Penny Dreadful, la Malédiction de la deuxième saison

Penny Dreadful, la Malédiction de la deuxième saison

Je vous ai parlé de mon enthousiasme pour la première saison de Penny Dreadful dès l’année dernière.

Servie par un casting sérieux et des moyens conséquents, une reconstitution exigeante et une photographie dosée, cette première saison n’avait comme seul défaut à mon goût que d’être trop courte et de précipiter son dénouement de façon un peu bâclée. La disparition un peu expéditive de Van Helsing en était un symptôme criant dès les premiers épisodes, mais j’avais pu mettre cet incident sur le compte d’une direction artistique se voulant relecture iconoclaste des grands auteurs gothiques.

Le sujet et son traitement me paraissaient tellement prometteurs, et le jeu d’acteur, d’Eva Green alias Vanessa Ives notamment, pouvait hausser la série au rang de culte.

Sur cette bannière de promotion, de gauche à droite on reconnaît :
Dr Viktor Frankenstein, Dorian Gray, John Clare, Ethan Chandler, Vanessa Ives, Sir Malcolm Murray, Sembene, Mrs Poole, Ferdinand Lyle.

Une longue année est passée, et lorsque le premier épisode de la saison deux fut diffusé, vous m’imaginez bien scotché devant mon écran. La magie opère, dès les premières images. Les deux premiers épisodes sont cependant encore teintés de ce goût d’inachevé laissé par le final de la première saison.
Et puis l’intrigue commence à se déployer paradoxalement avec un épisode flashback, le troisième, l’un des plus réussis. Enfin, la trame finit par se dérouler, mais là encore on retrouve le vieux défaut de la série. On se prend à rêver de plus d’ampleur.

Il n’y a pourtant toujours rien à redire à la réalisation, au soin porté à l’ambiance.

Les dialogues et les situations montrent que l’équipe prend à cœur d’explorer toutes les facettes de l’épouvante à la mode gothique. Les interrogations de celui qui se fait appeler John Clare, comme celles de son Créateur malheureux et morphinomane, Viktor Frankenstein, celles de Vanessa Ives et de son protecteur Ethan Chandler, l’hubris de Lily/Brona répond au côté sombre de Dorian Gray, et c’est à travers ces duos, ces couples, ces oppositions parfois comme à des miroirs, que la série interroge sur la nature monstrueuse des sorcières, des non-morts, des loups-garous, et nous renvoie à nos propres monstruosités.

C’est un parfait exemple de ce que l’on pourrait créer à partir d’une chronique du jeu de rôle Vampire, tant dans sa mouture historique des années 1990, La Mascarade, que dans la nouvelle itération, Le Requiem.
Pour ceux qui ne sont pas familiers des jeux de rôles, disons que l’interrogation sur la part d’humanité qui reste à un monstre assoiffé de sang en était l’une des thématiques.

Les premiers épisodes construisent d'ailleurs une mythologie autour de Lucifer et Amunet qui n'est pas sans rappeler celle que La Mascarade avait construite en son temps autour du mythe fondateur des vampires avec Caïn comme Père et Lilith comme Mère. Le puzzle que déchiffrent les protagonistes afin de comprendre le fameux Verbis Diablo fait écho aux trois suppléments de La Mascarade qui étaient sensés être des livres sacrés pour les Caïnites : The Book of Nod, Revelations of the Dark Mother, et The Erciyes Fragments.

La teinte d'égyptomanie que l'on avait perçue dans la première saison se poursuit en filigrane lors de la deuxième, et ces mythes créent le mystère. On pense à Isis, Osiris et Seth, on pense aux momies, et à des malédictions millénaires.

Mais pour le moment cette mythologie, qui contient en germe le destin du personnage central qu'est Miss Ives, comme celui de son protecteur, le Lupus Dei, Ethan Chandler, n'est qu'esquissée, et on pressent qu'elle sera plus centrale dans la troisième saison.

Les problématiques des personnages se répondent, donc, et s’entrecroisent au point de nous entraîner dans cette quête d’identité, presque malgré nous.

Car c’est peut-être là que réside la clé de cette impression d’incomplétude.

Alors que je m’attendais à une histoire où les personnages apprendraient à accepter leur nature profonde et à s’en servir pour lutter contre de plus grands périls, la plupart d’entre eux sont encore en train de se chercher pendant tout ce temps.

Et c’est finalement au conte de la découverte d’eux-mêmes que nous convie Penny Dreadful.

Comme un louveteau, Ethan n’a pas encore compris comment maîtriser la transformation que l’astre sélène lui impose chaque mois. Malgré son apprentissage auprès de son mentor, brûlée vive, Vanessa Ives n’assume pas encore totalement son pouvoir, même si son duel avec Mrs Poole lui révèle une force bien supérieure à ce que l’on pensait auparavant.

Il n’y a guère que Brona/Lily, Dorian Gray et John Clare qui parviennent à comprendre leurs natures. John Clare, après avoir triomphé de la tentation, trouve sa voie dans la posture d’un sage ermite, tandis que Gray et Lily assument leurs monstruosités et les allient pour devenir le probable prochain grand méchant bicéphale de la série.

Cette saison 2 est donc pour moi une saison plus psychologique que dramatique, une sorte de transition.
J’ai un seul vrai regret : que le personnage de Sembene, qui promettait des développements passionnants « à la Allan Quatermain », soit évacué avec une si grande désinvolture.

Je place tous mes espoirs dans la troisième (et apparemment dernière) saison, pour enfin voir se déployer sur écran une série gothique alliant l’aventure à la réflexion suivant un dosage parfait que jusque là, la malédiction de la deuxième saison l’aura empêchée de devenir.

Jonathan Strange & Mr Norrell, du roman à la série

Jonathan Strange & Mr Norrell, du roman à la série

J’ai découvert le roman de Susanna ClarkeJonathan Strange & Mr Norrell, en 2006 ou 2007, grâce à ma petite sœur, qui m’offrit le livre conséquent de l’édition noire (oui, il y avait deux couvertures possibles, l’une noire avec tranche des pages de la même couleur et titre en blanc, l’autre blanche avec le titre en noir), et j’ai tout de suite été conquis.

La forme était déjà très singulière : l’histoire est écrite dans le style des romans anglais bourgeois du XIXe siècle, à la manière de Jane Austen, ou de Charles Dickens. Ce mélange très british de description psychologique, d’action lente, de considérations politiques et morales, était déjà inhabituel dans un roman historique contemporain. L’immersion s’en trouvait étrangement facilitée, malgré la lourdeur et la lenteur inhérentes à cette façon d’écrire dont nous sommes aux antipodes depuis que la littérature « fantastique » au sens large s’est inspirée des codes modernes du cinéma, de ses phrases courtes et percutantes, de ses « mouvements de caméra » et autres artifices visuels.

Ici, l’écriture est un peu alambiquée, les tournures volontairement archaïques, la vision du narrateur volontairement partiale. On se glisse parfaitement dans la façon de penser un peu étriquée de la haute bourgeoisie et de la noblesse britannique, voire même anglaise tout court, tant il est question de l’Angleterre, et non du Pays de Galles ou de l’Écosse. On sourit malicieusement aux conventions sociales passéistes, très bien retranscrites. On a plaisir à voir le monde avec les préjugés de l’époque. On frémit, aussi, de comprendre la vision raciale marquée de bienveillante condescendance qui avait cours alors en suivant le parcours du domestique noir Stephen Black, qui deviendra « l’esclave sans nom » au cours du récit.

Et pourtant le plus intéressant n’est pas la forme de l’écrit, mais bien le fond et l’univers que déploie Susanna Clarke tout au long des 843 pages de son récit.
Car il ne s’agit pas seulement d’une très bonne reconstitution de l’époque des Guerres napoléoniennes vue du côté anglais, avec sa société georgienne déjà pétrie des certitudes et de la morgue qui feront la puissance de l’Empire Britannique sous Victoria quelques dizaines d’années plus tard.
Non, il s’agit bien d’une uchronie construite non seulement à travers le récit lui-même, mais aussi tout au long des centaines de notes de bas de page insérées par l’auteur pour expliciter ou développer tel ou tel point de son univers, à la manière là encore des écrivains du XIXe siècle, aussi bien anglais que français (Jules Verne en était un adepte forcené, lui aussi).
Et le génie de cette uchronie est d’être si bien ajustée aux événements réels que la vraisemblance s’impose d’elle-même, malgré la distorsion fantastique des changements opérés.

Tout commence lorsque Mr Gilbert Norrell, honorable bourgeois de la région d’York, dans le nord de l’Angleterre, décide un beau jour de remettre à l’honneur la pratique de la magie dite « anglaise », abandonnée 300 ans plus tôt, car apparemment décrétée trop dangereuse. Se déclarant seul magicien praticien d’Angleterre, il débute par un coup d’éclat qui fera sa célébrité : il donne vie aux statues gothiques de la cathédrale d’York, sous les yeux médusés des magiciens « théoriciens » qu’il tient en si piètre estime.

Dès lors, il se destine à rendre la magie anglaise « honorable » et « respectable », loin des « maléfices » souvent attachés aux anciens magiciens héritiers du plus puissant d’entre eux, le fameux Roi Corbeau qui aurait régné dans le nord de l’Angleterre grâce à un pouvoir magique sans limites ou presque et à son alliance avec les êtres Fées.

Rapidement, les prodiges de Norrell lui attachent des hommes sans scrupules (Lascelles et Drawlight), mais aussi l’intérêt du gouvernement anglais, aux prises alors avec Napoléon et son expansion irrésistible sur le continent européen. Sir Walter Pole, politicien influent, va utiliser ses talents pour combattre le Blocus Continental mis en place par l’Empereur des Français contre les îles britanniques.

Mais ce sont deux autres magiciens qui vont changer le destin de Mr Norrell.
Jonathan Strange, tout d’abord. Un bourgeois oisif qui, sous l’influence de sa femme Arabella, intelligente et inspiratrice, va se lancer à corps perdu dans l’étude de la magie et va devenir le seul élève de Norrell. Il sera si prometteur qu’il prendra bien vite des voies différentes, si ce n’est opposées, de son illustre maître. Il en sera pour cela à la fois reconnu (il participera sur le champ de bataille à la guerre contre Napoléon, permettant aux anglais de remporter de nombreuses victoires tant dans la guerre d’Espagne que lors de la bataille décisive de Waterloo), et détesté (il sera accusé de sédition et jalousé par son maître qui le verra avec horreur se tourner vers les anciennes formes de magie, plus puissantes et plus sauvages que celles, respectables, qu’entend développer Mr Norrell).
Et le Gentleman aux Cheveux comme du Duvet de Chardon, un être Fée invoqué par mégarde par Norrell lors d’une tentative désespérée de rendre la vie à l’épouse décédée de Sir Walter Pole, base de toute l’histoire racontée dans le livre.

Ce sont les relations entre Norrell et Strange qui structurent le récit. Leur amitié, leur opposition, leur affrontement, leur réunion, content les deux visages de toute grande collaboration : l’admiration réciproque qu’ils éprouvent l’un pour l’autre n’a d’égale que le différend fondamental qui deviendra leur pomme de discorde. L’un désire retrouver la grandeur des mages d’autrefois et rendre à l’Angleterre son Enchantement, quand l’autre veut à tout prix éviter de répéter les mêmes erreurs que ses prédécesseurs en ostracisant la part la plus puissante de la magie : les êtres Fées.

Et c’est là le deuxième axe, le plus intéressant pour quelqu’un qui a baigné comme moi toute sa vie dans les mythes, les légendes des Sidhe et les contes celtes : la relation des deux magiciens envers la source de la magie que sont les Fées, et les conséquences qu’aura leur « invocation » du Gentleman aux Cheveux comme du Duvet de Chardon.

Susanna Clarke reprend avec intelligence les caractéristiques attribuées depuis des siècles à ces êtres inhumains : leur amoralité, leur obsession du jeu, leur égocentrisme, leurs interdits (les fameux geiss celtes), leur puissance magique et leur frivolité. Les Danses Féériques dans lesquelles les Humains sont entraînés pour leur plus grande perte. Les maléfices ou les bénéfices que peuvent engendrer les marchés passés avec ces créatures. Les subtilités et les règles que l’on doit suivre pour marchander avec eux et ne pas se retrouver pris au piège de leurs intérêts incompréhensibles.

Le roman, donc, était une sacrée découverte, d’une richesse foisonnante, bien plus encore que mon rapide résumé ne peut laisser entendre.

Quelques cartes du jeu de tarot créé par la BBC pour la promotion de la série.
Elles font écho au jeu de tarot que Childermass utilise tout au long des sept épisodes.

J’en ai même un temps voulu faire une adaptation en court-métrage de quelques scènes marquantes : celle de Strange expérimentant la folie à Venise, ou bien celle qui lui permit de comprendre la folie du Roi George.
Mais bien entendu, les moyens nécessaires à la réalisation étaient bien au-delà de ceux que je pouvais réunir, même après la production d’Ultima Necat.

Et cependant, d’autres avaient eu la même idée que moi, et les droits cinématographiques allèrent d’un studio à l’autre pendant si longtemps que l’on perdit l’espoir de voir un jour l’histoire portée à l’écran.

Si bien que lorsque j’entendis parler de la minisérie de la BBC, mon sang ne fit qu’un tour.

Les sept épisodes furent un véritable délice.
L’adaptation est réussie, dans tous les domaines.

Non seulement l’univers du roman est crédible à l’écran, non seulement l’ambiance est bien rendue, mais aussi le casting est choisi avec soin, et surtout le passage de l’écrit suranné à l’image cinématographique moderne est une grande, une splendide prouesse, qui permet de rendre honneur à toutes les petites notes de bas de page que Susanna Clarke avait si bien posée comme des cailloux dans un jeu de piste à travers ses 800 pages.

Les moyens mis sur le projet sont conséquents. Les effets spéciaux crédibles. La reconstitution des costumes, des décors, sans tâche. La réalisation et le soin porté à la lumière rendent hommage à l’ambiance à la fois sombre et flamboyante de l’histoire en la transposant vers un autre média sans la dénaturer.

Enfin, et surtout, les changements opérés dans la trame sont si bien intégrés qu’ils en deviennent invisibles ou lorsqu’ils apparaissent, c’est pour le meilleur.

Ainsi, Strange change un peu de caractère, en devenant plus amoureux de sa femme que passionné par son art magique, au contraire de son double d’encre et de papier, plus dévoré d’ambition, au moins jusqu’à ce qu’il comprenne le tour que lui a joué le garçon féérique. Son destin final en est par contre un peu moins tragique, le désintéressement altruiste dont il fera preuve perdant en force à cause du manque de l’antipathie que l’on pouvait ressentir pour lui dans la lecture du roman.

Ainsi, Norrell devient moins monolithique et plus ambigu dans sa façon de considérer son pupille et rival.

Ainsi, Childermass, le fidèle serviteur de Norrell, devient-il plus consistant et plus trouble que jamais, et sa relation à son maître se teinte-t-elle d’une plus grande ambiguïté, de même que son rapport à la magie.

Ainsi, Arabella Strange comme Lady Pole deviennent-elles plus combatives.

Ainsi, la présence de Lord Byron devient-elle si accessoire que le personnage en est juste évoqué dans un dialogue obscur entre Flora Greysteel et son père.

Et s’il est juste que ce soient des Anglais qui aient finalement adapté le roman de la renaissance de la magie anglaise, force également est de constater que l’art des séries made in britain n’a vraiment rien à envier à son cousin des Treize Colonies.

Pour vous en convaincre, un petit trailer ?

Et pour conclure : cette histoire et son univers si fouillé ne feraient-ils pas une excellente campagne de jeu de rôle ?

Tous les ingrédients y semblent réunis : un cadre historique peu souvent exploré, des personnages hauts en couleur, une magie puissante, mais cadrée, des opposants mystérieux, des factions diverses à incarner dans le groupe de héros (probablement tous des magiciens pour que cela soit intéressant).

Je songe à proposer, lorsque le temps redeviendra une denrée moins rare, l’idée à mes compagnons de jeu.

Il ne resterait qu’à trouver un système adéquat.

Je pense à FATE...

Rythmes & cycles, réflexions sur la Nature, l’Homme, et la Maladie

Rythmes & cycles, réflexions sur la Nature, l’Homme, et la Maladie

Tout a probablement commencé le jour de mes 39 ans. J’entrais dans ma quarantième année et le passage du temps, pour la première fois de ma vie, m’a angoissé. La fameuse crise de la quarantaine, me suis-je dit. Et durant une année, mon esprit fut préoccupé par le temps, sa signification dans ma vie.

Cette angoisse sourde a paradoxalement pris fin le jour de mes quarante ans, sans aucune explication.
J’avais sans doute sans le savoir compris quelque chose.

Puis, à l’occasion d’un article sur ce blog, pour un concours lancé par Lune, j’ai retrouvé le fameux numéro de VITRIOL, le fanzine auquel je participais lorsque j’avais vingt ans, sur le Voyage dans le Temps. J’y ai relu avec plaisir (et quelque nostalgie, je dois l’avouer) l’article dans lequel deux de mes camarades de l’époque discouraient sur les différentes théories imaginaires ou scientifiques du Temps et de la façon dont on pouvait voyager à travers le passé ou le futur.

Enfin, il y a quelques semaines, c’est le livre que mon père a offert à mon épouse pour son anniversaire (Cosmos, de Michel Onfray) qui a achevé de me convaincre : le Temps et sa perception sont le point névralgique de toute vision du monde.

Et j’avais besoin de développer ici la façon dont je le vois, la façon dont je le perçois, pour sans doute expliquer comment la vision qu’en ont mes contemporains m’exaspère si souvent et si fortement.

Car s’il est bien une seule chose avec laquelle je suis d’accord dans le livre de Michel Onfray (par ailleurs horripilant au possible), c’est que les Hommes du XXIe siècle occidental ont une perception erronée du Temps.

La Fuite du Temps de la civilisation occidentale moderne

Mon métier est de soigner.

Qu’est-ce que cela pourrait-il vouloir dire d’autre que simplement ceci : favoriser des processus naturels de guérison, d’adaptation, de remplacement, au détriment de processus naturels de maladie, de désadaptation, de destruction ?

Car avec toute notre technologie, nous ne sommes pas capables de nous substituer complètement à la Nature. Nous dépendons toujours d’elle, car même avec notre compréhension intime de la matière vivante (si ce n’est de la matière elle-même), nous ne connaissons presque rien des mécanismes si complexes qui en régissent la régulation. Même en sachant quels processus biochimiques ou génétiques de régulation entrent en jeu dans chaque étape de la cascade moléculaire de la Vie, nous ne comprenons toujours pas l’entièreté du schéma concepteur du Vivant. Et même en connaissant ce schéma, quel savoir nous faudrait-il pour le remplacer par un autre ?

Car nous faisons partie du Vivant, nous sommes partie intégrante d’un monde qui nous dépasse et nous entoure, nous englobe. Nos processus intimes sont liés aux lois de la physique, de la chimie, de la biologie moléculaire. Des lois naturelles. Inviolables. Du moins dans l’état actuel de nos connaissances. Et pour certainement encore très longtemps.

Pourquoi alors mes contemporains s’acharnent-ils à nier que les processus naturels qui font partie d’eux si intimement ont besoin de temps ? En tous les cas, d’un temps qui échappe à leur volonté ?

Pourquoi alors exiger qu’une gastro-entérite virale disparaisse aussitôt le médecin consulté ? Comment ne pas comprendre que la simple diarrhée, pour s’arrêter, nécessite que les liquides excrétés à grand-peine par l’intestin soient réintégrés dans le milieu intérieur... et que cela demande du temps ?

Pourquoi calquer le fonctionnement d’un organisme vivant sur celui d’une machine ? Pourquoi penser que les rouages de notre corps, ou de notre pensée, pourraient se réduire à ce que nous avons nous-mêmes construit ? Le fonctionnement d’un ordinateur nous paraît extraordinairement complexe, et pourtant, il est infiniment plus simple et basique que celui d’une seule de nos cellules. Comment alors concevoir que nous puissions comprendre véritablement l’interaction des milliards de cellules qui nous composent ?

Nos signaux cellulaires vont vite, très vite, mais la Nature a son propre rythme, et ce n’est pas celui de l’ADSL...

Notre technologie est puissante, elle nous a permis de conquérir la planète, de la dompter un temps (car ses mécanismes de régulation nous sont tout autant inaccessibles et vont finir par nous revenir à la figure), mais elle nous pousse à oublier que nous ne sommes pas les maîtres du Temps.

Notre rythme de vie s’est accéléré : l’informatique, l’électricité, ont permis de soustraire à nos vies des temps auparavant incompressibles : celui d’une lessive de linge, celui de la cuisson des aliments, celui de la communication entre deux points éloignés du globe terrestre.

Mais si l’immédiateté est devenue la norme, si la réactivité absolue est érigée en valeur, si la spontanéité et le « temps réel » (quel drôle d’expression, comme s’il existait un « temps irréel », qui serait de plus le temps naturel, et comme si le « temps réel » était notre propre façon de modifier la perception du passage des instants dans nos sociétés...) sont désormais des standards recherchés par tout un chacun, la Nature, elle, n’a pas évolué au même rythme que la Loi de Moore (qui stipule que les capacités informatiques doublent tous les 18 mois).

En avoir conscience me met régulièrement dans une exaspération terrible envers ceux (bien souvent mes patients, mais je m’inclue parfois dans le lot moi-même), qui, n’y ayant pas même pensé, croient que nos connaissances et nos thérapeutiques permettent de s’affranchir des rythmes biologiques.

Or, leur expliquer que la médecine n’est pas de la magie, qu’elle suit des règles qui ne dérogent en aucun cas à celles de la Nature, est parfois compliqué.

J’ai souvent l’impression de devoir briser un mythe pour le leur faire accepter. Le mythe de la médecine toute-puissante, le mythe de la science humaine sur-naturelle, le mythe du progrès que l’on n’arrête pas.

Or, j’en suis persuadé, tout ce qui nous entoure est soumis à une loi inviolable : le Temps est Cycles.

Le calendrier cyclique maya

Les Roues du Temps

Sans vouloir paraphraser le titre de la saga de Robert Jordan, je n’ai pas trouvé meilleure image pour décrire ce fait que la science comme la simple observation confirment à l’unisson.

Depuis la rotation hyperrapide des électrons autour du noyau d’un atome (et ce sens de rotation, le spin, à la base de technologies comme l’IRM) jusqu’à la rotation gigantesque des galaxies sur elles-mêmes, la physique et l’astrophysique nous offrent les premières preuves de ce que les Anciens avaient compris dans la révolution des astres dans le ciel.

La biologie offre la même image : les cycles des végétaux (les cercles de croissance des arbres) comme les existences des animaux (naissance, vie, prédation, reproduction, transmission, mort) suivent des schémas immuables.

Sur ce plan-là, Michel Onfray a parfaitement raison, qui décrit la succession des temps nécessaires à la dégustation d’une série de crus dans une cave, afin de remonter le temps.

Nos vies suivent le même cycle, chacune selon un rythme différent. Certains vivront ces étapes plus vite que d’autres, certains les verront s’étirer sur une période plus longue. Mais la vitesse ne varie pas à l’échelle cellulaire. Elle varie à l’échelle des événements de vie.

Comprendre que nous sommes soumis à quelque chose qui nous dépasse, sans que ce soit une volonté divine ou un maître transcendant, mais bien plutôt une loi universelle, devrait nous rapprocher d’une sagesse plus grande. En acceptant le simple fait que nos rythmes sont dictés par cette loi, nous pourrions plus facilement accompagner la marche de notre roue temporelle, et profiter de chaque degré de rotation.

Nous pourrions aussi voir le monde comme une harmonie à comprendre, une personne à rencontrer, à accepter avec ses qualités et ses défauts, simplement en observant la course de ses rouages circulaires, comme on s’émerveille devant la complexité élégante des mécanismes internes d’une montre.

Nous pourrions nous considérer comme un rouage essentiel, mais non pas plus important qu’un autre.

Nous pourrions retrouver un peu de certaines valeurs qui se sont envolées avec notre course vers toujours plus de rapidité : respect de soi-même, respect des autres, civisme. Je me fais l’effet d’un vieux bougon en écrivant ceci, mais je suis sûr que je ne suis pas le seul à déplorer l’état lamentable du civisme dans notre société. Je suis peut-être plus isolé quand je lie la perte de cette valeur à l’accroissement de nos exigences temporelles.

Retrouver le sens du temps serait très certainement salutaire pour nos sociétés dans leur ensemble.

Et pourtant.
Et pourtant, l’existence humaine, il est vrai, n’est pas seulement un cycle, car l’Homme a apporté une autre inconnue à l’équation : sa culture.

La Spirale Universelle

Réduire la Nature à des cercles qui se répètent à l’infini reste malgré tout simpliste, en effet.

Là encore, si la croissance d’une plante répond à la loi des cycles, elle répond aussi à une autre forme : la spirale formée par le nombre d’or.

Là encore nos connaissances ont confirmé ce que les Anciens avaient intuitivement compris : la fameuse suite de Fibonacci n’a pas seulement une élégance esthétique, elle est une donnée fondamentale du vivant. Elle décrit aussi bien la croissance d’une plante en termes mathématiques que l’impression d’harmonie qui se dégage d’un dessin de Léonard de Vinci ou des proportions d’une pyramide égyptienne.

En l’appliquant au passage du temps, on peut considérer que la spirale du nombre d’or décrit l’évolution des cycles naturels sous l’influence de la culture humaine.

Notre culture, donc l’effort que nous produisons depuis la première organisation des sociétés préhumaines alors que nos ancêtres ne marchaient encore que partiellement courbés, infléchit forcément le réel.

Loin d’être la force maléfique que décrit Michel Onfray (paradoxe ultime que le philosophe dénigrant la culture qui donna naissance à sa discipline, et qui écrit un livre pour diffuser la thèse selon laquelle les livres nous éloignent du réel et devraient être objets de notre méfiance), la culture qui nous élève vers un état autre que celui de nature nous permet sans doute de mieux saisir les mécanismes à l’œuvre dans le monde. Et de mieux encore les accepter. De les accompagner. De les sublimer.

Ainsi, loin de nous faire revenir sans cesse au même point de départ, chaque cycle s’achève dans un état plus élevé de complexité dans l’univers qu’à son début, et fait renaître le cycle suivant vers une richesse supérieure du monde qui nous entoure.

Chaque livre écrit, chaque œuvre produite, chaque existence humaine qui passe, apporte d’innombrables opportunités à la Nature : des choix génétiques à chaque reproduction, inédits, car héritiers de milliards de combinaisons précédentes ayant produit un résultat unique, des choix artistiques ou techniques encore jamais vus, car bâtis sur les briques de chaque invention passée.

L’évolution de l’Univers se fait vers toujours plus de complexité.
Les quarks se sont combinés en particules positons ou électrons, qui se sont eux-mêmes combinés en atomes, puis les atomes en molécules, les molécules en cellules vivantes, ces dernières en organismes pluricellulaires, qui ont formé des sociétés. Et les sociétés produisent des cultures qui s’agencent pour former... quoi ? Le patrimoine de l’Humanité ? Et quel sera l’enfant de ce patrimoine ?

Tout cela sous la bienveillante houlette du temps et de ses cycles, pour donner à la spirale de complexité toujours plus d’ampleur dans un mouvement qui peut nous paraître éternel.

Mais que l’Homme puisse se croire autorisé à briser la base même de la rotation est d’un incroyable orgueil.
Nous serons peut-être un jour prochain capables de remplacer des protéines déficientes dans nos cellules (c’est la base de la thérapie génique), ou de palier à des mécanismes défaillants grâce à des agents robotisés minuscules qui nettoieront notre organisme (les nanotechnologies), mais même ces prouesses nécessiteront du temps, un temps qui ne sera pas dicté par notre seule volonté, mais bien par des contingences physiques : le temps de remplacement du gène défectueux dans les milliards de cellules de notre organisme par un virus modifié, le temps d’action de milliards des nanorobots sur une structure aussi compliquée que ce même organisme.

Même alors, je gage qu’il y aura des impatients pour râler et trouver que les choses sont inadmissibles et qu’à leur époque, on ne devrait pas attendre. Pour trouver que franchement, en 2548, attendre 24 heures pour qu’un membre repousse, c’est la préhistoire, ou qu’en 2548, guérir d’un rhume en moins de deux jours ne soit toujours pas possible...

Ceux-là, que j’espère moins nombreux alors, n’auront pas vraiment progressé sur la spirale du temps vers plus de complexité, de compréhension du monde et de sagesse.

Ceux-là resteront finalement plus prisonniers encore de ce temps qu’ils mettront tant d’énergie à combattre.

Phi, le Nombre d'Or
Another Earth, de Mike Cahill

Another Earth, de Mike Cahill

Après avoir chroniqué il y a quelque temps I Origins, je m’étais mis en quête du précédent métrage du réalisateur Mike Cahill, intitulé Another Earth.
La surprise fut de taille.

Le pitch est aussi intrigant que celui du deuxième opus : le soir même où une deuxième terre, copie carbone de notre planète, apparaît dans le ciel, une jeune femme à l’avenir prometteur tue accidentellement la famille d’un grand compositeur de musique classique. Le film s’intéresse alors de façon entrelacée aux découvertes sur ce monde nouveau et à la relation étrange qui va se nouer entre la jeune femme rongée par la culpabilité et l’homme à la vie brisée.

Le traitement, par contre, est très différent.

Là où Mike Cahill propose une histoire d’amour transcendée par la mort et la quête mystique autant que scientifique dans I Origins, il promène une caméra fébrile au plus près de ses personnages sans vraiment dévider le fil d’une narration pour Another Earth.
Loin de m’attendre à une telle différence, j’avais anticipé, dans le développement de l’intrigue, à une sorte de conte fantastique à la forme plus classique (ce qui pour moi aurait été un compliment).
Il semble plus s’intéresser aux doutes intérieurs de chacun des deux protagonistes en laissant la caméra capter fugitivement un regard, en s’appesantissant sur quelques gestes ou sur des détails insignifiants, qu’à poser son cadre en nous permettant d’appréhender les personnages de façon habituelle.

La direction choisie par les deux photographies est aussi radicalement différente et compose bien l’opposition entre les deux films.
Dans I Origins les plans sont filmés de façon propre, sans à-coups. Les focales sont calculées pour nous laisser voir les personnages dans leur globalité. Il y a peu de gros plans, si ce n’est sur les yeux de Sophie, qui sont les véritables héros.
Pour Another Earth, la caméra est portée sur l’épaule, au plus près des objets comme des sujets, sans stabilisation externe. On est donc plongés directement dans l’action, à la manière des films indépendants ou se voulant tels. D’où le caractère fébrile de la réalisation, accentué encore par le montage, plus saccadé.

Il en ressort une sorte de malaise, qui colle bien à la dépression profonde du compositeur comme à la culpabilité extrême de la jeune femme, qui prend à la gorge aussi bien qu’aux tripes.

Là où Mike Cahill répondait franchement dans I Origins à son problème initial par une affirmation pleine de foi (la roue du samsara), il hésite et brouille les pistes dans Another Earth en ne laissant que des indices sur l’identité de ceux qui peuplent la Deuxième Terre. Il questionne sans répondre, là où le film suivant répondra tout en questionnant.

Si l’on s’interroge sur le sens de la rencontre que la jeune femme provoque avec sa victime, sur le sens de ce qu’elle fait pour lui, sur le sens de l’histoire d’attraction et de répulsion qui se joue entre eux, sur le fait qu’elle veuille réparer ce qu’elle a commis, sur l’échange qu’elle en reçoit lorsque la musique revient dans l’existence du compositeur, on reste perplexe jusqu’à la fin sur le sens de cette Deuxième Terre.

Pourquoi vouloir voyager vers elle ? Si elle est un miroir exact de la nôtre, de la leur, alors les alter ego de chacun ont leur vie propre. Si ce miroir s’est bien brisé la nuit de l’apparition, comme la vie des deux protagonistes s’est brisée lors de l’accident, et que les existences des habitants des deux terres aient commencé à diverger à ce moment-là, la pensée en est encore plus vertigineuse. On ne peut avoir devant soi que l’aperçu de ce que notre vie aurait été si. Si l’accident ne s’était pas produit. Si l’on avait fait un autre choix.

Est-ce une chance de voir ce que le Destin avait prévu pour nous avant qu’un événement ne vienne le contrecarrer ?
Le dernier plan est à cet égard le point d’interrogation le plus fort du film.

Peut-on regretter ce que la vie a fait de nous, même en ayant vécu des épreuves terribles ?

Ces épreuves ne nous ont-elles pas rendus plus humains ?

N’en avons-nous pas gagné plus que nous en avons perdu ? Ou bien doit-on encore envier la route droite qui était tracée et qui nous menait vers une réussite sociale sans véritable obstacle à franchir ?

Another Earth est un film plus déroutant encore que I Origins, et pour tout dire plus dérangeant encore, dans sa forme comme dans le fond, notamment à cause de la parabole de l’homme de ménage indien qui se prive volontairement du contact sensoriel avec le monde.
Faut-il l’interpréter comme un refus de la roue des réincarnations ? Une autre forme de positionnement hindouiste sur la vanité et l’illusion qu’est le monde ? En mettant en parallèle I Origins et Another Earth, je ne suis pas loin de le penser.

Sans doute est-ce le propre des films réussis que de susciter de telles interrogations.

J’en débattrais volontiers, si certains d’entre vous le désirent, au coin du feu des commentaires de cet article.

Jodorowsky’s Dune, documentaire de Frank Pavich

Jodorowsky’s Dune, documentaire de Frank Pavich

Il en est de certains films comme de certaines œuvres mythiques : leur inexistence est plus puissante encore que leur réalité.

Ainsi, les textes perdus de Platon qui décrivaient l’Atlantide, les livres qui brûlèrent avec la Grande Bibliothèque d’Alexandrie, les codex aztèques ou mayas que les conquistadores ont détruits.
Ainsi, le film que Terry Gilliam n’a jamais pu achever sur Don Quichotte, qui donna naissance à Lost in la Mancha.
Ainsi, le film qu’Alejandro Jodorowsky n’a jamais tourné, celui qui s’inspirait du Dune de Frank Herbert.

Un cinéaste s’est intéressé à ce film, à sa préparation, à son histoire, dans un documentaire qui tente d’en transmettre l’esprit.

Le livre (lien vers Decitre, pour acheter en France...) de Frank Herbert est déjà en soi une œuvre culte.
Racontant une histoire se déroulant dans huit mille ans, il décrit un monde à la fois étrange et familier, avec un luxe de détails et une cohérence exceptionnelle. Il est surtout l’occasion pour son auteur de développer des thèses philosophiques, mystiques, politiques, qu’il ne fera que prolonger dans les autres livres du cycle.

L’histoire de Paul Atréides, rejeton du Duc Léto qui n’aurait jamais dû voir le jour puisque sa mère avait reçu l’ordre de son couvent Bene Gesserit de ne donner que des filles à son puissant époux, est une épopée à la fois intérieure et dramatique. Il y perce le secret de l’Épice, cette substance vitale pour la civilisation puisqu’elle permet le voyage interstellaire et développe les pouvoirs psychiques. Cette substance aussi précieuse que l’est le pétrole ou l’électricité pour notre civilisation, et qui ne se trouve que dans une seule planète dans tout l’univers, la désertique Dune, de son nom véritable Arrakis.

 

On comprend qu’une telle trame ait pu parler à Jodorowsky, sorte de chaman un peu échevelé pétri de légendes, de mystique, de substances psychoactives et de visions hallucinatoires.

Le moindre des attraits du documentaire est d’ailleurs de nous faire découvrir les films précédents de cet artiste à la fois cinéaste, dramaturge, scénariste et conteur. Une série de films étranges et kitsch à souhait.

À travers les entretiens avec toutes les personnes impliquées dans la préproduction du film : Jodorowsky lui-même, mais aussi son fils qui âgé d’à peine douze ans à l’époque devait jouer le rôle de Paul Atréides, son producteur, le français Michel Seydoux, le storyboarder, l’artiste conceptuel, le responsable des effets spéciaux, le documentaire nous fait toucher du doigt le processus délicat de la création d’un film.

Mais surtout, et c’est vraiment à mon sens l’intérêt majeur de ce documentaire, il nous montre ce que ce film mort-né aurait pu être : un monstre du cinéma. Une Œuvre fondatrice.

Jodorowsky avait convaincu des personnalités aussi dissemblables que Salvador Dali ou Mike Jagger d’interpréter des rôles aussi importants que l’Empereur Padishah Shaddam IV et le dérangé Feyd Gauta. Orson Welles lui-même devait apparaître.
H.R. Giger, le créateur cauchemardesque des monstres et des décors d’Alien et de Prometheus, devait superviser de nombreux concepts, tout comme Mœbius/Jean Giraud

Les plans prévus ne furent pour certains vraiment tournés pour la première fois que dans des films ultérieurs, considérés à leur époque comme des jalons dans l’histoire du cinéma pour leur audace visuelle.
Il donna naissance à des plans de Star Wars, par exemple, comme la très fameuse contre-plongée fixe avec le destroyer impérial avançant vers le centre du cadre.

Le fait que ce film n’ait jamais vu le jour, mais ait infusé ses idées, ses solutions, ses audaces techniques comme scénaristiques dans d’autres en fait une matrice, une source d’inspiration d’autant plus infinie qu’elle n’est pas fixée. Car le film n’existera jamais tel qu’il fut pensé, et chacun peut donc se le construire à son idée, à son image. D’où sa puissance.

On sait ce qu’il advint ensuite des droits cinématographiques. Ce fut David Lynch qui reprit le flambeau, avec une tout autre vision, qui pour ma part reste tout de même une réussite, car on y retrouve quelques-unes de ses obsessions. Je n’ignore pas que les Lynchiens considèrent ce film comme étant la tâche dans la filmographie du Maître, mais je ne partage pas leur opinion. 

En achevant la projection du documentaire, une fois la dernière image éteinte, je me suis senti empli à nouveau d’une énergie créatrice débordante. La volonté inébranlable de Jodorosky d’aller au bout de ses idées, de ne pas s’arrêter à l’échec qu’il put ressentir lorsque les studios lui refusèrent un budget pour tourner, la force de sa vision, m’ont rempli de confiance.
Cette volonté d’aller au bout de son projet sans se préoccuper des obstacles dont fit preuve Jodorowsky m’a ramené quelques années en arrière.
Certains de mes amis l’avaient baptisée en se moquant gentiment de ma confiance inébranlable : la Phœnix Attitude.

En y réfléchissant à nouveau, je me rends compte que, loin d’être une inconscience désinvolte, cette attitude est le cœur même de la création artistique. Certes, nous pouvons tous traverser des périodes de doute, penser que ce qui est sorti de tant d’heures de travail ne vaut finalement rien, n’a pas la qualité recherchée, ne plaira pas, ne nous plaît pas, sur le moment. Mais tous ceux qui créent, artisans ou artistes, ont en commun l’incroyable ténacité dont fit preuve Jodorowsky. Ils décident simplement d’entrer dans un état de conscience modifié, une autohypnose qui met volontairement de côté toutes les perceptions liées à l’échec potentiel de leur travail. Et ils avancent, armés de leur confiance, de leur culot parfois (et il en fallut pour aborder Mike Jagger ou pour traiter avec Dali).

Je n’ai pas fini de méditer sur ce film...

Et si vous voulez en savoir plus, à part le voir à votre tour, vous pouvez faire un tour sur la série d’articles que lui a consacré Emmanuel Gouvernaire sur son blog.

I Origins, de Mike Cahill

I Origins, de Mike Cahill

Puisque c’est actuellement la période où Cannes palpite au rythme du cinéma, je tente de me mettre au diapason, avec mon festival personnel. Et je commence par ma palme d’or.

Il y a parfois des films qui marquent plus que les autres. Des films qui déclenchent chez le spectateur un état indéterminé entre l’admiration, la réflexion, la frustration, et l’émotion pure, comme s’ils avaient le pouvoir de le sortir du déterminisme pour le plonger dans un état quantique : à la fois onde et particule, à la fois bon et mauvais. Comme si ces films étaient capables de nous ouvrir sur la vie elle-même : ses hésitations, sa beauté, sa cruauté, sa complexité. Le tout mélangé selon des proportions infiniment précises mais en même temps absolument impossible à reproduire autrement.

C’est un de ces moments que j’ai vécu en visionnant I Origins, de l’américain Mike Cahill (Another Earth, que je vais m’empresser de voir...), un film qui possède l’un des titres les mieux trouvés de la production actuelle, le « je » anglais faisant aussi jeu de mots avec le terme qui désigne l’œil. Et ce « Eye Origins » n’est pas gratuit.

On commence par une chronique sentimentale assez banale, très contemporaine cependant. Un chercheur en biologie moléculaire, idéaliste et un peu trop rationaliste comme j’ai pu en côtoyer dans mes jeunes années, vivant une post-adolescence en 2.0 tout en beuveries, textos et grandes discussions sur le monde.

Le grand projet de Ian (Michael Pitt) est de trouver l’enchaînement de mutations qui donna naissance à l’œil humain à travers le génome des organismes inférieurs, espérant in fine reconstruire un organe entier depuis un simple enchaînement de bases nucléotidiques.

Sa vie télescope littéralement celle de son antithèse : une jeune femme fantasque prénommée Sofi (Astrid Bergès-Frisbey), bouddhiste, magicienne, artiste, bohème, un tantinet déjantée. Il est tombé sous le charme de ses yeux, des yeux aux couleurs inhabituelles qui éclatent sur l’affiche du film en une évocation du cratère éteint du supervolcan de Yellowstone.

On s’attend à ce qui se déroule alors sous nos yeux (sans jeux de mots) : une idylle passionnée entre les deux contraires qui s’attirent et se repoussent à la fois, une passion dévorante, fusionnelle, un brin immature.

La réalisation nous fait revivre nos premières amours, leurs excès et leurs interrogations, leurs craintes et leurs espoirs.

Mais l’histoire d’amour est tragiquement interrompue, dans une scène choquante qui fait basculer Ian dans l’âge adulte à travers les affres de la dépression et de la culpabilité. Il se rapprochera de plus en plus de son étudiante en thèse, Karen, et se laissera happer par la science, par sa rage de maîtriser le vivant, refoulant les idées fantaisistes de Sofi comme autant de rêves enfantins.

Et c’est un deuxième choc quand ses travaux débouchent sur la découverte que d’autres ont pressenti avant lui, une découverte qui va le confronter à ce côté de la vie, du monde et de lui-même qu’il n’ose plus regarder en face sans parvenir à l’effacer totalement de son existence. Car il y a un malaise, un conflit en lui. L’adulte n’a pas totalement renoncé aux rêves de celle qui reste la femme de sa vie. Son esprit n’a pas totalement écarté son ancien amour.

Ce sera la science qui finira par le ramener vers Sofi, d’une manière si inattendue, comme la vie sait parfois le faire.

Il se verra confronté au choix de changer ou non sa façon de voir le monde. Voir. Avec les yeux de Sofi ou à travers la science seulement.

Les couleurs, les sons, le jeu des acteurs, happent dans cette histoire initiatique qui cherche à réconcilier les deux mondes qui habitent notre Terre : le cartésianisme et la croyance, dans un fantastique sans effet spécial tapageur, sans explosion et sans superhéros. La beauté simple des révélations et de leurs implications, les images crues parfois, les couleurs étranges et captivantes des yeux de Sofi, sont autant de touches qui vont droit au cœur en empruntant la voie des miroirs de l’âme.

C’est une belle fable qui pourtant n’évacue pas la cruauté ni la crudité de ce qui fait la vie.

Bien sûr il y a quelques bémols : Michael Pitt âgé n’est pas très crédible physiquement, et le déroulement de l’intrigue est assez prévisible. Mais cela reste du détail, et pour tout dire, le fait que la trame coule de source n’est peut-être pas un mal. Cela donne sans doute au film une impression de naturel, comme si cette histoire était aussi fluide que le courant d’un fleuve de vie.

J’ai gardé une impression très forte, le film m’ayant laissé silencieux quelques minutes, ce qui est assez rare chez moi.

La bande-annonce en dévoile un peu trop à mon goût, comme hélas beaucoup de celles qui sont montées actuellement dans l’idée de résumer le film plutôt que de suggérer une ambiance.

Pour ceux d’entre vous qui désireraient cependant en voir quelques images :

L’océan au bout du chemin, de Neil Gaiman

L’océan au bout du chemin, de Neil Gaiman

Les artistes qui ont la capacité de garder en eux leur enfance jusqu’à la réintroduire de façon crédible et réussie dans leur œuvre sont peu nombreux, finalement. Le cinéma a Tim Burton. La littérature fantastique a Neil Gaiman.

Si c’est le film d’animation 3D tiré de son livre, Coraline, qui a fait connaître au grand public français son univers si personnel mêlant conte pour enfants, merveilleux et fantastique, l’homme était déjà un maître dans l’art de décrire le basculement du réel avec Neverwhere, pour ne citer que le plus connu de ses romans. Il est aussi un monument dans l’univers des comics avec ses séries Sandman et Death. Il est le coauteur, avec le regretté Terry Pratchett, de l’excellent De bons présages (Good Omens en anglais), où son don pour le fantastique se conjuguait avec celui du démiurge du Disque-Monde pour la dérision en une parfaite relecture de l’Apocalypse.

D’ailleurs, si vous avez suivit mes précédentes explorations des thèmes bibliques au cinéma (ici ou ici plus récemment) ou en série, précipitez-vous sur Good Omens, qui est la quintessence de ce qui s’est fait de mieux dans le genre : un ange et un démon sont obligés de collaborer pour retrouver l’Antéchrist, malencontreusement perdu puisqu’échangé dans une maternité à la naissance.

Avec son dernier ouvrage, L’océan au bout du chemin, Neil Gaiman renoue avec Neverwhere où il était question de mythes arthuriens, puisqu’il nous entraîne dans une version moderne du vieux thème des Sidhe celtes et du passage vers un autre monde dans la plus pure tradition gaélique ou galloise. Mais cette fois-ci, c’est un enfant qui découvre ce qui se cache derrière la réalité.

Le pitch : alors qu’il revient d’un enterrement, le narrateur se retrouve presque malgré lui dans le village où il vécut enfant, et se remémore un épisode fondateur, quand sa voisine, la très jeune et très vieille Lettie Hempstock, lui révéla que la mare dans la ferme au bout du chemin était en fait un véritable océan.

Ce point de départ ouvre un texte assez court, mais profondément marquant par la simplicité de l’écriture et sa puissance d’évocation. Je ne sais si la version française de Patrick Marcel a amplifié ce sentiment, mais la lecture est à la fois fluide et « absorbante ». La langue est volontairement enfantine, les phrases sont simples, sans fioritures. Et c’est justement ce qui provoque la puissance des images, des sons, des odeurs, même. En juxtaposant dans un même souffle et une même phrase une idée réelle et un événement fantastique, Neil Gaiman fait entrer le rêve (ou le cauchemar) dans la texture même du récit, et ce faisant dans le tissu même du monde vu par son héros.
C’est donc peu de dire que l’écriture y est finement ciselée, précisément pensée, et pourtant d’une fluidité désarmante, avec un caractère enfantin parfaitement rendu.

Et pourtant, ce n’est pas la seule qualité de ce voyage.

Car c’est surtout en revisitant nombre de principes des vieux contes celtes qu’il parvient à nous entraîner.

Les lecteurs anglo-saxons y auront peut-être été plus sensibles que nous, qui avons perdu beaucoup de cette tradition et de ces motifs narratifs.

Pourtant, c’est bien à la triple Déesse celte que les trois femmes de la famille Hempstock font pour moi référence. Lettie comme figure de la Vierge printanière, sa mère Ginnie comme celle de la Mère Universelle, et la Vieille Madame Hempstock, la grand-mère, comme celle de la « Crone », la Vieille Femme aux pouvoirs mystérieux, un peu sèche et cruelle qui a vécu le passage du temps et a acquis la sagesse que donne la proximité de la mort.

C’est bien au vieux principe de la magie celte faite d’illusions, le Glamour (ça ne vous rappelle rien ?), que les trois femmes Hempstock font appel à plusieurs reprises pour cacher la véritable nature des choses aux simples Mortels, depuis la configuration de leur maison, les phases de la lune, les vêtements prêtés au narrateur, jusqu’à leur propre apparence.

C’est bien aux animaux psychopompes de Morrigan, les corbeaux, que Neil Gaiman fait appel pour matérialiser les entités qui nettoient le réel des créatures qui n’ont pas le droit d’y séjourner.

Pour qui est familier des contes irlandais, ou des vieux mythes préarthuriens, le mélange apparaît comme familier et très moderne à la fois.

Car Neil Gaiman y insère ses propres créations. Je pense surtout à Ursula Monkton, et à l’obsession de l’auteur pour les êtres nées de l’assemblage de tissus, de boutons et de chiffons. On y retrouve l’imaginaire de Coraline.
Le thème même du récit : un enfant confronté à ce que les adultes ne peuvent ou ne veulent voir, prolonge cette parenté avec le film d’animation.

Pourtant le livre va plus loin, et les dernières pages sont encore plus belles, qui nous livrent une certaine philosophie de l’enfance et des souvenirs que les adultes en gardent, de la vie, du recommencement, du rêve et du réel.

À n’en pas douter, L’océan au bout du chemin est une petite perle de poésie.

Deux séries sur un thème : Anges et Démons

Deux séries sur un thème : Anges et Démons

Dans le même esprit que la comparaison entre deux (ou trois) films sur un thème, il peut être intéressant de mettre face à face deux séries traitant d’un même sujet, afin d’y chercher quelques bonnes ou mauvaises idées.

Sur ma lancée après Horns, j’ai donc décidé de parler ici des Anges (et des Démons) dans Carnivàle (connue en France sous le nom de Caravane de l’étrange) et Dominion.

Les deux séries sont assez éloignées dans le temps comme dans leur traitement, et c’est justement ce qui à mon avis rend la comparaison intéressante.

Carnivàle, ou comment se perdre dans la narration

S’étalant sur deux saisons de 2003 à 2005, Carnivàle est une série très prometteuse sur le papier. Nous sommes durant le Dust Bowl des années trente aux États-Unis, et le jeune Ben Hawkins perd sa mère en même temps que ses terres à cause de la famine et de la Grande Dépression. Il croise alors la route d’une étrange caravane de forains menée par un nain énigmatique, dans laquelle il s’engage autant pour gagner sa vie que pour échapper aux forces de l’ordre.
Il y rencontrera des marginaux possédant parfois des talents inhabituels, pour ne pas dire des pouvoirs mystiques : un prestidigitateur aveugle, une diseuse de bonne aventure mutique et tétraplégique qui communique à sa fille ses prémonitions par télépathie, et par-dessus tout, le « Patron », de la caravane, son véritable guide, n’apparaissant jamais car affligé d’une infirmité ou d’une blessure, et dont le nain Samson n’est que l’exécuteur frustré.
Parallèlement à la découverte des pouvoirs de résurrection et de guérison qu’il possède depuis longtemps, cause du rejet de sa mère, la série s’intéresse à des centaines de kilomètres de là au destin d’un pasteur, le Frère Justin Crowe, en proie à des visions mystiques tout droit sorties de l’Ancien Testament, qui sera lui aussi peu à peu le réceptacle de pouvoirs miraculeux.

La série va progressivement glisser vers un fantastique biblique comparant la Grande Dépression à une Apocalypse transposée dans l’Amérique profonde. Vont s’y opposer Ben avec son pouvoir pas si bénéfique que cela (le vieux principe magique d’un échange d’énergie ou de « une vie contre une vie » étant le prix de la guérison, voire de la résurrection) et Justin accomplissant des prodiges dignes de Moïse et de ses Sept Plaies d’Égypte (hallucinations imposées aux mécréants, par exemple) mais aux prises avec des pulsions intérieures très sombres (inceste avec sa sœur, sadomasochisme avec ses servantes, meurtre, soif de sang). Cet univers un peu glauque et poisseux devient très intéressant par sa proposition de brouiller les cartes du manichéisme classique : on en vient rapidement à se demander quel côté est celui des Anges, quel côté celui des Anges Déchus. On pense à l’opposition cathare entre le Dieu du Nouveau Testament (Ben, la guérison genre « Lève-toi et marche ») et le Dieu de l’Ancien Testament, plus sombre car maléfique (Justin et « Œil pour Œil »). Entre les Anges menés par Michaël et les Anges Déchus tombés sur Terre à la suite de la rébellion de Lucifer, le plus beau d’entre les Archanges de Dieu dans la tradition biblique.

Malheureusement, pour se rendre compte de tout cela, il faut arriver au bout de deux saisons très décousues et marquées par des épisodes plats, sans aucun intérêt, noyant d’autres épisodes parfaitement captivants.

Sous prétexte de dévider la progression initiatique de son personnage principal (Ben), Daniel Knauf, le créateur de la série, s’enlise dans des digressions qui n’apportent rien d’autre que de l’ennui. Les relations entre les personnages pourraient être passionnantes (la faune de la Caravane étant très riche en personnalités hautes en couleur, rappelant le Freaks de Tod Browning), mais tournent vite en rond, sans que l’on comprenne bien où le scénariste voulait en venir.

Quant à la méta-intrigue qui devait courir sur pas moins de six saisons, elle fait du sur-place.

La réalisation est pourtant relativement soignée.

Les derniers épisodes sont les plus intéressants, paradoxalement, parce que l’arrêt programmé de la série par HBO pour cause de mauvaise audience et de mauvaises critiques imposait de tomber sur une fin plus ou moins satisfaisante. On assiste d’ailleurs plutôt à un twist final qu’à une véritable fin, qui laisse un goût amer d’inachevé au téléspectateur.

Reste que la série est un bijou documentaire sur la vie dans l’Amérique de la Grande Dépression, et parvient à installer une ambiance très particulière. On doit aussi reconnaître que les idées qui semblent sous-tendre sa mythologie sont très séduisantes, et auraient pu faire une très bonne intrigue si elles avaient été bien exploitées.

Dominion, ou quand la Colère de Dieu manque de souffle

Dominion nous amène dans un futur où, après la disparition soudaine et inexpliquée de Dieu, les Anges inférieurs menés par l’Archange Gabriel rendent l’Humanité responsable de ce désastre, et décident d’éradiquer cette plaie ouverte de la surface de la Terre. Michaël décide de se ranger du côté des Humains, tandis que les autres Anges Supérieurs restent neutres.

La série fait directement suite au film Légion qui raconte l’invasion des Anges.

Dans la série, une prophétie proclame qu’un humain deviendra l’Élu, capable de mettre fin à la guerre que se livrent les Créatures de Dieu. Ce pourrait bien être Alex, un jeune soldat de la garde angélique formée par Michaël dans la cité fortifiée de Vega, qui fut Las Vegas.
Autour de lui se nouent les intrigues entre des Anges infiltrés, des luttes de pouvoir, des opportunismes politiques, et d’inévitables rivalités amoureuses.
Il progressera cependant vers la compréhension des factions en présence et prendra peu à peu conscience de sa destinée.

Nous sommes là dans un registre tout à fait différent : le post-apocalyptique. La question centrale est : que reste-t-il si Dieu nous abandonne et que les Anges se tournent contre l’Humanité ? Que devient la religion ? Que deviennent les valeurs de l’Humanité (la série est américaine, bien sûr, ce qui explique la relation faite entre valeurs morales et religion) ?

On pense inévitablement à The 100 et à sa capacité à nous plonger dans un suspense et des interrogations morales sans cesse renouvelées. Mais ce qui aurait pu être une excellente idée de départ manque sur la durée du souffle épique que l’on attendrait d’un thème biblique. Les hésitations du jeune Alex sont presque irritantes.

La réalisation est cette fois très poussée, avec des décors, des effets spéciaux (les ailes des anges sont fantastiques), bref, des moyens.

Mais là encore la construction de la série est peu convaincante. Elle hésite constamment entre l’intrigue ésotérique assumée et les déchirements internes du personnage principal. Elle souffre aussi d’une impression tenace d’amateurisme, malgré un casting plutôt réussi, et quelques décors soignés. On n’y croit pas vraiment.

Les images de synthèse sont inégales, ce qui contribue peut-être à l’échec relatif de cette première saison.

La deuxième saura peut-être aller plus loin dans l’intrigue en reprenant des bases de réalisation plus cohérentes, et en assumant une direction claire dans son approche.

Ce que pourrait être une série biblique réussie

La comparaison entre les deux séries est difficile, puisqu’elles attaquent un angle différent de la question des Anges et des Démons. Mais toutes deux s’échouent sur des écueils qui les font sombrer hélas dans la catégorie des séries médiocres ou des bonnes idées gâchées.

Aucune des deux ne parvient à réunir scénario efficace et fouillé, personnages attachants et éclatants, réalisation soignée, et souffle épique.

Et pourtant la relation si particulière que les êtres angéliques sont censés entretenir avec à la fois leur Créateur, les Humains, et la Création pourrait donner lieu à une véritable série d’anthologie.

La base du scénario, comme les deux séries l’ont proposé, pourrait être le parcours initiatique d’un héros ou d’une héroïne découvrant sa véritable nature. Il ou elle serait confronté à la fois à des pouvoirs déroutants, mais aussi à des choix moraux non pas basés sur une opposition entre le Bien et le Mal, mais entre le Bien, le Mal, et l’Humanité. L’opposition avec les Anges Déchus, mais aussi la relation trouble que ces derniers entretiennent avec l’Humanité, pourrait être un bon ressort. N’oublions pas que Lucifer serait censé être entré en rébellion contre Dieu pour conquérir sa propre liberté. N’oublions pas qu’il est devenu le Tentateur, c’est-à-dire celui qui laisse le choix. La lutte devrait être intime, mais également cosmique, car si les enjeux personnels sont forts, les enjeux universels sont évidents lorsqu’il s’agit de Bien et de Mal.

En réfléchissant, je prendrais bien comme exemple de ces oppositions tripartite un film espagnol, Sin Noticias de Dios (en français Sans nouvelles de Dieu), avec Gael Cargia Bernal en Lucifer, Fanny Ardant en Archange, Victoria Abril en Ange et Penelope Cruz en Démon. Un film jouissif sans beaucoup d’effets spéciaux, et où l’enjeu entre l’Ange et le Démon, depuis que Dieu a disparu (tiens, comme dans Dominion...), est de savoir qui va remporter la « guerre » entre Ciel et Enfer. Or, c’est le destin d’une seule âme, celle du boxeur Manni, qui va décider de la victoire finale de l’Enfer (surpeuplé), ou de la résistance renouvelée du Ciel (dont si peu d’âmes sont dignes qu’il est devenu un désert déprimant).

Ici pas d’images de synthèse, mais un simple jeu de couleurs et de langages : l’Enfer est filmé en couleurs chaudes au Mexique et les personnages y parlent anglais, le Paradis est filmé en couleurs froides à Paris et les personnages y parlent français, la Terre est filmée en Espagne avec une balance classique et les personnages y parlent bien sûr espagnol, quand enfin le Purgatoire est filmé avec une saturation de blanc avec des dialogues en latin.

C’est une comédie, mais les enjeux impliquent vraiment tout l’éventail des rapports entre anges, démons, et humains. Tentation, pouvoir, fascination, amour, rancune, envie.

Une série qui reprendrait certaines de ces idées en les remettant au goût du jour aurait à mon avis un bel avenir devant elle...

Si des réalisateurs me lisent : n’hésitez pas, lâchez-vous !

Allez, je ne résiste pas au plaisir de vous lâcher la bande-annonce. Et si vous voyez le film, ne manquez pas le plus beau strip-tease de l’histoire du cinéma, celui fait à l’envers (en se rhabillant donc) par Penelope Cruz... Vous n’écouterez plus Kung Fu Fighting de la même façon ensuite...

Et si les Anges avaient le choix ?

Mon deuxième roman, Le Choix des Anges, traite justement de du Bien, du Mal et du chemin qui mène à l'un ou à autre, ou à l'un et à l'autre.

Horns, d’Alexandre Aja

Horns, d’Alexandre Aja

La dualité portée par le thème de l’Ange et du Démon est un classique du fantastique. Elle porte souvent la problématique de la connaissance et du choix entre le Bien et le Mal, l’Idéal et les Instincts.

Je ne suis pas un grand amateur des films d’Alexandre Aja (La colline a des yeux, Mirrors, Haute tension), dont le fantastique tourne trop souvent à mon goût vers l’horrifique facile, mais je me suis laissé attirer par l’affiche du dernier en date, Horns, dont l’esthétique semblait plus se rapprocher d’un Pan’s Labyrinth (Guillermo del Toro) que d’un Saw.
Je dois avouer aussi que le fait d’y trouver Daniel « Harry Potter » Radcliffe affublé de cornes de bélier à la manière d’un faune en t-shirt et blouson de cuir m’a vraiment intrigué.

Le pitch est extrêmement simple, et très attirant : accusé du viol et du meurtre de sa petite amie Merrin Williams (Juno Temple), Ignatius « Ig » Perrish (Daniel Radcliffe), rongé par cette disparition, remarque dès le lendemain que des cornes poussent inexplicablement et très rapidement sur son crâne. En sa présence, désormais, les habitants de sa petite ville ne peuvent plus s’empêcher de confesser et de se laisser aller à leurs penchants les plus inavouables. Il va se servir de ce pouvoir pour découvrir qui lui a enlevé l’amour de sa vie.

L’intrigue hésite ensuite entre plusieurs genres et plusieurs thèmes : la fable merveilleuse, la bluette mélodramatique (une révélation très prévisible sur la défunte Merrin), l’étude de mœurs, le conte fantastique noir. À vrai dire, on a parfois du mal à s’y retrouver tant le film prétend explorer d’angles différents.

Mais l’intérêt réside véritablement ailleurs.

L’ambiance qu’installe la caméra d’Aja est pour moi le premier et le plus important. Toutes proportions gardées, on se retrouve un peu dans un « Twin Peaks biblique » : les personnages secondaires déjantés et cachant des secrets sombres et décalés, la figure angélique de la jeune fille assassinée après avoir été violée, les décors du nord-ouest des États Unis (forêt mystérieuse, petite ville, climat océanique), et ce fantastique d’abord insidieux puis progressivement de plus en plus prégnant. La musique est également très présente, ce qui renforce l’analogie avec la série culte de Lynch.

Cette caméra joue aussi avec le thème de la dualité : le mouvement de panoramique/plongée du début du film entre le plan du paradis perdu (couleurs chaudes, Ig et Merrin près de l’Arbre comme Adam et Ève, allongés l’un près de l’autre têtes bêches, leurs visages inversés comme des figures de tarot divinatoire) et celui de l’enfer (Ig étendu au sol, avec la gueule de bois après s’être saoulé pour oublier la mort de sa bien-aimée) est une véritable réussite à la fois sur le plan esthétique que sur le plan symbolique de la descente aux enfers. On retrouve à plusieurs reprises ces brusques transitions de plans comme autant de ruptures dans le réel, d’intrusions du Mal dans la réalité, ou de flash-back dans le présent, venant à la fois éclairer les événements et les assombrir de leurs révélations crues. Aja use aussi des symboles et les détourne : les serpents qui s’enroulent autour d’un bras ou d’un bâton, les talismans protecteurs.

Ensuite, la qualité esthétique des décors, des costumes, le soin pris dans la gestion des couleurs, font que l’esprit s’attache immédiatement à cet univers à la fois intrigant et dérangeant.

Enfin, voir Daniel Radcliffe parvenir à effacer l’image du petit sorcier de Privet Drive qui aurait pu lui coller à la peau pour endosser celle d’un jeune adulte torturé et lui-même possédé par l’ivresse du pouvoir comme par une culpabilité et une violence ambiguës n’est pas le moindre des plaisirs. Il devient rapidement très crédible, et parfaitement à l’aise dans ce jeu à contre-courant de ce que l’on connaissait de lui après la saga adaptée de J.K. Rowlings.

Ainsi, malgré une intrigue parfois prévisible et un éclairage trop hésitant, malgré une fin un peu trop grand guignol ou le manque de constance dans l’angle d’approche, Horns reste pour moi une réussite en matière de mélange entre film noir, conte fantastique, et éléments bibliques.

Toutes choses qui, justement, sont les ingrédients de base de ce qui occupe actuellement mon écriture.

Balade chinoise, d’Anatole X

Balade chinoise, d’Anatole X

S’il est des expériences qui ont pu me marquer dans ma plus si courte existence, la découverte de la Chine fait assurément partie des plus fortes.

Ce fut sans doute aussi le cas pour Anatole X, nom de plume choisi par l’une de mes compagnons de voyage à l’époque, puisque son premier roman se déroule à Shanghai.

Balade Chinoise est un court roman sur l’escapade d’une photographe reconnue qui se rend pour la première fois dans l’Empire du Milieu, presque à contrecœur, pour un vernissage. Elle sera bouleversée dans ses certitudes, ses angoisses et sa vision du monde par cet autre univers qui la happe et l’attire tout autant qu’il la repousse et l’effraie. Un choc suffisant pour changer réellement sa vie ?

Ce premier roman s’attaque à la force d’attraction d’un continent qui a déjà inspiré bien des écrivains, mais il le fait à travers les interrogations et les préoccupations artistiques d’une femme dont la vie s’est embourbée dans un confort matériel et moral dont elle est elle-même la complice autant que la victime.

Un sujet délicat que de parler du choc de la découverte mutuelle entre l’Orient et l’Occident, de leurs relations complexes et des échos qu’ils trouvent l’un dans l’autre dans la réalité et dans leurs fantasmes respectifs.
L’originalité tient ici dans le fait que cette rencontre est très personnelle, presque physique, entre le personnage principal et ce nouveau monde rempli de potentialités et de dangers. Elle est aussi et surtout psychique, morale, intime.

Ayant la chance de bien connaître l’auteur et d’avoir participé à la relecture du manuscrit, j’ai eu envie de lui poser quelques questions sur ce roman et sur sa façon d’écrire en général, tant il est vrai que chaque écrivain ressent les choses différemment des autres. Et elle a accepté de se prêter au jeu.

Chère Anatole, bienvenue dans le Nid du Phoenix. Peux-tu te présenter à nos lecteurs ?

Tu ne veux pas le faire plutôt ?

Hum… Peut-on dire que tu es de la génération née dans les années 70, que tu as une formation et que tu travailles dans un milieu très technique ?

Et que l’écriture est une respiration nécessaire et un besoin jamais démenti depuis mon enfance.

Dans ton premier roman publié, Balade Chinoise, l’héroïne découvre plus qu’un nouveau continent, une autre planète. On sent la fascination que semble exercer ce monde tout au long de cet ouvrage sur elle. Pourquoi avoir choisi la Chine, et pourquoi cette fascination ?

La Chine a un pouvoir mystérieux. Tout la différencie du reste du monde : sa langue, son histoire, sa volonté de puissance actuelle inébranlable. Le meilleur comme le pire y cohabitent. La Chine est un pays qui a l’intelligence économique, pour le reste, la partie politique, je suis plus réservée. C’était pour moi le pays idéal pour évoquer un dépaysement brutal.

Sasha, l’héroïne, est photographe, et son récit est fait à la première personne. Est-ce que l’image et la couleur, si importantes pour son œuvre dans le livre ont changé ta façon d’écrire ?

Pas particulièrement. La photographie est à la fois une technique utile et un art. Cette ambivalence est étrange. Pour ce roman, choisir comme personnage principal, en mode subjectif, une photographe permet une lecture de l’environnement particulière où le regard et la sensibilité artistique dominent. Creuser cette approche m’intéressait.

Le milieu artistique est important dans le livre. Sasha est une artiste « arrivée », qui a du succès, qui gagne bien sa vie, confortablement même, mais qui semble opposer créativité et confort de vie. C’est un peu ce que l’on ressent aussi avec son « pendant » chinois, le personnage de Lao Wang, qui par force fait des choix totalement différents. Est-ce aussi ta façon de penser ? Duquel te sens-tu la plus proche ?

Sasha s’est détachée d’un milieu d’artistes « maudits » pour passer du côté des artistes plus établis, aux dépens de sa créativité. Elle a fait le choix de vivre sans idéal à un moment où son inspiration se tarissait. Lao Wang est un artiste jeune, engagé, résistant, dissident d’une politique qu’il juge totalitaire. Il s’inscrit cependant dans une tradition formelle de l’art de la calligraphie. Il est porté par un idéal politique et artistique que Sasha a perdu. Il ne s’agit pas d’une posture.
Ce n’est pas le confort matériel de Sasha qui a tari sa créativité. Sasha n’est pas un génie porté par son ego, son œuvre, sa vision de l’univers ou un idéal. C’est une femme qui a voulu réussir et a saisi les opportunités sans forcément en comprendre les enjeux et qui en ressent cruellement l’impact à ce moment de sa vie, où tout semble joué. Le confort matériel ne freine pas la créativité, il peut au contraire l’accompagner, la faciliter. Ce n’est pas le cas de Sasha.

Sasha fait souvent référence à son âge, et dans le roman les Européens comme les Occidentaux au sens large sont souvent décrits comme des gens sclérosés ou irrespectueux, bref comme des vieillards ou des enfants. Ce parallèle est-il calculé ?

Ce sont des occidentaux expatriés, qui viennent profiter de la manne chinoise. De vieux relents d’esprit colonialiste se révèlent dans leur comportement. Et puis, pour être honnête, ça m’amusait de nous caricaturer dans ce contexte.

L’ambivalence entre le frère Wu Li et la sœur Wu Jian est si forte qu’on a l’impression de voir deux facettes radicalement opposées et pourtant si proches. C’est encore une autre dualité au sein du roman, construit autour de multiples couples qui s’attirent et se repoussent à la fois. Est-ce finalement ta vision de la Chine, ou bien d’une façon plus large des relations que nous avons avec elle ?

C’est le yin et le yang…

Parlons un peu de toi. Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire dans ta vie, puis à publier ?

Rien ne m’a poussé, j’en ai eu envie dès que j’ai appris à écrire.
Pour la publication, dans ce cas précis, elle me permet de passer à un autre projet l’esprit libre.

As-tu des habitudes d’écriture, des rituels ?

Non, pas particulièrement.

As-tu des références littéraires précises, cultes ou qui t’ont marquées ?

Les plus marquantes sont :

- Colette, pour la liberté au féminin après la série des Claudine

- Boris Vian, pour sa sensibilité, sa façon d’imposer au roman sa prose poétique et ses histoires originales

- John Irving, Le monde selon Garp a été mon livre de chevet pendant quelque temps. J’admire sa créativité, chaque page est surprenante !

- Hanif Kureishi, Black Album et le Bouddha de Banlieue sont des portraits forts et, comme pour Irving, très créatifs, inhabituels, et en prise avec la société contemporaine de leur œuvre.

- John Fante, Demande à la poussière est un chefd’œuvre absolu.

 

Balade Chinoise est autoéditée et seulement disponible en version électronique. Pourquoi ce choix ?

Parce que Le Dilettante n’a pas voulu le publier. Ça m’a vexée, j’ai décidé de m’auto éditer. Ça prend cinq minutes et on ressent une impression de liberté totale. Ça me plaît.

Tu as publié sur la plateforme Kobo, connue pour son application stricte de DRM (Digital Rights Management, un dispositif anticopie qui s’apparente à un verrou numérique empêchant de partager le livre) même s’il est possible de publier sans DRM depuis peu. Quelle est ta position sur les DRM dans l’édition ?

Aucune, je n’avais pas compris ce qu’impliquait ce choix. J’aurais dû te demander avant de le faire.

As-tu des projets littéraires ou artistiques en cours ?

J’écris un roman « choral » que j’espère humoristique, et je participe à un blog où je traite des questions d’éducation (http://www.energies-libres.fr). Je ne suis pas une artiste, en fait.

Qu’est-ce qui fait un artiste, alors, pour toi ?

Pour moi un artiste vit librement, guidé par sa vision personnelle du monde, sans autre forme de contrainte.

Merci Anatole et longue vie à Balade Chinoise.

Je suis sûr qu’on aura l’occasion de parler à nouveau littérature ensemble dans le Nid du Phœnix...

Une drôle de… première !

Une drôle de… première !

Les lumières s’éteignent.
Le silence se fait peu à peu, on entend presque les respirations qui se suspendent, tendues dans l’attente de ce qui va advenir ensuite.
Ma gorge se serre.
Puis des pas sur la scène, deux autres comédiens qui prennent leurs places. Éloïse et Désiré Scarfati, les concierges romancés, sont prêts à se jeter dans la fiction écrite sur eux.

Et graduellement, comme l’aube qui se fait sur un champ de bataille, les feux des projecteurs déchirent le voile d’obscurité, et la scène prend vie. Les premières répliques fusent, le rythme s’installe rapidement. Les personnages prennent vie, leurs caractères s’ancrent dans la réalité, les gestes de mes camarades sont précis, travaillés et retravaillés depuis des mois, pour leur faire prendre substance.

Je suis toujours dans l’ombre, et la concentration ne me quitte pas, happé que je suis par l’histoire, par son déroulement, celui que les spectateurs admirent et celui que j’anticipe. Chaque réplique me fait sortir de moi-même, pour me faire entrer dans les années 40, la fin de la Deuxième Guerre, l’utopie communiste et le quotidien de la cellule Élisa Verlet.

Peu à peu, la tension monte encore en moi. Je sais que la fin du premier acte sonnera mon entrée imminente dans la lumière.

La lumière descend doucement sur le couple enlacé : Josyane et Jean-Louis entament leur brève romance de fiction.

Le deuxième acte débute et ma gorge se serre plus encore.

Léone entre en jeu pour pousser Roger dans ses derniers retranchements, pour exposer les petits renoncements auxquels il est prêt afin d’obtenir l’investiture du Parti aux élections municipales.
Jean-Louis qui revient pour faire du feu.
Et c’est le moment.

Ma casquette bien enfoncée sur l’arrière de mon crâne, ma veste d’époque épinglée d’une étoile rouge venant de Russie, mon écharpe qui réchauffe ma gorge sèche, je m’apprête à passer le mince filet qui sépare la réalité du lieu et l’intemporalité de la fiction. 

Dans ce laps de temps infime et infini à la fois, je songe que quelques années en arrière, dans une salle à quelques mètres, je passais des nuits à arpenter des rêves ludiques partagés avec des compagnons qui endossaient comme moi les costumes de héros de papier dans des parties de jeu de rôle interminables. Je pense à ce que j’aurais ressenti en sachant que j’allais jouer un véritable rôle devant un public. Je pense que, de toute façon, cela fait presque dix ans que je fais du théâtre, et que cet endroit en vaut un autre. Je pense aussi, surtout, à Marcel, à mon double fictionnel, qui en quelques secondes prend possession de mon enveloppe corporelle, s’installe dans mes os et ma chair comme s’il enfilait un costume. Le moment fatidique estompe les frontières. Je peux sentir la joie et la bonhomie de Marcel, son optimisme et sa faconde, sa sensibilité à fleur de peau.

Il ne me faut qu’un pas, et ce pas met en marche l’enchaînement de gestes, de paroles, de sentiments, qui donnent à Marcel son existence tangible.

Ma gorge se libère, mes muscles se dénouent, mes yeux, privés de leurs verres correcteurs du quotidien, sont dans la lumière, et ne discernent plus, au-delà de mes compagnons de scène, que des ombres floues. Mon univers se réduit à ce décor de théâtre, aux planches de la scène, aux accessoires et aux costumes, mais par un prodige que seul permet le rôle, il s’étend aussi bien au-delà de ce lieu, de cette époque, et gagne plus de réalité. Au-delà du rideau d’ombres que la lumière vive des projecteurs crée en contraste devant mon regard déjà myope, ce ne sont plus des spectateurs, ce ne sont plus des parents, des amis, des collègues, une épouse aimante. Ce sont des rues parisiennes, des manifestations enflammées, des rêves de société idéale et des amours fragiles.

L’accent méridional de Marcel coule naturellement dans mes veines, je n’ai qu’à le libérer, à lui donner force et à pousser ses inflexions vers plus de rondeur.

Les deuxième et troisième actes déroulent leurs trames, et Marcel espère enfin faire danser Josyane, s’amuse des manœuvres de Roger, s’inquiète de celles de Jean-Louis, considère Léone avec curiosité, tout comme il aimerait recevoir un peu d’amitié de la part de Suzanne.

Et vient le quatrième acte.
Celui du dénouement inattendu.
Celui qui fait vieillir de sept années, qui fait changer une veste ajustée pour un manteau trop grand, celui qui change la bonhomie en ironie, tempère l’humour et serre la gorge à nouveau, non pas par le trac, mais par la dureté de ce que Marcel a vécu.

Enfin, il danse avec Josyane, mais un peu tard, mais maladroitement, mais faiblement. Amaigri, blessé, malade peut-être. Et lucide.

Je prononce la dernière phrase, et, lentement, mes pas me mènent vers la sortie. La musique des Chœurs de l’Armée Rouge, leurs voix, accompagnent l’instant. Le tableau se fige comme les personnages qu’incarnent mes compagnons entrent dans l’immobilité de leurs destins.

Je souffle, seul dans la coulisse.
J’ai vécu ce retour sur les planches aussi intensément que je m’y attendais.

La lumière s’éteint, puis jaillit à nouveau, et les applaudissements m’appellent à rejoindre mes camarades comédiens pour saluer le public. Je ne distingue toujours pas plus loin que le bord de la scène, mais je peux sentir autre chose. Le public est là. Mes parents, mes amis, mes collègues, ma femme. Ceux que je ne connais pas, également.
Ils sont là nombreux.
Ils nourrissent ce sentiment de joie profonde de leurs applaudissements, des leurs commentaires, de leurs encouragements. Mes mains prennent celles de mes camarades. Et nous nous inclinons.
C’est pour le public que nous avons joué.
C’est aussi pour nous.
C’est aussi pour moi.

La première représentation d’Un drôle de cadeau a eu lieu le samedi 28 février, à la MJC Croix Daurade de Toulouse, pour le festival Théâtres d’Hivers 2015.

Nous rejouons la pièce en juin, pour Vélorution.

eBook design : ma quête d’identité

eBook design : ma quête d’identité

J’ai actuellement plusieurs projets littéraires en maturation, et s’ils avancent lentement, c’est aussi parce que je prends le temps de m’interroger sur des aspects qui normalement ne sont pensés qu’après l’écriture.

Dans un continuum espace-temps classique, l’auteur écrit son manuscrit, puis l’éditeur conçoit l’ouvrage qui portera ces écrits. Dans mon cas, puisque le projet est de devenir mon propre éditeur (je vous renvoie ici pour les multiples raisons qui m’animent, et encore là, ou bien là, pour comprendre comment avec ma série de billets sur le format ePub3), je dois apprendre beaucoup de choses également. Et ma nature impatiente me conduit à m’intéresser à des aspects de la chaîne de publication avant même d’avoir terminé les corrections d’écriture.

Pour ma défense, je dois dire que le plaisir de la lecture a toujours été chez moi indissociable d’une certaine forme de plaisir esthétique devant l’objet livre, plaisir que je cherche à renouveler (puisqu’il n’est évidemment pas possible de le dupliquer) dans l’optique de ne publier que des livres électroniques.

En effet, je suis incapable de me satisfaire de mon écriture sans qu’elle ne prenne une forme qui soit esthétiquement agréable pour mon propre regard. Ainsi, j’abhorre les brouillons, moi qui suis si notoirement le roi des ratures. Je ne peux pas me mettre à écrire si je n’ai pas trouvé une police de caractères qui me plaise, alors que mon écriture manuscrite est, au mieux, digne d’un sismographe qui aurait été abreuvé d’incunables du XVe siècle en guise de données.

Alors, oui, je songe à la forme que prendra mon ouvrage une fois achevé, et cela veut dire beaucoup de choses...

Je me suis ainsi senti un peu « orphelin » de mon plaisir de lecture en me mettant à dévorer sur tablette. Comme si une partie de mon plaisir était gâchée par la tablette. Cette impression m’avait déjà effleuré avec certains livres physiques, lorsque les caractères étaient mal choisis, lorsque les pages étaient mal découpées, lorsque l’encre était de mauvaise qualité.
J’ai fini par comprendre comment retrouver l’impression de lire un livre : en soignant la forme, en donnant du caractère à l’ouvrage.

Puisqu’il n’est évidemment pas question de reproduire l’odeur du papier sur un support numérique, il faut s’attacher essentiellement à l’apparence visuelle du livre.

Je crois que je ne serai satisfait de ma production que si je lui donne une identité visuelle forte, quelque chose qui pourrait en faire un objet singulier : un Livre, comme ceux dont on s’émerveille de la couverture, de la texture du papier, de l’odeur, comme ceux que l’on feuillette avant de les acheter, ceux que l’on aimerait posséder pour le lire, mais aussi pour l’admirer. Les très vieux ouvrages ont souvent ces qualités-là, ou les premières éditions d’une œuvre. Même certains livres de poche peuvent acquérir ces qualités, avec le temps.

Mais comment réaliser cela avec juste de la programmation ?

J’ai alors été influencé dans mes recherches par quelqu’un qui semble penser la même chose que moi, puisqu’il se définit comme « ebook designer » : Jiminy Panoz.

J’étais à la recherche d’une façon de concevoir un livre numérique qui ne soit pas un simple fichier texte, fut-il rendu « fluide » par la magie de l’ePub3. Et Jiminy Panoz parle à la fois d’harmonie de mise en page, et d’accessibilité du livre, mais également d’esthétique.

Je crois donc aujourd’hui que s’il faut porter une attention particulière à la fonte que l’on va utiliser pour la présentation du livre, ou à la couverture – cependant tout le monde sait cela maintenant –, mais aussi à la mise en page du livre, à l’harmonie des interlignes, et à certaines parties qui me semblent délaissées dans la production numérique actuelle : la page de titre (différente de la couverture), la page de sommaire, et les titres de chapitres. 

La théorie

Je vais détailler un peu mon propos en vous montrant mon évolution sur une petite année, depuis les premiers concepts sur le livre que j’ai conçu pour l’expérience cinématographique d’Ultima Necat jusqu’à aujourd’hui et mes projets pour Le Choix des Anges, Fée du Logis, Rocfou, ou Sur les genoux d’Isis.

La page de titre

Au fond, quel est le rôle de la page de titre ?

Outre qu’elle doit contenir légalement les mentions de droit d’auteur et les crédits, l’ISBN notamment, je crois que son rôle essentiel est de donner l’identité visuelle du livre. Et comme le livre numérique n’a plus de quatrième de couverture, il me semble important d’y présenter l’auteur, ou du moins d’y insérer un lien, même discret, vers son travail.

Le lecteur veut avant tout lire son texte, mais il n’est pas interdit de lui faire connaître l’auteur. La plupart des gens vous conseilleront de mettre la biographie de l’auteur et sa bibliographie éventuelle à la fin du fichier numérique, afin de ne pas rebuter le lecteur et de le laisser s’immerger dans le texte dès le départ. J’avoue ne pas être à l’aise avec cette façon de faire. Ainsi, comme lecteur de livres papier, j’ai l’habitude de consulter d’abord la quatrième de couverture pour avoir un pitch de l’ouvrage et un aperçu de l’identité de l’auteur, AVANT de lire le livre.

Pour un livre numérique, le pitch sera la plupart du temps présenté avant l’achat du livre, sur la plateforme choisie, et il n’est donc pas absolument nécessaire de l’intégrer dans le livre lui-même, bien que, vous le verrez, j’ai aussi un argument pour cela.

Par contre, que ce soit sur Amazon Kindle, sur Kobo, la Fnac, l’iBookstore ou d’autres plateformes, vous ne trouverez pas de biographie de l’auteur (à quelques exceptions près, si vous achetez le livre par exemple directement sur la plateforme numérique de l’éditeur de l’ouvrage, qui généralement soigne la présentation de ses auteurs).

Il me semble donc absolument indispensable d’intégrer une biographie voire une bibliographie dans le livre. Mais où ?

Ennuyer le lecteur avec un CV n’est pas le but de la chose. Mais en même temps il doit voir à qui il a faire. Cela tombe bien, nous sommes dans le numérique, donc servons-nous des liens hypertexte. Un lien peut donc pointer vers le site de l’auteur, vers une page Wikipedia, voire l’Encyclopédie Britannica si vous le voulez. Il n’y a pas de limites.

Mais on peut aller plus loin, et se servir des techniques de design issues du web : une fenêtre modale, par exemple, peut apparaître si l’on clique sur le lien, et montrer la biographie et la bibliographie de l’auteur à qui veut les lire. On ne force pas la main du lecteur, et on conçoit un objet qui n’est pas seulement un flux de données linéaire.

La page de sommaire

Son rôle est bien sûr de faciliter le repérage du lecteur dans l’ouvrage, mais avec l’avènement du numérique, la « table des matières », ou « table of content » comme disent les anglophones, sert aussi à naviguer dans le corps du texte afin de reprendre la lecture à un endroit précis, d’y revenir plus tard, en aidant les marques-page intégrés dans l’application de lecture. Le flux d’un livre numérique a en effet ceci de radicalement différent d’un livre papier : la recherche et la navigation sont possibles instantanément.

Hélas, bien souvent la table des matières des livres numériques est une bête liste de liens hypertexte non stylisée, un peu comme nous en avions dans les débuts de l’internet grand public. Mais si, souvenez-vous des sites du temps où nous surfions avec Netscape Navigator ! Des pages blanches avec des tonnes de liens qui demandaient presque autant de temps à parcourir que s’ils étaient imprimés sur du papier.

De nos jours, l’ergonomie du web a tant progressé ! Pourquoi ne pas s’en inspirer pour les pages de sommaire de nos livres numériques ?

En fait, philosophiquement, je vois le livre numérique comme un objet pérenne (autant qu’il puisse l’être sans support physique, mais même les livres papier sont parfois détruits par les incendies, les inondations ou perdus tout simplement), et non comme une œuvre seulement disponible en streaming. Un véritable livre, pour moi, se conserve.

C’est d’ailleurs là que je mettrais le pitch du livre.
Je vous avais dit que j’avais un argument pour l’y glisser tout de même dans l’ouvrage.
Il suffit de voir un peu plus loin que les années 2010. Que deviendra votre livre numérique lorsque vous ne serez plus là ? Si nous avons de la chance, les DRM auront été abolis, et ni Apple ni Amazon, ni Kobo ne seront propriétaires de vos ouvrages achetés, ni ne pourront les détruire à distance. Je prends donc le pari que vous aurez accumulé une bibliothèque de livres numériques conséquente, que vous pourrez léguer à quelqu’un.
Et ce quelqu’un pourrait avoir envie de les lire, vos livres, comme nous l’avons tous fait avec les livres que nous avons hérités de nos grands-parents, voire de nos parents.
Ne serait-il pas opportun qu’un pitch de l’ouvrage soit facilement accessible dans ce dernier ?

Les titres de chapitre

L’identité visuelle passe aussi par les changements de chapitre. Les mises en page actuelles sont très classiques dans le numérique, alors que dans l’édition papier, les maquettistes osent certaines audaces intéressantes, même pour de la fiction. Des enluminures, une mise en page graphique, bref, quelque chose qui met le lecteur dans l’ambiance de votre ouvrage. C’est à mon avis aussi important que le choix de la fonte ou de vos interlignes.

Hélas, ces théories sont souvent mises à mal par les applications de lecture numérique qui, toutes, absolument toutes, contiennent des bugs qui les empêchent de coller aux standards d’affichage de l’ePub tels qu’ils sont sensés être définis par le consortium IDPF.

La pratique : mes essais

Aussi ai-je rabattu de ma superbe, car mes belles idées se sont souvent heurtées à l’impossibilité technique d’être réalisées ne serait-ce que dans iBooks.

Mes premières idées de fenêtres modales ont été un tel cauchemar entre l’implémentation du JavaScript dans l’ePub et l’impossibilité de déterminer comment chaque application de lecture définissait son espace d’écran alloué au texte, que j’ai fini par les abandonner, alors que dans un navigateur internet tout fonctionnait à merveille. Et, franchement, ça avait de la gueule !

Le simple fait de penser une boîte de texte délimitée ou il serait nécessaire de faire défiler le texte pour qu’il soit complètement lu (un overflow pour ceux qui connaissent le code CSS3) afin d’y insérer la biographie de l’auteur s’est heurté à de nombreux bugs dans toutes les applications autres qu’iBooks, qui se comportait normalement.

Je ne vous raconte même pas le cauchemar des essais d’export en kf8, le format de Kindle qui ressemble à l’ePub3 : toute ma mise en page était à refaire...

Mes solutions actuelles sont de revenir à plus de simplicité sans pour autant abandonner les principes que je vous présentais plus haut. Les recherches de Jiminy Panoz sont venues là encore à mon secours, puisque son boilerplate min+, une sorte de gabarit de mise en page, explore en effet des possibilités de design qui m’ont bien inspiré.

La page de sommaire, elle, présente une table des matières plus graphique sans être complètement délirante, avec un pitch du récit pour servir de quatrième de couverture.

Enfin, l’intégration des réseaux sociaux est possible, de manière à laisser au lecteur l’opportunité de commenter sa lecture sur Goodreads, notamment.

Ainsi, la page de titre comporte-t-elle des liens vers la biographie et la bibliographie, dans le livre, mais dans un fichier qui sera non linéaire, c’est-à-dire qu’il ne fera pas obligatoirement partie de la séquence de lecture du texte. Il faudra cliquer pour découvrir. Les applications de lecture gèrent généralement bien les fichiers non linéaires, et leur mise en page peut-être plus simple que dans une fenêtre modale. La page de titre renvoie aussi vers mon site (oui, celui sur lequel vous êtes...) via le logo d’écaille & de plume du dragon et du phœnix, et vers la page de sommaire avec un détail de l’image de couverture.

Et vous, vous le voyez comment, le livre numérique qu’on a envie de garder ?