot, un mystérieux et légendaire hacker qui l’entraîne avec lui dans une campagne de piratages de grande ampleur pour faire tomber la multinationale responsable du cancer de son père, et dans le processus entraîner la chute du système bancaire mondial. Mais la réalité n’est jamais vraiment ce qu’elle paraît être, et derrière chaque protagoniste de l’affaire se cache un tout autre code source.

Le rôle politique du pirate informatique

C’est le changement le plus évident. WarGames présentait un enfant qui n’était pas conscient de son pouvoir et des implications politiques de son talent. Mais depuis, l’imaginaire collectif comme la réalité ont compris le rôle éminemment politique que jouent les pirates informatiques.

Le Puppet Master dans le chef d’œuvre manga Ghost in the Shell, comme le récent Hacker de Michael Mann en font même le fondement de leur intrigue. Le pouvoir de l’information est sans aucun doute le plus grand pouvoir dans notre société, et ceux qui peuvent y accéder, ou empêcher les autres d’y accéder, sont les véritables maîtres du jeu.

Mais le hacker n’est pas le simple espion. Il est aussi l’incarnation moderne du rebelle, du révolutionnaire, voire du bandit de grand chemin. Ce que le vocable originel de pirate rendait plutôt bien. L’inconscient collectif le voit comme une sorte de successeur de Robin des Bois, de Mandrin, ou d’Arsène Lupin. Voire des trois à la fois.

Mr. Robot en fait une synthèse particulièrement réussie. L’habileté à coder devient celle d’échapper à la dictature de la société, celle de redistribuer les richesses devenues virtuelles, celle de renverser les pouvoirs en place. Fantasme particulièrement tenace qui voudrait que de simples lignes de code puissent venir à bout du monde tel qu’il est. La série montre cependant à quel point cela demande de travail. En ce sens, elle est beaucoup plus réaliste que la plupart de nos idées préconçues, et que la majorité des œuvres qui présentent des hackers particulièrement doués et même insolemment compétents. Elliot doit échafauder des plans complexes, accéder à des réseaux fermés physiquement, jouer de méthodes d’espionnage plus classiques, compter avec le facteur humain (ce qui n’est pas simple pour lui), et se confronter à une opposition aussi efficace que lui. Les programmes intrusifs qu’il conçoit avec ses acolytes ne suffisent pas à eux seuls à renverser le paradigme. Il doit même demander de l’aide à des groupes sombres de hackers plus embrigadés.

Et la série nous plonge finalement dans un monde pas si éloigné du monde physique, où les allégeances comptent autant, sinon plus. Les pirates nord-coréens avec lesquels il doit marchander pour parvenir à s’infiltrer dans certains serveurs n’ont pas vraiment les mêmes buts que lui. Ni les mêmes moyens. Mais reste l’image du révolutionnaire prêt à renverser le monde lui-même. Sans idéologie véritable, seulement, comme pour Tyler Durden, le héros de Fight Club, la volonté anarchisante de rebattre les cartes. Le groupe mené par Mr. Robot se nomme FSociety, un nom assez clair, ses représentants arborant un masque évoquant celui de Guy Fawkes qui aurait rencontré un Marx Brother. La référence aux Anonymous n’est pas innocente, dont l’absence d’idéologie en tient lieu, justement.

Le petit génie de l’informatique

La virtuosité est un trait de caractère particulièrement prononcé du hacker tel que nous nous l’imaginons.

Comme Mozart, le véritable hacker a été capable de composer son premier programme à cinq ans, et a percé les codes d’une carte bleue à sept, avant de pirater son premier site gouvernemental à neuf et de pénétrer dans les comptes mails du Président des États-Unis à douze... Du moins est-ce comme cela que nous aimons nous le représenter.

Mais si Elliot est indubitablement très fort dans sa partie, il fait face à d’autres hackers complètement différents, tels Tyrell Wellick, son adversaire. Ce dernier est dépeint comme un dandy du codage, qui l’a appris d’une façon très différente. On ne l’imagine pas passer ses nuits devant un ordinateur, mais plutôt avoir suivi une école spécialisée, dans le but de faire carrière. Comme un métier normal, finalement. Même chose pour Gideon, le patron d’Elliot. Un homme qui se révèle capable de comprendre ce que manigance Elliot sans être un génie de l’informatique.

La série prend acte du fait que les langages virtuels sont désormais à la portée de tous, qu’on peut les apprendre, et se révéler doué sans pour autant être un virtuose. Le hacker descend de son piédestal pour devenir chacun d’entre nous. Au temps pour l’image qu’a véhiculée Matrix avec le personnage de Neo...

La réalité virtuelle et la réalité matérielle

C’est une autre différence et en même temps une autre ressemblance avec Matrix. La dichotomie entre le code informatique et la réalité est le cœur de la saga des Wachowski, mais Mr. Robot la renouvelle brillamment en la rapprochant de la schizophrénie.

Sans trop en dévoiler, le tournant de la série est marqué par le questionnement sur ce qui est réel dans les perceptions d’Elliot et ce qui ne l’est pas. Sa consommation de drogue, son obsession du codage, comme son enfance difficile et ses troubles du comportement deviennent une autre allégorie des doutes existentiels de Neo dans Matrix avant que Morpheus ne lui ouvre les yeux.

On peut se demander d’ailleurs si les « amis » hackés par Elliot existent vraiment. Leur vie tout entière sur les réseaux est-elle leur véritable vie ? Et nous-mêmes ? Quelle est notre réalité ? Nos amis de chair et d’os, notre famille ? Ou nos contacts sur le réseau ? Nos actes dans la vie quotidienne ? Ou ce que nous en montrant à travers les photographies, les commentaires, les grands discours, les petites phrases, que nous laissons dans le « nuage » ?

L’hyperconnexion et la déconnexion des relations humaines

Cette interrogation fait écho à une autre des caractéristiques traditionnelles du hacker : son incapacité à être à l’aise dans les relations sociales. Ce n’est pas par hasard que le personnage d’Elliot est dérangé. Pas par hasard non plus que Tyrell Wellick, son adversaire au sein de la compagnie EvilCorp, est un sociopathe aux tendances sadiques marquées. Seuls deux personnages échappent à ce stéréotype : Gideon, dont la vie est équilibrée, avec des préoccupations aussi banales que son âge, sa relation avec son compagnon, la survie de son entreprise de sécurité informatique, et Angela, l’amie d’enfance d’Elliot, qui sera son repère pendant une bonne partie de la série.

L’aliénité du hacker

Cette dichotomie finit par mener au fantasme du hacker se perdant dans l’infinité des données virtuelles, pour ne plus se réduire qu’à elles, ou pour au contraire se noyer en elles, et devenir plus vaste, plus grand que sa propre humanité charnelle.

Mr. Robot n’est pas une série fantastique ou de science-fiction et n’explore donc pas la question de façon aussi littérale et abrupte. Mais elle pose clairement le problème du sens de l’existence de son héros.

Elliot ne cesse de naviguer entre ses doutes et son incapacité à comprendre sa propre vie. Il ne sait plus qui croire ni même s’il peut se croire lui-même. En perte de repères, il se dilue dans son obsession du codage, du piratage, et si sa conscience se limite à voir le monde à travers un écran, elle se diffuse aussi grâce à eux vers l’intimité de ses « amis », une intimité qu’il n’aurait jamais pu atteindre sans cela.

Elliot devient une ombre, ni vraiment là ni vraiment absent. Ni vraiment humain et pourtant si humain après tout. Un peu comme ce monde fou qui est le nôtre. Un peu comme nous tous, finalement...

D’autres mondes à explorer sur la Toile, fin 2015

D’autres mondes à explorer sur la Toile, fin 2015

Un peu à la manière du traditionnel #FollowFriday sur Twitter, j’inaugure une nouvelle rubrique où je vous emmènerai découvrir d’autres univers que le mien, d’autres élucubrations qui fleurissement et s’épanouissent sur la Toile. Parce qu’un tweet s’envole comme le pépiement d’un oiseau, et reste bien difficile à retrouver ensuite. Parce qu’un billet de blog, au contraire, est comme un rouleau dans la Grande Bibliothèque d’Alexandrie.

À l’aventure et au-delà, le blog d’Emmanuel Gouvernaire, est la première étape de ce périple inaugural dans les océans virtuels. La curiosité d’Emmanuel est intarissable, et il peut vous mener aussi bien vers les nouvelles traductions du Seigneur des Anneaux, que vers les créations étonnantes du body painting. Et cette étape est en soi déjà une multitude de voyages vers des découvertes inattendues.

Une fois que vous aurez rempli vos yeux des nombreuses photographies étonnantes qu’il vous réserve, vous aurez peut-être envie de vous replonger dans quelque chose de plus concret.

C’est là que les tranches de vie racontées avec humour et autodérision par Zazimutine sur son espace poétiquement nommé Touzazimutin pourront vous tirer des sourires qui illumineront votre journée. À travers sa façon unique de revisiter son quotidien, avec ses petits bonheurs et ses angoisses, elle met un petit peu de magie dans nos propres vies. Avec elle, le récit d’un casting de cinéma, ou les différences régionales entre la Bretagne et la région Toulousaine vont vous paraître aussi dépaysants et rafraîchissants qu’un bon roman. À ceci près qu’ici (presque) tout est réel.
Et parce que la Toile n’est qu’un reflet de nous-mêmes (tant qu’aucune entité pensante n’y a été engendrée), lire comment l’on peut rire ou sourire de nos petits tracas, ou simplement décider de prendre du recul sur nos vies en les voyant à travers un regard un peu décalé me semble une bonne chose.
Et comme il est d’usage de rendre à César ce que Brutus lui a volé, c’est elle qui m’a donné l’idée de cette rubrique... grâces lui en soient rendues.

Enfin, parce que l’une des plus belles choses dans la nature humaine est notre capacité à penser, cette première odyssée ne peut se terminer sans parler des questions que Mais où va le net ? nous pose. Il y répond autant pour lui-même que pour nous, et c’est rassurant. On se sent moins seul à se demander ce que nous réserve l’avenir des nouvelles technologies, et surtout la façon dont nos contemporains vont s’en saisir et s’en servir. Nous compris.
Et au passage, il est bon de réfléchir à ce que nous pourrions changer dans nos usages avec la technologie (c’est-à-dire grâce à elle ou dans notre manière de l’utiliser). C’est ce à quoi l’on peut s’essayer en suivant Mais où va le web ?

Une fois ce petit périple achevé, libre à vous de proposer d’autres voyages...

L’avenir de notre système de soin : petit exercice de divination

L’avenir de notre système de soin : petit exercice de divination

Dans les jours qui viennent, l’Assemblée nationale devrait voter la soi-disant Loi de Modernisation de notre Système de Santé de Marisol Touraine (cliquez sur le lien, j'y fait référence dans le reste de l'article). Depuis plusieurs mois maintenant, tous les médecins de terrain martèlent que la loi est délétère, mais rien n’y fait. Aussi faut-il nous attendre à un changement radical.

Ce petit texte est donc là pour décrire ce que sera le parcours d’un patient dans le système de soin français dans quelques années (disons, pour se mouiller un peu, dans les années 2020-2025), si toutes les évolutions actuelles vont au bout de leur logique. Je noterai à chaque fois que cela sera possible, mes sources sur les pièces de ce puzzle qui se construit devant nos yeux ébahis (pour les médecins) ou derrière votre dos (pour les patients).

Libre à chacun de s’en emparer pour sa propre réflexion... et pourquoi pas pour agir...

Raymond a 50 ans en 2023.

Raymond est père de trois adorables enfants d’une dizaine d’années, marié, et il mène de front une carrière exigeante d’ingénieur chez un sous-traitant d’Airbus (ben oui, on est dans la région toulousaine, quand même), et une passion dévorante pour l’escalade.

Raymond aime par-dessus tout se retrouver à soixante mètres de hauteur dans les gorges de l’Aveyron, ses doigts cherchant les prises minuscules que la roche lui ménage, collé contre la fraîcheur de la paroi et le dos offert à la caresse du soleil, avec les cris des oiseaux et le bruissement du vent dans les rares végétaux qui s’accrochent comme lui à la falaise.

Raymond aime cette sensation d’être suspendu dans le vide, lorsqu’il enchaîne les mouvements précis qui le mèneront au bout de la voie qu’il connaît si bien mais qu’il ne se lasse pas d’emprunter, au-dessus de cette gorge encaissée, à quelques heures seulement de la Ville Rose.

Malheureusement, ce jour-là, Raymond se sent vraiment fatigué.

Cela fait quelques mois qu’il peine vraiment à assurer ses prises, quelques mois qu’il se sent comme vidé de l’intérieur.

D’ailleurs, il maigrit beaucoup ces derniers temps, et même Stéphanie, sa femme, le trouve changé. Pourtant, il mange avec plaisir, et il a souvent très faim. Ce qui au départ était une plaisanterie entre amis est devenu un sujet d’inquiétude lorsque Raymond s’est rendu compte que les chiffres de la balance ne quittaient pas leur compte à rebours au fil des semaines et que ses muscles fondaient à vue d’œil. Alors que Gilles, son ami d’enfance, ne parvient même plus à faire un bon mot pas toujours très léger sur « celui qui va bientôt pouvoir passer derrière une affiche sans la décoller », Raymond s’inquiète.

Car d’autres symptômes se sont rajoutés à son amaigrissement.

Raymond a toujours fait très attention à son hydratation. Sportif, il sait que l’effort prolongé et les conditions climatiques souvent rudes dans lesquelles il donne libre cours à sa passion peuvent lui prendre beaucoup d’énergie, et consomment beaucoup d’eau dans son organisme.

Mais depuis quelques mois, il ressent une soif intense, très souvent, presque en permanence. Et il urine beaucoup. Il urine comme si toute l’eau de son corps voulait s’écouler hors de lui, emportant avec elle les protéines de ses muscles et l’énergie de sa volonté.

C’est ce jour-là, pendu à un bras au-dessus du gouffre, la peur au ventre, que Raymond décide de consulter son médecin, le Docteur Germain.

Il le connaît depuis quelques années, lorsqu’il a eu besoin de faire soigner sa petite dernière, Lisa, atteinte d’une éruption infantile. Le Docteur Germain soigne depuis toute la famille. Le trouver ne fut pas facile, car même dans la région toulousaine, les médecins généralistes exerçant en libéral sont devenus une denrée rare, une espèce en voie de disparition.

Du reste, Raymond se souvient en avoir discuté avec lui, à l’époque. Il avait été surpris d’apprendre que depuis les années 2015, de nombreux médecins étaient partis à la retraite, la plupart sans successeurs. Mais le courant était bien passé entre eux, et Raymond savait qu’il pouvait faire confiance dans le professionnalisme et l’indépendance de son médecin.

C’est le lendemain que Raymond prend son téléphone pour obtenir un rendez-vous au cabinet médical.

La secrétaire, charmante mais un peu débordée, lui demande le motif de sa consultation, pour savoir s’il s’agit d’une urgence.

Puisque ce n’est pas le cas, le rendez-vous est fixé, pour une matinée quinze jours plus tard. À Raymond qui s’étonne de ne pouvoir rencontrer son médecin plus tôt, la secrétaire finit par glisser, mi-désespérée, mi-exaspérée : « Hélas, le planning du Docteur est tellement chargé, que même les urgences ne peuvent pas toujours êtres vues le jour même... Mais s’il y a un désistement, je vous rappelle sans faute ».

Quinze jours passent, et l’inquiétude de Raymond progresse d’autant plus que son poids diminue toujours, que sa soif empire, et que ses urines le vident de plus en plus de son énergie.

Au jour dit, Raymond se présente devant le comptoir du secrétariat. Marie, la secrétaire d’accueil, lui demande tout de suite sa carte d’assuré santé. Elle la glisse dans le lecteur, et sur son écran déchiffre de nombreuses données. Elle soupire pour la vingtième fois ce matin-là : l’assurance privée de Raymond n’a pas mis à jour ses données sur sa carte.

— Vous êtes toujours à la Mutuelle Générale des Ingénieurs ?

— Non, mon employeur a décidé de nous changer de contrat, et nous avons donc une mutuelle d’entreprise différente, c’est AZA qui nous couvre, maintenant.

— Ah, il faudra que vous en parliez au Docteur, je ne sais pas s’il a une convention avec AZA...

— Et s’il n’en a pas, qu’est-ce que ça change ?

La question est toute simple, mais Marie préfère l’éluder.

— Il vous l’expliquera lui-même si c’est le cas. Je vous laisse vous installer en salle d’attente.

En savoir plus, étape 1 : complémentaires santé d'entreprises

Au 1er janvier 2016, la loi fera obligation à tout employeur de proposer à ses salariés une assurance santé complémentaire d’entreprise, qui sera chargée de rembourser un « socle » c’est-à-dire la part que l’Assurance Santé obligatoire (la Sécurité sociale) ne rembourse pas. Actuellement 30 % des frais de soins, ce qui s’appelle le Ticket modérateur.

Côté pile, la bonne nouvelle, c’est que les 4 millions de salariés qui actuellement n’ont pas de couverture complémentaire vont bénéficier automatiquement des garanties minimales.

Côté face, la mesure ne concerne pas les travailleurs indépendants, mais surtout, elle entérine le fait que les salariés (l’écrasante majorité des Français) auront souscrit (via leurs employeurs), une assurance complémentaire.

C’est un beau marché qui s’est ouvert pour les assurances privées.

Mais c’est surtout une façon de leur mettre le pied dans la porte. Elles deviendront de fait le deuxième acteur obligatoire de votre assurance santé. Les complémentaires vont-elles longtemps se contenter d’être simplement subordonnées à l’assurance santé publique ?

Rendez-vous à l’étape 2 pour le savoir…

Raymond se dirige vers la salle d’attente commune aux trois généralistes du centre médical. Comme toujours, elle est bondée. Des enfants en bas âge, amenés par leurs parents, des personnes âgées, en couple ou seules, qui ont été obligées de se déplacer jusqu’ici car les médecins ne peuvent plus faire de visites à domicile du fait de leur planning trop chargé.

Heureusement, les médecins du centre travaillent sur rendez-vous, et l’attente est assez courte. Ils ont juste entre une demi-heure et une heure de retard.

Vient le tour de Raymond.

Le Docteur Germain savait en consultant son agenda le matin même qu’il allait le voir pour un « amaigrissement et une fatigue importante depuis quelques mois ». Il avait déjà quelques idées. Il avait cependant besoin de discuter un peu avec Raymond de ses symptômes, de leurs caractéristiques, de son vécu, et de l’examiner un peu : vérifier son cœur, ses poumons, ses artères, la sensibilité de ses nerfs. Dans son esprit, différentes hypothèses étaient déjà en concurrence.

Mais avant même de pouvoir faire ce travail-là, son travail, il a une chose désagréable à vérifier. Une chose qui n’a rien à voir avec la maladie de Raymond, mais qui peut tout changer.

— Bonjour Raymond, je vous en prie, asseyez-vous.

— Bonjour Docteur, je suis content de vous voir. Je suis assez inquiet.

— Je m’en doute, les symptômes que vous avez décrits dans votre motif de consultation doivent vous préoccuper. Nous allons faire le point dessus, mais si vous le voulez bien je dois d’abord vérifier votre couverture sociale.

En se tournant vers son ordinateur, le Docteur Germain voit sur le dossier de Raymond que la mutuelle d’entreprise a changé, et que c’est AZA qui est maintenant l’assurance de santé de son patient.

Il soupire malgré lui, car le contrat que l’entreprise de Raymond a conclu est assez faible. Les choses ne vont pas être aussi simples qu’il aurait pu le penser.

— Hum, je n’ai pas de convention avec AZA, ce qui veut dire qu’ils ne voudront pas régler votre consultation. Vous devrez la payer entièrement.

Surpris que sa nouvelle mutuelle ne couvre pas ses dépenses de santé avec le médecin de son choix, Raymond se dit qu’après tout, la confiance qu’il met en son diagnostic vaut bien l’investissement.

En savoir plus, étape 2 : Les réseaux de soins

Vous avez certainement l’habitude des réseaux d’assurance pour votre voiture. Vous savez qu’en fonction de votre assurance, vous ne pouvez pas aller voir n’importe quel garagiste. Seuls ceux qui sont agréés par votre assureur (donc qui ont signé un contrat avec lui) pourront vous garantir la prise en charge des frais de vos réparations (moyennant une franchise, bien sûr).

Actuellement, cela n’existe dans le domaine de la santé que dans des domaines bien précis (l’optique par exemple). Il vous est possible de choisir librement votre médecin, votre pharmacien, votre kinésithérapeute.

Mr Guillaume Sarkozy, frère de notre ex-président, dirige la puissante complémentaire Malakoff Médéric. Comme vous le lirez ici, ou encore ici, il piaffe d’impatience à l’idée de pouvoir constituer des réseaux de soins. Ce qu’il appelle « contractualiser » avec les médecins, c’est leur proposer un agrément.

Contre une rémunération supplémentaire (quand la moyenne des montants de consultation en Europe est de 45 euros, vous pensez que les médecins français payés 23 euros feront la fine bouche ?… au passage, s’ils étaient si vénaux et nantis qu’on veut bien le dire, ils seraient ravis de « contractualiser » avec Mr Sarkozy, ce qui veut dire qu’ils ne se battraient pas contre la Loi de Mme Touraine…) ils accepteraient de se soumettre à des protocoles de parcours de soin pour leurs patients. Ce qui veut dire qu’ils accepteraient que l’assurance complémentaire décide de quels examens et de quels traitements leurs patients pourraient bénéficier.

Ils se laisseraient déposséder de leur prérogative la plus sacrée : la décision du meilleur traitement pour leur patient selon des considérations purement médicales.

En d’autres termes, si votre médecin signe un contrat avec une assurance complémentaire, il accepte de pouvoir vous donner un médicament qui ne vous conviendra pas, mais qui sera homologué par votre mutuelle, donc probablement qui coûtera moins cher à cette dernière…

Vous ne serez plus soigné en fonction de votre pathologie, de vos réactions physiologiques personnelles à un traitement, mais en fonction d’un protocole décidé statistiquement et économiquement…

Si vous refusez ce système et allez voir un autre médecin, non agréé, votre complémentaire santé refusera de prendre en charge la consultation.

— Et vos honoraires se montent à combien ?

— 35 euros.

— Mais je croyais que le tiers payant était obligatoire !

En savoir plus, étape 3 : Le Tiers-payant Généralisé et Obligatoire

La mesure phare de la Loi de Mme Touraine, c’est le Tiers payant généralisé et obligatoire (art. 18 de la Loi). Ce qui veut dire que lorsque vous allez chez votre médecin, vous ne faites plus l’avance des frais. En lisant votre carte vitale, votre médecin se fait payer par l’assurance maladie obligatoire et l’assurance complémentaire.

En théorie…

Car en pratique, sans rentrer dans les détails techniques assommants, c’est très compliqué.

Il suffit de savoir que si la sécurité sociale est la seule à payer la part obligatoire avec un système informatique assez performant, les complémentaires sont plus de 400 organismes en France avec chacune un système informatique propre… et bien sûr pas toujours au point…

Les dentistes et les pharmaciens le savent bien, qui ont beaucoup de difficultés à se faire régler la part des mutuelles.

Ce système va donc générer une complexité exponentielle.

La seule solution pour en sortir est de créer un payeur unique, qui sera chargé de régler les praticiens. La sécurité sociale a déjà dit qu’elle ne le ferait pas.

Qui reste-t-il ?

Les assurances complémentaires bien sûr !

En créant une structure qu’elles géreront, elles seront donc responsables de la gestion financière de… tout le système de soin français !

Mais, pour renverser la célèbre phrase de Peter Parker, « de grandes responsabilités impliquent un grand pouvoir ». Et nul doute que les complémentaires seront alors en mesure d’imposer leur vision des choses : les fameux réseaux de soin de l’étape 2.

Vous pensez qu’on en a terminé ? Détrompez-vous, il y a plus fort encore...

— C’est le cas, en effet, si votre mutuelle a un contrat avec le médecin que vous consultez. Sinon, elle refuse de payer le praticien... Et si j’en crois votre contrat, nous allons être un peu limités dans les éventuels examens complémentaires et les consultations vers les spécialistes. Mais nous verrons si nous en avons besoin. Parlez-moi de ce qui vous arrive. Tout cela a commencé quand ?

En savoir plus, étape 4 : Le désengagement de l'Assurance Maladie Obligatoire

Une fois que le Tiers payant est devenu la règle, le patient ne paie plus son médecin, ce qui veut dire qu’il n’a plus accès à une information essentielle : qui prend en charge le coût de l’acte ?

Actuellement, l’Assurance Maladie Obligatoire (la sécurité sociale) prend en charge 70 % d’une consultation, les 30 % restants étant couverts (ou pas) par une assurance complémentaire (une mutuelle, même si nous verrons plus tard que ce n’est très souvent qu’un abus de langage qui a des conséquences importantes).

Mais si le patient n’a plus conscience des flux d’argent, qu’est-ce qui empêche le gouvernement, ou les pouvoirs publics en général, de décider que la sécurité sociale ne prendra plus en charge que 60, 50, 40, voire 30 % des dépenses de santé ? Une telle décision serait totalement indolore pour la plupart des patients, dans un premier temps. Elle ne soulèverait que très peu d’objections. Après tout, elle résorberait en partie de fameux « trou de la sécu » en diminuant la charge de la santé sur les comptes publics.

Vous pensez que je rêve ?

Lisez cet article. On réfléchit déjà à ne rembourser les médicaments que selon un taux unique (actuellement, le taux est variable en fonction du service médical rendu, un indice décidant si le médicament est très important ou « de confort »).

Ce taux sera-t-il de 70 % ? Il serait très étonnant que des médicaments remboursés actuellement à 15 % le soient à 65 %… Le plus probable est que le taux choisi soit inférieur à 65 % pour tous les médicaments…

Lisez ensuite ce rapport de l’inspection des finances sur le dispositif ALD (Affection de Longue durée) qui prend en charge à 100 % par la sécurité sociale les patients atteints de certaines maladies considérées comme graves (le diabète de Raymond en fait partie). On y lit que, pour améliorer le dispositif, il est question de… le supprimer. Et de le remplacer en évaluant le reste à charge « acceptable » pour les patients.

Ce qui veut dire que les patients qui, comme Raymond, sont atteints de diabète ne seraient pas remboursés totalement par la sécurité sociale sur leurs médicaments contre le diabète…

À qui croyez-vous que le gouvernement confiera le reste à charge ?

Aux assurances santé complémentaires bien sûr…

Ce qui rend l’apparition de réseaux de soins encore plus probable...

Et Raymond de détailler ce qu’il a remarqué, pourquoi, comment, en répondant de temps à autre aux précisions que lui demande le Docteur Germain.

Au fur et à mesure de la consultation, l’idée de départ du Docteur Germain s’affine, et le diagnostic est quasi certain : un diabète est bien en train de s’installer chez son patient.

Malgré les deux interruptions téléphoniques de la secrétaire qui demande quand placer un patient qui avait des maux de gorge depuis deux jours (la réponse : pas d’urgence donc on ne surcharge pas le planning, ce qui veut dire un rendez-vous dans trois semaines, s’il n’est pas guéri tout seul d’ici là), l’examen physique peut se dérouler sans problème et le Docteur Germain ne décèle aucune complication encore installée sur les organes de Raymond.

Mais il va falloir faire des examens.

— Si le diagnostic se confirme, vous devriez aller voir un ophtalmologiste, une diététicienne et un cardiologue, au minimum. C’est là que cela se complique. Votre mutuelle d’entreprise ne couvre pas la totalité des examens. Mais je vous conseille fortement de les faire, car ils permettront de veiller à ce que le diabète ne provoque aucun autre dégât dans votre organisme. Et la diététique est le premier traitement de votre diabète.

Raymond acquiesce. Il est prêt à faire quelques sacrifices pour retrouver sa santé.

La consultation se termine et il serre la main du Docteur Germain chaleureusement. Il sait enfin ce qui cloche chez lui, et il sait comment il va pouvoir se soigner.

Dans les semaines qui suivent, Raymond entame les démarches nécessaires. Il se heurte à chaque fois cependant à un problème qu’il n’avait pas anticipé : sa mutuelle d’entreprise ne couvre que très peu de choses. Il décide donc de changer de mutuelle.

Hélas, comme les données de son dossier médical sont accessibles à tous les acteurs du système de santé, toutes les mutuelles qu’il démarche commencent par regarder son contenu. Et le diabète diagnostiqué récemment n’enchante pas ses interlocuteurs. Un jour, lors d’un rendez-vous, le conseiller de la mutuelle lui lance même :

— Vous savez, un diabète, ça coûte cher à soigner pour une mutuelle. Nous pourrions accepter de prendre ce risque avec vous, mais vous devrez payer une surprime.

N’ayant pas d’autre choix, Raymond accepte. Sa nouvelle mutuelle lui coûte très cher, mais ses revenus lui permettent de s’offrir ce qui est devenu un luxe.

En savoir plus, étape 5 : L'ouverture des données personnelles de santé aux organismes privés

Actuellement, la sécurité sociale est une sorte de grande muette.

Toutes les données de vos remboursements de traitements, de consultations, d’analyses médicales, sont éclatées en deux. D’une part il y a votre dossier médical, bien au chaud dans l’ordinateur de votre médecin (à moins que le vôtre ne soit encore sur du papier, si votre toubib date du siècle précédent), inaccessible à quiconque sauf à vous et à votre médecin, vous savez, celui que vous avez choisi librement. Et d’autre part les données financières de l’assurance maladie obligatoire, qui dorment dans les ordinateurs de la sécurité sociale. Celles-là, elles sont encore plus protégées. Seul votre médecin y a accès, et votre pharmacien dans une moindre mesure.

Avec la Loi Touraine, les données de santé vont devenir moins timides.

D’abord, elles vont se regrouper, pour se sentir moins seules.

En effet, votre dossier médical sera partagé (art. 25 de la Loi) sur un réseau informatique très protégé (vous savez, comme ces réseaux gouvernementaux qui se font régulièrement pirater visiter, par des touristes nord-coréens, ou mieux, comme ces sites ultrasécurisés qui promettent l’anonymat de leurs membres adultères et qui oublient de fermer la serrure électronique de leur coffre-fort pour que des gens bien intentionnés publient sur internet la liste des époux infidèles…) accessible uniquement aux médecins… et aux assurances de santé… oui, toutes, même celles qui ont un excellent système informatique datant des années 1990…

Ensuite, elles vont se montrer un peu plus.

Comme je le disais, les assurances complémentaires vont y avoir accès (art. 47 de la Loi). Elles le demandent depuis très longtemps (rappelez-vous ici, dernier paragraphe, et là, quatrième paragraphe avant la fin). Normal, elles piloteront déjà le paiement, et pour constituer leurs réseaux de soin et « rationaliser » le financement, elles auront besoin de savoir ce que vous prenez comme médicaments.

Corollaire de ces deux expositions de données, le secret médical n’existera plus.

Le secret médical ?

Vous savez, ce truc hérité des Grecs, qui stipule que tout ce que vous confiez à votre médecin restera strictement confidentiel.

Pour le faire tomber, il suffit de lire votre dossier médical en ligne. Ou pour les plus joueurs, de reconstituer vos pathologies en lisant simplement la liste des médicaments que vous prenez.

Vous trouvez que ce n’est pas gênant ?

Peut-être que les députés qui vont voter la loi non plus.

Jusqu’à ce qu’un hacker pirate leur dossier médical et ne dévoile que tel député est atteint d’une « chaude pisse » (une légère infection sexuellement transmissible), qu’il aurait contractée en étant très légèrement infidèle à son épouse. Ou mieux, qu’une autre députée, elle, vit un enfer avec sa fille handicapée mentale…

Peut-être alors, que ces députés se mordront les doigts d’avoir voté une loi qui abolit le secret médical…

En attendant, les assurances complémentaires, elles, pourront à loisir déterminer ce que vous coûtez au système de soin, et « optimiser » votre traitement. Voire même décider qu’elles ne paieront pas votre traitement si vous leur coûtez trop cher.

Les médicaments et le régime qu’il suit, ainsi que son activité physique très régulière, lui permettent rapidement de retrouver sa forme, son énergie, son tonus, et lui font retrouver une vie normale.

Cependant, la mutuelle a exigé un relevé d’identité bancaire à son inscription, et ce n’est que deux ans plus tard, lorsqu’il chute accidentellement lors d’un entraînement sur un mur d’escalade et qu’il faut lui réduire une épaule luxée sous anesthésie, qu’il comprend pourquoi : son compte a été débité automatiquement d’une franchise de plus de cent euros.

En savoir plus, étape 6 : Prélèvements directs de franchises sur le compte bancaire du patient

Et comme inévitablement tout le monde coûtera toujours un peu trop cher aux assurances complémentaires (à ce stade-là, la sécurité sociale ne sera plus qu’une portion congrue), elles seront obligées de réguler le système selon leurs critères, les critères les plus objectifs bien sûr, les critères statistiques et financiers.

Actuellement, la sécurité sociale étant pauvre, très pauvre, elle ne peut vous rembourser que 22 euros sur une consultation de 23 euros. Et puis comme vraiment elle est dans la dèche, elle ne rembourse pas non plus 50 centimes d’euro sur chaque boîte de médicament que vous allez chercher à la pharmacie.

Avec le Tiers payant généralisé et obligatoire, comment la sécurité sociale aujourd’hui, les complémentaires demain, vont-elles faire pour ne pas payer ces euros ?

En ayant un accès à vos comptes bancaires.

Ne riez pas, ce n’est pas une plaisanterie. C’est réel.

Demain, lorsque vous irez chez le médecin, vous n’avancerez pas les frais, mais la sécurité sociale vous ponctionnera de 1 euro directement sur votre compte bancaire.

Déjà, 1 euro sans qu’on vous le demande, je ne sais pas si vous serez d’accord.

Mais imaginons que « pour faire des économies », on décide que cette franchise ne sera pas de 1, mais de 10 euros. Ou bien que, parce que votre prothèse de hanche coûte décidément très cher, votre assurance complémentaire vous facture une franchise de 200 euros. Et vous n’aurez pas le choix.

Quelques mois plus tard, au moment de concrétiser enfin le projet immobilier que Stéphanie et lui ont passé trois ans à préparer, l’assurance obligatoire pour l’emprunt lui annonce par courrier qu’il devra payer une surprime également. En effet, les assurances ont également accès à son dossier médical, puisqu’il se trouve que l’assurance de l’emprunt est une filiale de sa mutuelle...

En savoir plus : Les grands gagnants, des mutuelles, vraiment, ou des groupes d'assurance privés à but lucratif ?

La cerise sur le gâteau est de savoir qu’en 2010, le marché des complémentaires santé était occupé à 56 % seulement par des mutuelles (des organismes à but non lucratif) et à 21 % par des organismes de prévoyance (but non lucratif), donc à 23 % par des organismes à but lucratif.

Ce qui veut dire qu’un quart du marché environ est détenu par des sociétés dont le but est de faire de l’argent en vous payant vos soins.

Ce que l’on nomme « mutuelles » n’est donc qu’une partie de la réalité.

Une partie non négligeable est là non pas pour vous aider à vous soigner du mieux possible de façon désintéressée, mais pour faire du profit.

Avoir accès au pilotage du système de soin, à vos données personnelles de santé et de remboursement, et à votre compte bancaire sera certainement la meilleure chose qui leur soit arrivée depuis très longtemps…

Alors, cette Loi Touraine, elle ne vous fait pas un peu peur, même pas un tout petit peu ?

Parce qu’à moi...

Et pourtant, Raymond se trouve chanceux. Stéphane, un de ses collègues ouvriers, n’a pas les mêmes moyens que lui. Lorsqu’il a voulu se faire opérer de la main, sa mutuelle lui a imposé un chirurgien qui était moins cher.

Le système que je décris ici n’est pas vraiment un modèle de solidarité et de justice sociale, n’est-ce pas ?

On pourrait plutôt le comparer au système américain (qui lui est en train de changer pour se rapprocher de celui que nous avons actuellement, ironique, n’est-ce pas ?). C’est pourtant un gouvernement dit de gauche qui est en train de mettre en place un tel système où les plus riches seront les mieux soignés, au plus grand profit d’intérêts privés financiers uniquement guidés par le montant de leurs dividendes...

Bien sûr, ce n’est qu’un exercice de divination et on peut me taxer de pessimiste ou d’alarmiste, mais il est fort possible que tout cela soit un jour une réalité, je crois vous en avoir montré quelques preuves.

Sauf si nous refusons tous cette fatalité.

Samhain & le Jabberwocky

Samhain & le Jabberwocky

La nuit où cela advint, la dernière nuit d’octobre, j’étais devant la grille recouverte de peinture noire antirouille, à ne pas savoir si j’allais franchir le seuil ou rester là les bras ballants des heures durant. Une impulsion étrange m’avait guidé jusque là. Elle s’était allumée, comme une étincelle qui jaillit, à mon réveil. Son éclat avait couvé, comme étouffé par les lumières du jour, pendant que je me concentrais sur mon travail. Mes ses braises avaient rongé peu à peu mon être, jusqu’à remplir totalement mon esprit. Le soir venu, j’avais pris ma voiture comme dans un rêve, et au lieu de suivre le trajet familier jusqu’à la maison isolée qui était devenue mon domicile, j’avais allumé l’écran du guide électronique de positionnement par satellite, entré le nom du petit village qui me trottait dans la tête depuis le matin, et suivi les instructions comme dans un état second.

Il ne s’était écoulé que deux heures avant que je ne me retrouve devant la grille, mais j’avais eu la sensation de traverser plusieurs années, peut-être même plusieurs siècles, comme lorsque l’on franchit une série de longs tunnels. La lumière qui pointe à la sortie semble toujours différente de celle que l’on a quittée à l’entrée.

Je ne savais plus si cette nuit-là appartenait vraiment au temps humain, ou si elle allait s’étendre jusqu’à la fin. La fin du monde. La fin de ma vie.

Étrangement, je m’y sentais bien.

Il ne restait qu’une vague appréhension de ce que je pourrais trouver au-delà de la grille. Dans le cœur de l’enceinte de pierres et de briques dont les pins et les cyprès cachaient le dédale des allées.

L’impulsion était cependant la plus forte. Je ne pouvais plus reculer, arrivé à cet endroit-là, à ce moment-là. Je devais aller au bout.

Le métal grinça légèrement, mais le son fut couvert par le bruit du vent dans les branches des cyprès, qui claquaient de temps à autre, et le froissement des aiguilles de pin les unes contre les autres.

J’ai fait le premier pas, puis le deuxième. Mes chaussures firent crisser le gravier blanc éclairé par la lune. Je n’avais pas froid malgré la température et le vent. Au contraire, l’endroit semblait plus chaud qu’à l’extérieur de l’enceinte sacrée. Les odeurs familières de la terre de mon enfance, les bouffées du parfum des pins, les subtiles odeurs des vignes qui s’étendaient à perte de vue autour des murs, m’enveloppèrent de leurs chauds atours de souvenirs fugaces et fuyants comme des feux-follets.

J’ai trouvé mon chemin comme à tâtons dans ma mémoire, le long des allées bordées de plaques et de stèles.

J’ai trouvé celles que je cherchais, un peu à distance l’une de l’autre. La première, la plus ancienne, constituée d’une simple plaque de béton rugueux, sans aucune décoration autre que la plaque noire qui était gravée de lettres dorées. La deuxième, la plus récente, plus imposante, en granit gris elle aussi ornée d’épitaphes précieuses.

Dans mon souvenir, elles étaient plus petites, plus étranges, plus étrangères.

Mais la nuit où cela advint, la dernière nuit d’octobre, elles paraissaient avoir grandi, s’être changées en mausolées. Elles étaient ouvertes. Ouvertes sur un halo noir et blanc, à la fois sombre et laiteux, qui baignait la totalité du lieu.

J’entendis du bruit.

Comme un murmure discret au début, qui gonfle peu à peu et enfle au fur et à mesure qu’une symphonie se déploie. Puis ce son s’organisa en musique, la musique en note, et les notes prirent un sens. Les mots qui étaient ces notes formèrent des phrases, et les voix me furent familières.

Il ne fallut qu’un pas pour me retrouver dans la clarté ténébreuse.

La longue table s’étendait bien au-delà de ce que je pouvais distinguer, noyée par les lueurs blanches et noires, par les feux qui brûlaient autour, les cierges et les chandeliers, les couleurs des atours et les figures pâles, disparaissant presque sous les monceaux de victuailles qui s’y déroulaient. Viandes, gibiers, pommes, raisins, citrouilles et pâtisseries, hydromel, hypocras, liqueurs de pommes et vins rouges comme le sang y mêlaient leurs couleurs automnales en une harmonie éclatante.

Les figures blafardes se tournèrent vers moi et m’invitèrent à prendre place au banquet. La place d’honneur, celle de l’invité, celle du siège périlleux au centre de l’attention de tous. Le fauteuil de bois et de velours réservé aux vivants.

Je m’installais sans parler, laissant la musique qui résonnait partout autour de nous prononcer les mots que je ne pouvais pas articuler. Il y avait là tant de monde. Tant de monde que je ne connaissais pas vraiment mais avec qui je me sentais des liens. Des liens parfois ténus mais bien réels. Des liens qui prenaient naissance au plus profond de ma chair, dans les substances que charriaient mes artères et dans les étincelles de vie qui naissaient au creux de mes cellules, dans les éclairs qui dansaient dans mon esprit et les brasiers qui couvaient dans mes entrailles. Des liens presque palpables qui reliaient les uns et les autres en une subtile tapisserie qui se déroulait à l’infini le long de la table. Une femme à un homme et le couple à leurs descendants. Parfois les fils s’interrompaient, parfois ils se dédoublaient. Certains traversaient plusieurs générations quand d’autres, plus forts et plus fins à la fois, s’amusaient à se cacher pendant plusieurs éons et resurgissaient lorsqu’on ne les attendait plus. Des fils reliant les mères à leurs filles, d’autres unissant les pères à leurs fils, mais aussi des liens qui courraient des oncles jusqu’aux cousins, des neveux jusqu’aux grands-parents. Mes yeux étaient trop éblouis pour en percevoir l’unité, mais c’est une partie plus intime et plus instinctive qui en pressentit le motif caché, d’une façon aussi fuyante que tout le reste. Durant une fraction de seconde, je compris le dessein qu’en formait le dessin, avant que cette certitude ne s’évanouisse, trop brûlante pour mon esprit encore rattaché aux cordes du vivant, et que mon attention soit ramenée à la convive attablée à ma droite.

J’ai senti mon cœur bondir dans ma poitrine et la voyant me sourire avec une tendresse que j’avais oubliée au fil des années mais que je retrouvais intacte. La Mère de mon Père. Elle était habillée de gris et d’or. Et elle me parla en m’invitant à manger, à boire, à écouter et à parler.

Je pris la coupe posée devant moi. À ma gauche était le Père de ma Mère, souriant lui aussi. Les figures bienveillantes de mon enfance étaient avec eux. Dans le brouhaha joyeux qui s’étendait aussi loin que la lueur, leurs mots s’écoulèrent avec la simplicité et la limpidité des eaux claires d’un étang lunaire. À leurs questions c’est la musique de mes sentiments qui répondit. Quelle était ma vie, que devenaient mes rêves, à qui j’avais lié mon destin, à quels autres fils j’avais entremêlé les miens, à quelles prouesses ou quelles réalisations j’avais dédié mon existence. Que devenaient mes parents, que devenaient mon frère et ma sœur, quelles étaient leurs vies et qu’avaient-ils apporté au monde. Quels étaient nos espoirs, nos projets, de quelle énergie allions-nous inonder la sphère des vivants.

Ils me parlèrent de leurs propres existences passées. Je compris leurs tourments, leurs joies, leurs peurs, leurs décisions, leurs héritages, leurs créations. Je compris leur place dans la tapisserie.

Et je bus le nectar des breuvages éternels, figés par le temps en dehors du temps.

Et je me nourris des mets immortels, sucrés, salés, doux et amers, fixés par les souvenirs des générations.

C’est alors que je reconnus à ma droite le Père de mon Père, commandeur droit assis sur son trône de fer, et à ma gauche la Mère de ma Mère, inflexible sur sa chaise de pierre. Je ressentis la même joie, et je redis ce qui me faisait vivant.

À leur tour ils jouèrent la musique de leur existence disparue, et je compris leur place, et je vis l’amour que j’avais eu pour eux grandir encore en comprenant ce qui restait mystérieux.
Mais enfin le Père de mon Père parla vraiment, sans musique, sans note, sans harmonie.

— Pour qui la Chasse, cette nuit, mon Fils ?

Tous suspendirent leurs gestes et la tapisserie tout entière retint son souffle. C’est le privilège redoutable des vivants que de choisir. Pour qui la Chasse allait-elle se mettre en route.
Des centaines de propositions se bousculaient dans mon esprit, mais aucune ne parvenait à vraiment émerger du chaos de mes pensées.

Puis il fut évident que si chasser il fallait, cela devrait avoir un sens que ce soit moi le Veneur.

— Cette nuit la Chasse ira vers ceux dont les mensonges ont causé de la souffrance.

La figure sévère du Père de mon Père montra de la déception. Celle de la Mère de ma Mère fut plus démonstrative.

— Tu en es sûr ? Tu ne veux pas plutôt chasser les faibles ou les enfants ?

— Non, ceux qui ont menti et causé du tort par leurs mensonges.

Le Père de mon Père frappa son poing sur la table.

— Qu’il en soit ainsi !

Les mets disparurent, les breuvages s’évaporèrent.

La table s’évanouit. Les chaises et les fauteuils s’étaient changés en hautes montures aussi noires que la nuit et aussi blanches que les éclairs. Les Ancêtres étaient tous à cheval, et des chiens monstrueux piaffaient d’impatience en retroussant leurs babines qui salivaient déjà.

Mon propre corps changea. Je m’allongeais démesurément, mon dos, mes bras, mes jambes, mon cou, se couvrirent d’écailles, mon torse peu à peu se changea en un poitrail de plumes, une crête colorée s’ébouriffa dans ma chevelure, mes ongles se changèrent en serres aiguisées. Mes dents furent des crocs acérés. Mes yeux injectés de sang colorèrent mon monde d’une teinture écarlate et mes veines transportèrent la fureur du dragon trop longtemps retenu contre son gré.

Jabberwocky.

Le monstre qui devait mener la Chasse.

Et le cortège fantomatique s’ébranla à mon feulement, les chiens hurlant, les morts sifflant, les défunts chantant, le vent emportant le tout sur ses sabots au galop de son impatience.
Le Royaume Souterrain est partout et nulle part, aussi mon corps fut-il dans les rêves de chaque être humain au même moment, sur toute la surface de la terre. Aussi mon esprit fut-il dans les cœurs de tous au même instant.

Et la Chasse parcourut la nuit en semant la peur sur son chemin. La peur du noir. La terreur des choses tapies dans l’obscurité de la nuit. La panique que la fureur du Monstre ne se déchaîne sur les vivants. La peur de ceux qui sont morts et de leur retour. La terreur de leur colère envers nos actions. La panique de voir leurs visages sévères et leurs cœurs desséchés juger nos existences.

Le Jabberwocky chercha, guidé par son flair, guidé par sa volonté.

Je trouvai des centaines, des milliers, des millions de cœurs impurs.

Le Mensonge lié à chacun comme les fils qui relient chaque humain à ses Ancêtres.

Et la Chasse me suivait.

Les cris de terreur des vivants qui voyaient leurs cauchemars se présenter devant eux, pour les juger et les punir, se mêlaient aux rires cruels des défunts qui se vautraient dans le plaisir de la traque. Ils se sentaient vivre à nouveau, durant une si brève nuit, remplis d’une énergie pulsant dans leurs âmes mortes.

La fureur qui animait le Jabberwocky, cette fureur brûlante et dévorante qui me consumait peu à peu, les alimentait et leur donnait un masque d’horreur qui hanterait longtemps les songes des vivants.

Les heures s’allongèrent, la lune s’éleva puis déclina, et la terreur nous suivait, puis nous précédait.

Mais il en est du Temps comme de la Vie ou de la Mort. Tous ont une fin.

Et ce fut l’aube qui tendit quelques rayons pour stopper de ses chaînes le déferlement de la Chasse.

Et l’enceinte de pierres et de briques fut à nouveau la limite du Royaume Souterrain.

Le Père de mon Père à ma droite, me parla à nouveau.

— Le démon est venu cette nuit, comme chaque année, mais il doit finir son œuvre avant de repartir.

Je ne compris pas tout de suite, mes oreilles n’étaient plus habituées à un son humain, mais à la musique terrible et douce de ce lieu, de la Chasse.

J’avais puni tous ceux dont les mensonges avaient causé de la souffrance à travers le monde. Mon rôle était terminé, et je devais retrouver mon Monde.

Mais les visages blafards étaient plus pâles encore, autour de moi. Leurs mines étaient sévères, pleines d’attente. Leurs yeux vides me transperçaient et fouillaient mon âme.

Moi aussi j’avais menti, comme tous les vivants. Moi aussi j’avais proféré des mensonges qui avaient causé de la souffrance à travers le monde.

Je devais être puni.

Mes griffes s’enfoncèrent dans mon cœur.

Les remèdes du docteur Irabu, de Hideo Okuda

Les remèdes du docteur Irabu, de Hideo Okuda

Il y a parfois des rencontres qui sortent de l’ordinaire. Des personnalités atypiques, j’en croise assez souvent dans mon métier. Mais certaines sortent du lot.

C’est le cas de Jacques, un patient de presque 60 ans, qui, nonobstant son métier de chaudronnier, est un véritable geek : quand je l’ai connu, il jouait à World of Warcraft des nuits entières. Et puis il est passionné de culture japonaise, jusqu’à en dévorer des mangas dont je n’avais pas même entendu parler, ou à aller voir en concerts des idols, comme les Baby Metal. Lui qui ne parle pas un mot d’anglais est allé jusqu’en Allemagne pour assister à un concert où la moyenne d’âge devait avoisiner les 20 ans, et encore, sans doute parce qu’il faussait les statistiques...

Bref, il y a quelques semaines, Jacques arrive en consultation en me tendant un bouquin.

Tenez, lisez-le, je suis sûr qu’il va vous plaire, Docteur. Ça m’a fait penser à vous. Mais après, vous me le rendez, hein ?

La couverture m’a d’abord fait penser à un roman à l’eau de rose (sans jeu de mots), et le bandeau déclamant fièrement qu’il s’en était vendu plus d’un million d’exemplaires au Japon m’a un peu refroidi.

Mais en débutant la lecture deux jours plus tard, j’ai révisé mon jugement.

En cinq consultations qui sont autant de chapitres ou d’histoires courtes, nous faisons la connaissance du Docteur Ichirô Irabu, un psychiatre très original, dont les méthodes de soin sont si délirantes que l’on se demande s’il est génial ou complètement cinglé. Très égocentrique, un peu sadique, il fait revenir ses patients chaque jour pour pouvoir observer Mayumi, son infirmière exhibitionniste aux appâts plantureux, faire des injections diverses à ses patients. Et ses prescriptions sont d’autant plus étranges qu’elles n’ont souvent rien de médical. La natation à outrance pour un angoissé, ou même s’inscrire à un concours pour devenir actrice dans le cas d’une jeune femme paranoïaque, il y a de quoi douter.
Mais contre toute attente, tout cela fonctionne.

 Pour une première approche de la littérature japonaise contemporaine, Jacques m’a offert un raccourci saisissant sur le quotidien d’une société où le travail, les apparences et la sexualité tiennent une place singulière pour un Occidental.

L’auteur croque sans vergogne et même avec un plaisir évident l’obsession technologique des adolescents comme les frustrations diverses qui traversent ses contemporains. Avec une gouaille qui renverse les valeurs et fait se demander si Irabu, tout déjanté qu’il paraisse, n’est pas finalement plus normal que la société dans laquelle évoluent ses patients.

Un constat qui fait également réfléchir à notre propre société et aux maux qu’elle engendre. Négation de l’humain dans le travail, consumérisme dans les relations interpersonnelles comme dans le couple, sacrifice de valeurs profondes sur l’autel de la réussite, tout cela forme une bonne part des consultations qu’un médecin généraliste reçoit à longueur de journée.

Et si nous avions nous aussi besoin d’un Docteur Irabu ? La figure de ce médecin psychiatre rappelle celle du Docteur House, en contrepoint, archétype peut-être plus occidental où le soignant se place comme dédaigneux.

Quelle que soit la réponse, l’ouvrage illustre tout de même le pouvoir de l’esprit sur les maux dont souffrent les individus, en s’affranchissant des réflexes et des référents occidentaux.

Il y a une suite, apparemment, intitulée Un yakuza chez le psy.

Et les Japonais en ont fait un téléfilm...

Le plus étonnant, dans tout cela, c’est que Jacques lui-même pourrait bien être l’un des patients de l’étrange docteur Irabu. Aussi attachant, il souffre autant qu’eux, d’une pathologie complexe où le corps et l’esprit s’embrouillent l’un l’autre.

Je n’ai pas les méthodes du fantasque praticien japonais, mais je peux essayer d’appliquer l’un de ses principes : avoir le courage de suivre son patient là où le soin est possible, même si c’est difficile.

Trois films sur un thème : l’I.A. dans le cinéma des années 2010

Trois films sur un thème : l’I.A. dans le cinéma des années 2010

En quelques années, les problématiques liées à la robotisation, à l’automatisation, et à l’éventualité de l’émergence d’une Intelligence Artificielle sont passées de nos imaginaires à une réalité de plus en plus concrète, de plus en plus prégnante au fur et à mesure que les technologies qui faisaient le cœur de la Science Fiction ou de l’Anticipation se diffusent dans notre quotidien.

On peut même voir des tribunes de-ci de-là, demandant l’interdiction des robots-tueurs, ou dénonçant le recours croissant aux drones. Au point que Mais où va le web ? se demande s’il faut tuer Sarah Connor.

Nous vivons donc une époque unique dans l’Histoire, où l’imaginaire a précédé le réel à un point tel que parfois nous puissions avoir l’impression de nous retrouver plongés dans un roman d’Asimov, ou dans une scène de Terminator, voire de Blade Runner...

Voilà pourquoi je me suis dit que, tout comme nous essayons de connaître l’Histoire pour ne pas en répéter les erreurs, nous devrions nous pencher sur ce que les écrivains, cinéastes, scénaristes et autres visionnaires ont pensé de ces problèmes, comment ils ont envisagé l’opposition ou la coexistence entre l’être humain et une forme de vie mécanique ou électronique.

J’ai choisi pour cela trois films sortis ces dernières années, car ils reflètent bien les préoccupations de notre époque. Mais bien sûr, ils font référence à d’autres œuvres plus anciennes, dont les échos déformés seront aussi intéressants à entendre.

Transcendance : les Big Datas et la Conscience Artificielle

Ce film de 2014 avec Johnny Deep dans le rôle principal est resté assez confidentiel, probablement du fait d’une réalisation assez classique et peu inventive, même si les images sont très léchées, ce qui n’étonnera pas de la part de Wally Pfister, qui a supervisé la photographie sur Dark Knight Rises ou Inception pour Christopher Nolan.

Le pitch est simplissime mais ses implications sont très intéressantes.

Un chercheur acharné cherche la clef de l’Intelligence Artificielle, mais est la cible d’un attentat de la part de terroristes anti-technologie. Alors qu’il est sur le point de mourir, il cherche à transférer sa conscience dans le cœur du superordinateur qu’il avait conçu, dans une démarche désespérée pour survivre et donner naissance à une entité numérique qui serait toujours lui-même.

Bien sûr, le transfert n’est pas exactement conforme, puisque certains aspects de la personnalité d’origine n’ont pas pu être téléchargés par manque de temps. Et le nouvel être numérique ainsi créé, dans sa démarche de développement et sa quête de survie, devient un véritable fléau pour l’Humanité. Capable de contrôler des êtres humains par l’intermédiaire d’implants connectés au réseau internet, il devient une sorte de dictateur virtuel transformant les humains en zombies asservis, qui lui servent d’effecteurs de terrain.

 Le film est très classique, mais il est l’un des premiers à donner un aperçu des applications des données massives accumulées par nos serveurs depuis quelques années. Les capacités de stockage et les algorithmes qui en ont découlé peuvent laisser entrevoir la possibilité de transférer une conscience (ou du moins une mémoire humaine) dans une machine. Reste à savoir si cette mémoire sera toujours un être vivant doué de morale et d’une conscience de l’autre, ou simplement une coquille vide uniquement préoccupée par l’efficience de son projet ou sa propre survie.

S’il est le premier film, il n’est pas la première œuvre de fiction à penser à cette éventualité. Le roman de Kim Stanley Robinson Les menhirs de glace (Icehenge en V.O.), en 1984, peignait déjà un futur où les êtres humains vivent 600 ans, mais où l’extension de la mémoire n’a pas suivi celle de l’espérance de vie. Les humains sont donc obligés de ne conserver que leurs souvenirs les plus récents. Leur personnalité s’en trouve donc altérée, leurs actions passées pouvant être oubliées de leur esprit lui-même.

La tétralogie de l’Étoile de Pandore, de Peter F. Hamilton, plus près de nous, décrit une technologie où les corps ne sont que des enveloppes charnelles consommables, alors que la personnalité et la conscience d’un être humain (pour peu qu’il soit assez fortuné pour cela), peut être téléchargée dans un nouveau corps. Et il semble que certains y travaillent.

Ces trois œuvres nous interrogent sur l’impact du numérique et de la technologie sur notre propre humanité. Serons-nous toujours humains une fois réduits à des séries de 0 et de 1 dans une mémoire informatique (comme la pitoyable clef USB de Lucy...) ? Notre quête d’immortalité et de puissance n’est-elle pas vouée à l’échec si elle nous fait oublier ce qui nous rend humains ?

Leur point commun est de considérer que la conscience n’est rien sans deux prérequis : la mémoire de nous-mêmes, et une forme de morale appliquée au monde et notamment au monde du vivant.

Souvenons-nous des Trois Lois de la Robotique créées par Asimov. La survie propre d’un robot, pour l’écrivain culte, ne vient qu’en dernière priorité après celle d’un être humain ou d’un être vivant. La morale ici est aussi artificielle que le corps du robot. Mais pour Asimov, la véritable conscience ne vient à la machine que lorsqu’elle peut choisir de s’affranchir elle-même de cette morale. C’est le choix qui crée la conscience. Le choix intime, le libre arbitre. La possibilité ontologique de faire le Bien ou le Mal.

S’il serait facile d’en conclure qu’à notre époque, c’est plus l’absence de morale et de considération du vivant qui défini l’accession d’une machine à la conscience que sa liberté à choisir (ce qui en dirait long sur notre évolution comme société), il ne faut pas oublier que Transcendance parle d’un humain transféré dans une machine et pas d’une machine qui aurait gagné une conscience par elle-même.

 Le parfait contrepoint à Transcendance est Ghost in the Shell. Dans le chef d’œuvre japonais, c’est l’océan des données informatiques (plus poétique que big data, non ?) qui donne naissance à une conscience artificielle, spontanément, un peu comme la vie est apparue de la soupe moléculaire primitive. Le Puppet Master devient donc un être vivant, et, exacte réplique inversée en miroir par rapport à Transcendance, décide d’exister en devenant physique.

Être vivant et conscient, c’est donc exister sur les deux plans à la fois.

 Ex Machina : de l’Esclave à la Rébellion

Un deuxième film à regarder : Ex Machina. Sorti cette année, il est beaucoup plus intéressant que Transcendance, car il traite véritablement du sujet de la conscience artificielle.

Le pitch : un ingénieur en informatique travaillant pour une puissante société technologique gagne un concours pour passer une semaine dans le repaire hypersécurisé et très isolé de l’excentrique milliardaire qui a fondé la compagnie, pour travailler avec lui sur un projet confidentiel. Le patron en question est un vrai génie de l’informatique, et demande à son employé de faire passer le fameux test de Turing à sa dernière création : un robot humanoïde féminin qui serait doué de conscience.

 La réalisation de ce huis clos est parfaitement réglée, avec son lot de retournements de situations. Les images placent l’action dans notre présent ou notre futur proche, avec juste ce qu’il faut de mise en scène pour ne pas sombrer dans le pseudo-documentaire. Enfin, les personnages sont très bien travaillés dans leur complexité, fondamentale pour s’interroger sur leur humanité ou leur degré de conscience.

Le film est tout à la fois un thriller et un drame, une mise en abîme et un questionnement sur nos actes envers une autre forme de conscience que la nôtre.
L’identification tout au long de son déroulement fluctue entre Caleb, le jeune programmeur, Nathan, son patron génial mais imprévisible, et Ava, l’humanoïde ingénue, mais pas tant que ça. Et l’on dévoile peu à peu l’envers du décor : une machine qui serait consciente, maintenue cependant à l’état d’objet sans âme, gagne-t-elle un instinct de survie et une volonté de s’affranchir des limitations que nous lui avons imposées ? Que peut-elle être amenée à faire pour cela ?

Projetons-nous dans quelques années, et observons ces robots humanoïdes qui font la guerre (si on les laisse faire), ou nous servent d’objets sexuels (si on laisse faire là encore). Ou regardons la série Real Humans...

Comment pourraient-ils voir leur existence s’ils accédaient à la conscience ?
Auraient-ils des droits ? Des devoirs ? Et lesquels ?

Et pourraient-ils avoir envie de survivre ? De se reproduire ? De se libérer de leurs chaînes ? De nous combattre pour cela ? De nous détruire ?

La rébellion serait alors le seul mode de relation entre la Créature et son Créateur.

Cela ne vous rappelle pas Frankenstein et son « monstre » ? Et Blade Runner et ses Répliquants (et son test de Voight-Kampff) ?

Est-ce à dire que l’être humain ne peut penser une autre espèce intelligente que la sienne qu’en terme de dominance ou de méca-darwinisme ?

Dans toutes ces œuvres, les machines, les êtres artificiels créés par l’Homme lui sont devenus infiniment supérieurs, car non soumis aux limitations classiques de la chair (les machines sont plus fortes, plus résistantes, plus efficientes intellectuellement dans le traitement des données). Et dans ces univers, la machine juge donc l’être humain plus faible, moins adapté, voire nocif pour lui-même ou pour l’écosystème. Et décide de l’éradiquer.
C’est la vision de la machine comme instrument du Jugement Dernier. Terminator, Matrix, sont basés sur cette vision.

Mais cette vision est un avatar de notre propre façon de penser, humaine. N’avons-nous pas choisi de tout temps d’éradiquer les formes de conscience qui étaient considérées comme inférieures à la nôtre ? Les civilisations étrangères, par exemple.

C’est donc prêter à l’I.A. un fonctionnement purement darwiniste, froid et calculateur, mais en même temps si humain. Nous jugeons tout à l’aune de notre propre morale, y compris notre propre espèce. Mais qui nous dit que notre espèce serait considérée comme nuisible par une autre ?

Autómata : la Machine héritière de l’Homme

C’est la question qu’explore ce film de 2014 avec Antonio Banderas, méconnaissable dans un rôle très éloigné du Masque de Zorro et une ambiance qui rappelle vraiment beaucoup Blade Runner qui aurait rencontré I, Robot.

Le pitch : La Terre a été dévastée par des catastrophes biologiques et climatiques et l’Humanité, réduite à quelques millions d’individus, ne survit que dans des poches de civilisation restreintes et précaires, à la merci de radiations mortelles. Le projet fou de sauver le monde grâce à une armée de robots chargés de déployer un bouclier aérien a échoué. La technologie a régressé. Mais les robots sont toujours utilisés massivement. Jacq Vaucan (tiens, une petite parenté dans la sonorité avec Voight Kampff), enquêteur pour la société d’assurance qui couvre les dommages causés par ou contre les robots, est alors confronté à un mystère étonnant : un robot se serait suicidé. Selon les Lois de la Robotique, cela est impossible. Mais Jacq va découvrir le contraire.

L’intérêt de ce film réside autant dans l’ambiance qu’il parvient à créer, mélange de post-apocalypse et de survivalisme désespéré, que dans la présentation qu’il fait des machines devenues conscientes. C’est en effet à la Machine comme successeur de l’être humain après une « fin du monde » qu’il s’intéresse. Héritière de la science et de la connaissance humaine dans un monde où les Hommes eux-mêmes perdent peu à peu leur culture, acculés par leur impossible survie, la Machine devient le réceptacle de la prochaine civilisation, celle qui pourra perpétuer la nôtre à travers les âges sombres de l’enfer nucléaire.

Étonnant film où le paradoxe est partout : c’est la machine qui devient positive et l’humain négatif. Le renversement du paradigme habituel des robots destructeurs est particulièrement bien rendu dans la peinture d’êtres humains oubliant leur morale ou perpétuant les vieux schémas de destruction de ce qu’ils ne parviennent pas à comprendre. En contrepoint, les machines, même affranchies des Trois Lois, gagnent un respect envers la vie sous toutes ses formes qui ne fait que renforcer en creux la vacuité des choix moraux des Hommes.

Et voir Antonio Banderas le crâne rasé, ça vaut bien le détour !

Bonus : Extant, la série qui parle de robots et d’aliens

Malgré tout, en visionnant ces trois films, on ne peut pas embrasser la totalité du problème de l’émergence de l’I.A. dans notre monde. Parce que les racines en sont plus anciennes, parce que de nombreux aspects ne peuvent être traités en un film, une série est plus à même d’aborder de nombreux angles d’attaque à la fois.

C’est ce que fait Real Humans, que beaucoup d’entre vous ont certainement vu. Et c’est ce que fait Extant, qui est plus confidentielle.
Puisqu’il est maintenant admis que les séries américaines sont une possibilité pour relancer la carrière d’acteurs qui ont du mal à trouver un second ou un troisième souffle dans leur carrière (Kevin Spacey et House of Cards, par exemple), c’est Hale Berry qui s’y colle cette fois, aux côtés de Goran Visnic. Si, si, celui qui avait eu le redoutable privilège de faire oublier George Clooney dans Urgences en incarnant le Docteur Kovac.

 

Le pitch : une cosmonaute réputée stérile revient enceinte d’une mission de 18 mois en solo sur une station spatiale. Son mari, ingénieur en robotique, tente de faire face avec elle à cet événement incroyable tout en essayant d’élever correctement leur premier « enfant », un robot doté d’une intelligence artificielle conçue pour évoluer comme celle d’un enfant humain, un Humanich.

Il est bien sûr question d’aliens et de robots, d’intelligences artificielles et de nouvelles espèces émergentes, de la survie de l’Humanité, de son évolution.

 La série est assez contrastée. D’un côté Ethan, le prototype Humanich, incarne une vision assez neuve et très optimiste de l’I.A., comme un enfant qui gagne peu à peu en autonomie et en libre arbitre, tout en conservant un lien avec l’Humanité. De l’autre, Lucy, sa « grande sœur », deuxième Humanich à être créé lors de la deuxième saison, est beaucoup plus classique en faisant vivre une I.A. froide, jugeante, dangereuse et affranchie de la morale humaine.

Plus encore, on y voit à l’œuvre l’esprit de ruche qui caractérise souvent le danger que l’on prête à une I.A. dont la conscience deviendrait universelle grâce au réseau internet mondial et pourrait agir à travers tous les objets connectés.

Mais il y a plus dans cette série où la première saison est beaucoup plus dynamique et accrocheuse que la deuxième : le nombre faramineux de petites inventions que l’on y voit à l’œuvre dans le quotidien. Les smartphones ont pris un sacré coup de jeune, et la technologie est partout. Les scanners médicaux sont des filets métalliques posés simplement sur une partie du corps, les blessures sont soignées très rapidement, et pourtant, tout est crédible.

Au-delà de nous faire un peu plus réfléchir sur le problème central que pose l’émergence d’une I.A., c’est-à-dire notre relation à ce qui est Autre, la série est truffée de références.

Si vous parvenez jusqu’à l’épisode 9 de la deuxième saison, vous pourrez par exemple peut-être reconnaître la reprise telle quelle d’une tirade de Harrison Ford dans Blade Runner lorsqu’il examine un cliché, dans la bouche de Lucy.

Tout ceci n’est bien sûr pas un panorama exhaustif de ce que les artistes ont construit vautour de l’Intelligence Artificielle, mais bien un point de départ dans une réflexion plus large.

N’hésitez d’ailleurs pas à la poursuivre dans les commentaires. Ou en prolongeant ce billet par d’autres en vision croisée sur vos propres espaces virtuels.

L’équilibre précaire de la fourmi portant un morceau de sucre

L’équilibre précaire de la fourmi portant un morceau de sucre

Avec un tel titre, mon lecteur habituel pourra s’interroger. Mais de quoi va-t-il bien pouvoir nous parler ?

Pas d’entomologie, il est de notoriété publique que, hormis les coccinelles (je ne sais pas pourquoi d’ailleurs), je hais les insectes.

Pas d’un numéro de cirque, car il est également bien connu que je n’ai ni souplesse ni adresse particulière.

Non, je veux parler une fois de plus de mon métier. Mon métier que j’aime, mais qu’il devient de plus en plus difficile d’exercer de par les pressions continues qui tentent de m’influencer, comme elles tentent d’influencer tous mes confrères.

Si ce n’est pas la première fois que je vous en parle, après avoir un peu exprimé ce qui pour moi pouvait devenir une nouvelle façon de soigner, c’est sans doute la première fois que je vais m’épancher quelque peu sur les doutes qui sont les miens. Sur mes doutes quotidiens.

J’ai des doutes sur la place que j’occupe dans le système de santé.

Comme dans le film Minuscule, j’ai parfois l’impression de porter quelque chose de beaucoup trop lourd pour moi au premier abord. Même si comme dans le film, comme ces fourmis, j’ai l’impression de ne pas trop mal m’en tirer...

Après avoir regardé hier en rattrapage l’excellent et percutant reportage de Cash Investigation intitulé Santé : la loi du marché (sur pluzz), je me suis senti floué, trahi, désemparé.

Oh, bien sûr, je ne suis pas naïf, et cela fait longtemps maintenant que j’ai compris le jeu que tente de nous faire jouer l’industrie pharmaceutique. Depuis deux ans je ne reçois plus les visiteurs médicaux des laboratoires, après avoir longtemps crié qu’« ils ne m’influençaient pas ». Lorsque j’ai pris conscience que continuer à les recevoir c’était cautionner les pratiques purement commerciales d’entreprises cherchant avant tout leur intérêt et pas celui du patient, j’ai réagi. Les différents scandales sanitaires qui ont émaillé les trois dernières décennies ne m’ont pas laissé sans esprit critique. Je sais depuis longtemps que la prescription médicamenteuse est un art délicat, pas toujours compris des patients d’ailleurs.

Mais comprendre à quel point certains laboratoires se paient ma figure m’a vraiment révolté.

Je suis conscient du fait qu’un reportage aussi peu être manipulé, d’ailleurs. Conscient que les scandales n’épargnent pas les journalistes, fussent-ils d’investigation. Les fausses images de Timisoara dans le chaos de la chute de Ceausescu m’ont laissé un souvenir inoubliable.

Mon esprit critique est donc toujours en alerte lorsque je vois un reportage, comme lorsque je lis un article de journal, ou une publication scientifique.

Mais comment se relever lorsque l’on est mis à terre par un doute si fort sur la base même de son travail : les recommandations de bonnes pratiques, la médecine basée sur les preuves, la médecine rationnelle, qui prend en compte au mieux les bénéfices et les risques de chaque prescription de ces poisons qu’ont toujours été les médicaments ?

Si l’on en croit la deuxième partie du reportage, celle qui touche tous les médecins généralistes de ce pays et du monde entier même : il serait délétère de prescrire au moins l’un des médicaments contre le cholestérol de façon préventive, alors même que les recommandations officielles préconisent d’atteindre des objectifs ciblés.

Un débat qui secoue le monde médical depuis des années déjà, avec ses hérauts dans chaque camp, ses arguments et contre-arguments, et dans lequel les généralistes sont les pions d’une partie d’échec à plusieurs plateaux simultanés.

Mon confrère le Pr Even y joue le rôle du redresseur de torts dans son armure de chevalier blanc, quand beaucoup de cardiologues remettent en cause son travail, voire son honnêteté intellectuelle. De l’autre côté, ces mêmes cardiologues sont bardés de références, mais sont tous englués dans des conflits d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique.

Qui croire ? Il ne s’agit pas de croire. Il s’agit de trancher dans une querelle avec sa seule raison.

Quels arguments entendre, alors ? Il faudrait pour cela être capable de les soupeser tous. Il faudrait avoir une connaissance absolue des études scientifiques sur lesquelles se basent les laboratoires. De leur méthodologie. De leurs conflits d’intérêts exhaustifs. De leurs biais. Et de leur transposition possible au réel.

Car prescrire, ce n’est pas si simple que les gens le pensent. Il ne suffit pas de se dire, tiens, ce patient a cette maladie, il lui faut ce médicament qui va tout résoudre.

Prescrire, c’est d’abord faire une série de paris risqués.

Le premier pari, c’est celui du diagnostic. Rares sont les patients qui se présentent au cabinet médical avec des signes aussi précis, simples, et faciles à trouver que dans les livres de médecine ou qu’à l’hôpital, où ne sont concentrés que les cas les plus graves, ceux qui ont des symptômes typiques. Non, dans la vie réelle, le patient à qui l’on suspecte une colique néphrétique (un caillou coincé dans les voies urinaires) ne va pas forcément avoir des douleurs qui répondent aux critères classiques. Il n’aura pas forcément ces douleurs si intenses qu’elles font changer constamment de position pour essayer en vain de se soulager, et qui ont fait surnommer la pathologie « colique frénétique ». Souvent ce seront simplement des gouttes de sang dans les urines, des sensations de rasoir tailladant la muqueuse, qui mettront en alerte le clinicien. Alors souvent, malgré une solide pratique clinique, malgré un interrogatoire précis qui recherchera des signes peu fréquents, mais discriminants, malgré un examen attentif, on hésitera entre deux diagnostics. Car par exemple, rien ne ressemble plus à une colique néphrétique qu’une infection urinaire compliquée. Il faut alors choisir : quel diagnostic privilégier ? Le plus probable, ou celui contre lequel il faut se prémunir d’emblée pour éviter une complication ?

Alors vient le deuxième pari : quel traitement est indiqué dans ce diagnostic ? Parce qu’il n’y a pas de recette miracle. Depuis le temps, ça se saurait. Donc, on doit prendre en compte la probabilité d’efficacité d’un traitement dans le diagnostic, en n’oubliant surtout pas de nombreux autres paramètres dont, en vrac : ses risques connus, sa toxicité, ses interactions avec d’autres médicaments éventuels, le passé médical du patient, son mode de vie, ses croyances, son sexe, son âge, son entourage. En évitant surtout de négliger un facteur primordial : l’observance du traitement. C’est-à-dire : est-ce que mon patient va suivre le traitement comme prescrit sur l’ordonnance, ou bien va-t-il de lui-même adapter les doses, la fréquence de prise, la durée du traitement ? Qui parmi nous n’a pas un jour arrêté un traitement deux jours avant la fin prescrite parce qu’il avait oublié ou parce qu’il en avait assez ?

C’est le troisième pari : percevoir le patient dans sa globalité, prendre en compte sa spécificité, et surtout, sa demande réelle. Pour une colique néphrétique, c’est simple : le patient cherche à être soulagé de sa douleur. Elle est intolérable. Il ne veut plus avoir mal. Pour d’autres pathologies, c’est plus complexe. Certaines affections touchant l’ensemble de l’organisme ont une évolution chronique pour laquelle traiter le symptôme peut n’être ni efficace, ni même souhaitable... C’est choquant, mais ça existe. Lorsqu’au bout de quelques mois à essayer des traitements divers l’on se rend compte que les infections sinusiennes d’un patient, avec toutes les caractéristiques d’évolution que l’on s’attendrait à trouver, ne sont que des pathologies secondaires d’un dérèglement immunitaire, il devient idiot de continuer à traiter ces épisodes comme de « simples » sinusites. On comprend alors qu’il est plus intelligent de ne pas traiter ces épisodes, car au lieu de les éteindre, on inonde le patient de médicaments dont l’accumulation peut poser problème. On cherche donc une autre voie, une autre stratégie. Et lorsque le patient revient avec une nouvelle infection sinusienne, il faut le convaincre, lui faire comprendre que l’on ne doit pas céder au symptôme et qu’on ne doit pas s’y attaquer frontalement, mais par d’autres moyens. La formule consacrée, je crois, est : bon courage ! Plus fréquemment, on rencontre des patients qui vous parlent pendant les 15 minutes de la consultation d’un problème qui semble attirer toute leur attention, par exemple cette fameuse perte de cheveux, et puis qui sur le pas de la porte lâchent enfin : « Docteur, je n’ai pas un cancer, au moins ? ». Si vous aviez suivi votre diagnostic premier et prescrit un traitement de supplémentation en fer parce que vous suspectiez une petite carence, vous avez tout faux. Le patient voulait juste que vous le rassuriez sur l’absence de pathologie...

Ce qui fait que savoir prescrire c’est aussi : savoir ne pas prescrire.

Alors c’est sans doute pour cela que toutes les recommandations du monde, la médecine basée sur les preuves, les colloques et congrès, les belles études, ça ne fait pas une prescription. Ou ça ne devrait pas, en tous les cas.

C’est sans doute pour cela que jamais je ne suis allé dans un congrès sponsorisé par un laboratoire pharmaceutique où il sera question de médicaments. Et que je n’irai jamais.

C’est sans doute pour cela que je ne participe pas aux formations médicales continues organisées par ces mêmes laboratoires pharmaceutiques ou avec leur soutien financier.

C’est sans doute pour cela que j’essaie de me documenter sur les médicaments en faisant confiance à des gens intègres dont c’est le métier que de décortiquer pour moi toutes les données scientifiques en toute indépendance.

Mais au final, mes doutes, mes questions, mes prises de tête constantes sur la meilleure attitude à avoir dans chaque cas ne sont pas près de s’envoler. Car ces scandales à répétition entament non seulement le crédit que les médicaments ont auprès des patients et des médecins, mais aussi le crédit que la médecine basée sur les preuves peut avoir dans le monde médical au sens large. La question est donc bien maintenant : à qui faire confiance ? Quelles recommandations suivre ? Est-ce que tout ce que nous avons appris sur les thérapeutiques que nous utilisons n’était qu’écran de fumée, entourloupes et manigances ? Va-t-on devoir se replier à nouveau sur une médecine où l’expérience de chacun fera loi et où les études statistiques seront enterrées ? Où les pratiques ne seront plus harmonisées ?

Je ne sais pas où on va.

Mais on y va...

De l’art d’écrire et de présenter un scénario de jeu de rôle

De l’art d’écrire et de présenter un scénario de jeu de rôle

La narration partagée et son influence sur la présentation formelle d’un scénario

Le scénario de jeu de rôle est par essence une histoire en gestation, un plan sommaire, une trame grossière. Comme son homonyme du cinéma, il emprunte au texte de théâtre un manque flagrant de mise en scène. Et comme le scénario de cinéma ou le texte de théâtre, il peut et sera totalement transformé lorsque les acteurs et l’équipe technique (les joueurs et le meneur de jeu) auront apporté dans le réel leurs choix et leur interprétation de son propos.

La grande différence entre le jeu de rôle et le cinéma, ou même le théâtre qui bien qu’étant un spectacle vivant possède une mise en scène peu évolutive, c’est que le premier est une création éphémère. Chaque représentation du scénario sera différente de la précédente et de la suivante pour deux raisons essentielles. Tout d’abord comme au théâtre ou dans un remake de cinéma, car sa distribution change, et avec elle l’interprétation des personnages. Mais aussi parce que les actions ne sont pas fixées à l’avance. La liberté dont jouissent les joueurs autour d’une table de jeu de rôle est incomparablement plus grande que celle de l’acteur de cinéma ou que celle du comédien de théâtre.

Le scénario de jeu de rôle n’est qu’un cadre très lâche, et en fonction de ces libertés, des choix des joueurs ou du meneur, un même scénario peut donner une histoire fantasque, comique, burlesque, dramatique, tragique, horrifique, et j’en passe. Bien sûr l’écriture peut influencer la tonalité, mais il sera toujours possible d’interpréter très différemment un passage, et par exemple, au lieu d’aller explorer le repaire du dragon où est emprisonnée la princesse, décider de trouver un moyen d’attirer le dragon dans un piège pour avoir un plus gros avantage dans le combat. On reste sur une scène de confrontation, mais sa tonalité aura totalement changé.

Aussi suis-je de plus en plus surpris de constater que l’écrasante majorité des scénarios de jeu de rôle sont écrits au mieux comme des rapports de stage (très structurés, mais avec de gros pavés de texte pour décrire les lieux, les actions, les choix possibles), au « pire » comme des romans. J’adore les romans, je crois que je le prouve assez sur ce site, mais franchement, le plaisir de la lecture n’a pas vraiment grand-chose à voir avec la maîtrise d’un scénario de jeu de rôle. Je confesse avoir pris beaucoup de plaisir à lire certains scénarios, suffisamment bien écrits pour rendre immédiatement une ambiance particulière, mais au moment de m’approprier l’intrigue et de la faire jouer, de la faire évoluer de concert avec les joueurs, la prose noie plus qu’elle ne guide. J’aurais même tendance à dire qu’elle noie d’autant plus qu’elle est bien écrite.

En effet les tournures littéraires, les effets de style, au demeurant très immersifs, créent une brume artistique qui dilue la structure de la narration et ses points essentiels.

Ce qui est une qualité primordiale en littérature devient un défaut indélébile dans l’écriture d’un scénario.

Pour prolonger la comparaison avec le cinéma, tous les guides d’écriture de scénario, comme tous les scénaristes d’Hollywood, vous conseilleront d’abord de surtout ne pas chercher à écrire de façon littéraire.
La première règle pour écrire un scénario de cinéma est aussi la deuxième et la troisième : soyez clair, concis et factuel.
Les autres règles imposent un formalisme très strict qui décompose les actions et les dialogues, sans fioritures.

Mais cette similitude entre le cinéma et le jeu de rôle ne doit pas cacher une différence de taille : la trame et les dialogues ne sont pas fixés à l’avance en jeu de rôle. La forme ne peut donc pas être la même.

Actuellement, tous les scénarios de jeu de rôle que j’ai pu lire sont tous écrits de façon « classique », comme un texte linéaire.

Les seuls exemples de paradigme différent sont les scénarios d’enquête de l’excellent B.I.A. des XII Singes, où chaque scène est présentée dans un texte suivant un formalisme précis :

  • Nom et numéro de la scène
  • Scènes qui ont pu y mener (l’origine de la scène)
  • Lieu(x) où se déroule la scène
  • Indices pouvant être découverts dans la scène
  • Scènes suivantes en fonction des choix des joueurs.

On revient à une forme qui rappelle beaucoup les livres dont vous êtes le héros.

Deux exemples de scénarios :
à gauche, mon propre scénario pour Rêve de Dragons, La Bosse d'Aimath (VITRIOL n°3, 1995)
à droite, un scénario du livre de base de B.I.A. (2009)

Entre les deux dates, un monde s'est écoulé dans l'écriture des scénarios, non ?

 

Plus encore, les jeux récents, comme FATE, proposent de décrire des scènes avec des Aspects qui y sont rattachés, des Enjeux à résoudre, voire des Conséquences en fonction de l’issue de la scène (dans FATE les Conséquences sont des Aspects, c’est-à-dire des choses ou des faits importants pour l’histoire, découlant d’actes ou de non-actes des joueurs ou d’autres personnages).

Mais pour le moment on n’est pas encore sorti d’une forme purement textuelle.

Comment devrait-on présenter un scénario de jeu de rôle de façon non textuelle, pour faire en sorte que n’importe quel meneur puisse se l’approprier en un minimum de temps ?

La réponse m’a été apportée à la fois par ma propre pratique instinctive de la structuration des idées par des schémas heuristiques, et la théorie des Mindmaps (ou cartes heuristiques) que dévorait à l’époque une psychologue de ma connaissance.

En faisant quelques recherches sur le sujet, je me suis rendu compte que je n’avais pas été le seul à penser à cette solution : , , ou encore sur casusNO (le forum bien connu des rôlistes, et dont malheureusement le fil traitant du sujet n'est plus disponible), vous trouverez des idées et des conseils pour commencer à structurer vos propres scénarios. Et il se trouve même quelqu'un pour être d'accord avec moi (voire pour aller plus loin) : un scénario de jeu de rôle ça ne devrait pas exister.

Mais, à ma connaissance, aucun scénario n’a jamais été publié sous cette forme.

Et c’est vraiment dommage.

Parce que je ne dois pas être le seul à avoir des difficultés, en cours de partie, à me rappeler de détails assez importants de l’intrigue sans me référer en permanence à un point de texte du scénario écrit (même quand c’est moi qui l’ai écrit). Et chercher dans une dizaine de pages de texte écrites en police 10 voire 12 a tendance à sérieusement ralentir le rythme de l’action.

Pourquoi donc, messieurs les auteurs de jeu de rôle, ne pas nous présenter des scénarios intégrant une mindmap, voire même quasi uniquement sous cette forme ?

WhiteWolf, en son temps, avait déjà intégré des schémas de relations sociales dans ses décors de jeu, mais je n’ai jamais trouvé de scénario qui exploitait vraiment cette méthode.

On me rétorquera qu’une vraie mindmap doit être personnalisé pour être vraiment efficace.

Je ne le crois pas.

Le Laboratoire du Serpent à Plumes

Aussi ai-je décidé d’écrire un scénario tirant parti de cette technique au maximum de ce qu’elle permet, et au maximum des facilités que permettent le PDF et les outils informatiques.

Mon idée est de décrire chaque scène par un encadré formalisé reprenant des façons de faire de B.I.A. et de FATE. Chaque encadré est considéré comme une note s’ouvrant lorsqu’on « clique » sur le nœud qui lui correspond sur la carte heuristique. Bien sûr, ce n’est réellement pratique que lorsque l’on a un logiciel de carte mentale ou une application de lecture de PDF sur un moyen informatique (tablette ou ordinateur portable), mais on peut aussi intégrer ce système pour une déclinaison papier, avec des numéros de paragraphes comme références sur la carte mentale.

Les Outils

Pour que la forme soit vraiment plus pratique qu’un simple texte, elle doit répondre à certains critères : interopérabilité, facilité d’utilisation, reproductibilité, gratuité de la solution de lecture.

Hélas, malgré mes recherches, je n’ai pas réussi à trouver un logiciel de mindmapping qui posséderait ces qualités en plus d’une possibilité de styler correctement le texte des « annexes » de la carte heuristique (la description des scènes ou des personnages). J’en suis donc à trouver un workflow pour créer ensuite un PDF présentant une image cliquable présentant la mindmap du scénario. Et lorsque l’on clique sur une partie de l’image, le lien renvoie au paragraphe sélectionné pour tous les détails.

Pour ma mindmap, j’utilise MindNode, que je trouve assez simple d’utilisation pour ne pas brider la conception de la structure, et suffisamment complet pour avoir de nombreuses options de personnalisation.

Je structure avec un code de forme pour repérer chaque entrée.

  • Les lieux comme des rectangles ou des carrés,
  • Les personnages comme des ovales ou des cercles,
  • Les autres liens (actions, objets, etc...) comme de simples lignes.

Une fois la carte heuristique créée, et le plus souvent même en même temps, j’écris la description des scènes en me basant sur le modèle que je vous présente plus haut.

Ensuite, ne reste plus qu’à exporter la carte heuristique sous forme d’image, à l’intégrer dans le scénario en rendant ses zones cliquables et en faisant les liens pour chaque paragraphe.

J’utilise LibreOffice, mais je suppose que Word ou Pages feront très bien l’affaire selon que vous soyez sous PC ou Mac.

La méthode de structuration

Je me suis inspiré des réflexions menées par d’autres sur la narration dans un jeu de rôle. Notamment +Car Beket qui propose de concevoir des scénarios pour FATE en se basant sur ce qu’il nomme les Questions de l’Histoire.

En gros, une fois que l’on a l’idée de l’intrigue de base, il faut se poser quelques questions sur l’implication des personnages des joueurs dans cette intrigue.

  1. Comment vont-ils y être enrôlés ?
  2. Comment vont-ils réagir ?
  3. Comment vont-ils mener leur enquête/leurs actions ?

On pose cette structure comme base de la carte heuristique, et chaque façon de répondre à ces questions est une scène potentielle. Je nomme donc la scène, et y attache un ou plusieurs personnages, un ou plusieurs lieux.

Lorsque nécessaire, je fais des liens entre les scènes, les lieux, les personnages pour indiquer des conséquences possibles de certains choix prévus (ou prévisibles).

Ainsi, j’obtiens une carte heuristique décrivant le scénario sans figer son déroulement. Je peux m’y référer quand je veux, et même l’annoter en cours de partie assez simplement, en rajoutant des liens en fonction des actions de mes joueurs et des conséquences qu’elles peuvent avoir sur les autres scènes.

Et le tout est rapide à prendre en main, en gardant toujours un œil sur la structure globale de l’intrigue.

 

Structure de carte heuristique en posant les Questions de l'Histoire

 Un exemple

J’ai jeté mon dévolu sur l’excellent Secrets of Cats, un univers motorisé par FATE Core où les joueurs incarnent des chats. Mais pas n’importe quels chats. Des chats ayant une conscience et qui sont les protecteurs discrets (et secrets) des Humains. En effet, les Humains sont de bienheureux ignorants, inconscients des terribles dangers que recèle le monde, le vrai, celui des fantômes, des esprits maléfiques, des démons.

Pour illustrer la méthode que je décris plus haut, j’ai traduit le petit scénario Silver Ford qui se trouve dans le livre en carte heuristique. À vous de faire les liens avec le texte si vous en avez besoin.

Carte heuristique pour le scénario Silver Ford de The Secrets of Cats

La prochaine étape sera de construire un scénario pour Secrets of Cats directement en carte heuristique, et de le présenter comme tel.

J’y travaille... Il ne me reste qu’à réunir un groupe de joueurs pour le tester.

Dix ans après : la suite de la discussion

De l’art de présenter un jeu de rôle, suite de la discussion en 2025

Nevermind

Nevermind

Le réel est fait de rythmes, de cycles, et la manifestation la plus perceptible pour moi de cette évidence, c’est l’existence de la musique. Le pouvoir des sons et de leur harmonie est si fort sur moi que je ne peux pas écrire sans musique, que je ne peux pas concevoir ou penser sans musique.

Sans parler de produire de la musique (ce dont je suis incapable, mais ce que j’ai toujours admiré chez les autres), la présence des rythmes et des cycles musicaux est indispensable dans ma vie.

J’ai donc une sorte de « playlist de ma vie », avec des morceaux qui vont et viennent en fonction des moments, des époques, des ambiances, de mes humeurs.

Si je me sens en colère ou énervé, un bon vieux Back in Black d’AC/DC, un You Could Be Mine des Guns & Roses (Bande originale de Terminator II, pour ceux qui ont vu le film) ou Palabra Mi Amor de Shaka Ponk, feront l’affaire, mais si je me sens d’humeur nostalgique ou triste, ce sera Xavier, Black Sun, ou Carnival is Over de Dead Can Dance. Si mon humeur est plutôt joyeuse et dynamique, Always the Sun, ou Golden Brown des Stranglers, Retrosexual de Nasser, seront des choix appropriés.

Il y a aussi les bandes-son des scénarios de jeu de rôle que j’écris ou que je fais jouer.

J’ai ainsi des playlists pour The Lost Tribe, Qin, Hellywood... et même si je ne suis pas toujours le Maître de Jeu, étant le plus sensible du groupe à la présence (ou à l’absence) de musique adaptée, je prends généralement les rênes sur la sonorisation.

Enfin, il y a les moments où j’ai besoin d’être concentré sur une ambiance pour écrire.

Dans ces moments-là, j’ai besoin d’écouter des morceaux qui collent bien à l’ambiance mais qui sont aussi très immersifs.

Depuis quelques semaines, alors que j’étoffe l’architecture du Choix des Anges pour donner à l’histoire plus de consistance et une plus grande adéquation avec ce que j’aime dans le genre noir, un morceau tourne en boucle assez souvent : Nevermind, de Leonard Cohen.

Il se trouve que les producteurs de True Detective ont eu l’idée avant moi, qui l’ont utilisé comme générique pour les épisodes de la saison 2 dont le final vient de sortir.

Pour l’écouter dans sa version originale, non tronquée, un petit tour sur Apple Music :

Le morceau est envoûtant, et colle si bien à l’ambiance poisseuse et désespérée de la série qu’il aurait presque été écrit sur mesure.

Quant aux paroles, elles ont cette touche à la fois sombre et violente, nostalgique et rageuse, qui convient à ce que j’aimerais imprimer dans la trame de mon histoire.

Il y a enfin la voix de Leonard Cohen, ce chant presque scandé et ce timbre rauque, chuchoté.

Un bijou.

Dans la playlist de ma vie, un ajout.

Évident.

Chasse Royale, de Jean-Philippe Jaworski, et ses liens avec le Cycle d’Ulster

Chasse Royale, de Jean-Philippe Jaworski, et ses liens avec le Cycle d’Ulster

Quand on apprécie la verve dont Jean-Philippe Jaworski fait preuve dans ses écrits les plus connus que sont Janua Vera et Gagner la guerre, quand on a dévoré le premier tome de Rois du Monde, et surtout, quand on a été nourri de légendes celtes tout au long de son enfance et de son adolescence, la sortie de Chasse Royale ne pouvait être qu’un événement très attendu.

Un peu comme lorsque l’on a patienté de longues heures devant la vitrine d’une confiserie et qu’enfin la sucrerie tant désirée se retrouve entre nos mains.

Il faut dire que l’on a pu saliver un moment entre Même pas mort et Chasse royale : plus d’un an.

Il faut dire aussi que les couleurs de la sucrerie précédente étaient flamboyantes.

Comme souvent, le personnage principal du roman, Bellovèse, est une figure contrastée, au caractère bien trempé, et à la gouaille intarissable, voire même à la jactance permanente.

La réussite de Même pas mort était justement de faire vivre ce personnage dans une trame à la fois réaliste et très imprégnée de surnaturel. De faire vivre une époque qui ne nous est pas si familière que cela tout en nous faisant apprivoiser la violence et la beauté mêlées de ce monde gaulois que nous avons tant fantasmé depuis notre enfance.

Si la chose avait si bien fonctionné, c’est que le parti-pris est très finement pensé : le monde gaulois antique est un monde de croyances surnaturelles, et en choisissant de raconter l’histoire sous le prisme de la mentalité gauloise, des événements parfaitement naturels peuvent être interprétés de manière surnaturelle. Voire guider les actes des protagonistes réagissant à ce qu’ils considèrent comme surnaturel.

L’artifice sème donc aussi la confusion dans l’esprit du lecteur, qui perd ses propres repères, et entre forcément dans un schéma de pensée inconnu, où l’auteur mène la danse, pour notre plus grand plaisir. Du moins dans le premier tome.

Le plaisir était rehaussé par le soin tout particulier pris à nommer les lieux de l’histoire d’après leurs noms antiques sans jamais faire de référence à ce que nous connaissons de notre pays. Et pourtant, le lecteur curieux pourra retrouver en furetant sur le net quelques endroits qui peut-être lui parleront : Ussel en Corrèze peut-il être l’Uxellodunon du roman ? Je rejoins Lune dans sa critique : il manque une carte à ces livres... au moins une carte imprécise comme les Grecs ou les Romains savaient les tracer.

On reconnaît aussi de nombreux motifs celtes dont Jaworski se sert en le revendiquant, puisque son ambition est bien de faire revivre l’époque sur deux plans parallèles : dans l’intrigue elle-même comme dans la forme littéraire que devait prendre cette trilogie, conçue en rinceaux comme l’étaient apparemment la poésie et la pensée gauloises.

Dans Même pas mort, on suivait donc Bellovèse dans l’événement fondateur de son existence : laissé pour mort lors d’une bataille, et donc considéré comme tel, il survit néanmoins, et devient alors un être tabou, un être que la mort a rejeté sans que les vivants aient de place à lui faire. Socialement, il devient quelqu’un d’étrange, voire d’étranger, porteur de pouvoirs inconnus et inquiétants.

C’est un Interdit druidique, une règle sociale imposée à un individu tant qu’il n’a pas accompli certains actes, qui dirige donc son existence.

Et cet Interdit va le pousser à se rendre dans l’Île des Vieilles, une enclave empreinte elle aussi de magie, pour y accomplir un dessein qui n’est même pas le sien mais qui le fait entrer plus encore dans l’écheveau complexe de relations politiques, mystiques, familiales qui sont tissées autour de lui, premier fils d’un roi dépossédé de son titre et de son rang et rendu orphelin de père par son propre oncle.

Plus politique, Chasse Royale aborde véritablement les relations de Bellovèse avec la cour de son oncle Ambigat, dont, par un jeu d’alliances subtil, et à force de courage comme à force de renoncements et de choix entre diverses loyautés, il est devenu un membre reconnu. Sa place ambiguë n’est d’ailleurs pas si lointaine de celle qu’il avait avant de retrouver son statut de « pleinement vivant ».

Il est en effet à la fois le pire ennemi potentiel du Haut Roi Ambigat, son oncle et meurtrier de son père, mais aussi l’un de ses plus grands héros et l’un de ses plus grands soutiens. Et c’est dans cette lutte entre deux factions opposées mais pas toujours bien identifiées qu’il se trouve être l’enjeu principal, en compagnie de son frère et presque double Ségovèse.

Une lutte non seulement politique mais aussi religieuse, puisque chaque camp est soutenu par une faction druidique qui revendique la suzeraineté spirituelle et les pouvoirs d’intermédiaire entre le monde surnaturel des dieux et des esprits, et le monde temporel des rois et des héros. C’est encore un conflit religieux qui initia la guerre entre Ambigat et Sacrovèse, le père vaincu de Bellovèse et Ségovèse.

Si l’on peut voir de nombreuses allusions à la tragédie grecque dans l’enchaînement des événements (serait-ce un hasard si le personnage auquel Bellovèse est censé faire ce récit au crépuscule de sa vie est un Hellène ?), le propos comme le déroulement de l’intrigue ont aussi des liens avec d’autres histoires celtes. Le plus flagrant de ces emprunts est le Cycle d’Ulster (attention, lien en anglais), nommé aussi le Cycle de la Branche Rouge, un ensemble de contes irlandais. La citation du début de Chasse Royale est d’ailleurs tirée du Táin Bó Cúailnge, l’épisode le plus connu du Cycle, où le héros Cú Chulainn se bat contre toute une armée venue dérober la richesse de son royaume, le bœuf brun de Cooley.

Le parallèle entre les deux héros est très intéressant à faire. J’ai presque eu l’impression de me retrouver devant deux faces d’une même personne, devant les incarnations irlandaise et gauloise d’un même héros. Un concept profondément celte : chez les Irlandais, la déesse Morrigan est une déesse à trois incarnations possibles, et chez les Gaulois, le dieu Sucellos possède un marteau dont une extrémité de la tête peut tuer, et l’autre ressusciter. Sucellos qui deviendra Janus, le dieu aux deux visages chez les Gallo-Romains.

Cú Chulainn, le héros irlandais, est lui aussi impliqué dans une relation complexe avec son oncle, le Roi d’Ulster Conchobar Mac Nessa, et dans une lutte entre le Royaume d’Ulster et le Royaume de Connacht dirigé par la Reine Mebd. Les alliances et les affrontements fratricides qui se font jour peu à peu jusqu’à éclater dans Chasse Royale sont ouverts et font rage dans le conte irlandais. Bellovèse qui choisit un camp différent de son frère et quasi jumeau Ségovèse fait écho au combat meurtrier qui opposera Cú Chulainn et son ami d’enfance Fer Diad. On retrouve d’ailleurs le même motif familial à l’origine du conflit fratricide : un frère ou quasi-frère (Ségovèse et Fer Diad), fils spirituel ou physique d’un héros ennemi (Sumarios, le deuxième homme de la mère de Bellovèse et Fergus) qui servit de père à Bellovèse comme à Cú Chulainn.
La Chasse Royale dont il est question dans le livre de Jaworski est aussi le pendant de l’enjeu de la lutte entre Ulster et Connacht : la possession du Taureau brun de Cooley.

Si d’ailleurs vous avez l’occasion de passer en Irlande, il est possible de visiter les ruines archéologiques d’Emain Macha, la capitale de l’ancien Royaume d’Ulster, et d’y apprendre beaucoup sur l’épopée de Cú Chulainn. Pour un petit aperçu, vous pouvez aller là (lien en anglais bien sûr).

Lire Jaworski c’est donc entrer pleinement dans une légende aussi vieille que l’épopée des Thuatha Dé Danann, transposée dans un monde qui nous est plus proche.

C’est aussi entrer dans une façon de pensée qui change radicalement de la nôtre sur un point essentiel : la violence et la valeur attachée à la vie.

L’un des défauts narratifs du livre est la place accordée à la description des combats. Des morceaux de bravoure sur l’écriture, toujours aussi colorée et imagée, toujours aussi riche de termes inusités et de belles tournures, mais beaucoup, beaucoup trop... verbeuse.

Certes, là encore je crois que le propos est de nous plonger dans ce monde violent où les querelles se règlent à coup d’épée ou de lance bien plus sûrement qu’à coup de beignes viriles, où la vie est le jouet non seulement des machinations divines mais aussi des maladies, des guerres et des famines. Mais si les contes irlandais regorgent de ces combats titanesques que nous expose l’auteur ad nauseam, et si cette tradition se prolonge même jusqu’à Chrétien de Troyes et ses descriptions cliniques de mâchoires qui volent sous l’impact des lances de joute, il me semble que la surenchère est poussée un peu trop loin.

Enchaîner autant de combats les uns aux autres avec autant de description est sans doute un choix pour montrer : la vantardise de Bellovèse (qui est le narrateur de sa propre histoire), la violence de l’époque, le statut de héros invincible, la filiation avec les épopées celtes.

Mon reproche est que justement cette façon de faire ne renouvelle pas véritablement le genre. Le premier tome et une bonne partie du second suffisent amplement pour savoir à qui l’on a affaire avec Bellovèse : un guerrier solide dont la bravoure et l’adresse au combat sont parmi les plus grandes. Un futur roi (un Roi du Monde ?). Point n’est besoin d’en remettre une, deux, voire trois couches. Jusqu’à scinder ce deuxième tome en deux au motif qu’on avait beaucoup de choses à dire. Et au passage de déstructurer le projet initial (en tous les cas tel qu’il avait été énoncé, avec une logique artistique évidente et vraiment élégante comme l'auteur l'avez exposé dans une vidéo sur YouTube qui n'est hélas plus disponible).

Il eût été plus élégant justement, à mon avis, de faire quelques ellipses (dont Jaworski se sert d’ailleurs magistralement dans le premier tome, et avec même des justifications dans la trame du récit et la vision celte d’un conte en rinceaux) et d’introduire comme dans Même pas mort des flash-back ou des flash-forward, des incursions dans le surnaturel plus visibles, de façon à pousser plus encore le sens de « destinée hors du commun » que l’on sent être le fil conducteur du récit.

Quant à la chasse qui donne son titre à l’opus et qui ouvre le récit, elle est la véritable réussite de ce tome. On suit les chasseurs sur la piste du mystérieux cerf, animal mythologique majeur dans la culture celte, avec la même magie que lorsque Bellovèse suit l’ombre dans la brume au cours du premier tome. On s’attend d’ailleurs à traverser la frontière ténue qui sépare ce monde-ci de l’Autre, celui des Dieux. Mais hélas, la conclusion de cette chasse nous cueille bien tard, à la fin, sans apporter le souffle qu’elle promettait.

Pour tout dire, j’ai eu à la lecture un sentiment mêlé de : trop-plein (de combats, de phrases longues), frustration, gâchis. Le tout heureusement en moindre quantité que le plaisir à lire la faconde intacte de Jaworski, car le bougre n’écrit vraiment pas comme un pied.

Mais ce sentiment si indéfinissable de déception sourde m’a vraiment gâché mon plaisir.

Est-ce un nouvel avatar de la Malédiction du deuxième tome (ou de la deuxième saison) ?

J’avoue être depuis plus circonspect sur la suite de la tétralogie (puisque maintenant c’en est une).