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Abolir le privilège de créer

par Publié le 04/08/2021L'encre & la plume, Le Serpent à Plumes0 commentaires

Question : Vous sentez-vous concerné par les difficultés rencontrées par des auteurs ?

Réponse : Je ne me sens pas touché en raison du corporatisme que cela représente. D’abord, il y a tellement d’autres secteurs dans la merde et qu’il faut mieux aider. En second, je pense que nous produisons trop. Certains écrivent sans avoir la nécessité vitale de le faire. À un moment donné, même si on est très brillant, on ne se renouvelle pas assez. Je n’ai pas envie de défendre tout ça, ce n’est pas prioritaire. Pouvoir créer est un privilège.
— Alain Damasio, revue Livres Hebdo, 02/04/2021.

La réplique a fait couler de l’encre dans le milieu littéraire (est-ce un pléonasme ?).

C’est qu’elle étonne et détone sur le plan politique et philosophique de la part d’un auteur par ailleurs très engagé.

J’admire les œuvres d’Alain Damasio.

Elles sont souvent des bijoux dont la forme est travaillée autant que le fond en une harmonie rarement atteinte en littérature.

Mais surtout, elles portent en elles une vision de l’être humain émancipatrice.

Alors, comment comprendre une déclaration aussi paradoxale avec cette posture habituelle ?

Car en substance, si les mots veulent bien dire ce qu’ils sont censés exprimer, Alain Damasio développe l’affirmation selon laquelle :

  1. Pour mériter d’écrire, il faut être brillant et se renouveler, mais aussi en avoir une nécessité vitale.
  2. Seuls certains peuvent mériter ce privilège qu’est la création.

En résumé : les êtres humains ne sont pas tous légitimes à prétendre au titre de créateur.

Personnellement, cette affirmation me hérisse le poil et me révolte.

L’industrie de la création

Bizarrement, alors qu’il se présente souvent comme un partisan de l’anticapitalisme, Alain Damasio légitime dans cette déclaration une vision de la création littéraire soumise à la loi du marché.

Pour lui, «nous produisons trop».

La phrase est vague, et pourtant elle fait écho à un argument qu’on lit de temps à autre pour expliquer que les auteurs gagnent mal leur vie : le nombre de livres produits chaque année serait tellement important qu’ils entreraient en concurrence les uns avec les autres, en plus d’être en concurrence avec les autres moyens d’expression que sont les films, les séries, les jeux vidéos, et le pouvoir d’achat des consommateurs de culture étant limité, chaque auteur ne percevrait qu’une portion infime de ce gâteau financier et ne pourrait donc pas en vivre décemment.

J’ai volontairement parlé de concurrence, de pouvoir d’achat et de consommateurs.

Dans cette simple phrase, Alain Damasio se soumet au paradigme capitaliste de l’industrie de la création.

Selon son raisonnement, si l’on avait moins de personnes qui se prétendaient autrices, les véritables créateurs ne se feraient pas concurrence, et gagneraient mieux leur vie.

Je ne suis pas d’accord.

Je défends quant à moi l’idée selon laquelle on mesure la valeur d’une société à la place qu’elle accorde (ou pas) à ceux et celles de ses membres qui sont en capacité d’apporter plus de beauté, de réflexion, de connaissance, de sagesse, au trésor commun de l’Humanité.

Et si une société facilite l’émergence en son sein de tels créateurs, alors elle a des chances de faire briller plus loin, plus longtemps et plus fortement le phare de l’intelligence dans l’univers.

Pour moi, il n’existe pas un stock fini de création possible dans une société, mais au contraire un potentiel infini. Et pour moi, plus il y a de créateurs et de créatrices actives dans la société, plus celle-ci devient riche d’idées, de concepts, de beauté, plus elle est digne d’être montrée en exemple.

Pour une bonne raison, qu’Alain Damasio cite pourtant dans sa malheureuse tirade :

La nécessité vitale de créer

Là encore, ces cinq mots sont assez flous et l’on ne sait pas exactement ce qu’Alain Damasio leur donne comme véritable signification.

Je vais donc expliquer ce qu’ils signifient pour moi.

D’abord, de façon intime, c’est un élan que je ressens physiquement, dans ma chair, dans mon sang, dans mes tripes. Donc dans mon esprit, car comme l’a récemment montré un autre Damasio, Antonio (aucun lien avec Alain, à ma connaissance, «ils sont fils uniques» comme dirait Serge Karamazov), dans son dernier ouvrage Sentir et savoir, l’émergence de la conscience chez les êtres vivants prend racine dans le corps lui-même. Ainsi, les sensations physiques qui chez moi expriment ce besoin d’exprimer mes sentiments, mes espoirs, mes révoltes, mes pensées, ma vision particulière du monde, font-elles naître une conscience que j’ose qualifier d’artistique, en plus de créatrice. J’ai expérimenté dans ma vie des périodes où ce besoin était réprimé, à cause de manque de temps, ou de confiance en moi, ou de préoccupations plus «immédiates». J’en ai ressenti une sensation physique de recroquevillement, de malaise, une sorte de nausée permanente qui chez moi naît dans mon abdomen et se prolonge jusque dans ma gorge. J’en ai ressenti des symptômes physiques aussi réels, nets et puissants que lorsque j’ai faim, ou soif, ou lorsque je suis pris d’une fièvre.

Ainsi, contrairement à la théorie de la pyramide de Maslow, qui postule que l’on ne peut commencer à atteindre les étages supérieurs que si les étages inférieurs sont bien stabilisés, je ressens plutôt que les étages supérieurs ont une influence sur les étages inférieurs. Du moins dans mon cas particulier.

Mais on pourrait imaginer que ce ne soit le cas que d’une minorité d’auteurs et d’autrices.

Je ne le pense pas.

Je suis même persuadé que ce besoin vital, cette nécessité, est consubstancielle à tous les êtres vivants doués de conscience, voire à tous les êtres vivants, voire à l’univers dans son ensemble.

Car qu’est-ce que la création ?

C’est l’apport au monde de quelque chose qui n’existait pas auparavant, au moins sous cette forme particulière, avec cet agencement particulier. C’est faire émerger une propriété nouvelle à partir d’éléments déjà présents. C’est augmenter les potentialités de nouvelle création à partir de ce que l’on vient juste de construire de nouveau.

C’est augmenter la palette d’actions possibles, l’enrichir d’une nouvelle option.

Que font les êtres humains, en permanence ? Ils créent de nouvelles relations entre eux, sociales. Ils créent de nouvelles idées, de nouvelles techniques, dans chaque domaine de leur vie, que ce soit dans la façon de fabriquer du pain ou dans la poésie, que ce soit dans le choix de leurs itinéraires routiers ou de leur déroulement de carrière.

Plus intéressant encore — et l’autre Damasio, encore lui, le montre beaucoup mieux que moi —, que font les êtres vivants aussi simples que des bactéries face à des conditions de vie qu’elles ne connaissaient pas auparavant ? Elles s’adaptent (et font donc preuve d’intelligence) et parfois font émerger de nouveaux mécanismes biologiques, de nouvelles façons d’utiliser des protéines déjà existantes, voire créent de nouvelles protéines. Elles créent. Par nécessité vitale. Et on peut aller plus loin en affirmant que si elles existent toujours, c’est justement parce que l’évolution naturelle les a sélectionnées par ce critère-là. Les bactéries ne peuvent exister que si elles obéissent à la loi de la nécessité vitale de créer.

Et si je pousse le raisonnement encore plus loin, je peux même étendre cette nécessité au fonctionnement de l’univers dans son ensemble. Pour qu’il puisse exister (et nous avec), il a fallu qu’il compose des quarks, puis des leptons à partir de ces quarks, puis des atomes à partir de ces leptons, puis des molécules à partir de ces atomes, puis des organismes vivants à partir de ces molécules. L’évolution de l’univers se fait avec toujours plus de complexité, toujours plus de création de potentialités. L’univers n’existe que parce qu’il répond lui aussi à cette nécessité vitale de créer.

Pourquoi donc seuls certains êtres humains y seraient-ils soumis, et pas les autres ?

Le privilège de créer

C’est la notion qui a le plus fait réagir dans la réplique d’Alain Damasio.

Créer est-il un privilège ?

Je crois que j’ai démontré que ce n’était pas le cas dans l’univers et dans notre biologie. Mais concentrons-nous sur le sens social que l’on peut trouver au concept.

Si créer est un privilège, alors il existe deux catégories d’êtres humains : ceux qui possèdent ce privilège, et ceux qui en sont privés. On peut accepter ce fait si l’on considère que c’est un don de la Nature, une qualité intrinsèque, génétique, sur laquelle on n’a pas de prise, un peu comme certaines personnes sont douées pour les langues, et d’autres pas, ou certaines personnes sont plus «câblées» pour comprendre les concepts complexes de la théorie quantique à boucle et d’autres pas.

Pourtant, nous sommes nombreux à penser que la création artistique est aussi une affaire de techniques que l’on peut apprendre, comme un artisan verrier peut suivre l’enseignement de son maître. Certes, selon que nous serons plus ou moins doués, nous pourrons mieux ou moins bien utiliser ces techniques et le résultat sera plus ou moins harmonieux, plus ou moins novateur, plus ou moins réussi. Mais chacune et chacun d’entre nous a les capacités pour apprendre.

Il existe donc une deuxième possibilité de considérer ce concept de privilège, c’est la notion de droit.

Il y aurait donc des personnes qui auraient le droit de créer, et d’autres à qui on dénierait ce droit.

Mais alors, qui décide ?

Qui a le pouvoir de déterminer si j’ai le droit, le privilège, de créer, ou si je ne l’ai pas ?

Y a-t-il quelque part un comité qui attribue ce droit ?

Ou bien est-ce le choix arbitraire d’un Souverain ?

Ou encore est-ce un droit d’origine divine, une Illumination venue d’En-Haut ?

Non, aucune de ces affirmations n’est réaliste, ou audible du simple point de vue éthique.

Créer n’est pas un privilège. Créer est dans la nature même des êtres humains.

D’ailleurs, en ce symbolique 4 août 2021, 232 ans après qu’une assemblée ait voté dans la nuit l’abolition des privilèges sociaux qui avaient cours en France depuis des siècles, l’abolition du privilège de créer me semble plus fondamentale que jamais.

Et je complète d’ailleurs en promulguant :

Une Déclaration universelle des droits de l’être humain et du créateur

Article premier

Tous les êtres humains naissent et demeurent libres et égaux devant le droit inaliénable de créer de nouvelles expériences artistiques.

Article deuxième

Ils sont tous doués de talents propres, différents pour chacune et chacun, et restent libres de les utiliser comme ils l’entendent afin d’exprimer leurs sentiments et leurs émotions comme bon leur semble.

Quant aux autres articles, je crois fermement qu’ils devraient comprendre le devoir pour la société et l’État qui en est l’émanation de veiller à ce que chacune et chacun puisse exercer ce droit fondamental, et donc apporter aide et assistance aux créateurs, aux artistes, aux autrices et aux auteurs, au même titre qu’il le fait pour d’autres secteurs d’activité humaine.

Dans une période où une pandémie met en danger nos corps, n’oublions pas que la santé n’est pas seulement une absence de maladie physique, mais bien aussi un état de complet bien-être, physique, mental et social, selon la définition de l’Organisation mondiale de la santé.

La faculté de créer peut y contribuer.

Et s’il faut écouter un Damasio, préférons les travaux d’Antonio aux déclarations maladroites d’Alain.

Dans la mémoire du Serpent à Plumes

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