Modernité animiste ou animisme moderne ?

par Publié le 13/12/2020Le Serpent à Plumes0 commentaires

Il était une fois…

… Un petit garçon qui était si souvent plongé dans les récits de chevalerie et les légendes arthuriennes, dans les histoires d’intrépides navigateurs vikings et les mythes antiques de l’Égypte, de la Grèce et de Rome, qu’on le disait souvent «dans la lune». Il avait tellement l’impression de se trouver en permanence à la frontière entre deux mondes qu’il ne savait plus très bien lequel était le sien. Il était comme tous les petits garçons de son âge, insouciant et peu soigneux, déchirant régulièrement ses pantalons dans ses jeux avec les camarades de l’école. Comme les autres garçons de son âge, il pouvait grâce à son imagination transformer son double décimètre d’écolier en une épée fabuleuse capable de le désigner comme Souverain du Royaume de Logres ou même de trancher un rocher pour ouvrir un passage à une armée. Mais l’imagination de ce petit garçon-là allait plus loin. Déjà conscient que les Noms contiennent un pouvoir caché, il baptisa ce double décimètre «Excalibur» et investit ce simple outil de bois d’une véritable importance. Il en prit soin et ne dut se résoudre à le remplacer que lorsqu’il s’avéra impossible de lire les graduations d’une mesure. Le double décimètre suivant, même s’il fut de plastique comme l’époque le voulait (car ainsi était l’usage dans le milieu des années 1980), reçut à son tour le patronyme d’Excalibur, suivi d’un II par respect pour le précédent.

Le petit garçon grandit…

… Et une fois adulte, il portait toujours en lui ce sentiment de l’importance dans sa vie de certains objets, tout comme il sentait confusément que certaines choses autour de lui avaient une personnalité. Les lieux dégageaient parfois certaines ambiances, des animaux étaient selon lui bien plus proches de la conscience humaine que ses congénères semblaient bien l’admettre. Des arbres même lui inspiraient le respect ou parfois la crainte.

Il poursuivit, par tradition personnelle autant que par attachement réel, à nommer certains de ses outils. Le premier ordinateur qu’il put s’offrir avec ses propres deniers fut ainsi baptisé Barnabé.

Alors que, comme beaucoup de jeunes adultes, il prolongeait l’insouciance de sa vie d’adolescent sans vraiment se préoccuper du lendemain ou d’entretenir l’appartement où il vivait, il prenait soin de ces objets si particuliers qu’ils méritaient un Nom. Ainsi se succédèrent Barnabé, Aristote, Tezcatlipoca, Paracelse…

Et le monde, lui aussi, changea…

… Il se durcit, perdit son innocence.

Les lubies des années 1980 et la passion du plastique devinrent la normalité des années 1990 puis la modernité des années 2000. Les êtres humains crurent enfin réaliser l’âge d’or tant de fois rêvé. Mais, trompés par leur propre orgueil, ils ne faisaient que projeter dans la réalité les fantasmes suproductifs de leurs cauchemars en inondant le monde. En lieu et place de fraternité universelle, de communication sans frontière promise par la Toile, ils étendirent un Filet pour capter la totalité de la Terre dans une course à la nouveauté si effrénée qu’elle les déborda eux-mêmes.

Ils n’accordèrent plus aucune considération à ce qu’ils fabriquaient ni à ce qui vivait autour d’eux, ni plante, ni animal, ni même leurs propres congénères. Tout devenait à usage unique, tout devenait obsolète, tout devenait jetable.

Tout devenait remplaçable par tout. Tout devenait une nouveauté à posséder en premier.

Tout finissait en déchet.

Y compris leurs propres âmes, y compris leurs propres consciences.

L’Animisme

Cette petite fable n’a pas encore vraiment de fin.

Mais j’ai envie de décrire quelle pourrait être l’une de celles que j’imagine les plus belles.

Car alors que je vieillis et que j’apprends un peu plus à comprendre ma réalité, cette habitude un peu puérile de nommer certains de mes objets m’apparait de façon très surprenante à la fois comme d’une portée symbolique fondamentale et comme un acte politique au sens fort. Une façon de concevoir le monde qui se souvient d’anciennes valeurs pour transcender avec leur aide une utopie personnelle.

Dans les plus anciennes civilisations humaines, les premières spiritualités accordaient des caractéristiques conscientes à des forces naturelles, à des animaux, à des plantes. Elles les paraient de qualités parfois anthropiques, de caractères et de désirs. Elles cherchaient déjà à les maîtriser, c’est vrai. Mais elles leur accordaient aussi un statut d’indépendance, et pour tout dire, une existence distincte de l’Humanité. Elles reconnaissaient le statut éminemment vivant et surtout l’importance de cette existence propre. L’Humanité n’était qu’une parmi tant de formes de vie et non pas simplement l’aune de toute mesure, outrageusement gonflée d’une fierté mal placée.

Ces traditions existent encore dans certaines parties du monde, sous le nom d’animisme. Elles postulent que certaines forces naturelles et tout ce qui vit possède une âme, une conscience.

Je trouve que, si l’on détache l’animisme de sa connotation religieuse, il y a dans cette pensée une dimension profondément moderne.

L’Animisme de l’artisan

Notre monde est pollué de milliards de tonnes d’objets que nous fabriquons à la chaîne au plus bas coût possible pour en tirer le plus grand profit financier possible, sans plus vraiment faire cas de leur qualité ou de leur longévité, et encore moins des êtres humains qui produisent ces objets, de leur savoir-faire ou de leur bien-être. Un ustensile aussi quotidien qu’un rasoir est devenu jetable, alors qu’on se sert d’un rasoir assez souvent pour qu’un seul objet puisse remplir cette fonction. Même un rasoir est devenu interchangeable. Uniquement fonctionnel.

On aurait pu croire que s’attacher uniquement à la fonction d’un objet permettrait à l’être humain de devenir moins matérialiste. Erreur. C’est bien tout le contraire qui s’est produit.

Paradoxalement (et selon moi les paradoxes sont le fondement du monde), je me demande si investir — ou réinvestir — les objets d’une sorte d’attachement émotionnel ne nous permettrait pas de revenir à plus de raison.

Car après tout, si nous faisons comme le petit garçon que j’étais il y a peu, nous serons sans doute moins enclins à jeter un objet après une seule utilisation. Nous porterons plus d’attention à sa qualité, à la façon dont il a été fabriqué, donc peut-être aussi un peu plus au savoir-faire de celui, celle ou ceux qui l’ont créé ou réalisé, à leur bien-être au travail. Nous serons aussi plus attentifs à ce qu’il reste en bon état, à ce qu’il dure dans le temps. Nous arrêterons de nous projeter dans une consommation sans fin. Nous arrêterons de produire des milliards d’objets inutiles qui finiront leur vie au fond des océans.

De la même manière qu’on atteint plus rapidement la sensation de satiété lorsque l’on fait simplement attention à toutes les qualités de ce que l’on mange, nous prendrons pleinement conscience de ce que nous possédons. Et comme nous pouvons être enchantés par la vue des couleurs et de la présentation d’un plat avant même d’y goûter, comme nous pouvons être transportés à la seule odeur de cette friandise avant même de l’avoir en bouche, transportés par sa texture avant même d’en sentir le goût, alors nous prendrons conscience de la chance que nous avons de posséder un objet qui a été fabriqué parce que quelqu’un, quelque part dans le monde, a pris du temps, des efforts, pour le fabriquer. Nous prendrons conscience de la chance de posséder un objet dont nos ancêtres ne pouvaient pas même rêver tant il serait magique pour eux. Nous prendrons conscience de ce que cet objet signifie, et nous pourrons être reconnaissants de la somme de découvertes, de savoirs, de recherche, d’efforts, de temps, de ressources, nécessaires à sa seule existence.

J’aime à penser que cette façon de voir les choses, un peu influencée par certains côtés de la culture japonaise, peut infuser dans notre propre civilisation occidentale pour l’infléchir.

Même un objet aussi simple qu’un rasoir est la somme de telles choses. Et si nous n’en avions pas, comment serait notre vie ?

Nous ne sommes pas obligés de conférer une âme à cet objet. Ou à chacun de ceux que nous possédons.

Nous sommes cependant responsables de la façon dont nous les utilisons.

Et leur conférer une valeur émotionnelle peut nous aider à choisir plus sagement nos objets, à privilégier des objets de qualité, peut-être plus chers mais mieux réalisés, et à leur offrir une véritable deuxième ou troisième existence une fois que nous n’en avons plus besoin. Nous pouvons donner, vendre, recycler cet objet.

En somme, Nommer, conférer une âme, n’est que franchir un palier supplémentaire dans cette reconnaissance.

Le Droit de la Nature

D’ailleurs, Nommer, l’espèce humaine continue à le faire presque quotidiennement, pour prendre possession de ce qu’elle conquiert, même et surtout si cela ne lui appartient pas. Nous avons Nommé les fleuves, les montagnes, les océans, les forêts et les déserts.

Mais nous avons oublié que Nommer c’est amener à l’existence, c’est faire naître.

Faire naître implique à un moment où un autre que votre progéniture vous échappe. Elle finira par vivre une vie indépendante de la vôtre. Parce que telle est la nature des choses vivantes. Telle est la nature du monde.

Je trouve logique dans cette façon de voir les choses que ce que nous avons choisi de nommer — ou de renommer, puisque parfois sur certains continents, les colons ont remplacé les noms que les natifs avaient apposés — soit doté d’une personnalité juridique, comme quelques pays ont commencé à le reconnaître. Ainsi, un fleuve peut assigner un humain ou une compagnie humaine en justice. Au passage, nous avons déjà passé le pas et conféré une personnalité juridique à des entités aussi abstraites que des compagnies, des sociétés, des entreprises humaines. Qui est Total ? Qui est Facebook ? Sont-ce donc des entités vivantes, pour que nous leur reconnaissions une personnalité juridique ? Pourquoi alors ne pas reconnaître une personnalité juridique aux Pyrénées, qui sont une entité réelle, matérielle, refuge de milliers d’espèces vivantes ?

Dans ce cas, en considérant que les Pyrénées sont une entité juridique, il est aussi logique de reconnaître que leur porter atteinte c’est commettre au moins un délit. Mais lorsqu’on attente à la vie d’un humain, on parle de crime, alors pourquoi dénier à un être vivant (ou, dans le cas des Pyrénées, à un ensemble d’êtres vivants) la protection de la loi contre un crime ? Pourquoi ne pas étendre la notion de crime aux entités vivantes non humaines ? Aucun argument raisonnable ne peut justifier ce refus si l’on suit la logique jusqu’au bout. Aucun argument de bonne foi ne peut donc justifier le refus actuel de reconnaître dans la loi française le crime d’écocide.

Chacun sa place : gagner la nôtre ?

Si donc nous nous entendons pour reconnaître des droits aux choses et aux êtres vivants autour de nous, ne sommes-nous pas en train de réinventer une forme d’animisme ?

Un animisme moderne, qui aurait évolué vers une forme non religieuse.

C’est tout simplement remettre l’être humain à la place qui est la sienne. Nous sommes une espèce vivante parmi d’autres, et même si nous sommes encore la seule que nous connaissions qui soit sapiente, nous ne sommes peut-être pas la seule à être douée de conscience, semblerait-il d’après des études éthocomportementales récentes.

Il est alors fondamental de nous employer à retrouver la mesure de ce que nous sommes, afin de ne pas nous détruire nous-mêmes comme nous avons si bien commencé à le faire.

Dès lors, il me semble évident que douter simplement de notre qualité d’être conscient unique et tout-puissant implique de conférer une forme de conscience à d’autres. Pourquoi pas alors à nos propres créations ?

Et même si cela n’était qu’une convention non étayée dans les faits, je crois que ce serait éthique de notre part.

J’y vois même une élégance parfaite : en considérant nos créations comme dignes de respect, nous nous considérerions nous-mêmes comme dignes de ce même respect. Nous nous élèverions alors au rang que nous cherchons si fort à atteindre. Celui des Démiurges. Nous ferions même mieux que les divinités que nous avons vénérées pendant des millénaires. Car nous aurions en plus du pouvoir de modeler la réalité celui de la sagesse.

Si seulement cela pouvait être…

Dans la mémoire du Serpent à Plumes

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