Créer des personnages réalistes : la méthode holistique de VITRIOL

Créer des personnages réalistes : la méthode holistique de VITRIOL

Dans ma jeunesse lointaine, j’ai fait partie de la rédaction d’un fanzine des cultures de l’imaginaire en général et du jeu de rôle en particulier, dont le nom acronymique VITRIOL contenait déjà en lui-même une énigme alchimique. Il est d’ailleurs possible de retrouver les numéros de ce fanzine dans leur deuxième vie numérique ici, grâce à Wilybird et à ChrisT.

Parmi les diverses élucubrations que nous avons commises à l’époque (je parle des années 90, cette époque où le smartphone n’existait pas et où on écoutait de la musique sur CD), il en est une qui devrait m’accompagner plus souvent, même vingt ans après, c’est la façon dont nous avions envisagé des fiches permettant d’interpréter des personnages extrêmement détaillés. Dans un souci de pousser le réalisme de nos alter ego imaginaires de rôlistes, nous avions commis quatre fiches génériques, prévues pour être utilisées avec n’importe quel système de jeu et dans n’importe quel univers, pour n’importe quel personnage, et qui donnaient une sorte de liste de questions à se poser sur celui ou celle (ou… dommage, il n’y a pas de nom neutre en français, mais bon, on peut aussi se servir de ces fiches pour interpréter un chat, un monstre, une entité androgyne ou hermaphrodite ou asexuée) que nous allions incarner.

Nous avions donc mis au point une série de questions qui dessinent, une fois que l’on y a répondu, les contours d’un personnage non seulement sur son apparence, mais aussi sur sa psychologie, son passé, ses blessures morales, sa spiritualité, ses liens.

Une façon d’appréhender une personne dans sa globalité, et pas seulement à travers les chiffres des systèmes de jeu de rôle. D’ailleurs, ces fiches avaient été pensées dans l’optique de jouer des parties de jeu de rôle sans règles.

Dans la séparation (on dit toujours un « split », de nos jours ?) qui suivit les derniers numéros de VITRIOL, comme il arrive parfois dans les groupes de rock lorsqu’ils sont au faîte de leur gloire, les fiches génériques tombèrent dans l’oubli de ma mémoire rôliste, mais survécurent sous leur forme imprimée, bien au chaud dans un carton.

Et puis je me suis remis à écrire. Des romans. Des scénarios de cinéma.

Et je me suis rendu compte que ce qui rendait vraiment un univers puissant, réel, évocateur, attachant, tenait bien souvent plus à la couleur des personnages, à la façon dont on les rencontrait, à leurs tics, à leur façon de penser, d’agir, qu’à autre chose.

Dans le jeu de rôle, mes nouveaux jeux fétiches, comme FATE, proposent même d’intégrer dans leur mécanisme des phrases simples qui caractérise un personnage, en lieu et place d’un score chiffré de FOR (Force) ou d’INT (Intelligence), voire de CHA (Charisme).

Aussi, ai-je eu besoin de penser à nouveau mes personnages de façon holistique, de me demander comment et pourquoi ils agissent, comment ils apparaissent et pourquoi ils apparaissent tels qu’ils le font.

J’ai ressorti les vieux grimoires de la poussière sous laquelle ils étaient ensevelis, et retrouvé les fiches génériques de VITRIOL.

Et je m’en sers à nouveau, avec bonheur, pour concevoir mes prochains écrits romanesques comme mes prochains scénarios de jeu de rôle.

J’ai même dans l’idée de les proposer à mes joueurs pour les aider avec leurs propres personnages.

Et pourquoi pas vous les offrir ?

J’ai donc saisi l’occasion pour apprendre quelques rudiments du logiciel Scribus, et j’ai remis les fiches au goût du jour, en format pdf modifiable pour que les rôlistes puissent les utiliser facilement, mais aussi au format rtf, pour, par exemple, que mes amis écrivains puissent les intégrer dans le logiciel Scrivener comme « template » (c’est d’ailleurs l’une de mes utilisations personnelles).

Vous êtes bien sûr libres de les diffuser, de les utiliser, de les adapter…

Le Syndrome de Bradybloguie Créativo-induite, ou Mal de l’Œuf de Serpent à Plume

Le Syndrome de Bradybloguie Créativo-induite, ou Mal de l’Œuf de Serpent à Plume

L’homme était étendu sur la table, inconscient. Son corps était relié à des fils qui partaient de sa poitrine, de l’un de ses doigts. Il respirait encore, si on y prenait garde et si on attendait suffisamment longtemps pour percevoir un souffle faible et régulier, à peine perceptible. Ses traits étaient sereins. On avait l’impression qu’il était endormi. Et pourtant, les deux autres personnes qui étaient dans la salle n’étaient pas de cet avis. Ils étaient inquiets.

— Il est comme cela depuis deux semaines, dit Alex, le plus jeune. C’est trop long. Enfin, c’est ce que j’ai lu dans le Harrison…

— Tu sais, répondit Alain, les bouquins, surtout ceux de médecine interne, il faut s’en méfier. Si tu les crois aveuglément, tu vas te mettre à trouver des syndromes rares à toute la population… Mais cela dit, c’est vrai que je n’ai jamais vu ça. Un coma de blog aussi long, surtout chez quelqu’un comme lui, c’est exceptionnel. Tu es sûr que tu as vérifié l’E.C.G. ?

La mention de l’examen avait fait pâlir Alex. Bien sûr, comme étudiant, son travail était surtout, dans le service, de noter les observations des patients, de les interroger et de les examiner correctement, mais il était surtout employé par Alain comme celui qui effectuait les basses besognes, celles que son « supérieur hiérarchique », pourtant étudiant lui aussi, rechignait à accomplir. Il passait souvent ses matinées à des tâches répétitives et peu gratifiantes. Il ne comprenait pas d’ailleurs pourquoi il fallait mesurer les gaz du sang artériel chez certains patients tous les jours que Dieu faisait. Ni pourquoi c’était toujours à lui que l’on ordonnait d’évacuer un fécalome. Et puis, surtout, il avait pris en horreur cette machine qu’était l’électrocardiographe. Posée sur un chariot métallique brinquebalant dont les roulettes se bloquaient systématiquement, la petite machine cubique était devenue sa némésis pluriquotidienne. Il devait, chaque matin, la traîner hors de la salle des étudiants où elle était entreposée puis la promener dans chaque chambre et accomplir un rituel compliqué sur chaque patient grâce à elle. Il devait d’abord vérifier que son stock d’électrodes en polystyrène, à usage unique, serait suffisant, puis démêler les fils qui prenaient un malin plaisir à s’emberlificoter comme une pelote de laine à chaque fois qu’on les laissait faire. Il en était venu à se demander si des mauvais génies ou des lutins facétieux n’avaient pas élu domicile dans la machine, et s’ils ne s’étaient pas donné comme occupation principale de le faire tourner en bourrique. Une fois cette épreuve surmontée, ce qui prenait déjà plusieurs longues minutes d’énervement et d’exaspération, il fallait poser les électrodes sur le thorax du patient. Cela allait assez vite chez les femmes, mais devenait un vrai cauchemar sur les poitrines poilues des hommes, surtout en cette période estivale où la climatisation ne suffisait pas à bloquer la sudation. Les petits morceaux de matière synthétique censés coller sur la peau prenaient surtout dans leur piège adhésif des poils qui empêchaient le contact entre l’électrode métallique et la paroi cutanée. Et Alex était sans cesse en train d’inventer des stratagèmes machiavéliques pour les faire tenir suffisamment. Il n’était pas question de refaire ce foutu E.C.G. parce que le tracé serait jugé « ininterprétable » par Alain… Enfin, il fallait brancher la machine et espérer que le patient ne serait pas trop agité. Quand cela arrivait, le tracé des ondes était parasité par des mouvements involontaires et devenait illisible. Il devrait recommencer à vérifier les branchements… Puis il fallait débrancher le tout en s’assurant que la machine avait bien enregistré et imprimé. Aider le patient à enlever le surplus de gel conducteur visqueux, ranger les fils qui s’emmêlaient à nouveau comme mûs par une volonté propre et malveillante. Et recommencer dans la nouvelle chambre, avec le nouveau patient…

Et ce matin-là, justement, Alex avait décidé d’exprimer sa révolte en refusant sciemment d’accomplir ce rituel quotidien.

Mais il se rendait compte que dans ce cas précis, il avait mal jugé l’opportunité de se rebeller…

— Euh… c’est que… je devais faire l’observ’ de Madame Michu, alors…

— Ah bravo ! Et tu crois qu’on peut faire du bon boulot si tu continues à faire preuve d’autant de négligence dans le tien ?

Sans mot dire, Alex se résigna à chercher l’appareil qui lui donnait tant de cauchemars et se mit à installer le tout.

Pendant ce temps-là, Alain se plongea lui aussi dans le Harrison. La bible des maladies rares ne lui avait jamais paru une référence utile. Il y a avait là-dedans tellement de signes qui pouvaient correspondre à tellement de patients et à tellement d’autres syndromes plus courants qu’il n’avait toujours eu que méfiance envers cette manie qu’avaient tous les autres étudiants de sa promotion à le compulser à tout bout de champ. Et puis il trouvait tellement prétentieux de chercher une maladie rare chez tous les patients, comme si seules les affections de ce type méritaient l’attention d’un médecin. Alors qu’une banale allergie, ou une simple sciatique étaient tout aussi invalidantes pour les gens qui venaient à être hospitalisés dans son service. Les gens en souffraient tout autant que d’avoir une maladie de Tartampion.

Il referma le grand livre, et inspira un grand coup. S’il voulait comprendre, il devait revenir à la base, à ce qu’on lui avait enseigné, à ce qu’il avait compris, aux signes cliniques du patient, bref, à la réalité. C’était le seul moyen. Et puis, quel exemple allait-il montrer à Alex ? Le jeune homme était prometteur mais questionnait tout et tout le temps. Il remettait en question les choses qui étaient établies depuis des bons dans l’organisation des soins du service. Il avait raison, bien souvent, mais il devait apprendre à réfréner ses révoltes et à devenir plus diplomate. Mais son regard acéré bousculait très souvent Alain, en lui montrant une autre façon de faire, une autre vision de la situation. Bien souvent, ces interrogations permettaient de trouver une solution plus efficace, ou plus respectueuse du patient, moins invasive.

Alors il ferma les yeux un moment, pour se concentrer, et les rouvrit en fixant directement le corps du patient étendu sur la table. Alex avait branché les électrodes, le bip-bip du moniteur cardiaque commençait à se faire entendre dans la chambre.

Et les pièces du puzzle commencèrent à s’assembler. Les signes cliniques formèrent peu à peu une image d’ensemble, un tableau cohérent.

Les mouvements cloniques des mains et des doigts, en frappe de clavier. Le nystagmus qui suivait alternativement une direction droite puis une direction gauche. Le souffle qui parfois se modulait suivant des mots murmurés, incohérents les uns à la suite des autres. L’activité électrique cérébrale hyperstimulée. Et puis la desquamation étonnante qui se produisait à certains endroits du corps. Avec deux types de lésions. Des papules asymétriques incurvées vers la distalité sur tout le côté gauche. Des lésions eczématiformes. Mais aussi de petites éruptions diffuses sur le côté droit, comme une polykystose.

Et le petit bip-bip vint compléter cet ensemble et lui donner enfin une forme compréhensible.

Le rythme cardiaque s’était ralenti. Il restait régulier, mais ne propulsait le sang que plus rarement.

— Tu entends, demanda-t-il à Alex ?

— Non, quoi ?

— Une bradybloguie…

Alex tendit l’oreille, surpris. Il mit quelques battements de cœur à comprendre, à entendre, à saisir.

— Tu veux dire que…

— Oui, probablement. Tu veux biper le radiologue, j’aimerais une IRM cérébrale.

— Tout de suite. Mais, tu crois que c’est un plumireptile ?

— Aucun doute, regarde…

Et Alain gratta l’une des papules sur l’avant-bras gauche. Comme un eczéma, la peau sèche se détacha, mais contrairement à cette maladie banale, révéla en dessous une véritable écaille de serpent. Assez fier de lui, Alain réitéra l’expérience en incisant très doucement et précautionneusement une lésion sur l’avant-bras droit, et fit sortir une petite plume, un duvet naissant. Ils avaient affaire à un cas de plumireptilie. C’était leur premier cas, à l’un comme à l’autre.

Tout excités, ils se regardèrent et une sorte de communion passa entre eux. Cela dura quelques fugaces instants, et Alex rompit le contact.

— Je vais appeler le radio de garde. Je suis sûr qu’on aura l’IRM dans l’heure !

Il laissa Alain seul dans la pièce, qui imaginait les conséquences.

Il passa les quelques heures suivantes dans le même état d’hébétude vigilante au fur et à mesure que toutes ses pensées finissaient par se réaliser.

Comme il l’avait prédit, le radiologue, aussi emballé qu’Alex et lui, avait bousculé son planning et avait bloqué l’IRM une heure entière pour que les images s’étalent ensuite sur un négatoscope éblouissant. Il désigna la masse blanche qui trônait au centre du cerveau du patient. De son premier plumireptile. L’image était choquante. Comme une énorme métastase, la masse occupait une place extraordinaire dans le cerveau, mais contrairement à un cancer, elle ne parasitait pas son hôte. Elle était l’expression de la transformation du cerveau. Une production naturelle, physiologique chez les gens qui étaient atteints de plumireptilie. Dans les livres, les rares livres qui parlaient de cette pathologie, on comparait cette masse à une sécrétion physiologique. Certains auteurs prétendaient même que le liquide contenu dans la coque fibreuse était produit par les neurones eux-mêmes. Et on savait que les rares cas qui avaient pu être observés avaient une évolution similaire.

— Il est en coma de maturation, c’est ça ?

Le radiologue avait confirmé.

— La délivrance est proche. L’Œuf est presque arrivé à son développement maximal.

— Alors le rythme cardiaque va se ralentir encore. Normalement il va atteindre un plancher à un battement par mois. Et d’ici deux mois…

— Oui, d’ici deux mois, enchaîna Alain à la place d’Alex, l’Œuf va se fissurer, et la transformation des pensées en œuvre artistique sera complète. Il sortira du coma, et entamera un nouveau cycle de création. Lentement, une nouvelle œuvre va commencer à mûrir.

— Et on sait prédire à quel rythme les créations vont s’enchaîner ?

— C’est difficile, mais vu l’avancée de métamorphose du patient, je dirai que cela va s’accélérer.

— J’espère être encore dans le service quand ça va arriver !

— T’inquiète pas, si ce n’est pas le cas, je te tiendrai au courant, que tu puisses voir ça.

— J’ai hâte, s’exclama Alex en mettant les mains dans ses poches.

— Et lui donc ! répondit Alain dans un sourire. D’après son état, ça fait des années qu’il mature, cet Œuf…

Et l’attente commença.

FATE et la co-construction d’univers, partie 1 : personnages-Mages

FATE et la co-construction d’univers, partie 1 : personnages-Mages

Récemment, alors que nous sortions d’une première partie de Dungeon World et de sa narration particulière, Equites me faisait remarquer que Mage allait ressortir en édition 20th anniversary. Je n’ai jamais joué à Mage, mais les jeux WhiteWolf ont fait partie de mes meilleures expériences comme joueur et comme meneur dans les années 1990. Il savait donc, le bougre, que le thème de Mage me faisait de l’œil depuis très longtemps. Mais j’ai un peu changé depuis les années 1990 (non, on ne dit pas vieilli, on dit changé, voire mûri). Mes envies aussi. Les univers de WhiteWolf sont une madeleine de Proust, mais de celles qu’il vaut mieux garder intactes dans le souvenir que l’on en a, plutôt que de risquer de se confronter à une déception.

Depuis, j’ai en effet découvert FATE, et Dungeon World. Les concepts d’Aspects, de Fronts, de narration partagée. J’ai tenté de voir ce qu’on pouvait changer dans l’écriture des scénarios.

Je n’ai pas encore expérimenté la construction partagée d’univers. Enfin, plus depuis mes 15 ans et mes premières parties de jeu de rôle, finalement plus narrativistes que par la suite lorsque j’ai découvert L’Œil Noir, la Boîte Rouge, et tout le reste.

J’ai donc proposé à mon groupe de tenter l’aventure.

J’ai choisi FATE parce que je commence à bien connaître la mécanique, parce que c’est très simple et facilement adaptable pour jouer tout ce que l’on veut, parce que les concepts de narration partagée peuvent fonctionner avec ce système.

Et j’a commencé par me concevoir un petit hack, à base de mélange entre FATE ACCÉLÉRÉ et FATE CORE, pour jouer des Mages dans un univers contemporain. Pour résumer, je n’ai pas utilisé de Compétences mais des Approches, ce qui ressemble pas mal à l’Apocalypse et à Dungeon World : Astucieux, Flamboyant, Sournois, etc… L’idée est de se concentrer non pas sur ce que le personnage sait faire, mais sur comment il le fait.

Le reste est peu ou prou du FATE.

J’ai chopé des trucs sur internet histoire d’adapter la magie de Mage à FATE, notamment Mage Core de Douglas Underhill et Words of Power de Brian Engard. J’ai hybridé les deux approches et synthétisé tout cela dans une fiche de personnage maison que je vous livre ici. Celles de Dungeon World m’ont vraiment impressionné par leur côté didactique. J’ai donc décidé de m’en inspirer fortement, comme vous le verrez.

Pour ce qui est de l’univers, l’idée est de jouer du Mage, sans jouer à Mage, en picorant des choses à droite et à gauche, et surtout en laissant mes joueurs apporter leur grain de sel, de poivre ou d’épice là où ils en auront envie.

Je suis donc parti d’une base très simple, qui tiendrait en un Aspect : Le Sanctuaire de New York.

Et nous nous attacherons à broder dessus ensemble. C’est suffisamment vague pour que nous ayons les mains libres, mais cela pose déjà une ambiance qui ressemble un peu à Mage sans être du Mage.

On peut au choix dériver sur du Doctor Strange (le film est pas si mal que ça), un truc plus poétique à la Meghan Lindolm (alias Robin Hobb) avec son Dernier Magicien (un bouquin que je vous recommande), ou autre chose encore, comme The Craft (Dangereuse Alliance) avec Neve Campbel, ou les Sœurs Halliwell, ou tout à fait autre chose (The Magicians, la série de SyFy qui est un petit bijou dans sa saison 1 et dont je vous parlais déjà ici).

Tout cela en Roll20 puisque le groupe est géographiquement éclaté.

On essaie, et je vous ferai un compte-rendu.

Le Choix des Anges, les 1000 premiers mots

Le Choix des Anges, les 1000 premiers mots

Malgré les difficultés et les obstacles que la vie pose sur son chemin, mon deuxième roman avance peu à peu. Il atteint actuellement la barre fatidique des cinquante mille mots, la dépasse même quelque peu. Il fera certainement dans les soixante dix mille une fois terminé.

Mais la gestation est longue, elle est parfois frustrante. Car je ne peux pas passer autant de temps que je le voudrais dans l’écriture. La fatigue physique qui me guettait depuis deux ans comme un félin pervers à l’affût m’a rattrapé il y a peu et a planté ses griffes dans ma chair. Comme tous les félins pervers (pléonasme ?), cette bête-là joue avec moi. Je dois donc ralentir mon rythme d’écriture, quand je voudrais tant l’augmenter. Mais les exigences de la vie font que d’autres priorités viennent percuter mes envies profondes.

La bonne nouvelle est que cet état aura une fin, une fin prévisible, même, puisque les ajustements professionnels qui sont à l’origine de mon épuisement seront enfin passés, digérés, résorbés, métabolisés d’ici l’été. Je prévois donc une accalmie à la rentrée, et si le plan se déroule sans accroc, Le Choix des Anges devrait sortir de la matrice au début de l’automne.

Mes bêta-lecteurs (qui sont loin d’être des lecteurs bêtas) seront alors les premiers à poser leurs yeux sur l’aventure noire et surnaturelle d’Armand et de Marianne. Une fois leurs retours intégrés et les inévitables corrections faites, le livre devrait sortir avant la fin de l’année.

Il prendra deux formes : une incarnation de papier bien concret, et une incarnation numérique, puisqu’il est juste que l’océan des données informatiques mondial puisse lui aussi s’en nourrir. Après tout, les algorithmes aussi ont le droit de s’évader en lisant un bon bouquin !

Je voulais cependant partager avec vous ce qui semblerait être devenu les premières pages du livre, après la refonte totale que j’ai entamée en septembre dernier. Il se pourrait que ce soit cette fois le véritable début de la narration, même si je ne peux garantir que mon choix soit définitif. Comme dirait un petit bonhomme vert de ma connaissance « toujours en mouvement est l’avenir ».

Je vous livre donc un peu plus des premiers mille quatre cents mots du livre. Une introduction in media res.

Et si vous voulez en savoir plus sur la genèse du Choix des Anges, vous pouvez aussi lire les articles que j’y ai déjà consacrés.

— Je suis déçu de votre réponse, mon ami.

Le coup de poing ganté fit exploser la peau de ma pommette gauche avec un bruit mat, ébranlant l’une de mes dents et faisant jaillir une nouvelle gerbe de sang dans la nuit. Le goût âcre de métal s’insinua dans ma bouche, sur ma langue déjà gonflée. Je finis par renifler bruyamment et cracher à terre.

— Si c’est tout ce dont votre chien de chasse est capable, vous feriez mieux d’en changer, Monsieur le Comte.

Mon ton était plus bravache encore que je ne l’avais voulu. La sanction ne se fit pas attendre et un nouveau coup atteignit ma tempe.

— Qui tu traites de chien, face de rat ? Quand j’en aurai fini avec toi, tu regretteras d’avoir encore une gueule, et tu me supplieras de t’achever. Et je sais pas si je le ferai.

Serge avait mieux ajusté, cette fois. Mais j’avais ce que je voulais. Il commençait à perdre patience. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’une ouverture ne se présente.

Le sourire goguenard du Comte de Flamarens vint interrompre mes pensées. Sa figure aristocratique me toisait avec un certain dédain, mais également de l’intérêt. À ce moment-là, je ne pouvais savoir pourquoi, bien sûr.

— J’admire vraiment votre pugnacité, Monsieur de Saint Ange. Mais elle est totalement inutile en l’occurrence. Quant à vous, Monsieur de Saint Amans, je veux vous confesser quelque chose, en guise de bonne volonté.

Le ton mielleux contenait une menace délibérée qui lui donnait une résonance macabre. Pierre, ficelé à un pilier de granite moussu tout comme moi, son verre de lunettes droit fendillé en plusieurs éclats et ses vêtements déchirés par la lutte qui nous avait opposés à nos adversaires, regardait le Comte de Flamarens avec un courage teinté de fatalisme.

— Je vous l’ai dit Monsieur le Comte, nous n’avons parlé à personne de ce projet, depuis le jour où vous nous avez envoyé votre commande jusqu’à ce soir. Les plans de l’instrument sont restés enfermés dans un coffre de l’atelier, nos données numériques ont été cryptées avec l’algorithme que vous nous avez fourni, nous avons brûlé le reste, et personne n’a été admis à entrer dans l’atelier lorsque nous y avons travaillé, tous volets clos. Depuis un an, nous n’avons pas accepté d’autre commande, et l’atelier est resté fermé tout ce temps. Vous pouvez me croire, Monsieur le Comte. Nous avons le plus grand respect pour vous et nous avons fait selon vos volontés depuis le début…

Flamarens le coupa.

— Voyez-vous, plus encore que la pugnacité de votre élève, j’admire les personnes qui sont capables de confiance. C’est si difficile à gagner, mais surtout à garder, la confiance. Si difficile que je ne suis pas loin de la considérer comme le trésor le plus précieux qui soit dans la vie. Car lorsqu’on la possède, lorsque l’on peut se reposer sur cette certitude qui prend racine dans la relation entre deux personnes, la vie semble vous rendre les choses plus faciles. On possède une foi capable de soulever les montagnes. Le sommeil est plus facile à trouver, quand vient la nuit. On n’a pas besoin de regarder sans cesse derrière son épaule pour surveiller ses arrières. Ceux qui ont cette capacité à faire confiance sont bénis par les dieux, ne croyez-vous pas ?

La question était toute rhétorique, bien entendu, mais il la posa tout de même. Si le discours était adressé à Pierre, il était cependant vraiment adressé à Marianne, la propre fille de Flamarens, dont la lèvre était coupée et meurtrie presque autant que la mienne. Elle était fermement maintenue par Renaud, l’autre sbire de son père, au milieu des ruines d’une vieille église gothique. Elle ne quittait pas son père des yeux. De ces yeux si perçants et si beaux, pourtant si acérés et si meurtriers à ce moment-là. Sa mise étudiée de jeune femme de bonne famille était ruinée par les traces qui maculaient son bustier, les déchirures qui zébraient sa robe, les branches qui avaient défait sa coiffure.

— J’aimerais être ce genre d’homme. Vraiment. Et j’ai essayé, vous pouvez me croire. J’ai essayé aussi fort que je le pouvais. Mais hélas, trois fois hélas, il se trouve que je suis incapable d’être ce genre d’homme. Je ne sais pas. Je ne peux pas. Voilà pourquoi je ne suis pas convaincu par votre réponse. Vous m’en voyez tellement désolé.

Comme si cette simple phrase avait été un signe ardemment guetté, Serge frappa à nouveau. Mon foie. Il savait où faire porter le coup pour obtenir une douleur maximale. L’onde de choc sensitive mit quelques fractions de seconde à m’atteindre. J’eus l’impression que ma cage thoracique explosait.

— Je crains fort de devoir pousser votre élève dans ses retranchements pour être vraiment sûr que vous ne me cachez rien. Vous comprenez sans doute que je doive m’assurer que vous n’avez parlé à personne de notre arrangement et que toutes les règles que j’avais exigées ont été remplies. C’est d’une importance vitale pour mes projets.

— Vous êtes un vrai malade, Flamarens.

Serge me fit taire à nouveau, puis il se recula, mit sa main dans sa poche de pantalon et en ressortit un petit objet métallique qu’il ouvrit d’un bruit clair. À travers le rideau de sang qui me recouvrait en partie les yeux, je vis le reflet d’une lame.

— C’est une intéressante hypothèse, mon cher ami. Et je suppose qu’elle n’est pas si dénuée de vérité. La méfiance est sans doute une maladie, après tout. Mais je ne connais qu’une seule façon d’y remédier.

Serge prit ma main gauche et la lame commença à piquer ma peau.

— On va y aller tout doux, mon beau. D’abord une phalange, puis une autre, et une autre. Puis j’attaquerai la main elle-même, mais pour varier les plaisirs, j’enfoncerai juste la pointe de quelques centimètres dans les plaies déjà ouvertes, et je tournerai. Dans un sens, puis dans l’autre. On va bien s’amuser, tu vas voir…

Et le tranchant entama la peau de mon petit doigt. Doucement, lentement. Comme lorsqu’on prend le temps de peaufiner la taille d’une éclisse de violon. Je m’efforçais de ne pas crier, prenant chaque vague de souffrance comme on aborde un nouvel adversaire sur le ring. Je soufflais, expirais, inspirais, rapidement, bruyamment.

— Arrête, Charles ! Tu vois bien qu’ils n’ont rien dit ! Laisse-les partir !

Serge s’arrêta, le métal encore hésitant entre le muscle et le tendon.

Flamarens se retourna vers sa fille, soudain pris d’une rage visible sur son visage, le déformant en une caricature pathétique. Il écumait littéralement. Mais il continua de s’adresser à Pierre.

— Savez-vous ce que ça fait, Monsieur de Saint Amans, que de ne pas atteindre le but qu’on s’est fixé, malgré tous les efforts que l’on a pu faire ?

Il planta ses yeux dans ceux de sa fille. Ils soutinrent leur duel muet quelques très longs instants. Puis le père continua à parler sans briser l’affrontement.

— On se sent trahi. On se sent déçu. Profondément. De confiance, il ne peut plus en être question. On voit soudain toute la réalité des choses, dans leur entière cruauté, dans leur nudité crue. On est seul, Monsieur de Saint Amans. Irrémédiablement seul. C’est en prenant conscience de cette vérité première, cependant, qu’on se libère vraiment. Et que l’on fait ce qui doit l’être pour accomplir son véritable destin.

Il dirigea le révolver vers Marianne.

— M’empêcher de nuire, c’est bien cela que tu veux ? Et dis-moi, ma fille, qui a bien pu nuire à l’autre durant toutes ces années ? Je ne te demandais pas grand-chose à part respecter le nom que tu portes. Même ça, tu n’en as pas été capable. J’ai passé l’éponge sur toutes tes frasques, j’ai même accepté tes fréquentations et je ne t’ai pas punie lorsque tu as délibérément mis notre famille en danger pour me nuire. Oui, me nuire, à moi, ton père ! Mais ça, ma fille, je ne peux pas te le passer. Tu ne te mettras pas en travers de mon chemin. Et d’ailleurs, tu pensais vraiment que j’étais aussi faible que ça ? Qu’il suffisait de me pointer une arme dessus pour que je m’effondre en pleurant ? Tu penses que tu pourrais être capable de me tuer, simplement ? Comme ça ?

Le coup de feu prit tout le monde de court.

À suivre, dans quelques mois…

Kappa16, quand l’autiste n’est pas celui qu’on croit

Kappa16, quand l’autiste n’est pas celui qu’on croit

Je m’intéresse depuis longtemps au thème de l’altérité mécanique, et plus généralement à l’altérité tout court, deux préoccupations fondatrices de la science-fiction et de la fantasy. C’est aussi le cœur de mon métier, au final : soigner, c’est soigner l’autre, et soigner de façon humaniste c’est tenter de percevoir cet autre tel qu’il est réellement. Malgré les différences, malgré parfois les incompréhensions et les divergences de valeurs. Malgré même certaines pathologies obérant l’entrée en relation, telles que l’autisme.

Aussi, un roman comme Kappa16, de Neil Jomunsi, mettant en scène un robot et un garçon autiste avait de grandes chances de se retrouver entre mes mains et sous mes yeux.

Enoch est un robot domestique de modèle Kappa16 d’occasion. Il a pour mission de prendre soin de Saul, un garçon autiste, dont la pathologie a bouleversé toute la famille. Il s’acquitte de sa tâche avec la fiabilité que l’on connaît à ses semblables. Jusqu’au jour où un terrible événement change son existence, mais aussi celle de la famille de Saul. Et Enoch doit fuir.

Sur la forme, Kappa16 relève d’une véritable recherche. Puisque le narrateur est le robot lui-même, puisque toute l’histoire est présentée de son point de vue, la syntaxe informatique qui caractérise le monologue intérieur d’Enoch parvient à poser une atmosphère sans toutefois gâcher ni la compréhension ni la fluidité du texte. Au contraire, elle permet de percevoir l’altérité du programme, de l’I.A., puisque c’en est une, finalement (Enoch a conscience de lui-même). Le choix est même pertinent quant à ce qu’il dit du robot, mais aussi ce qu’il dit ou ne dit pas, justement, de l’humain. C’est aussi un point de départ vers une réflexion plus vaste, et c’est ce qui rend l’ouvrage vraiment réussi.

L’autisme est une pathologie complexe et très difficile à vivre, car elle touche la relation même que l’on peut avoir avec ceux qui en sont atteints. Ils ne peuvent pas aussi facilement que nous comprendre les codes qui régissent les relations avec les autres et sont empêchés de nouer un contact avec leurs semblables sans une prise en charge patiente, adaptée, douce, qui leur permet dans le meilleur des cas de s’ouvrir et de comprendre notre monde. Les ouvrages médicaux parleront mieux que moi des causes, du diagnostic extrêmement difficile, des traitements psychologiques, des progrès lents et de l’épuisement qui guettent souvent les parents de ces enfants qui sont comme « enfermés en eux-mêmes ». Ce n’est pas véritablement le propos ici.

L’important pour comprendre Kappa16 et la réflexion qu’il peut faire naître, c’est de saisir que l’enfant autiste est un être humain qui peut sembler différent à ses semblables au point d’en paraître « extraterrestre » comme on dit dans le langage courant. Il peut ne pas percevoir vos intentions. Ne pas parvenir à saisir qu’un sourire est une invitation, ne pas  contrôler ses émotions, se mettre à avoir peur lorsqu’un bruit le gêne, terrorisé par l’irruption dans son monde d’un élément perturbateur. Il peut se mettre à crier ou à rire et changer très rapidement d’humeur, ou au contraire rester indifférent, totalement étranger à ce qui se passe autour de lui. Ses réactions sont incompréhensibles et intenses.

Le parallèle avec le robot qui apprend à devenir humain est tout trouvé… mais encore fallait-il le faire.

L’I.A. plus humaine qu’un humain ?

On a l’habitude de présenter des I.A. froidement inhumaines, comme vous pourrez le lire ici dans mes précédentes divagations. On fait même le détestable contresens de présenter l’intellect comme une négation des émotions, comme j’ai pu en discuter ici avec une neuropsychologue.

On postule que la capacité à calculer selon un raisonnement purement mathématique inhibe le ressenti des émotions, leur vécu réel. Et on pose comme axiome qu’une machine pensant en ces termes ne peut qu’être coupée de ce qui fait de nous des êtres vivants, mais aussi des êtres sensibles et au final des êtres humains.

Kappa16 fait partie de ces œuvres qui partent de l’idée inverse.

Saul, l’enfant autiste, n’est que très peu mis en scène, alors qu’il est le point central de l’existence d’Enoch. C’est qu’on pourrait presque penser que le robot est le porte-parole des pensées de l’enfant. Comme si le robot et l’enfant étaient deux facettes d’un même personnage : un être profondément humain, mais qui cherche à comprendre les autres, sans parvenir à véritablement le faire, et sans parvenir à exprimer correctement ce qu’il ressent.

C’est du moins la lecture que j’en ai faite.

La maladresse d’Enoch, la façon dont il est influençable (car il obéit aux ordres), mais aussi ses interrogations, sont comme une allégorie de celles de Saul.

Dans cette lecture, le robot est considéré comme un être vivant, a priori, même si le texte explicite l’inverse. C’est le regard qu’ont les humains sur lui qui le rend « autre », qui le met à sa place de robot, de machine. L’une des premières scènes, où Enoch est molesté par des adolescents, le montre assez bien, je trouve. De la même manière, on peut se demander si notre égard ne place pas l’autiste dans sa position d’être « étranger ».

C’est un renversement de valeur qui peut s’opérer au fil du livre. Les principaux humains qui y sont présentés, à part Saul, sont Claire et Thomas, ses parents, les nouveaux propriétaires d’Enoch. Claire est présentée comme une mère dépressive, détruite probablement par à la fois la maladie de Saul et la réaction de son compagnon. Car Thomas a réagi en s’éloignant des sentiments purs, et s’est lancé dans une opération d’autodestruction systématique : de son couple, de son quotidien, de sa propre vie, de son propre respect.

Les comportements du père de Saul deviennent violents, déviants, presque cruels.

Il prend la place dévolue habituellement aux machines : celle du « méchant », même s’il est présenté de manière complexe et sans jugement, ce qui est aussi une qualité du livre. Il souffre et cette souffrance est presque palpable. Son comportement s’explique, intimement. Peu à peu il s’éloigne de son « humanité », ou plus exactement des valeurs que nous y rattachons le plus : respect de l’autre, compréhension, sincérité. Et si l’auteur jette tout de même un regard bienveillant sur lui, il prend peu à peu la place d’un être « autiste » : il ne se soucie plus des émotions des autres, ne les respecte plus, ne parvient plus à exprimer sa souffrance que d’une manière déviante, cruelle, inadaptée.

Humain, Humanité, Humanisme

C’est une trilogie à laquelle le livre fait implicitement référence.

L’humain, c’est souvent ce à quoi on oppose la machine, ou l’animal. C’est l’être vivant et conscient de son existence. Mais si la machine devenait consciente d’elle-même, serait-elle pour autant qualifiée d’humaine ?

Non, car au-dessus du fait d’appartenir à une espèce vivante et consciente, nous appelons « faire preuve d’humanité » tout comportement qui montre des valeurs morales propres à notre espèce à nos cultures. La pitié, la bonté, le respect de certaines normes, la distinction entre le Bien et le Mal. Et ce même si ces valeurs peuvent avoir des définitions très changeantes en fonction de l’époque ou du lieu (au XIXe siècle, le colonialisme, détestable de nos jours, était une forme de morale acceptée par la société européenne). Mais si la machine faisait preuve d’humanité, pourrait-on la qualifier d’humaine ? C’est une question déjà plus difficile à trancher. Et au vu des personnages de Thomas, de Claire, de Saul, on peut même douer que les êtres humains fassent preuve eux-mêmes de cette qualité d’humanité qui est notre mètre étalon. C’est que la souffrance, la cruauté, l’égoïsme, le Mal font partie intégrante de notre condition humaine, et pas seulement les valeurs d’humanité.

Et le plus intéressant est le troisième niveau : l’humanisme, qui pourrait se définir comme la volonté de devenir un meilleur humain, non pas dans le développement physique et la performance, mais dans l’application d’une éthique, d’une conduite de vie, basées sur le respect de l’autre et sur l’acceptation de la nature complexe de l’être humain, et des autres au sens large.

Si la machine devenait humaniste, pourrait-on la qualifier d’humaine ?

Enoch fait preuve dans le roman de plus de sensibilité que les humains qui l’entourent. Mais aussi de plus d’humanité, même si c’est dans sa programmation. Et enfin, il fait preuve d’humanisme, lorsqu’il choisit une conduite, en dehors de sa programmation.

Entrer en relation : l’harmonie d’être avec le monde

Le rapport avec l’autre présuppose une certaine « intelligence émotionnelle », une habileté à comprendre les émotions, les siennes propres et celles des autres. C’est ainsi que l’autisme gêne celui qui en souffre, l’empêchant de développer une relation à l’autre, mais aussi au monde, qui soit harmonieuse.

Kappa16 met en scène un robot thérapeutique, comme cela commence à se faire au Japon, par exemple, où les machines sont aussi utilisées pour rééduquer les personnes souffrant d’Alzheimer. Il est frappant de constater que c’est aussi un rôle qui peut être joué par des animaux. De nombreuses expériences thérapeutiques ont montré que le contact avec des animaux pouvait améliorer l’entrée en relation des autistes, et améliorer l’état émotionnel comme mnésique des personnes souffrant d’Alzheimer.

À ce propos, je me demande s’il est intentionnel de la part de Neil Jomunsi de présenter un robot thérapeutique dont les références conceptuelles sont aussi influencées par la langue et la culture japonaise. À partir de mots japonais, faisant partie de son vocabulaire de base, Enoch disserte presque sur la structure métaphysique du monde, sur l’existence d’un sens, et sur la trame même de la vie. On y discernerait presque une philosophie zen ou shintô, une certaine vision que je qualifierais d’« harmoniste ». De même, l’assimilation des robots, très présents dans la culture populaire japonaise, avec les animaux, le concept presque animiste de conférer une âme aux objets, et donc aux machines, parle aussi de cette façon d’envisager le monde comme un tout cohérent que nous devons appréhender de manière sensible comme intellectuelle.

J’y ai peut-être vu ce que je cherchais à y trouver, mais cela me rappelle un échange récent avec Mais où va le web, sur la façon dont les philosophies asiatiques pouvaient nous aider à considérer notre technologie.

Je pense de plus en plus que considérer à nouveau la Nature comme consciente, habitée d’une âme, y compris dans nos créations humaines, pourrait nous aider à relever les défis existentiels qui se posent à notre espèce, à notre monde. Loin des dogmes religieux, mais aussi du matérialisme pur, une voie plus philosophique inspirée par la valeur du respect comme pierre d’angle serait un chemin prometteur pour sortir de la spirale infernale de notre (auto-)destruction.

Vœu pieux de ma part dans ce début de 2017 déjà bien secoué…

Cinquante nuances d’horreur

Cinquante nuances d’horreur

L’ami Saint Épondyle a pris l’habitude d’organiser de temps à autre des concours de fifties sur son blog.

Alors, non, il ne s’agit pas d’un concours de mode des années 1950, ou d’un radio-crochet centré sur le rock de la même époque.

Non, un fifty est une histoire très courte écrite en cinquante mots tout juste, ni plus, ni moins. Les règles de comptage des mots y sont particulièrement drastiques, car l’intérêt de l’exercice réside justement dans cette limite qui oblige à toutes les ellipses, aux métaphores, aux mots riches de puissances évocatrices.

On pourrait penser que les histoires qui en découlent sont fades et sans couleur. Au contraire. Le texte doit être ciselé avec précision, comme une mécanique horlogère d’antan, ou comme un bijou de belle facture. Et moyennant de gros efforts, il est possible de produire des textes à la fois percutants, colorés, structurés. Et courts. Si courts qu’ils laissent souvent la part belle à l’interprétation, à l’imagination du lecteur, qui va construire tout un « avant » et parfois même un « après » les cinquante mots.

Je n’ai jamais été un fan des concours d’écriture, mais c’est en découvrant le concours de fifties « à la manière de Philip K. Dick » que j’ai décidé de tenter l’expérience. J’étais alors en train de lire et de regarder The Man in the High Castle, et cela m’a semblé stimulant. Essayer de transposer une uchronie « dickienne » en cinquante mots… le défi était assez étrange pour me tenter. J’ai donc participé et The Woman in the High Tower (que vous trouverez au bas de cet article) en a été l’enfant.

J’ai trouvé l’exercice difficile, exigeant, presque cruel. Enlever des mots, les réorganiser. Amputer des phrases, les tordre. Trouver des images fortes, et choisir lesquelles garder et lesquelles abandonner. C’est très difficile. Ça oblige à la synthèse, mais aussi à la poésie.

Il y a quelques mois, Saint Épondyle a remis ça. Avec un thème qui avait peu de chances de me parler : l’horreur.

Mes univers de prédilections sont plus le merveilleux, le fantastique, le noir, et surtout la fantasy et la SF. J’ai une sainte horreur (!) des histoires de zombies (elles me font trop peur) et si je suis attiré par celles qui causent de vampires, c’est cause de la beauté du mal et du sous-titre sensuel, mais certainement pas à cause de l’aspect horrifique. Bref, sorti de l’indicible lovecraftien, qui a pour moi le goût de l’interrogation métaphysique et du jeu de rôle de mon adolescence, je n’aime pas avoir peur.

Mais ce fut encore un défi supplémentaire. Comment instiller la peur, l’horreur, en cinquante mots ?

La peur est un sentiment si diffus, si personnel. Ce qui terrifiera une personne en laissera une autre de marbre. Sans doute plus encore que les histoires d’amour ou les drames, les histoires d’horreur font appel à un noyau primal du lecteur. Ceux qui ont une arachnophobie comme moi seront certainement plus touchés par une histoire de toiles et de morsures par des êtres à plusieurs pattes et plusieurs yeux globuleux que d’autres personnes.

Je me suis fixé une méthode. Le thème doit être traité de façon la plus universelle possible. Il doit avoir un lien avec nos peurs primitives. Avec notre chair. Les mots doivent être forts, mais pas trop. Ils doivent porter des images connues, par chacun d’entre nous.

Et voici ce que cela donne.

La chère de ma chair

Il me regarde et sourit. La peau de mon visage écorchée sur la table par des épingles en fer se crispe lorsque sa main accouche nos enfants. Chacun arrache une part de mon âme ou de mon corps. Et les dévore.

Il me regarde encore, sourit.

Mon fils. L’Antéchrist.

J’en suis assez fier, même s’il n’a pas brillé dans le classement.

D’une part parce que j’ai estimé avoir rempli mon objectif. Raconter une histoire horrifique en cinquante mots tout juste, moi qui n’ai jamais vu d’autres films d’horreur que l’Exorciste et Projet Blair Witch, ainsi que les parodies Scream.

D’autre part, et c’est aussi un aspect essentiel, parce que j’ai pu lire les presque cent autres productions des participants qui comme moi avaient sué sang et eau sur leur fifty. La profusion est grande et on y trouve de belles perles. Mon préféré étant (ça tombe assez bien) le deuxième choix du jury, le texte de Groucho qui vous pourrez lire sur le blog de Saint Épondyle.

J’en retire aussi une discipline pour l’écriture de textes plus longs ou plus conventionnels. Il faut remettre sur le métier notre ouvrage, le penser, le peaufiner. Si nous mettons un peu de l’énergie du fifty dans nos textes plus longs, l’ensemble y gagnera sans doute en cohérence et en efficacité, sans pour autant perdre en intensité, en développements, en digressions essentielles. Il « suffit » de s’attacher à varier le vocabulaire, à varier les sens sollicités, à changer les angles. Bref, à travailler le texte.

C’est en tous les cas ce que je m’efforce de faire.

Sol Invictus, un conte de Noël

Sol Invictus, un conte de Noël

Il marchait depuis très longtemps. Trop longtemps pour se souvenir d’autre chose que ses pas, l’un après l’autre foulant tour à tour le sable, l’argile, les roches, puis la glace, et la glace, en encore la glace. Il était épuisé. Ses forces l’abandonnaient à mesure que la lumière déclinait. Et le monde autour de lui devenait plus inquiétant et dangereux à mesure que les ombres s’étiraient, que les ténèbres recouvraient chaque objet, chaque plante, chaque animal, d’un voile sombre.

À mesure qu’il avançait les flocons de neige tourbillonnaient autour de lui et fondaient en approchant de sa peau. Certains commençaient déjà à garder leur structure cristalline, et formaient comme des gants de soie très fins sur ses mains.

Il devait s’appuyer sur tous les obstacles qui parsemaient son chemin de petites embûches pour ne pas glisser ou tomber, pour ne pas s’affaisser d’un coup.

Il faisait froid.

C’était une sensation nouvelle pour lui.

Une sensation étrange.

Il n’était pas certain de l’avoir jamais ressentie à ce point, même au fil des cycles et des révolutions.

À force d’être rivés sur le sol et à scruter la moindre trace, le moindre indice du passage de son adversaire, ses yeux dorés étaient devenus rouges. Le vent les faisait même parfois paraître plus flamboyants qu’à l’ordinaire.

Malgré l’impression de flou, il fixait chaque poussière, chaque aspérité, chaque creux. Il y distinguait de moins en moins bien les petits signes que laissait la bête sur son passage, mais parvenait tout de même à suivre la piste, en y jetant toutes ses forces.

Mais elles déclinaient, tout comme lui, tout comme l’éclat de ses yeux, tout comme le flux de vie dans ses artères et ses muscles.

Les morsures du vent glacial se faisaient de plus en plus insistantes, de plus en plus violentes. Elles commençaient à cingler sa peau, à la refroidir, à lui infliger mille et un tourments aussi acérés que des millions d’aiguilles. Il sentait que ses pas ralentissaient. Sa respiration se faisait plus hésitante, plus superficielle. Sa chevelure gelait. Sa peau se racornissait.

Peu à peu, il vit les gelures crevasser l’épiderme de ses mains, puis sentit que son visage lui-même se couvrait de zébrures écarlates.

Ses doigts devenaient gourds, ses sensations devenaient sourdes. Tout en lui ne faisait que clamer l’envie de s’arrêter. De se poser. Mais il savait ce que cela signifierait. Il savait que sa mort signait une fin plus grande. Il ne pouvait s’y résoudre.

Et pourtant chaque geste devenait de plus en plus impossible, de plus en plus odieux.

Son sang produisit une première goutte, qui figea instantanément, puis une deuxième, qui parvint à s’échapper. Le froid la cristallisa en une petite rigole irisée de bleu et de vert. Et chaque gouttelette qui s’évapora dès lors de chaque blessure fit comme une petite vague glacée auréolée de teintes azurées et verdâtres. De fins voiles colorés s’élevèrent dans le ciel, scintillants, quand les perles sanguines s’écoulèrent au sol glacé.

Il faisait de plus en plus froid.

Il était de plus en plus épuisé.

Sa vue se troubla. Les traces au sol lui échappèrent à plusieurs reprises.

Il crut voir une autre lumière, au loin. Un autre feu. Mais son esprit déjà congelé refusait de lui donner une image cohérente de ce que ses yeux percevaient.

Il trébucha.

Ses mains accueillirent le choc, et l’amortirent de leur mieux, provoquant de nouvelles entailles, de nouvelles blessures dont le tribut rougeoyant se changea en flaque huileuse en touchant la neige. Ses articulations gémirent, cédèrent. Comme si le gel était parvenu jusqu’à leur cœur.

Il vit encore la masure de bois d’où un autre feu s’élevait. Mais il se savait trop loin. Il tenta de ramper. Mais ses muscles ne répondaient plus.

Il s’affaissa plus encore, sa bouche goûta l’eau glacée comme des dizaines de cristaux piquèrent ses lèvres maintenant désertées par toute chaleur.

Il ferma les yeux.

Des sons lui parvinrent par-delà les hurlements du vent moqueur.

Il ne voulut pas les entendre. À quoi bon lutter ? Il avait échoué, cette fois-ci. Il allait briser le cycle. Il allait faillir. Cette pensée ne lui donnait étrangement aucun remords, aucune peine. Il ressentait tant de lassitude, tant de fatigue au fond de son cœur déjà au bord de l’implosion.

Il se rappelait ses frères et ses sœurs. Il revit en une image fugace leurs échecs. Tous, toutes, ils avaient échoué, comme lui, un jour ou l’autre. Il était le dernier. Il savait comment cela allait se terminer.

Une sensation de contraction, intense, irrésistible, titanesque. Son cœur à peine tiède allait commencer à dévorer le flot incandescent qui dormait dans ses artères, le souffle brûlant qui gisait dans ses poumons, puis la chair puissante de ses muscles, le roc qui constituait ses os. Peu à peu, il allait se recroqueviller, se concentrer, rétrécir. Chaque pouce de son corps, chaque cellule, chaque information, serait transformé en énergie brute pour faire fonctionner le brasier mourant qui alimentait son corps. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus de lui que cette masse palpitante qui finirait par étouffer sous son propre poids. Alors dans un dernier râle, ce qui resterait de lui serait projeté à des distances infinies dans une explosion aux proportions cosmiques, dispersée par les vents. Chacune de ses molécules serait lancée dans un voyage infini, et son âme serait une part de l’éternité.

Ainsi avaient fini ses frères, ainsi avaient péri ses sœurs.

Ainsi allait-il mourir à son tour, enfant d’un monde plus grand que lui-même, vaincu par le froid ultime. Ainsi en allait-il pour les siens.

L’inconscience le gagna.

Son corps commença à s’effondrer sur lui-même. Déjà, il recommençait à chauffer.

Il ouvrit les yeux, avec peine. Les cristaux glacés étaient encore douloureux sur ses cils, ses pupilles. D’abord floue, l’image se forma. Il entendit des sons, qui le firent grimacer, alors que sa peau encore cartonnée s’animait à nouveau et que chaque muscle retrouvait une mobilité qu’il pensait avoir perdue à jamais.

— Grand-père, grand-père ! Il est réveillé !

La voix d’une petite fille lui permit de savoir que c’était bien elle, une gamine d’environ huit ans, qu’il parvenait maintenant à distinguer entre ses paupières encore engourdies. Elle était haute comme trois pommes, littéralement, mais ses longs cheveux blonds la faisaient paraître plus grande. Une odeur de miel flottait tout autour d’elle. Ses grands yeux bleus le regardaient d’un air à la fois intrigué et excité. Elle ne tenait pas en place.

Il entendit le bruit d’une chaise que l’on déplace, et une grosse voix qui répondait.

— Ne lui crie pas dans les oreilles, voyons, tu risquerais de lui faire mal.

La figure bienveillante d’un vieillard à la longue barbe et au sourire bonhomme entra dans son champ de vision. Il était vêtu simplement, les manches retroussées sur des bras puissants. Cet homme avait l’habitude du travail manuel, ou de la chasse. Il sentait assez fort, comme s’il passait ses journées en compagnie d’animaux sauvages, ou de bétail.

Il se leva sur un coude, ce qui lui fit mal, mais constata ce faisant que ses chairs avaient retrouvé leur énergie, si ce n’était encore leur souplesse.

— Oh, oh ! Doucement, mon jeune ami, vous n’êtes pas encore complètement remis. Il ne s’agirait pas que vous alliez trop vite en besogne. Vous êtes encore à moitié gelé.

— À boire. Il me faut à boire…

— Bien sûr. Sélène, veux-tu bien apporter de l’eau à notre jeune invité ?

Il sursauta, cria presque.

— Non, pas de l’eau !

Il se reprit très vite, craignant que le ton de sa voix ne soit mal interprété ou trop violent.

— Est-ce que vous auriez quelque chose de plus fort, par hasard ?

Un sourire s’étira sur la figure du vieil homme.

— Bien sûr ! Va nous chercher un peu d’hydromel, Sélène. Celui de l’année dernière, tu sais. Je crois qu’il fera parfaitement l’affaire. La récolte de miel de cette année-là était exceptionnelle, c’est un véritable régal pour le gosier. Je pense qu’il vous plaira, jeune homme.

Sélène ne se le fit pas dire deux fois. En moins de temps qu’il ne fallut au vieux chasseur pour prononcer sa phrase, elle avait déjà sorti une grande bouteille de verre étonnamment travaillée contenant un liquide ambré de la plus belle couleur, trois verres finement ciselés, et avait versé trois bonnes rasades dans chacun. Le tout sans cesser de sautiller sur place.

Un grand éclat de rire secoua le vieillard.

— Tu crois vraiment que tu vas boire avec nous, Sélène ? Une telle boisson n’est pas de ton âge, ma jolie. Peut-être d’ici quelque temps… quand tu auras grandi.

Sélène fit une moue boudeuse, visiblement contrariée.

— Tu dis ça tout le temps, grand-père, mais j’en ai marre, moi, d’être trop petite !

Le vieux chasseur tendit un verre au jeune homme, qui le saisit avec reconnaissance, puis il prit lui-même un récipient, et trinqua.

— Santé !

— Que la vôtre soit robuste, répondit le jeune homme.

Et il laissa couler le breuvage dans sa bouche.

Le liquide était sirupeux. Il piqua d’abord très légèrement les lèvres, puis agréablement la langue. Son feu commença à rouler et grandir, puis gronda dans la gorge, avant de prendre toute son ampleur dans l’estomac. Il se sentit brusquement beaucoup mieux. Les flammes se répandirent dans chaque artère, dans chaque veine. Ses cheveux commencèrent à se teinter à nouveau de roux.

Son état s’améliora si visiblement que son bienfaiteur se permit un nouvel éclat de rire.

— Oh, oh ! Regarde, Sélène, on dirait que notre jeune ami apprécie vraiment notre hydromel ! Je ne lui savais pas ces vertus curatives !

— C’est que le miel m’a toujours réussi. Je ne sais comment vous remercier.

— Oh, ce n’est vraiment pas la peine, mon ami. Sélène et moi sommes heureux de vous avoir trouvé avant que vous ne geliez totalement. Quelques minutes de plus et on aurait pu vous prendre pour une roche glacée. Heureusement que ma petite fille est sortie nous chercher de la neige à faire fondre, sinon, vous auriez disparu dans une congère pour ne jamais vous réveiller.

— De cela aussi, je vous suis reconnaissant. Plus encore que je ne saurais le dire avec des mots. Plus encore que vous ne pouvez l’imaginer.

Sélène s’était assise à la table, et ne boudait plus. À défaut d’hydromel, elle buvait les paroles du jeune homme, détaillait son accoutrement, ses haillons, son teint pâle et ses yeux verts.

— Mais que faisiez-vous dehors ? Grand-père me dit toujours que lorsque je serai grande je serai plus sage, mais j’ai l’impression que vous avez encore beaucoup à apprendre vous aussi. C’est dangereux de rester dehors sans lumière et sans feu.

Le vieillard partit d’un nouvel éclat de rire, tonitruant.

— Sélène, ma petite, tu n’apprendras donc jamais à être moins directe ! Excusez-la mon jeune ami. Je n’arriverai sans doute jamais à lui apprendre les bonnes manières. Mais elle a bon fond, vous savez.

— Je suis là pour en témoigner. Si vous ne m’aviez pas recueilli, je serais en effet mort à l’heure qu’il est. Quoi qu’il en soi, jeune Sélène, je comprends ta question. Elle est légitime, tu as le droit de savoir, puisque tu m’as sauvé. Et pas seulement moi. Vois-tu, je suis à la poursuite d’une bête. Une bête féroce que je dois retrouver, tuer, et dont je dois ramener le pelage, car il possède des propriétés magiques. Des propriétés vitales pour moi, mais aussi pour beaucoup d’autres personnes. Si j’échoue, les conséquences en seraient terribles, non pas tant pour moi, mais pour toutes ces personnes qui comptent sur moi. Là d’où je viens, toutes les merveilles qui peuplent la terre dépendent de cette magie. Les fontaines d’eau claire, les animaux, les arbres gigantesques, les fleurs multicolores. Tout dépend de cette magie.

— Une bête ? Et comment elle est, cette bête ?

Il prit le temps de boire une deuxième gorgée, qui apporta avec elle un nouveau cortège de bien-être, avant de répondre. Il en savoura la délicieuse saveur.

— Elle est gigantesque, et très dangereuse. Sa peau est celle d’un serpent, mais ses écailles sont cent fois plus solides et sont aussi souples que des poils. Ses crocs sont aussi acérés que des poignards et aussi grands que des lances. Ses yeux paralysent d’un regard et peuvent glacer quiconque se met sur son chemin. On l’appelle le Léviathan. C’est son pelage qui contient toute sa force. Et sans lui, la mienne est condamnée à disparaître, car depuis les temps anciens, son peuple et le mien sont liés par la même malédiction. C’est la peau de l’autre qui nous permet de vivre. Nous avons donc fait un pacte. Chaque cycle, c’est un combat qui décide du sort de nos deux peuples.

— Alors si tu ne le tues pas, c’est toi qui vas mourir ?

— Oui, c’est exactement ça.

— C’est vraiment pas drôle, comme loi !

Et le vieillard rit à nouveau de bon cœur. Le jeune homme fut saisi lui aussi d’un fou rire en voyant la mine révoltée de son hôtesse. Elle se renfrogna, vexée. Le vieil homme tenta de l’amadouer.

— Tu as raison, mais les lois sont rarement faites pour être drôles, Sélène.

— Et bien ça m’est égal, celle-là, elle est vraiment idiote ! Moi je ne veux pas qu’il meure, grand-père !

Le jeune homme fut touché, eut envie de lui faire plaisir.

— Je ne le veux pas non plus, tu sais. Et je te promets que je ferai tout mon possible pour ne pas mourir. La meilleure façon d’y parvenir, ce sera encore de trouver le Léviathan, et de le tuer. Ainsi, je te promets, lorsque j’aurai retrouvé ma force, je reviendrai vous rendre visite.

Les yeux de Sélène s’illuminèrent de joie.

— C’est vrai ? Tu le promets ?

— Oui, je te le promets.

— Et tu pourras m’emmener avec toi dans ton pays ?

Il regarda le vieux chasseur, qui lui fit un signe affirmatif de la tête.

— Je vous y emmènerai tous les deux. Je suis sûr que cela te plaira, petite Sélène.

Elle se leva et se hissa tant bien que mal pour déposer un baiser sonore sur la joue du jeune homme, puis s’en fut toute guillerette vers le lit douillet qui était manifestement le sien à l’autre bout de la cabane. Elle ne tarda pas à s’y endormir.

Le chasseur la regarda un moment, tout attendri.

— Vous avez là une fille très attachante, lui dit le vagabond.

— C’est vrai, répondit-il sans cesser de la regarder. Elle remplit ma vie de lumière et de chaleur. Un jour, cependant, elle grandira, et elle devra partir. J’y pense souvent. J’aimerais tant qu’elle ait une vie pleine de surprises et de joies.

— Je suis sûr que ce sera le cas.

— En attendant, nous devrions faire comme elle. Un peu de repos vous fera le plus grand bien, et à mes muscles également.

Il partit se coucher, plus loin, près de la porte. Le vagabond resta donc près du feu. Il ne tarda pas à s’endormir.

Il ne sut pas vraiment combien de temps il avait dormi. Le feu était éteint dans l’âtre, mais ses propres forces brûlaient à nouveau dans son corps. Suffisamment en tous les cas pour accomplir la mission qui était la sienne. Suivre des traces dans la neige, tendre une embuscade, combattre, et rencontrer son destin.

Ses hôtes étaient encore endormis. Les ronflements sonores du vieux chasseur emplissaient la demeure en roulant comme un tonnerre bienveillant. La petite Sélène était immobile.

Il resta un moment assis, à contempler dans le noir les objets du quotidien qui faisaient la vie de ses bienfaiteurs. Il se promit bien de ne pas oublier tout ce qu’ils avaient fait pour lui. Il devrait revenir pour tenir sa parole et plus encore. Il savait que, sa magie retrouvée, il aurait beaucoup de cadeaux à leur apporter.

Enfin, au bout de très longues minutes, il se leva, sans faire aucun bruit. Il s’habilla avec les vêtements chauds et doux qu’ils lui avaient préparés pour le lendemain.

Il sortit.

Le froid était encore mordant, le vent sifflait à ses oreilles. La tempête ne s’était pas vraiment calmée. Il n’y avait plus de lumière, ses plaies ayant cicatrisé. Mais il savait où reprendre la traque, où retrouver les traces de la bête. Il s’éloigna.

Il était déjà concentré sur sa mission, sur son chemin, sa quête. Si concentré qu’il n’entendit ni ne vit la porte derrière lui s’ouvrir et se refermer doucement, ni une frêle silhouette se glisser au-dehors avec d’infinies précautions.

Il parvint jusqu’à l’endroit où la piste reprenait.

Le Léviathan était passé par là.

Il se remit en route.

Une ronde d’étoiles dans le ciel silencieux parsemait la voûte. Sélène ne se lassait pas, d’ordinaire, de les regarder. Mais cette fois-là, elle prenait surtout garde à ne pas perdre de vue le jeune vagabond ni à se faire remarquer de lui. Elle avait su qu’il partirait. Elle avait su, dès le premier regard, que cet étranger était quelqu’un d’important. Elle était attirée, ne pouvait s’empêcher de le dévorer des yeux, curieuse de tout ce qu’elle voyait sur son visage. Les tâches rousses sur ses joues, ses cheveux presque rouges, ses yeux si verts qu’ils en paraissaient flamboyants, sa peau pâle mais luisante, qui devenait dorée par moments.

Elle ne pouvait plus dormir. Elle avait su qu’il partirait. Elle avait fait semblant, guettant le moment propice, celui où il ne ferait plus attention, et où elle pourrait le suivre.

La vie avec grand-père était monotone. Non pas qu’elle fût ennuyeuse, pas du tout. Mais jamais rien d’imprévu n’advenait, alors qu’elle rêvait de contrées étranges et d’animaux fabuleux, de gens parlant des langues qu’elle ne comprenait pas ou de paysages sans neige. Jamais rien de nouveau ne les atteignait, là, au bout du monde, où les glaces se rejoignent et se marient. Jamais personne ne venait les visiter, là où les rennes et les phoques étaient leurs seuls compagnons, avec quelques goélands.

Alors lorsque le destin lui fit découvrir le vagabond mourant de froid, elle sut qu’elle devait faire quelque chose. Elle comprit également que sa quête était dangereuse, et quelque chose au fond d’elle-même avait la certitude qu’il s’y prenait mal. Il fallait qu’elle l’accompagne, elle devait l’aider, même si elle ne savait pas très bien pourquoi. Peut-être parce qu’elle avait l’espoir que tout ce qu’il avait promis se réaliserait et qu’elle pourrait voyager avec lui vers le sud, là où l’eau ne gelait jamais. Grand-père en parlait parfois, quand elle le questionnait suffisamment longtemps pour qu’il lui cède, ou quand elle parvenait à le faire rire avec ses pitreries. Grand-père l’adorait tellement. Et Sélène aimait tellement grand-père qu’elle s’ingéniait à le faire rire de toutes les façons possibles.

Mais parfois, sans qu’elle sache vraiment pourquoi, toute envie de rire la quittait, et elle se taisait pendant de très longues heures. Lors de ces moments-là, elle ne faisait même plus attention à la présence de grand-père, et elle pouvait rester rêveuse, enfermée dans ses pensées qui erraient comme si le vent les emportait toujours plus loin sans qu’elle puisse les rattraper.

Ces moments-là, elle songeait à des contrées sans glace, et des mots si jolis lui venaient à l’esprit qu’elle se les disait, se les répétait, se les repassait en boucle, en variant une syllabe, un son, une lettre. Elle jouait dans son monde intérieur, jusqu’à ce que, brutalement, sans prévenir, elle se mette à pleurer, ou à rire. Et c’est grand-père qui la consolait ou bien riait avec elle.

Elle aimait tellement grand-père.

Elle savait qu’il serait un peu triste, peut-être en colère ou inquiet, s’il ne la trouvait pas à son réveil. Mais ça avait été plus fort qu’elle.

Et malgré le froid, elle suivait le vagabond, dont les pas étaient de plus en plus lents. Il était épuisé, pas encore assez revigoré par l’hydromel. Ou bien fatigué de toujours marcher, sans jamais s’arrêter. Sélène, elle, avait envie de s’arrêter tout le temps, pour regarder un flocon de neige ou une dune glacée, pour humer l’air frais ou sentir les cheveux se hérisser sur sa nuque.

Mais le vagabond, lui, ne faisait que marcher.

Ils avaient marché si loin que Sélène ne reconnaissait plus le paysage. Elle n’était jamais allée aussi loin toute seule, mais seulement avec les rennes de grand-père et sur son traîneau.

Il y avait une grande montagne, qui s’approchait peu à peu. De la fumée en sortait, comme s’il y avait là un feu titanesque. Et le vagabond s’y dirigeait tout droit.

Et pas après pas, elle s’en rapprochait également, faisant de son mieux pour ne pas se faire remarquer.

Il y était parvenu. Il avait trouvé le nid de la bête noire. Ses frères et ses sœurs étaient-ils allés plus loin que lui ? La bête les avait-elle dévorés ? Il ne se souvenait plus. Certains pans entiers de sa mémoire commençaient à s’effilocher, à mesure que sa peau perdait de son éclat, que ses cheveux ternissaient, que son sang se figeait. Il savait qu’il n’en avait plus pour très longtemps. Et c’est atteint d’une faiblesse mortelle qu’il parvenait au terme de son voyage, une faiblesse telle qu’il ne savait pas vraiment comment il allait combattre et vaincre le monstre qu’il était venu débusquer.

L’arche noire était immense, froide. Mais on sentait la chaleur du soufre, tapie au creux des ténèbres. La bête savait qu’il était là.

Depuis des temps immémoriaux, les deux peuples étaient unis par le même lien. Il en avait toujours été ainsi.

On entendit d’abord le grognement sinistre, comme un râle terrifiant. Puis l’odeur vint. Méphitique, repoussante. Enfin, le Léviathan se montra.

Sélène s’était cachée derrière une aiguille de roche glacée. Elle entendit le sifflement de colère, sentit la puanteur humide. Et vit le monstre sortir de l’ombre de sa tanière pour s’exposer à la lueur des étoiles. Il était long, il était tonitruant, il était luisant et sa carapace brillait tout en absorbant toute lumière. Il était insatiable et impitoyable. Il se dressa de toute sa hauteur et domina le jeune vagabond qui empoigna une lance apparue de nulle part.

Le combat allait s’engager.

À cet instant, Sélène rêva encore. Il ne fallut que quelques battements de son cœur blanc pour que son rêve lui montre ce qu’elle devait faire.

Alors qu’il s’était reculé pour caler ses pieds et arc-bouter tout son corps, lance en avant, prêt à frapper, que le Léviathan se tenait droit au-dessus de lui, exposant sa peau impénétrable à la morsure de son dernier trait, il vit passer une lumière pâle, comme une étoile filante. Elle s’interposa entre le fer et sa proie, entre les crocs et leur victime. La lumière du pelage noir se reflétait sur sa chair qui devenait aussi claire que l’argent. La petite fille de huit ans, haute comme trois pommes, lançait un regard sévère au Léviathan.

Elle se tourna ensuite vers lui.

— Ce n’est pas comme ça que ça doit se passer. Tu ne dois pas le tuer.

— Tu sais bien que je dois le faire, je n’ai pas d’autre choix si je ne veux pas mourir, et si je ne veux pas que mon peuple meure. Je dois récupérer la peau du Léviathan, ou la lumière s’éteindra à jamais.

— Mais si tu le tues, ton peuple mourra aussi car plus jamais la lumière ne s’éteindra, jusqu’à ce que ton peuple soit brûlé, que tes terres soient dévastées, que les plantes soient desséchées, que les animaux soient assoiffés. Alors, comme lui, tu seras le dernier survivant de ton peuple. Tu attendras que le prochain Léviathan te trouve. Et il te tuera. Ce n’est pas comme ça que ça doit marcher !

Le Léviathan lui-même s’était figé, comme si la glace qui scintillait sur ses crocs avait paralysé jusqu’à ses muscles.

Le jeune homme pâle baissa sa lance.

Sélène lui prit la main avec douceur, et la chaleur de ce contact ramena quelques forces dans le bras du vagabond. Lentement, la petite fille amena les deux mains entrelacées vers le pelage sombre du Léviathan, qui ne broncha toujours pas.

La main du vagabond se posa sur la peau noire et luisante. La sensation de froid revint, pénétra jusque dans les muscles et les tendons, dans les nerfs et les ligaments, dans les artères et les veines. Elle remonta jusqu’à l’épaule, mais le jeune homme ne bougeait plus lui non plus.

Alors Sélène parla doucement à la bête monstrueuse qui se trouvait devant eux.

— Tu vois qu’il ne te veut pas de mal. Tu sais que ce qu’il dit est vrai. S’il ne rapporte pas de lumière, son peuple va mourir, comme le tien.

Un son étrange, proche du cri du grillon, roula depuis la gueule du Léviathan.

— Tu pourrais nous aider, mais pour ça il faudrait que tu aies mal, vraiment très mal.

Le crissement se reproduisit, plus long cette fois-ci, presque plus plaintif.

— Oui, je te le promets.

Sélène retira sa main, et celle du vagabond également, qui retrouva un peu de chaleur maintenant que seule la morsure du vent s’y acharnait dessus.

Ils reculèrent de quelques pas, laissant le Léviathan se recroqueviller sur lui-même. Sa taille se mit à changer, à rétrécir, peu à peu, alors que la nuit autour de lui sembla devenir plus dense, plus noire, plus froide. Les yeux de Sélène et du vagabond étaient presque aveuglés par les ténèbres qui devenaient plus profondes au centre de ce qui avait été le corps du monstre. Un éclat de nuit aussi vide que le néant se mit à luire, puis à brûler, et la température atteignit le point où l’air lui-même se suspendit.

Le silence était total.

Enfin, les étoiles réapparurent. Graduellement, leur lueur pâle vint souligner une silhouette presque humaine. Celle d’un homme à la fine musculature, dont la peau était aussi blanche que celle du vagabond, et dont le visage portait des traits similaires. Le jeune homme eut un mouvement de recul en découvrant son jumeau. Il s’aperçut cependant que le visage du Léviathan était plus dur, plus sec, plus froid, que le sien. Comme si le miroir qu’il avait devant les yeux lui montrait une version plus cruelle de lui-même, une version subtilement modifiée.

Le reflet portait à la main un manteau d’écailles et de fourrure, un long manteau dont les manches traînaient sur le sol gelé, un manteau couleur de nuit, piqueté d’étoiles.

Il le tendit au vagabond.

— Eh bien, prends-le !

Sélène était souriante, à côté de lui. Il leva la main, et toucha le manteau. Ses doigts se refermèrent sur un contact doux et soyeux, beaucoup plus chaud qu’il ne l’aurait cru. Une chaleur qui augmentait d’instant en instant.

Le reflet lâcha la fourrure, et celle-ci commença à devenir de plus en plus claire, à prendre une teinte dorée de plus en plus chaude, à irradier de plus en plus, à se couvrir de braises. Et le vagabond se mit lui aussi à sourire.

Il se couvrit du manteau en un geste élégant et fluide, et les braises prirent feu sur sa peau, l’enveloppant d’une fine pellicule de flammes rouges alors que les écailles se changèrent en or pur et brillant. Il se mit à grandir, et ses forces revinrent, décuplées, centuplées. Chaque cellule de son corps se changeait en or vivant et se chargeait d’une force de vie inextinguible. Le feu dans son cœur s’était rallumé, ses taches rouges sur le visage avaient l’éclat du métal en fusion, et ses cheveux la couleur du ciel qui s’embrase.

Sélène le regardait en souriant.

Au fur et à mesure que la lumière resplendissait du corps du jeune homme, que le jeune homme devenait la lumière elle-même, elle se mit à luire elle aussi, argentée, blanche. Elle se mit à grandir. Ses cheveux poussèrent, sa poitrine, ses hanches, changèrent. Son visage devint plus fin. Mais d’autres changements advenaient déjà, et son corps se modifiait encore. Comme si son image était un reflet elle aussi, un reflet pâle et le miroir une surface liquide. Et son visage, déjà, était celui d’une vieille femme, et à nouveau, ses traits, subtilement, se métamorphosaient, rajeunissaient, puis vieillissaient. Le vagabond ne pouvait pas vraiment fixer ses yeux sur son visage.

— Tu vois, ce n’était pas si difficile, reprit-elle.

Le Léviathan, lui, était nu dans la neige, et recula vers son antre, sans jamais quitter des yeux son reflet solaire.

Lorsqu’il disparut dans la grotte, ce dernier eut l’impression de se trouver libéré.

— C’est ainsi que ça doit se passer, reprit Sélène. Et c’est ainsi que cela se passera maintenant. Dans un cycle, tu reviendras nous voir, ici, et ce sera ton tour de te dépouiller du manteau. Le Léviathan reprendra ses habits pendant un autre cycle, puis il te les cédera à nouveau. Maintenant, va, et n’oublie pas que tu devras tenir ta promesse. Je veux voir ces contrées si belles, au sud.

— Je te le promets Sélène. Mais comment te reconnaîtrai-je ?

— C’est moi qui te reconnaîtrai. Je me guiderai sur ta lumière. Va, maintenant. On a besoin de toi là-bas.

Et elle l’embrassa sur le front.

Il inspira une longue goulée d’air frais qui fit grandir le brasier à l’intérieur de ses poumons, et il se remit en route, droit devant lui. Chaque pas lui paraissait plus facile, chaque geste plus simple. Et ses pieds, lentement, s’élevèrent dans les airs. À mesure qu’il laissait Sélène derrière lui, la lumière de son corps se répandait sur le sol, dans les cieux. Elle s’étendit sur les océans, fit fondre la croûte de glace qui les recouvrait. Elle frappa contre les sommets des montagnes et créa des sources d’eau vive. Elle réchauffa les forêts et les collines. Elle illumina les lacs et éclaira les plaines. Aussi loin que sa vue portait, les rayons de sa lumière réchauffaient la terre qui s’étendait sous ses pieds. Les cités reprirent vie, les récoltes jaillirent, les enfants naquirent. Les hommes se réjouirent, les femmes dansèrent.

La vie bouillonna.

Le soleil se levait à nouveau.

The Cursed Child : père, fils, et voyage dans le temps

The Cursed Child : père, fils, et voyage dans le temps

On ne présente plus le phénomène culturel qu’est devenu l’univers d’Harry Potter, petit sorcier orphelin vivant dans la banlieue de Londres qui découvre qu’il appartient à tout un monde caché où la magie existe vraiment, côtoyant celui des non-magiciens (les moldus) que nous sommes. On ne présente plus ni son succès littéraire (et la formidable réussite d’une écriture qui déploie à la fois son vocabulaire, sa syntaxe et ses thèmes un peu plus loin à chaque tome en évoluant avec ses lecteurs qui grandissent en même temps que le héros) ni celui de son adaptation à l’écran.

Tout le monde ou presque a déjà écrit sur le sujet.

Mieux que moi.

Et comme moi, tout le monde a été surpris par le projet de J.K. Rowling d’écrire une pièce de théâtre pour terminer l’histoire d’Harry, maintenant père de trois enfants, dix-huit ans après les événements du dernier livre.

Harry Potter et l’enfant maudit (The Cursed Child) n’est pas vraiment un livre de J.K. Rowling, cependant, puisque la pièce a été écrite et mise en scène par John Tiffany et Jack Thorne, deux dramaturges qui ont eu le talent d’adapter une trame conçue par la créatrice du sorcier à la cicatrice.

Harry Potter est devenu adulte. Il travaille pour le Département des Mystères au Ministère de la Magie, sous les ordres d’Hermione qui est devenue la Ministre en charge des affaires délicates.

Il est marié avec Ginny Weasley, qui lui a donné trois enfants.

Son deuxième fils, Albus, ressent pourtant le fardeau de l’héritage paternel. Coincé entre son désir d’être aimé par son père et son refus d’être comparé à lui, il se lie d’amitié avec le fils de Drago Malefoy, Scorpius, après avoir été admis dans la Maison de Serpentard lors de sa première année à Poudlard. L’un et l’autre, en révolte envers leur famille et particulièrement leur père, vont se lancer dans une quête à travers le temps pour réparer ce qu’ils considèrent comme la faute première d’Harry : la mort de Cédric Diggory.

Mais jouer avec un Retourneur de temps peut être dangereux, surtout quand l’enfant caché de Voldemort rôde dans les ombres.

Évacuons tout de suite la forme du livre, qui a fait tant parler. Passée la troisième page, on ne se rend plus vraiment compte qu’il s’agit d’une pièce de théâtre, et on lit le livre comme un roman. Les didascalies sont suffisamment précises mais aussi suffisamment évocatrices, s’appuyant sur les images véhiculées par les films, pour qu’on puisse sans aucun problème plonger dans l’univers magique qu’a si bien créé Rowling.

L’écriture des dialogues est crédible, agréable, fluide.

N’ayant pas la chance d’avoir vu la pièce se jouer à Londres, je ne sais pas quelle forme la mise en scène a pu donner lors du passage au spectacle vivant. Et j’avoue que je serais curieux d’y assister. Il y a de nombreux défis de mise en scène : la magie, les voyages dans le temps. Et après tout, depuis les mystères chrétiens joués sur les places publiques au moyen âge, le théâtre a su s’accommoder des effets spéciaux, bien plus tôt que le cinéma lui-même.

Mais c’est surtout le fond du texte qui m’a intéressé, et les échos qu’il a fait naître dans deux réflexions que je vous présentais ici il y a quelque temps : la paternité, et le voyage dans le temps.

Quand être un héros ne protège pas des conflits de générations

L’argument central de la pièce est constitué par la difficulté qu’ont Harry et son fils Albus d’un côté, mais aussi Drago et Scorpius, à se comprendre, à s’appréhender, à s’apprivoiser, à s’entendre. Ces relations conflictuelles sont le moteur d’Albus comme celui de Scorpius. Elles les poussent à accomplir des actions pour rechercher l’approbation ou au contraire pour se démarquer de leurs pères.

Ce faisant, la pièce parle autant des difficultés d’être un fils que de celles d’être un père. Elle projette sur Harry les figures paternelles qui sont disséminées dans la saga alors qu’il est lui-même un enfant : Hagrid, Rogue, Sirius Black, et bien entendu Dumbledore. Un renversement des rôles qui déstabilise le lecteur autant que le personnage, qui se demandent chacun de son côté ce qui fait qu’on est un bon père : guider ou au contraire laisser se construire des valeurs propres, protéger ou au contraire laisser libre au risque de paraître désintéressé ?

La réponse de Rowling est tout en nuances. Elle est probablement la synthèse du modèle de construction qu’elle a scindé dans toutes les figures auxquelles Harry se réfère au long des sept livres précédents : le modèle inatteignable et idéalisé de James, son père biologique, la figure protectrice brute d’Hagrid, l’autorité sévère de Severus Rogue contre laquelle on aime à se rebeller, la complicité de Sirius Black, et le guide spirituel qu’est Dumbledore.

Il est également amusant de constater que le meilleur ennemi d’Harry, Drago, traverse les mêmes épreuves que lui avec son propre enfant. Une communauté qui fera se rapprocher autant les pères que les fils et qui sans doute fait plus encore grandir les deux vieux héros que les aventures surnaturelles. Oublier les vieilles rancunes et les anciennes blessures, pour repartir à zéro. Qui d’entre nous a déjà réussi cet exploit émotionnel ?

Jouer avec les allumettes du temps, c’est mettre le feu à sa propre création

En mettant la main sur un Retourneur de temps, Albus et Scorpius pensent corriger les erreurs du passé et redresser les torts. Mais ils apprennent bien vite que le temps a sa propre logique, et que d’un mal peut sortir un grand bien, comme d’un bien un grand mal. D’infimes changements peuvent avoir des conséquences inattendues dans le futur, suivant la célèbre métaphore du battement d’ailes du papillon et de la tempête tropicale.

Rowling n’hésite donc pas à pousser les conséquences jusqu’au bout : la disparition (ou plutôt la non-existence) de certains protagonistes dans un futur totalement remanié par rapport à ce que l’on connaît de la saga originelle.

En laissant ses héros « jouer à l’apprenti sorcier », elle expérimente elle-même, dans une mise en abîme assez réjouissante, bien qu’un peu déstabilisante, la déconstruction du mythe qu’elle a mis des années à édifier à force de centaines de pages et d’adaptations cinématographiques.

On a vraiment l’impression qu’elle éprouve un malin plaisir à prendre ses fans à contrepied : Ron devient aussi ennuyeux qu’un discours politique, Hermione est mariée à Viktor Krum, Cédric devient un mangemort. Et ce ne sont que quelques-uns des changements majeurs que l’auteur provoque dans sa propre création, car les deux enfants changent le futur à plusieurs reprises, jusqu’à annuler même la victoire d’Harry, et à provoquer celle du Maître des Ténèbres lui-même, Voldemort.

Elle explore ainsi diverses autres fins, divers autres univers. Elle joue avec ses propres codes, ses propres personnages.

Quand les deux thèmes se rejoignent

Le plus intéressant reste la dernière partie, quand l’enfant maudit, qui n’est pas celui que l’on croit, met au point un plan plus terrifiant et machiavélique encore que prévu, à cause des imprudences des héros. L’enfant de Voldemort veut provoquer le triomphe de son père en l’empêchant de commettre l’acte premier qui causera sa chute : le meurtre des parents d’Harry.

Une idée qui met les héros devant un dilemme moral et émotionnel parfait : sauver les parents d’Harry et assurer la victoire du Seigneur des Ténèbres, ou accepter le mal qui a été fait dans le passé et provoquer la défaite d’un plus grand maléfice.

En quelque sorte, grandir en sagesse, accepter le monde tel qu’il est. Grandir tout court.

Se servir des paradoxes temporels pour mettre les héros devant un choix et provoquer une interrogation chez le lecteur lui-même.

Rowling fait basculer son lectorat vers des problématiques d’adultes. Elle clôt l’histoire de l’enfant orphelin par ce choix qui marque la fin de son évolution vers la sagesse.

Le choix est un thème qui me tient à cœur depuis quelques années, et j’ai pris le parti, comme Rowling, de le rendre visible dans Le Choix des Anges, même si c’est d’une tout autre manière.

L’univers du Choix des Anges

L’univers du Choix des Anges

Originellement destiné à être un court ou un moyen métrage, Le Choix des Anges s’est peu à peu transformé en un projet purement littéraire. Par manque de temps, par manque d’une équipe motivée, et aussi par choix personnel, l’œuvre est devenue une nouvelle, puis un roman, qui prend une forme plus approfondie, plus aboutie, sous cette enveloppe de mots, que je ne l’avais pensé au départ sous une apparence d’images animées.

Il se peut que dans plusieurs années le désir d’en faire un film puisse se concrétiser, mais pour le moment le cœur du projet est bien littéraire.

Et il avance. La rédaction du premier jet est depuis longtemps derrière moi. Actuellement, je travaille à lui donner une dimension plus profonde, plus réfléchie, plus mature. Une ambition plus grande. La réécriture avance à un bon rythme, et j’espère qu’elle sera achevée à la fin de l’année, pour remise en correction vers de nouveaux bêta-lecteurs en plus des anciens.

Cependant, tout le travail de réflexion sur le film qui devait être tourné (et qui le sera peut-être un jour) n’a pas été inutile, loin de là. Toutes ces heures de méditation et d’exploration de l’intrigue et de l’ambiance se retrouvent dans les mots mieux encore qu’ils n’auraient pu l’être imprimés sur la pellicule.

Elles m’ont aidé à construire un univers je l’espère à la fois cohérent et dépaysant, familier et fantastique.

Géographie et toponymie

L’ambition de départ était donc de construire un récit noir et fantastique qui chercherait à trouver de nouvelles images, une nouvelle esthétique.

Je me suis tourné vers l’idée de construire un monde où la nature pourrait jouer le rôle que la ville incarne dans la tradition des romans hard-boiled américains. Celui d’un cadre, d’un écrin, mettant en scène les désirs, les pulsions, les sacrifices, les renoncements, des personnages, eux-mêmes prisonniers de cet environnement.

En même temps, l’esthétique des romans gothiques et l’importance des bâtiments dans l’ambiance noire m’ont conduit à penser que le côté fantastique, voire mythologique, du récit serait renforcé par la présence d’un monde historique, d’un passé.

Voilà pourquoi rapidement mon imaginaire a fait émerger des paysages du vieux sud-ouest de la France, de cette région occitane qui a vu naître et s’épanouir le catharisme, qui a vécu la guerre de religion qui y mit fin comme celles qui déchirèrent les catholiques et les protestants. Des centaines de châteaux en ruines, de vieilles églises, de bâtisses médiévales ou renaissance sont posés dans un cadre vallonné ou escarpé tour à tour, parsemé de bois, de forêts ou de champs.

Plus particulièrement, c’est un mélange de paysages du Lauragais, du Gers, des Corbières et du Minervois qui ont ainsi structuré mes décors : des collines sur lesquelles sont perchées de vieilles fermes de briques ou d’antiques châteaux, des demeures de maîtres, des manoirs, des églises fortifiées. La présence des pins, des cyprès, une végétation qui rappelle un peu la Toscane.

J’ai construit le récit autour d’un village médiéval aux habitations de pierre grise qui pourrait être Bruniquel, Cordes, Lagrasse, ou Minerve. Un village assez grand, assez ancien, assez mystérieux, à l’histoire assez tourmentée pour accueillir l’intrigue biblique qui emporte Armand et Marianne, mais assez petit pour que la nature alentours ait un rôle, celui d’un océan qui met à distance le reste du monde. Et rende crédible les événements fantastiques tout en plaçant un flou volontaire sur l’époque où tout est sensé se dérouler.

C’est donc naturellement que les noms de lieux et les noms des personnages font référence à nos contrées.

Le village, dont Armand porte le nom, est Saint Ange. Le tournoi de boxe est celui des Initiés de Saint Gilles. Le maître luthier d’Armand est Pierre Saint Amans. Le père de Marianne est le Comte de Flamarens.

Costumes, habitudes, technologie… fantastique

J’ai été marqué par plusieurs œuvres qui ont osé mêler des ambiances et des époques différentes pour construire une véritable couleur originale. La principale est Caprica, la série préquelle de Battlestar Galactica, qui réussit à construire un tout cohérent en mélangeant la mode des années quarante et cinquante à une technologie informatique et spatiale, comme Matrix l’avait fait en incorporant une esthétique punk (voire cyberpunk) à une couleur gothique. Ou Bienvenue à Gattaca d’une manière encore différente.

Ainsi, j’ai repris la mode des années quarante et cinquante, celle de l’âge d’or du noir (Le faucon maltais, pour ne citer que lui), en y poussant notre technologie actuelle : tablettes tactiles, piratages informatiques, réseau internet. Marianne se trouve dans le rôle de la hackeuse sinon de génie, du moins très douée.

Les voitures sont toutes des berlines noires, les hommes portent le chapeau de feutre à la Bogart, les femmes fument des porte-cigarettes, un peu comme dans la série de photographies qu’Annie Leibovitz avait réalisée en 2007 pour le Spécial Hollywood de Vanity Fair.

Et pourtant, le fait de nous situer à une époque indéterminée dans un pays qui ressemble à la France ou au moins le sud de l’Europe permet de comprendre que l’intrigue se porte rapidement vers des enjeux mystiques, fantastiques, bibliques. Un peu comme dans La neuvième porte, dont la seule véritable réussite est cette plongée dans le fantastique.

Mais s’il faut vraiment chercher un modèle, c’est bien du côté de Angel Heart qu’il faut porter son attention. Le passé historique, les vieilles pierres du sud-ouest, me semblaient un parfait pendant aux croyances animistes et vaudou de La Nouvelle-Orléans poisseuse du film d’Alan Parker.

La dualité : la musique et le Noble Art

Armand est un luthier. L’un des décors est donc l’atelier de son maître, Pierre. Il m’a suffi de puiser dans mes souvenirs d’enfance, lorsque j’accompagnais mon père dans l’atelier de son luthier.

Mais Armand est aussi un boxeur. Je voulais une autre passion pour mon personnage principal, quelque chose qui l’ancre dans la matérialité, qui soit physique, et en même temps avec une connotation qui rappelle l’époque des années quarante et cinquante. La boxe était le choix évident. En faire un élément central de l’intrigue paraissait aussi une bonne idée, histoire de mettre en scène un milieu plus interlope que le milieu des artistes.

Mais il était essentiel aussi que la musique accompagne Armand différemment. Laurie, la chanteuse de jazz à laquelle il est lié, peut faire le trait d’union entre la musique et la boxe, entre un univers artistique et un univers plus matérialiste, plus dangereux. Archétype de la femme fatale aux motivations plus complexes qu’il n’y paraît au premier abord, Laurie est à la fois la révélatrice de la double nature des choses dans le Choix des Anges, une alliée comme une adversaire, une victime comme un bourreau, et une personnalité dont les désirs vont être le moteur d’une partie de l’intrigue.

Bien qu’elle soit physiquement différente, j’ai pris comme modèle le personnage d’Emma dans le Dark City d’Alex Proyas, joué par Jennifer Connelly. Emma chante Sway, Laurie aura son moment de lumière avec une version française revisitée de Cry me a river.

Toujours une histoire de temps…

C’est la réponse à la question de la fin : quand sera-t-il possible de lire Le Choix des Anges ?

J’aimerais beaucoup pouvoir être plus précis. Mais il reste encore du travail. Et une fois la nouvelle version écrite, il restera à attendre les retours de mes nouveaux bêta-lecteurs et les conclusions de mes anciens. J’en profiterai pour terminer les maquettes des versions électronique et papier de l’ouvrage, déjà bien avancées. C’est ensuite que, les corrections et la chasse aux coquilles terminées, je me lancerai dans ma première expérience dauto-édition.

Je ne sais pas vous, mais moi, j’ai hâte !

Star Cowboy S01E01 : Whiplash

Star Cowboy S01E01 : Whiplash

Il fallait un premier scénario pour faire découvrir la mécanique de FATE/Atomic Robo ainsi que l’univers de Star Cowboy à mes joueurs. Il fallait un scénario assez court pour être joué avec Roll20 sur une table virtuelle. Il fallait un scénario assez diversifié pour montrer les différentes ambiances que je désirais apporter à l’univers de jeu. Il fallait un scénario qui puisse amorcer une campagne. Il fallait un scénario pour illustrer la méthode d’écriture en cartes heuristiques dont je vous avais parlé il y a un moment déjà.

J’ai donc écrit Whiplash.

L’équipage du Jazzman, sur la piste d’un escroc notoire dont la capture pourrait leur rapporter gros, va se trouver mêlé à la cavale d’un couple de jeunes femmes. Bonny & Clyde de l’espace, Maria et Evezia seront prêtes à sacrifier beaucoup pour s’échapper des griffes de l’organisation mafieuse des Dragons Rouges, y compris à user et abuser de la drogue de synthèse qui en forme l’un des secrets les mieux gardés, le Red Eye.

Depuis les hauteurs d’un casino flottant dans l’atmosphère d’une planète tourmentée jusqu’aux confins de la Galaxie, les Chasseurs de Prime vont devoir s’embarquer dans un road movie sanglant où les sentiments les plus nobles pourront être mis à l’épreuve du désir de vivre ou de survivre. Et au final, ils auront mis le premier doigt dans l’engrenage qui les mettra sur la piste des machinations de l’Homme Trouble, tout en se faisant des ennemis mortels de l’Organisation des Dragons Rouges.

Bref, la vie banale de Chasseurs de Primes dans l’univers de Star Cowboy.

Les inspirations les plus évidentes en sont Astéroïd Blues, le premier épisode du manga Cowboy Bebop, et Thelma & Louise, de Ridley Scott.

Vous pouvez le télécharger simplement, en cliquant sur le lien ci-dessous. Il est en format pdf.

J’ai fait jouer Whiplash sur Roll20 en 4 séances d’environ 4 heures de jeu à distance. Il était prévu pour être joué en une seule…

Il faut dire que le jeu sur table virtuelle est un peu déstabilisant pour les vieux routards du jeu de rôle que nous sommes, et que l’obtention d’un bon environnement sonore et technique n’est pas toujours évidente. Notamment, il est essentiel que tous les participants aient un casque équipé d’un micro, car les parasites et autres effets sonores désagréables sont inévitables dès qu’un seul se contente des hauts-parleurs et du micro intégrés à sa machine. Il pourrit littéralement la partie pour tous les autres.

Je ne saurais donc trop vous conseiller de faire des tests “grandeur nature” avant la véritable partie.

La prise en main de Roll20 n’est pas non plus de tout repos pour le Maître de Jeu, qui doit jongler avec beaucoup de choses.

Mais foin de tout cela.

Car si l’écriture en carte heuristique fonctionne parfaitement, je me suis rendu compte également qu’il était absolument essentiel pour le Meneur de prendre les notes de partie grâce à ce procédé, afin de garder trace des actions des personnages. Cela facilite grandement l’écriture (ou l’improvisation) des scénarios suivants. Voire de la saison entière.

À titre d’exemple, voici la comparaison des cartes heuristiques de Whiplash.

À gauche le scénario tel qu’il était sensé se dérouler. À droite son déroulement réel en partie, avec les conséquences prévisibles pour le futur. Même si ces événements ont été reconstruits a posteriori avec mes souvenirs, ils permettent de dégager quelques orientations pour le futur du déroulement de la saison, et ouvrent des perspectives dont la visualisation est plus claire.

Je sens que je vais même prendre mes notes de joueur avec ce format-là.

Ça tombe bien, J. doit bientôt nous maîtriser une partie de Hollow Earth sur Roll20

Star Cowboy, trame de fond de la Saison 1

Star Cowboy, trame de fond de la Saison 1

Après vous avoir présenté les personnages des joueurs, puis les inspirations du monde de Star Cowboy, je vous dévoile aujourd’hui les dessous de la trame de la saison 1, avant de vous faire cadeau dans quelques semaines du premier scénario de la saison, Whiplash.

Pour être cohérent avec ce que je vous disais de l’écriture d’un scénario de jeu de rôle, j’ai développé cette trame grâce à une carte mentale (ou carte heuristique, ou mindmap en anglais) qui montre les différents liens de la trame générale de façon plus graphique et plus naturelle qu’un texte comme il est généralement d’usage.

Cela permet au meneur de jeu de modifier les liens en fonction de l’avancée de ses propres joueurs, de leurs actions imprévues et imprévisibles, et de toujours garder une trame cohérente. À l’usage, je peux même vous le conseiller en cours de partie. Mais je reviendrai sur ce point précis lors d’un prochain article.

Je me sers du logiciel MindNode, disponible sur Mac, iPhone et iPad, mais il existe bien d’autres alternatives, dont certaines sont même Open Source.

Vous pouvez donc télécharger un peu plus bas le fichier dans le format de MindNode, dans le format ouvert OPML, ou sous la forme d’un plan en .rtf.

Pour vous décrire tout de même l’intrigue, en voici un résumé plus traditionnel.

Tout commence lorsque Alira T’sioni, la sœur jumelle de Liara, dérobe les manuscrits sacrés des Matriarches sur Thessia après avoir réussi à déchiffrer une clef de codage très habilement dissimulée dans les douze rouleaux.

Ce codage avait échappé à tous les érudits Asari depuis plusieurs siècles, mais une anomalie génétique d’Alira lui permet de saisir des nuances qui n’étaient pas accessibles à son espèce auparavant.

Dans ces manuscrits se cache en effet l’emplacement d’un monde à l’écart dans la Galaxie, un monde découvert par les Douze Matriarches perdues.

Elle dérobe les manuscrits et s’arrange pour mettre sur pied une expédition exoarchéologique qui fait appel aux plus éminents spécialistes de l’époque.

Les événements qui suivent se déroulent 30 ans avant le début de la saison, et Edward est encore un exoarchéologue très réputé. Il est bien entendu de l’aventure, tout comme un certain Clayton et un homme qui deviendra plus tard celui que l’on connaît sous le surnom de L’Homme Trouble.

L’expédition découvre donc une très ancienne tombe Prothéenne, abandonnée depuis près de dix mille ans, contenant un corps momifié et des milliers de documents. L’exploration tourne cependant très mal et un accident se produit, impliquant des forces cosmiques (qui feront l’objet des saisons 2 et 3). L’équipe d’une centaine de personnes est décimée, et il ne reste que quatre survivants, tous traumatisés physiquement et mentalement.

L’Homme Trouble sombre dans la folie.

Alira et Clayton restent à ses côtés pour permettre à Edward, grièvement blessé, mais plus lucide que les autres, d’emporter un terrible secret avec lui, loin de son ancien compagnon. Hélas, il perdra la mémoire peu après, et son destin changera à jamais son corps pour le transformer en Ed, l’Intelligence Accidentelle, après qu’il ait croisé le chemin de Thane Kryos, engagé par Cerberus au départ pour le supprimer.

L’Homme Trouble, rongé par une maladie étrange et en proie à une grave détérioration de sa santé mentale, fonde Cerberus, la mystérieuse organisation criminelle.

Clayton et Alira deviennent ses associés et ses piliers. Mais il est obsédé par la technologie Prothéenne et par ses secrets, et il cherche par tous les moyens à retrouver Edward, qu’il pense être un traître voulant à tout prix lui confisquer ce qui lui revient de droit.

L’Homme Trouble s’engage dans deux projets déments : manipuler la structure génétique des espèces connues pour faire émerger des pouvoirs psys, et ouvrir un Grand Portail dimensionnel qui permettrait le retour des Prothéens, ou du moins de ce qu’ils sont devenus, des entités malveillantes et égoïstes.

Clayton et Alira décident qu’il est temps de mettre certaines choses à l’abri de sa rapacité, sous la forme de trois tatouages codés, qui sont inscrits sur la peau de trois femmes. Une Asari, Alira, une Turienne, et une Humaine, qui n’est autre que Faye Valentine.

Alira s’enfuit, et l’on sait que Clayton permet à Faye de faire de même, avant de détruire les données compromettantes qui auraient permis à Cerberus de retrouver les coordonnées de la tombe extraterrestre.

Alira trouve refuge auprès de la seule organisation capable de rivaliser avec Cerberus, les Dragons Rouges. Elle joue rapidement de ses charmes pour approcher le Patriarche Li Feng, et devient son amante et son éminence grise afin de se garantir une protection totale contre L’Homme Trouble, ce d’autant plus qu’elle a emporté avec elle une Clef permettant d’ouvrir le coffre où il cache un treizième manuscrit asari, retrouvé dans la tombe prométhéenne.

Et pendant de nombreuses années, le statu quo perdure.

Récemment, une jeune dealeuse des Dragons Rouges, pour racheter son amante asari retenue contre son gré par un maffieux, quitte l’Organisation en volant un stock de drogue Red Eye, ainsi que la Clef.

C’est cet événement qui va mettre le feu aux poudres, et faire se télescoper à nouveau les cinq personnages des joueurs avec leur passé et les machinations de Cerberus, après les avoir confrontés à une guerre de pouvoir au sein des Dragons Rouges.

Bien entendu, c’est là un canevas suffisamment lâche pour accepter d’autres connexions et d’autres développements. Parfois des changements, même majeurs, si le besoin s’en fait sentir au fur et à mesure des séances de jeu. C’est pourquoi une structure en carte mentale est plus intéressante lorsque l’on mène.

Format MindNode

Format OPML

Format .rtf

Le premier scénario, Whiplash, va mettre en scène la rencontre des personnages Chasseurs de Prime avec Maria Oxley, la voleuse de Red Eye et de la Clef. Ce sera notre prochaine étape dans l’univers de Star Cowboy.

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Le Chevalier Rouge, de Miles Cameron

Le Chevalier Rouge, de Miles Cameron

Mon livre de vacances de l’été 2016 m’a fait renouer avec le genre médiéval fantastique, avec le premier tome de la saga Renégat, de Miles Cameron, auteur canadien au style enlevé. Le mélange des récits historiques et fantastiques donne souvent des métissages inattendus. Et en l’espèce, le bâtard issu de cette union est l’un des plus prometteurs que j’ai pu lire, qui marie l’ambiance médiévale bien documentée d’une compagnie de mercenaires à une épopée de fantasy opposant le monde des Hommes et celui des Êtres surnaturels.

Le Chevalier Rouge est un paria fuyant sa trop haute naissance et le poids d’un dessein maternel toxique dans la guerre professionnelle et la pratique des arts ésotériques d’une magie hermétique plus ou moins sulfureuse. Il dirige ainsi malgré son jeune âge d’une main de fer gantée une compagnie de mercenaire réputée. Il accepte de mettre ses services à la disposition de l’Abbesse d’un puissant monastère fortifié en butte aux menaces puis aux assauts d’une horde surnaturelle innombrable, et se retrouve alors au cœur d’un combat intime et aux proportions fabuleuses. Car le Monde Sauvage a décidé de punir les humains du royaume d’Alba, de reconquérir ses terres et de venger les affronts qui lui sont faits quotidiennement. À moins que la véritable lutte ne soit le fait d’autres puissances, aux motifs plus sombres encore.

On pense immédiatement au film peu connu de Paul Verhoeven, La Chair et le Sang (Flesh and Blood, avec l’incroyable Rutger Hauer), qui met en scène une bande de mercenaires au XIVe siècle, avec une liberté de ton peu commune dans le cinéma des années 1980. Les personnages sont tous des antihéros, il y a des scènes crues (de la chair et du sang, on n’est pas surpris du titre). Le Chevalier Rouge est beaucoup plus grand public (il n’y a pas de scène sexuelle, notamment), mais se rapproche du film de Verhoeven dans l’ambiance sombre qui s’en dégage.

Deux choses sautent aux yeux lors de la lecture : une connaissance intime du combat médiéval par l’auteur, qui pratique lui-même la discipline, et un univers intriguant, à la fois familier et mystérieux, fait du mélange astucieux entre des repères historiques forts et des changements fondateurs, presque uchroniques.

Le style vif est un peu ralenti par la foison de description des combats, un peu à la façon d’un Jaworski, la gouaille en moins. Mais il est quand même assez jouissif d’enfin lire quelqu’un qui a pris la peine de réfléchir (et même de vivre) à de réelles joutes en armure, avec le poids du métal et toutes ses conséquences. On peut regretter que le détail aille parfois beaucoup trop loin, et que les scènes d’action prennent autant de place dans la narration (sur plus de 800 pages, il y a la place). Cependant, le héros éponyme est un mercenaire. Sa vie est la guerre. Et pour une fois, on n’est pas volé sur la marchandise. Il s’agit de conter un siège. Surnaturel en partie, certes, mais un siège tout de même.

Et les morceaux les plus réussis ne sont pas forcément les scènes de bataille en elles-mêmes, mais bien le découpage presque cinématographique mis en place lors de celles qui impliquent des duels de magie. J’utilise beaucoup ce procédé moi-même qui consiste à entremêler deux actions dans un même paragraphe ou dans une même phrase, pour donner l’illusion de la simultanéité qu’offre le split-screen au cinéma, ou même le montage alterné rapide.

Par contre, la propension à découper les scènes en fonction des personnages commence à me sortir par les yeux. Il semble que les Anglo-saxons ne jurent maintenant que par ça, à croire que cette vilaine manie d’écrire leurs romans comme on découpe un scénario de film ou de série leur paraît être la meilleure façon d’attirer les studios pour adapter leur œuvre sur les écrans. Ce défaut a pu plaire (mais pas à moi) dans le Da Vinci Code de Dan Brown. Il a pu plaire encore dans le Game of Thrones de Georges Martin. Et je le déplore. Je lui trouve un petit côté racoleur qui m’irrite au plus haut point, et quand l’alternance entre les points de vue est trop rapide, je trouve ce procédé beaucoup trop frustrant pour le lecteur.

Le véritable plaisir de la lecture du Chevalier Rouge, c’est son univers.

Le royaume d’Alba fait référence sur bien des points à une Angleterre mythique qui ressemblerait un peu au royaume de Logres arthurien, de même que le pays de Galle avec ses chevaliers arrogants ne peut que faire penser au royaume de France. La rivalité des deux contrées est là pour souligner ce fait. L’empire de Morée est bien sûr l’incarnation de Byzance. On pourrait bien se retrouver dans l’univers de miroirs déformants des romans de Guy Gavriel Kay (La mosaïque de Sarance, Les lions d’Al Rassan). Et pourtant, là où Gavriel Kay décrit des mondes imaginaires inspirés de notre passé, Miles Cameron a l’idée géniale d’entremêler des faits de notre propre monde dans sa création. Par exemple la religion catholique, ses saints, son crédo. Tels quels. On ne sait donc plus très bien si l’on est dans un récit historique ou imaginaire. Et ça fonctionne ! Les repères religieux ancrent la fantaisie dans un mystérieux à la fois proche et lointain. Au début, même, on peut penser que l’univers est le nôtre. Ce n’est que lorsqu’il est question véritablement du Monde Sauvage, incarnation des forces primitives et telluriques, que l’on comprend qu’il s’agit d’une fantaisie assumée.

La magie, au départ seulement évoquée, est ensuite une part importante de cet univers coloré, à la fois sanglant et cruel, mais aussi flamboyant et intense. Et c’est là encore une réussite. Grâce à des éléments empruntant aux théories alchimiques, kabbalistiques, et à la sorcellerie « historique », Cameron décrit une magie unique, parfois liée à la religion, parfois liée à une pratique plus laïque, ou plus instinctive. On y lance des sorts appelés fantasmes en enchaînant des actions comme dans un combat à l’épée, en invoquant l’aide de saints ou des petits modules d’autres sortilèges comme on pourrait le faire en code informatique avec des sous-programmes. C’est très bien fait et pensé.

Il est très rassurant de constater qu’on peut faire un récit médiéval fantastique sans tomber ni dans le plagiat de Tolkien, ni dans le n’importe quoi narratif de Georges Martin, et ça m’encourage à poursuivre non seulement la lecture de la série de Cameron, mais aussi à continuer mon écriture propre, avec mon projet Rocfou, un univers dont l’ambiance est assez proche, bien qu’inspirée plus de l’époque mérovingienne et carolingienne. Mais je vous en reparlerai. J’ai d’abord Le Choix des Anges à finir…

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