


Ce qui va me manquer
Ce qui va me manquer
Tout cela sera si fort que les vapeurs invisibles mais tenaces que cela aura fait naître se seront imprégnées dans les peintures, le sol, le plafond, les dalles lumineuses qui l’éclairent, et que, sans doute, des images irréelles, seulement visibles de quelques personnes, resteront, évanescentes, dans la buée des petits matins d’hiver ou la rosée de printemps, pour se montrer à travers les vitres comme des reflets fantomatiques.
J’aime à croire que les événements laissent des traces chez les personnes qui les vivent, mais aussi, de façon plus surprenante et subtile, sur l’ambiance d’un lieu.
J’aime à croire que ce qui restera sur place, ce soir-là, alors que je partirai définitivement, sera bienveillant et souriant.
Lorsque je refermerai pour la dernière fois la porte, je laisserai tant de choses qui me manqueront…
Je laisserai les nourrissons et leurs sourires spontanés, leurs gestes saccadés et mal coordonnés, leurs éclats de rire et leur caractère déjà trempé pour la plupart. Ma vieille toise en bois ne prendra plus l’aune de leur vitesse de croissance, et le mètre ruban dont je les coiffais après avoir vainement et naïvement tenté de leur faire croire que c’était “le bandeau de Rambo” en montrant sur ma propre tête que cela ne faisait pas mal, ce mètre ruban sera enroulé une bonne fois pour toutes.
Je ne verrai plus les lueurs inquiètes mais malgré tout confiantes dans les yeux de leurs parents à qui j’apprenais les rudiments de l’hypnose infantile pour leur permettre de passer l’épreuve des premières vaccinations et effacer ces souvenirs douloureux de leur mémoire encore si jeune.
Je laisserai les enfants plus âgés avec qui je pouvais déjà discuter un peu pour négocier un examen, un soin, un vaccin, une auscultation. Je laisserai les paroles affirmées et la tendre naïveté des pensées de cet âge, quand ils ou elles me racontaient leurs vacances chez leurs grands-parents, combien ils étaient fiers de leur t-shirt spiderman, ou avec quelle passion elles attendaient leur fête d’anniversaire.
Je laisserai cette phrase si attendrissante de la fillette qui, à la question de savoir en quoi elle voulait me transformer avec sa baguette magique, répondit tout de go “en beau !”, provoquant tout à la fois mon éclat de rire et une excuse gênée de sa mère bredouillant “elle veut dire en prince charmant”.
Mes cinq petits tampons, insigne marque de courage et emblèmes de fierté accordés à celles et ceux qui restaient courageux, sages, ou qui surmontaient la consultation, seront orphelins eux aussi. La princesse ira-t-elle consoler le dragon ou le chevalier ? Ou bien sera-ce le nounours qui prendra la girafe dans ses bras pour en sécher les larmes ? À moins que ce ne soit le singe, cette petite figurine qui aida un jour une jeune fille de 5 ans à vaincre, plusieurs semaines d’affilée, des angoisses qui l’empêchaient de dormir.
Je laisserai Laure, Maëlle, Antoine, Théo, Tom, Miya, Axelle, Marly, Yohan, Jade, Thaïs, Lilou, Zoé, les jumeaux Louis et Gabriel, ou encore Lise, parmi tant d’autres encore.
Je laisserai aussi tous ceux et toutes celles qui ont grandi, et qui, devenues adultes, sont restées mes patientes ou mes patients.
Celles-là, ceux-là, je les ai parfois vus depuis qu’ils sont sortis de la maternité. Ils ont maintenant plus de 12 ans. Ce sont des adolescents et je vais laisser en arrière leurs interrogations et leurs angoisses, leurs espoirs et leurs découvertes, leurs rébellions et leur méfiance des adultes, leurs touchantes marques de confiance si chèrement gagnées.
Je les laisserai sur leur chemin, en espérant avoir, à un moment ou un autre, pu les aider à ce qu’il soit vraiment le leur, à ce qu’il soit, sinon plus doux, du moins plus enrichissant, et qu’ils soient mieux armés pour le parcourir.
Lorsque je lâcherai la poignée, il restera toujours, derrière, dans le bureau de consultation, les moments forts que j’ai eu l’honneur de vivre avec ceux qui n’étaient plus vraiment des enfants, et qui pourtant ont accepté de faire confiance à la partie d’eux-mêmes qui règne sur l’enfance comme sur la créativité pour explorer en hypnose thérapeutique une autre façon de regarder leurs différents problèmes.
Avec elles, avec eux, j’embarquais moi aussi dans des voyages hypnotiques où je les accompagnais dans un changement souvent si minime qu’il aurait presque pu passer inaperçu, mais si essentiel qu’il a totalement modifié leur regard sur des douleurs chroniques, des blocages psychologiques, des souffrances relationnelles, des symptômes encombrants.
J’ai assisté et j’ai parfois pu guider des prises de conscience qui ont révolutionné leur quotidien.
Quand je détournerai la tête, ce dernier soir-là, ce sera pour laisser d’évaporer les petits moments d’émotion partagée, les larmes qui montaient aux yeux des deux côtés du bureau, les mains qui se serrent l’une et l’autre dans une expression de réconfort face à une grave nouvelle, le geste simple d’une paume qui se pose sur un bras ou une épaule.
Comme un souffle fragile, les exercices de respiration qui régulaient des crises d’angoisse s’évanouiront.
Comme s’envoleront les rires et les sourires, les jeux de mots dont je suis parfois un peu trop coutumier mais qui étaient appréciés de certains et de certaines.
Dans ce lieu étonnant où l’on pouvait constater un revers de traitement, ou une défaite amère face à la maladie, on pouvait aussi savourer et célébrer ensemble de petites victoires et de grandes réussites. Pour chacune et chacun, nous cherchions, ensemble, sans relâche à apaiser, à soulager.
Lorsque la clef tournera une ultime fois dans la serrure, je laisserai aussi un lieu que j’avais peu à peu investi, et qui, malgré l’absence de tableaux que je n’avais jamais pris le temps d’accrocher, commençait à ressembler un peu à ce que je voulais y mettre, au moins dans son atmosphère. Un endroit que j’avais voulu façonner comme un havre pour celles et ceux qui avaient besoin d’y trouver un peu de paix et d’écoute dans ce monde si dur. Moi le premier.
J’y étais maître à bord, et cela aussi je devrai le laisser derrière moi.
Cette liberté que promet en théorie l’exercice libéral, et dont j’ai si peu profité, finalement. Parce que les contraintes administratives, parce que les contraintes financières, parce que la pression des patients. Mais aussi, en étant totalement honnête, parce que ma peur, parce que mes injonctions intérieures, parce que ma rigidité mentale.
Mais je quitterai aussi une amie avec laquelle j’avais eu ce projet. Ce projet de travailler ensemble, avec la même vision, la même volonté, en gardant chacun notre propre façon de faire, nos différences, nos personnalités bien distinctes, nos styles intacts. Nous nous connaissions depuis longtemps avant de nous associer. J’avais dit, dans une autre vie : “jamais je ne m’installerai avec un ami ou une amie, jamais je ne mélangerai l’amitié et le travail”. Une fois de plus, l’univers ou l’ironie de l’existence m’ont amené à renier cette interdiction idiote, et pour mon plus grand bonheur. Travailler avec une amie a été pour moi un vrai plaisir.
Les discussions autour de la table de notre salle de repos, les exaspérations partagées, les rires et les sourires se sont mélangés aux conseils professionnels, aux avis précieux, aux galères surmontées ensemble.
Nous avons même entrepris une réanimation d’urgence dans mon cabinet de consultation, l’une massant pendant que l’autre insufflait, puis inversement, à tour de rôle, jusqu’à ce que les pompiers puis le SAMU n’arrivent.
Cela forge.
Cela aussi, je devrai le quitter, même si l’amitié reste.
Mais lorsque la porte se fermera, je ne laisserai pas vraiment tout cela derrière moi.
Car en même temps qu’une dernière fois l’air à l’intérieur sera brassé par le mouvement, tous ces souvenirs, toutes ces émotions, toutes ces larmes et tous ces rires, comme des volutes de fumée invisibles, prendront leur envol.
Car si tout cela a existé, cela a aussi existé en moi.
Tout cela m’a changé, m’a grandi, m’a bousculé.
Le trente mai au soir, un lundi, lorsque je refermerai pour la dernière fois la porte, j’emporterai tout cela avec moi.
Et je tâcherai d’en rester digne.
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Deux œuvres sur un thème : Clone toujours
Deux œuvres sur un thème : Clone toujours
Comme les précédents, c’est un thème qui n’est pas vraiment nouveau dans l’imaginaire. Pourtant, lui aussi est le symptôme qu’une angoisse sourde travaille notre civilisation. Une angoisse qui prend racine dans le questionnement de notre Humanité. J’en veux pour preuve le fait d’en trouver récemment sur des plateformes de streaming différentes deux nouvelles interprétations. D’un côté, sur Netflix, la drôle de minisérie Living with yourself, avec Paul Rudd (qui incarne Ant Man dans les films du MCU), et de l’autre, sur AppleTV+, le film Swan Song, avec Mahershalah Ali, qui a déjà brillé dans la saison 3 de True Detective, où il avait montré une sensibilité émouvante sur un registre proche de personnage fragilisé et un double rôle du même homme jeune puis âgé, âgé puis jeune, avec et sans souvenirs.
Ces deux œuvres partent du même principe : dans un futur très proche, le clonage humain est possible, et il est utilisé de façon semi-clandestine par une société commerciale dans le but de remplacer, à sa propre demande, le client qui paie le service. Et si nous avions déjà vu des histoires de clonage comme The Island en 2005 avec Ewan McGregor, en ce début des années 2020, les scénaristes s’intéressent aussi et surtout non pas aux états d’âme du pauvre clone, mais à ce qu’il se passe dans la relation entre l’original et sa copie. La réflexion se concentre d’ailleurs bien plus sur l’après que sur le clonage lui-même.
Mais voici deux petits synopsis qui parlent mieux d’eux-mêmes.
Living With Yourself
Au bout du rouleau, tant dans sa vie personnelle que dans sa vie professionnelle de publicitaire, Miles (Paul Rudd) subit un traitement étrange dans un spa improbable tenu par deux Coréens excentriques, lui promettant de le transformer en «la meilleure version de lui-même». Au réveil, pourtant, il s’extrait d’une tombe fraîchement creusée, et se rend compte qu’il a en fait été remplacé par un clone de lui-même, débarrassé de ses imperfections génétiques. La rencontre entre les deux Miles n’est que le début d’une série de péripéties qui vont entraîner des échanges, des quiproquos, des remises en question, des doutes, des conflits, et une conclusion assez surprenante.
Au travers d’épisodes menés tambour battant, on passe par des situations cocasses, étranges, gênantes, sur un ton décalé, souvent potache.
Swan Song
Cameron Turner (Mahershalah Ali) est malade. Il est en phase terminale. Alors qu’il s’engage dans un traitement expérimental qui vise à épargner à sa famille le chagrin de le perdre, il s’interroge sur le choix radical qu’il est en train de faire. En effet, un clone parfait de lui-même doit prendre sa place pendant qu’il s’effacera, pour mourir seul. Pourtant, chacune des deux facettes de lui-même veut vivre, chacune déborde d’amour pour sa femme et pour son fils, chacune souffre. Ira-t-il au bout de ce projet ?
Le film prend son temps, est volontiers contemplatif, avec une photographie, des décors et des paysages magnifiques et très travaillés. Il prend le temps de dévoiler, d’installer, de faire ressentir.
La meilleure version de nous-mêmes
Sur la forme, les deux œuvres sont aux antipodes.
La série adopte un ton humoristique et caustique, volontiers provocateur et iconoclaste, alors que le film est plus conventionnel, plus sérieux, se range du côté des émotions et de l’empathie profonde.
Pourtant, elles sont toutes les deux imprégnées de la même interrogation : qu’est-ce que la meilleure version de nous-mêmes ? Une version plus assumée et sans tous les blocages de notre histoire émotionnelle dans le cas de Miles. Une version sans la maladie dans le cas de Cameron. Le débat n’est pas tranché, il est sans cesse hésitant. Car finalement, cette «meilleure» version de nous-mêmes est vide d’expériences réelles (il est d’ailleurs assez intéressant de constater que le «nouveau Miles» est assez maladroit de son corps, mais nous y reviendrons plus loin) dans un cas, et une copie simple de l’autre, ce qui tendrait à dire que nous sommes déjà la meilleure version de nous-mêmes.
La série va plus loin sur ce plan, en imaginant un Nouveau Miles plus enthousiaste, plus émerveillé par tout ce qui l’entoure. Il a, au début de la série (dans les deux ou trois premiers épisodes surtout), un comportement enfantin, dans cet émerveillement constant. C’est d’ailleurs ce qui peut être assez sympathique chez lui. Il retrouve une capacité que les adultes perdent la plupart du temps : celle de considérer chaque jour comme une nouvelle découverte.
Dans le même temps, il est débarrassé des doutes, de la dépression, des angoisses qui rongent l’Ancien Miles, ce qui lui permet de déployer un potentiel que l’original ne sait même plus posséder. Il retrouve une jeunesse et un élan qui lui ouvrent toutes les portes, que ce soi professionnellement ou personnellement.
Mais cette version-là est-elle vraiment meilleure ?
Et d’ailleurs, que veut dire «meilleure version» ? Cela me renvoie à ce travers de notre société : l’optimisation de soi, la mesure de tout et de tous, la quête de la performance à tout prix, qui revient à considérer l’être humain comme un objet mesurable, quantifiable, et finalement interchangeable. Une vision utilitariste et anti-humaniste, à mon sens, de ce qui est un être humain.
Sans l’expérience de toute une vie, le Nouveau Miles est bien naïf. Il ne sait pas déjouer les pièges des relations humaines.
Et «Jack», la copie de Cameron, n’a pas beaucoup de différences avec l’original. Même les souvenirs sont identiques. Alors bien évidemment l’original se demande ce qu’il y a vraiment à gagner à laisser sa place…
Suis-je toi, ou es-tu moi ?
C’est l’interrogation fondamentale.
Si les interprétations télévisuelles ou cinématographiques du thème du clonage se sont souvent intéressées aux états d’âme de la copie, elles l’ont rarement fait en présentant en miroir ceux de l’original. Notamment la peur d’être remplacé. Dans Living With Yourself comme dans Swan Song, le grand intérêt réside dans la relation qui s’instaure entre l’original et la copie. Une relation qui symbolise peut-être la relation que nous avons avec les multiples facettes de notre personnalité, mais qui cristallise surtout la question de nos choix, de notre liberté à les faire et de notre capacité à les assumer.
Si les deux Miles en arrivent à s’entraider, bien souvent ils sont obligés d’assumer les conséquences des décisions de l’autre, et ce n’est facile ni pour l’Ancien ni pour le Nouveau. Quant à Jack, il doit supporter les choix de Cameron jusque dans l’incertitude de son sort. Il est en effet pleinement conscient que Cameron peut décider à tout moment de «mettre fin à l’expérience» c’est-à-dire bien évidemment si on le dit plus prosaïquement, de le tuer. Il n’est pas forcément d’accord non plus avec la façon dont Cameron a géré sa maladie jusque là.
Quant à l’original, son plus gros problème est de se voir remplacé, surclassé.
Le miroir que se tendent les deux versions pose la question du deuil de soi-même.
Si une partie de moi meurt, mais qu’une autre survit, est-ce encore moi ? Finalement, qui suis-je ?
Être vivant, est-ce avoir les mêmes gênes et les mêmes souvenirs ? Ou bien est-ce les avoir vécus et les ressentir imprimés dans sa propre chair ?
Le corps se souvient de l’été dernier
La série répond à cette question d’une manière inattendue et qui m’a beaucoup plue.
Le Nouveau Miles a beau être plus enthousiaste, plus romantique, plus vigoureux, il se trouve qu’il est… puceau. Et finalement cela ne convient pas vraiment à la femme de Miles.
Tout un courant des neurosciences considère que la conscience de soi nait d’abord des informations ressenties et transmises par le corps physique, pour imprimer une trace dans la matrice cérébrale. C’est une thèse défendue notamment par Antonio Damasio dans son dernier ouvrage en date, Sentir et savoir.
Il semblerait donc que la conscience que nous avons de nous-mêmes soit dépendante non pas seulement du souvenir de nos expériences, mais de l’empreinte physique qu’elles ont laissée en nous.
Le corps porterait une mémoire propre, une mémoire qui serait engrammée, imprimée, dans notre chair elle-même, dans les réseaux de neurones qui se sont formés même en dehors du cerveau. Notre corps tout entier est un réseau de nerfs, de neurones, qui sont disséminés sur la peau, dans nos viscères (la deuxième plus grande concentration de neurones dans notre corps se trouve dans l’intestin), puis dans notre moelle épinière, et enfin dans notre cerveau. On sait par exemple que les douleurs chroniques ressenties par les neurones sensitifs modifient durablement l’organisation spatiale des relais qui mènent les sensations jusqu’au cerveau. En clair, la chaîne de neurones qui relaient l’information change, physiquement, car elle se déplace dans la moelle épinière. Elle change même génétiquement.
C’est aussi la base de ce que l’on appelle l’épigénétique : des changements de l’expression de nos gènes (alors que les gènes, eux, restent identiques) induits durablement (et même transmissibles à notre descendance) par les expériences de vies.
Living with Yourself s’empare donc de ce concept, consciemment ou non, et montre que la «meilleure version» de Miles, n’est peut-être pas celle que l’on croit.
En même temps, si notre corps tout entier est notre mémoire, partir d’une feuille blanche est peut-être une deuxième chance de vivre notre vie comme nous l’entendons. Mais qui la vivra vraiment ? Nous ? Ou un autre ? Ou une version de nous qui n’est pas nous ?
L’un de nous deux est de trop dans cette vie
Le film comme la série présentent un dilemme. Un choix impossible entre deux faces de nous-mêmes. La question est simple : qui «mérite» de vivre ? Plus important : sommes-nous capables de mettre un terme à l’existence de cette partie de nous-mêmes qui n’est pas jugée «digne» ?
Les deux œuvres mettent en scène à un moment ou à un autre de leur trame la tentation pour l’original de supprimer la copie, et de la copie de supprimer l’original, même si dans Swan Song il est clair que Cameron est condamné de toute façon. C’est poser la question du suicide, de manière souterraine et assez élégante.
La mise en abîme est vertigineuse quand on pense vraiment à toutes les implications du premier degré. Le sacrifice de soi pour un autre, ou pour les autres, comme nous le verrons ensuite. Le renoncement. Le pouvoir de vie et de mort.
Au second degré, si l’on s’intéresse seulement à la signification symbolique, je ne sais pas si nous sommes tous capables de choisir aussi consciemment quelle facette de nous doit vivre et laquelle nous devons tuer, quelles qualités et quels défauts sont désirables ou acceptables. Et si nous possédons vraiment un pouvoir de vie et de mort sur elles.
Je trouve d’ailleurs que sur ce plan-là, la série donne une réponse intéressante même si déroutante dans sa dernière scène, voire sa dernière image. Une réponse que j’ai mis du temps à comprendre.
Attention, si vous n’avez pas vu l’intégralité de la série et si vous désirez garder un peu de suspense, n’allez pas lire ce qui suit…
Attention, divulgâchage de très haut niveau.
Cette dernière image, où Kate, la femme de Miles, prend dans ses bras les deux Miles sans faire de choix entre les deux, est en fait un choix en soi, un choix intelligent, suis-je tenté de dire, si l’on considère la série comme une allégorie de nos combats intérieurs.
Kate intègre les deux Miles comme une seule et même personne. Elle accepte les contradictions, les paradoxes et les conflits. Elle comprend que Miles est une personne complexe, et elle en accepte toutes les implications, physiquement, littéralement. Elle comprend qu’on ne peut pas rejeter une partie de soi sans rejeter la totalité. Et les deux Miles le comprennent aussi grâce à elle, qui s’acceptent et se complètent.
Ceux qui restent
L’originalité des deux œuvres tient aussi à cet aspect souvent laissé de côté lorsqu’on parle de clones : qu’en est-il de l’entourage ?
On peut penser que même les plus proches, même ceux qui nous connaissent le mieux, vont se laisser abuser par la perfection de la copie. C’est le cas de Poppy, la femme de Cameron, et de Cory, leur fils. Mais pas de leur chien, ce qui est révélateur de cette théorie du corps qui se souvient. C’est alors l’occasion pour Cameron d’expérimenter la jalousie de voir Jack si bien s’intégrer, voire la suspicion d’avoir affaire à son double maléfique, quand il imagine que Jack a pu violenter les deux êtres qu’il chérit le plus au monde. Mais aussi de se sentir trahi. Est-il possible que sa propre compagne ne puisse faire la différence entre une copie née d’un tube à essai et lui-même, son époux de chair, d’os et d’âme ? Il ne résoudra cela qu’en acceptant que Jack est autant lui que lui-même.
On peut aussi songer que ceux qui nous connaissent vraiment, intimement, sauront que la copie n’est pas nous. Logiquement, puisque la mémoire est dans le corps, Kate comprend que le Nouveau Miles est différent, et elle découvre le pot aux roses très rapidement dans la série, de façon assez délicieuse pour le spectateur. Et Miles expérimente les mêmes doutes que Cameron, dans une situation pourtant complètement opposée. Même si elle sait que le Nouveau Miles n’est qu’une copie, Kate va l’intégrer dans sa vie. Jalousie et sentiment d’être trahi par sa propre épouse sont donc au menu là aussi, comme si, quelle que soit la configuration, ces deux émotions étaient inévitables.
Plus intéressante là encore, est la réflexion de Kate. Le choix de la rendre consciente de la différence et de l’existence des deux Miles permet de détailler sa réaction, et c’est, je crois, assez nouveau dans le traitement du thème du clonage.
Car une fois dépassés les dilemmes intérieurs liés à la personne clonée et à son double, il est temps de se rappeler qu’un être humain est avant tout un être social et d’enquêter sur ce que cela voudrait dire, collectivement, que de côtoyer des clones.
Accepterions-nous que notre époux, notre fille, nos parents soient clonés ? De vivre avec ces doubles ? Seraient-ils considérés comme des doubles ? Seraient-ils des versions «meilleures» d’eux-mêmes ? Et si oui dans quelle acception du terme ? Et si nous devions faire un choix entre l’Ancien et le Nouveau, lequel ferions-nous ?
Un mythe de l’Immortalité moderne, ou un mythe moderne de l’Immortalité ?
En conclusion, les dernières images de Swan Song comme son propos assument le véritable problème de tout cela.
Notre finitude. Notre mortalité. Notre rêve ancestral d’y échapper.
Il l’assume car la raison pour laquelle Cameron s’engage dans la procédure de «remplacement» est explicite : Poppy est incapable de gérer, d’accepter, de perdre son mari. Il y a bien entendu des explications à cela : un deuil impossible déjà traversé lorsque son frère jumeau est mort, la croyance qu’elle ne pourrait supporter de perdre un être si cher à son cœur à nouveau. Mais cela m’a dérangé, au plus profond de moi.
La mort et le deuil font partie des plus grandes épreuves de la vie humaine, et sont une source de grande souffrance.
Mais la mort et le deuil font partie de la vie.
Vivre, c’est aussi mourir.
Accepter de vivre, c’est accepter la mort. La nôtre comme celle de celles et ceux qui nous sont proches.
«Le contrat est clair au départ», serais-je tenté d’écrire. La vie n’existe que parce qu’existe la mort en contrepoint.
Swan Song met en scène une société post-moderne où cette vérité fondamentale est rejetée, refusée. Par peur de la souffrance qu’il imagine ou connait, Cameron accepte de se sacrifier, mais en cela, il cautionne aussi une vision où l’être humain est devenu tout-puissant, en conquérant une forme d’Immortalité.
Pire : il préfère épargner à sa femme une souffrance qui viendra cependant un jour, car tous les êtres vivants meurent. Comment fera-t-il si Cory, leur fils, a un accident de voiture ?
En voulant la protéger, il l’empêche de faire face.
Et ce qui est présenté comme un acte d’amour m’apparaît à la réflexion comme un choix égoïste et cruel.
Était-ce le but du film, que de nous interroger sur la signification de ce choix ? Je ne le sais pas.
Mais pour moi, ce film en particulier est bien le signe que nous devrions réfléchir à ce que nous sommes, et à la signification profonde de nos actes et de nos techniques.
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Construire Les consultations extraordinaires : répondre aux premières questions de l’histoire

Projet : Les consultations extraordinaires de Belladonne Mercier, psychologue des dieux
Partie d’une illustration de l’artiste illustratrice Aemarielle sur Déméter et Coré, l’idée que les légendes qui racontent les aventures et les déboires des dieux sont parfois bien éprouvantes pour les protagonistes qu’elles mettent en scène a fait surgir cette évidence : beaucoup de divinités dans tous les panthéons du monde ont de sérieux problèmes psychologiques. De l’infidélité pathologique de Zeus au traumatisme d’Osiris assassiné par son frère puis ressuscité par sa femme dans un état… incomplet… mais tout de même dans le but d’engendrer alors qu’il n’en est plus capable… les mythologies antiques de toutes les contrées de la Terre regorgent d’exemples.
Des exemples qui s’accumulent tant qu’on pourrait légitimement leur conseiller de consulter.
C’est sur ce postulat que je construis une série de courts épisodes :
Le pitch
Aidée de sa toute nouvelle stagiaire, Adélaïde Chamberlain, Belladonne va proposer une psychothérapie au pauvre hère, autant pour se débarrasser de ses interminables discours de monsieur-je-sais-tout que pour l’aider à recouvrer un équilibre mental.
Sans se douter une seconde que cette thérapie si particulière va l’emmener à découvrir un monde merveilleux autant que périlleux. Car « Thot » n’est pas la seule divinité à avoir besoin de ses services, et que, peut-être, quelque chose, ou quelqu’un, quelque part, œuvre dans l’ombre pour déstabiliser les piliers qui soutiennent le monde.
Belladonne Mercier devient la psychologue des dieux. Et croyez-moi, ce ne sera pas de tout repos…
L’intention et la forme
Cette histoire est une suite de tranches de vie (on peut dire « vie » à propos de divinités ?), une succession de rencontres, de traumatismes, de petits travers, de grandes souffrances, que j’ai envie de traiter sur un mode humoristique et décalé, autant pour montrer que les mythes sont souvent le reflet grossi des préoccupations et des aspirations humaines que pour nous amuser et nous faire réfléchir sur nos petits travers bien humains eux aussi.
De ce fait, j’imagine des épisodes d’une série. Des épisodes assez courts, percutants, avec beaucoup de dialogues, un ton flirtant avec la rupture du quatrième mur, comme dans les romans-feuilletons du XIXe siècle ou le film Amélie Poulain.
Et cette dernière référence me pousse à évoquer la voix grave, si familière d’André Dussolier.
Je comprends alors que ces épisodes ne peuvent pas être pensés autrement que contés par la voix.
Les consultations extraordinaires seront un podcast. Mon premier podcast.
Les épisodes feront entre 20 et 30 minutes chacun, et porteront des titres inspirés de chansons. Parce que.
La première saison, intitulée Walk Like an Egyptian, devrait en compter 5 ou 6.
Le premier d’entre eux, le pilote, si l’on peut dire, Knocking on heaven’s door, est en phase de conception.
Et je vais en partager chaque étape du processus de fabrication sur Patreon.

Offre spéciale sur Patreon : reçois la version audiobook de mon dernier roman
Une aventure débute souvent par un événement exceptionnel.
Mon aventure sur Patreon ne pouvait pas déroger à la règle.
Ainsi, j’ai décidé de t’offrir un beau cadeau si tu rejoins mes mécènes sur Patreon, quel que soit le palier que tu choisiras, si tu le fais avant le 22 février 2022 à minuit.
Il s’agit de l’audiobook (ou livre audio, si l’on s’en tient à la langue de Molière) de mon dernier roman, Fæe du Logis, dès le 15 mars 2022, en exclusivité avant sa sortie officielle.
Fæe du Logis
C’est mon troisième roman, et le dernier en date.
Il raconte l’histoire fantastique d’une malédiction et d’une rédemption, depuis la Renaissance jusqu’à notre époque, en passant par les horreurs de la guerre des Balkans dans les années 1990, à travers l’amour, la folie et la maladie.
Voici ce qu’en dit la quatrième de couverture :
De nos jours, plus personne ne croit aux malédictions.
Plus personne ne peut croire que le suicide de Victor, le père d’Alice, alors qu’elle n’était qu’une enfant, ne soit dû à autre chose qu’aux traumatismes qu’il avait vécus lors de la guerre en ex-Yougoslavie. Plus personne ne peut croire que le mal qui vient à frapper sa mère, Flora, avec laquelle les rapports étaient toujours orageux, ne soit autre chose qu’une affection génétique rare.
Personne, au XXIe siècle, ne croirait que ces faits puissent être reliés entre eux.
Plus personne ne croirait qu’une mystérieuse offense puisse en être à l’origine.
Une offense envers qui, d’ailleurs ?
De nos jours, plus personne ne croit aux êtres féériques.
Le livre audio
Au format MP3
, il contient 22 pistes pour 18 chapitres. Il embarque plus de 13 heures de narration.
Et comme tu seras l’un des premiers à l’écouter, mais aussi parce que tu auras été l’une des premières personnes à me soutenir sur Patreon, il y aura une vingt-troisième piste dans le fichier, où ton nom sera cité parmi mes contributeurs.
Alors :
Rejoins moi !
Et tu recevras le livre audio de Fæe du Logis dès le 15 mars 2022.

Le Serpent à Plume ouvre sa page Patreon
Bienvenue
Bienvenue à toi, qui passes sur cette page.
Tu permets que l’on se tutoie, même brièvement, le temps d’un article ? Je trouve que c’est une bonne façon de faire plus ample connaissance, puisque tu sembles t’intéresser à mon univers imaginaire et à ce que je crée à partir de lui. Tu es d’ailleurs peut-être déjà un membre de la Tribu des Ptérophidiens et des Ptérophidiennes, ces personnes qui ont choisi de me suivre via ma lettre d’écaille & de plume. Ou bien tu connais déjà un peu ce que je présente et écris sur mon site, d’écaille & de plume. Ou alors tu as lu l’un de mes romans.
Mais tu peux aussi ne pas me connaître du tout, et te demander ce que je fais ici.
Dans ce cas, tu te poses certainement une question fondamentale :
Mais qui est donc le Serpent à Plume ?
Mon nom est Germain Huc. C’est celui que mes parents m’ont donné, mais est-ce mon Nom Véritable ? Chacune et chacun de nous possède un nom secret, celui qui contient en lui-même le cœur de ce que nous sommes. Cela restera un mystère.
J’ai choisi pour ma part d’être le Serpent à Plume. Un être un peu hybride, un rêve incarné. Le serpent qui s’enroule autour du caducée des disciples d’Hippocrate, et la plume qui donne le pouvoir d’écrire, de transmettre et de créer.
Ta deuxième question est donc très logiquement :
Qu’est-ce que je crée ?
Je donne naissance à des histoires. Des histoires qui font intervenir des mondes imaginaires, de la magie, du fantastique, de la fantasy, de la science-fiction. Je leur donne naissance le plus souvent grâce à ma plume, à l’écriture. Mais il m’arrive aussi de les façonner avec ma voix, ou avec des images animées, même si c’est beaucoup plus rare.
Ce qui nous amène à ta troisième question :
Est-ce que ça va te plaire ?
Cela pourrait te plaire si :
- Si tu aimes les mots et leur richesse. Je mets un point d’honneur à travailler un style à la fois évocateur et précis, à la fois cinématographique et poétique. J’aime utiliser des mots que l’on n’emploie pas dans le langage courant, pour leurs sonorités ou leurs nuances qui nous emmènent ailleurs, un vocabulaire soutenu. Je suis un amoureux des découvertes et des expériences stylistiques, je suis influencé par le cinéma et les grands auteurs français.
- Si tu es quelqu’un d’exigeant sur la qualité littéraire d’un récit. On laisse trop souvent croire que les littératures dites « de genre » et notamment celles de l’imaginaire, sont d’une qualité littéraire médiocre. Je fais tout ce que je peux pour que cette croyance soit reléguée aux oubliettes, et j’ai la prétention de savoir écrire au moins aussi bien que des écrivains de « littérature blanche ». Je cisèle mes phrases avec autant de soin, et sans doute mes mondes avec encore plus de minutie, puisque les miens sont souvent inventés de toutes pièces.
- Si tu apprécies les personnages complexes. La diversité humaine est telle que nous pouvons explorer notre nature si particulière à l’infini grâce aux protagonistes de nos histoires. J’essaie de donner vie à des personnages aux multiples facettes.
- Si tu veux découvrir des mondes imaginaires. Souvent, ils sont le reflet de notre propre monde, de nos propres travers, de nos propres rêves et de nos propres fantasmes. Ces mondes sont aussi le prétexte à la réflexion, à l’utopie, à revisiter notre Histoire ou nos légendes. Je t’emmènerai vers les étoiles ou dans des années d’après guerre fantasmées, dans les mondes qui se cachent aux interstices du nôtre, dans une histoire alternative ou un univers médiéval imprégné de magie et de légendes scandinaves et celtes, et plus loin encore.
- Si tu sais prendre le temps et tu sais que créer prend du temps. C’est une vérité que l’instantanéité des réseaux dyssociaux a voulu nous faire oublier, mais faire quelque chose qui vaut la peine, que ce soit une phrase ou un podcast, cela prend du temps. Et cela vaut la peine de prendre d’autant plus de temps qu’on veut obtenir une œuvre qui fait honneur à son public. Il ne sert à rien de se précipiter ou de penser qu’on va publier un chef-d’œuvre tous les ans, ou même tous les trois mois. Je prends mon temps pour créer, d’abord parce que je veux obtenir un résultat qui soit le meilleur de ce que je puis façonner avec mes capacités, ensuite parce que j’ai un autre métier qui m’accapare beaucoup, et enfin parce que c’est comme cela que l’on pratique un art. On prend le temps qu’il faut. Tu devras donc t’attendre à ce que mes œuvres maturent lentement, à leur rythme propre, et tu pourras même entrer dans ce rythme, le goûter et le savourer.
Ta quatrième question semble donc poindre :
Pourquoi me soutenir sur Patreon ?
Patreon me permet de m’adresser à un public vrai, une audience qui choisit réellement de m’accompagner.
Patreon nous permet, à toi comme à moi, d’échapper à deux dangers majeurs de notre monde numérique actuel : les intermédiaires et les algorithmes. Nous serons en contact direct, sans dépendre de la bonne (ou mauvaise) volonté d’un tiers et sans être captifs de formules mathématiques. Ce que je choisirai de partager avec toi n’ira pas nourrir une hydre aux multiples têtes et n’emprisonnera pas ta capacité attentionnelle pour t’amener à scroller à l’infini un mur de publicités plus ou moins « pertinentes ».
Si mon univers te plaît, s’il te parle et fait résonner ou raisonner quelque chose en toi et que tu choisis de me soutenir, alors le faire sur Patreon sera une pierre de plus pour construire un monde où chaque personne garde la liberté de ce qui lui est le plus précieux : ce qu’elle fait de son temps.
Si tu choisis de m’offrir ce soutien, tu me permettras aussi d’investir dans des supports plus qualitatifs pour mes prochaines histoires, ou dans du matériel, par exemple.
D’ailleurs, tu te demandes certainement, dans ta cinquième question :
Ce que tu recevras en retour ?
Déjà, mes remerciements, exprimés sur mon site, d’écaille & de plume, et ici même, sur Patreon.
Ensuite, comme mécène, tu auras la possibilité de découvrir ce qui se trouve généralement caché aux yeux de tous : la manière dont je crée mes histoires, mon travail de documentation, de structuration du récit, la façon dont je conçois mes intrigues, les questions que je me pose, les choix esthétiques que j’opère et leurs raisons profondes.
Tu auras accès à des informations que les lecteurs ou auditeurs n’auront pas forcément, à des détails du monde qui n’apparaîtront pas dans le corps du texte mais qui sous-tendent la vraisemblance ou qui m’aident à me représenter un univers cohérent.
Bref, tu feras partie de l’aventure, toi aussi.
Si tu veux voir plus en détail tout ce que j’ai à t’offrir pour te remercier de ton soutien, tu pourras le consulter sur chaque palier sur la page Patreon.
Pour te donner une idée, à ceux et celles qui décideraient de me rejoindre, je propose donc, dès le palier Sphynge, de recevoir une lettre numérique un peu différente, la Lettre du Sphynx, dans laquelle je vais plus précisément parler de mon travail artistique. Ce sera sans doute plus technique que dans la lettre d’écaille & de plume. On y parlera choix narratifs, arcs, intrigue, trame, construction.
Je propose à celles et ceux qui voudraient aller plus loin, au palier Oiseau Tonnerre, de participer à des sessions de questions/réponses. Aux Phœnix, d’assister à des séances de lectures de chapitres achevés ou, plus intéressants peut-être, en cours de travail. Aux Dragons, une lettre bisannuelle écrite par l’un de mes personnages.
Et comme la fidélité est une qualité que j’apprécie particulièrement, à tous, à partir de sept mois de soutien, j’offre l’accès à plus de choses encore, selon le palier choisi : des bonus de mes tutoriels sur la confection d’un livre, du matériel non inclus de mes livres, l’accès à des brouillons ou des travaux en cours, la discussion sur ces brouillons, ou même une possibilité de ß- lecture.
À l’aventure !
C’est ce que je me suis dit lorsque j’ai décidé d’ouvrir cette page Patreon.
Ce sera une aventure pour moi, et je voudrais que ce le soit pour toi aussi.
Alors, saisis ton sac, prends ton bâton de marche, et lance-toi avec moi !

A book’s life, partie 1 : Écrire et laisser lire
A book’s life, partie 1 : Écrire et laisser lire
L’achèvement…
Écrire un livre est une aventure. Le publier en est une deuxième, presque plus palpitante encore, comme nous l’avons vu lors de toutes les étapes des séries d’articles Making of a Book. Que ce soit en format papier, numérique ou audio, vous avez transpiré pratiquement sang et eau pour parvenir à réaliser l’ouvrage, puis à le diffuser à votre public.
Une fois que vos fichiers sont partis, que les plateformes de diffusion ont référencé votre ouvrage, qu’il est visible du monde entier et disponible à la vente, tout ce travail est désormais achevé.
Votre livre est né.
Vous avez certainement imaginé, voire rêvé ou fantasmé ce moment des dizaines ou des centaines de fois pendant que vous vous échiniez à écrire, puis à mettre en page. Vous avez ressenti, déjà, cette sensation de fierté que vous espériez vivre lorsque cela serait, enfin, le moment pour votre livre de sortir au jour.
Et pourtant…
… et l’angoisse de l’achèvement
Pourtant, sans doute avez-vous perçu cette étrange, étonnante émotion qui vient se mêler à la fierté et au bonheur.
La sourde inquiétude de voir d’autres personnes que celles que vous aviez soigneusement triées sur le volet auparavant s’emparer de votre texte, et le lire. Désormais, le monde entier peut lire votre œuvre. Désormais, le monde entier est libre d’être touché par vos mots, de ressentir ce que vous avez voulu exprimer avec leur aide. Désormais, le monde entier est libre d’aimer ce que vous avez voulu lui dire.
Ou pas.
Car le monde entier est aussi libre de ne pas ressentir ce que vous avez voulu exprimer, de trouver vos phrases banales, vos métaphores quelconques, votre récit plat, vos personnages détestables ou, pire, sans âme.
Le miroir de votre fierté reflète aussi votre exposition.
Vous pouvez tout aussi bien susciter l’admiration ou la moquerie.
Vous pouvez donc ressentir ce doute :
Et si ce livre n’était pas aussi bon que je l’aurais voulu ? Et s’il était au contraire très mauvais ? Et si j’étais mauvais, moi aussi ?
C’est à propos de cette angoisse que je voudrais que nous discutions dans cet article, afin de vous aider à comprendre ce qu’elle a à vous dire. Et une fois ce message compris, dans les articles suivants de cette série, nous aborderons ce que vous pourrez ou même devrez accomplir encore pour votre livre-enfant, même lorsqu’il aura quitté le nid de votre ordinateur.
Les mots et leur vie
Vous êtes un écrivain ou une écrivaine. Ce que je vais écrire ne devrait donc pas vous surprendre, et je parie même que cela devrait résonner fortement en vous.
Les mots ont une vie.
D’abord parce qu’ils naissent. Chaque mot que nous utilisons a une origine étymologique. Il est né quelque part, à une certaine époque, qui n’est peut-être pas la nôtre. Il a été usité des milliards de fois. Ce qui a légèrement modifié son sens premier. Car les mots changent. Leurs sens se multiplient. Du sens propre, on en vient à des sens voisins, à des nuances, puis à des sens figurés, puis à des expressions idiomatiques. Parfois même à des proverbes. Ils peuvent endosser une connotation particulière au cours du temps. À certaines époques très populaires, ils peuvent être rejetés à d’autres, voire tomber en désuétude ou dans l’oubli. À d’autres moments, ils peuvent avoir acquis une connotation péjorative et ne plus du tout exprimer ce qu’ils étaient censés désigner au départ. On peut même les trouver teintés politiquement ou philosophiquement.
C’est pourquoi vous avez choisi des mots précis dans l’écriture de votre texte.
Vous avez voulu jouer non seulement avec leurs sonorités, mais aussi avec leurs sens cachés, leurs doubles sens, voire leurs acceptions multiples, leurs ambiguïtés, leurs cortèges de représentations inconscientes dans l’imaginaire collectif de la langue dans laquelle vous les avez choisis. Car cela est vrai dans toutes les langues.
Cette vérité profonde et fondamentale a une implication sur l’achèvement de votre livre et l’angoisse qui l’accompagne.
Quoi que vous ayez écrit, il se peut que dans le temps, tout cela soit perçu différemment.
Car certains mots auront changé de sens, de connotation, d’usage.
Lisez un texte médiéval, comme Yvain ou le Chevalier au lion, par exemple, un de mes livres préférés, écrit au XIVe siècle par Chrétien de Troyes. Si vous le faites avec le texte originel, vous n’y comprendrez rien, car la langue a changé depuis sept siècles.
Et si vous pensez que j’exagère, lisez plutôt un ouvrage du XIXe siècle, comme Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne. La langue est la même, mais les mots ne sont pas vraiment ceux dont nous avons l’habitude au XXIe siècle. Et certaines situations peuvent nous paraître décalées, ou scandaleuses. Le style trop ampoulé parfois, ou emphatique. On peut avoir l’impression d’y voir de la misogynie, ou du colonialisme…
Mais il faut se rappeler que ces livres ont été écrits dans une époque qui n’est pas la nôtre, avec des mots qui étaient un peu (ou beaucoup plus) différents de ceux d’aujourd’hui. Il ne faut pas oublier que dans deux siècles d’ici, c’est peut-être votre propre texte qui paraîtra un peu décalé, ou au contraire, trouvera son public.
Car surtout, il faut se rappeler que le lectorat change lui aussi avec son temps.
Chaque lecteur & chaque lectrice
Si les mots ont une vie, c’est parce que leurs locutrices et leurs locuteurs sont des êtres vivants, donc en perpétuelle évolution. On ne reçoit pas un texte de la même manière à 20 ans et à 40 ans. Certaines choses vont nous paraître barbantes à l’âge où l’on sort de l’adolescence, et pertinentes voire emplies de sagesse à l’âge mûr.
Et si l’on va plus loin dans l’analyse, il faut se rappeler ce dont nous avons déjà discuté lorsque je vous présentais l’influence que les techniques cinématographiques et théâtrales ont sur mon écriture : la différence fondamentale entre la littérature et ces deux autres arts est que dans la première, c’est le lecteur ou la lectrice qui donnent vie aux significations et à tout un enchaînement de préconceptions inconscientes à chaque mot que vous écrivez. Une histoire écrite est en réalité coconstruite par l’autrice et la lectrice, l’auteur et le lecteur. Le premier apporte le choix des mots en espérant que la deuxième y rattachera des associations d’idées qui la pousseront à évoquer un décor, une ambiance, une lumière. Bref, si par vos mots vous plantez des jalons, c’est bien votre lectorat qui parcourra le chemin. Au contraire du théâtre et du cinéma, qui montrent, donc imposent une vision, celle du metteur en scène, la lectrice, le lecteur, sont libres d’imaginer ce que vous ne faites qu’évoquer par vos mots.
Pensez donc bien à ceci :
Votre livre est un catalyseur d’émotions, d’images et de sensations, pas une œuvre à la signification absolue. Ce qu’il va faire naître surgira lors de la rencontre entre lui et une personne singulière : chaque lecteur est singulier, chaque lectrice est singulière.
Et quand on accepte ce simple fait, il est plus facile de faire face à l’avis des autres, aux :
Louanges & critiques
Il est en effet une constante chez tous les écrivains, et probablement chez tous les artistes : ils sont sensibles à la critique.
C’est très compréhensible : alors que nous avons mis toute notre énergie, nos tripes, et des centaines d’heures de travail acharné à créer une œuvre, puis que nous avons accepté de la donner (même si nous la vendons, nous la donnons à voir) aux autres, quels qu’ils soient, il est important de savoir que nous l’avons fait à raison. Il est important pour nous qu’elle soit appréciée pour l’intention que nous avons eue en lui donnant vie. Aimée n’est pas le bon terme. Je dirais : reconnue dans son intention. Un essayiste aura à cœur que son livre fasse réfléchir, même si son public n’est pas toujours d’accord avec lui. Une romancière préfèrera sans doute que son ouvrage provoque des émotions et emporte ses lecteurs dans un autre monde, même s’il le fait vers un monde qui n’est pas très souhaitable (par exemple, qui aimerait vraiment vivre dans le monde de Hunger Games ? Je gage que la réponse est personne. Pourtant, le cycle n’est pas vraiment un échec, n’est-ce pas ?).
Nous voulons donc, de tout notre cœur, que notre objectif soit atteint, pour toutes celles et tous ceux qui liront notre livre.
Et si d’aventure ce n’est pas le cas, si une personne n’a pas été conquise, si nous avons manqué notre but dans son cas, et si par malheur elle ose l’exprimer, nous pouvons nous sentir remis en question. Nous-mêmes, personnellement. Comme si la critique visait, non pas l’œuvre seulement, mais à travers elle son autrice, son auteur. Nous. Comme être humain.
De la même manière, si nous avons visé si juste qu’une personne se sent emportée par notre œuvre au-delà de ce que nous avions imaginé, son enthousiasme va nous offrir un supplément de narcissisme. Comme le shoot d’une drogue. Et nous allons nous sentir renforcés comme être humain. Nous aurons été capables de créer ça. Et ça va nous apporter une intense émotion de fierté.
Mais en réalité, peut-on vraiment confondre l’autrice et son œuvre au point de faire dépendre la valeur de l’une de celle de l’autre ? Et de remettre ce jugement en cause à chaque personne qui lit l’ouvrage ? Faut-il que notre livre soit unanimement apprécié pour que nous nous sentions vraiment avoir une valeur comme personne ?
Si c’est le cas, alors il n’existe au monde, et il n’a jamais existé ni n’existera jamais, aucun auteur, aucune artiste de valeur.
Car comme nous l’avons vu plus haut, si l’on garde à l’esprit que le livre est un catalyseur, alors il va parler à certaines personnes et en repousser d’autres, selon la qualité de la rencontre. Cela voudra dire qu’il va plaire et déplaire. Plus encore, il peut plaire à certains moments de la vie et déplaire à d’autres. Il peut déplaire à certaines époques et plaire à d’autres.
Chaque avis de lecteur ou de lectrice peut donc nous faire plaisir ou au contraire nous procurer une émotion négative. C’est humain, et c’est bien ainsi. Mais il est bon de se souvenir, dans un cas comme dans l’autre, qu’il ne signifie pas que notre valeur en soit dépendante. Nous ne sommes pas un génie si cet avis est dithyrambique, et nous ne sommes pas un parfait imbécile s’il est au contraire dur et cassant.
Voilà pourquoi il est important de se souvenir que la valeur d’un livre se mesure à l’aune de la rencontre qu’il pourra nouer avec son public, qui sera certainement différent du public d’un autre livre.
Ce qui fait notre valeur, ce n’est pas que l’on aime ou pas nos œuvres, c’est qui nous sommes comme être humain.
Une théorie de l’évolution
Et pourtant, paradoxe de plus dans l’existence, nous sommes aussi en partie ce que nous faisons, ce que nous créons.
De mon point de vue, si notre valeur est corrélée d’une certaine façon à nos œuvres, c’est surtout sur le soin que nous apportons à leur création, sur notre authenticité dans le processus.
L’art, je crois, est l’expression la plus pure de ce qu’il y a à l’intérieur de nous-mêmes et il s’agit en réalité d’être fidèle et authentique à cela. Il s’agit de veiller à respecter ce que nous voulons exprimer, à ne pas le trahir, à toujours être sincère, à ne jamais mentir.
Si nous parvenons à suivre cette voie constamment, à chaque instant de notre création, et pour chaque œuvre, alors, je crois, nous sommes à la hauteur, et nous pouvons nous sentir fiers et fières de ce que nous créons, quelle que soit la réception du public.
Je pense même que l’on peut aller plus loin.
Nous sommes humains. Nous faisons partie du règne des êtres vivants. Donc nous naissons et restons imparfaits.
Non pas imparfaits dans le sens d’un absolu, mais finalement, dans la signification : perfectibles.
Nous vivons car nous évoluons, nous évoluons car nous vivons.
Nous apprenons à vivre à chaque instant de notre vie.
Nous apprenons donc à créer à chaque création.
Il est alors illusoire de croire que l’on peut créer une œuvre parfaite, car cela n’existe même pas conceptuellement.
L’œuvre est l’expression de ce que nous sommes à un moment de notre vie : lorsque nous l’avons créée. Et si nous restons fidèles tout au long à ce que nous sommes à cet instant-là, cet instant où l’œuvre naît de nos mains et de nos esprits, alors nous sommes sincères, authentiques et nous sommes des artistes dignes de ce nom.
Vient un moment, alors, où l’on peut se retourner pour contempler chacune de nos œuvres sur le chemin de vie et d’art que nous avons parcouru.
À ce moment précis, nous pouvons mesurer notre évolution.
Car toute vie étant imparfaite et perfectible, chaque création nous rapproche un peu plus de la perfection sans jamais nous la laisser atteindre. C’est là, je crois, toute la beauté de l’art : nous enfantons des choses qui tendent vers un idéal sans jamais le toucher, et pourtant nous en apercevons la lumière de plus en plus proche au fil du temps. Nous nous changeons nous-mêmes dans le processus, seulement si nous restons fidèles à ce qu’il y a à l’intérieur de nous-mêmes au moment où nous créons. C’est un double mouvement où nous changeons le monde et où le monde nous change pour nous le faire changer en retour. Une spirale comme vous savez que je les aime.
En nous retournant vers nos premiers textes, nous pouvons nous voir évoluer. Et c’est la qualité de cette évolution qui, je crois, fait la valeur d’une ou d’un artiste. Relire mes premiers textes me montre avec acuité leurs défauts, mais ils sont le reflet de ce que j’étais au moment où je les ai écrits. Peut-être que mes textes actuels eux aussi me montreront dans quelques années qui je suis aujourd’hui. Il est donc possible que le public apprécie les premiers, pas les derniers, ou inversement. Que cela change, au cours du temps.
Ce qu’on lègue au monde
Ce qui est important, finalement, pour moi, ce n’est pas tant que les critiques positives pleuvent sur mes livres (même si je ne cache pas que j’aimerais beaucoup que cela soit le cas, soyons honnêtes), mais de continuer à écrire des histoires du mieux que je le peux, avec tout ce que j’apprends, avec toute mon âme, avec toutes mes tripes, et de me dire qu’elles vont enrichir le patrimoine commun de l’Humanité, enrichir également l’univers dans son ensemble, en y apportant de la complexité, des potentialités, peut-être en touchant d’autres êtres vivants, que je ne connaîtrai jamais car ils seront trop loin de moi dans le temps ou l’espace (voire dans l’espace-temps).
Ce que je retiens de l’achèvement, au tout début de cet article, c’est que le livre que j’ai écrit est né.
Comme un enfant, il va devenir autonome, il va vivre des aventures dont je ne saurai peut-être rien, rencontrer des personnes et faire ses propres expériences.
Je n’ai fait que le mettre au monde, que le léguer à tous ceux et toutes celles qui voudront bien prendre la peine de le rencontrer.
Le reste ne m’appartient déjà plus.
Et ce morceau de moi-même qui est en lui continuera de voyager loin et longtemps après que je ne sois plus.
En publiant mon texte, j’ai de fait renoncé à le contrôler ou à déterminer qui sera « digne » ou pas de le lire.
Il ne m’appartient plus. Il appartient au monde.
En retour, il ne me détermine plus vraiment. Il est un morceau de moi, déjà passé, comme un souvenir. Comme tel, il est déjà relégué au second plan de ma vie, car ce qui compte, c’est ce que je vis maintenant, ce que j’écris maintenant. Si ce que j’ai écrit il y a longtemps continue de constituer mon histoire, si cela m’a construit, cela ne me définit plus. Je suis défini par ce que je fais, ce que j’écris maintenant.
A book’s life, an author’s path
Voilà pourquoi, je pense, on peut concevoir l’acte de créer comme le cycle d’un végétal.
Nous faisons éclore des fleurs, nos idées, qui mûrissent en fruits que nous offrons aux autres, nos créations. Ces fruits vont nourrir des êtres vivants, mais s’ils sont issus de notre sève, ils ne sauraient résumer l’arbre entier à eux seuls. Car leur qualité peut varier selon les années, les intempéries, l’ensoleillement, le terroir.
Je considère donc que l’itinéraire d’un ou une artiste consiste à semer des œuvres comme un arbre dispense des fruits ou tombe ses feuilles. Nous perdons un peu de nous-mêmes, tout en progressant sur un chemin qui nous grandit. Comme si chaque morceau offert, au lieu d’être perdu, était une expérience de gagnée.
Notre sentier est donc, j’en suis convaincu, de trouver à chaque fois à nous améliorer tout en choisissant de mieux en mieux à qui nos fruits pourront le mieux convenir. À glisser le plus de graines possible, à les confier aux meilleurs vents.
C’est ainsi que cette nouvelle série d’articles, A book’s life, va s’intéresser aux moyens que nous pouvons utiliser, tels des courants aériens ou les pollinisateurs dans la nature, pour partager nos créations avec celles et ceux qui sauront le mieux en goûter la savoureuse chair, et, qui sait, en découvrir les graines qui leur permettront à leur tour d’ensemencer leur propre fibre artistique.
Nous parlerons des moyens de partager nos ouvrages, de faire connaître notre travail.
Mais avant tout cela, il était nécessaire de bien comprendre et accepter que nous ne sommes pas seulement la somme de nos œuvres. Nous sommes ceux qui continuent à parcourir le chemin, quoi que les autres pensent.
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Raconter et faire vivre : l’art du conteur à l’usage des auteurs timides
Tout est fin prêt pour capter votre voix dans votre ordinateur. Votre texte est devant vous. Maintenant, il faut se lancer. Mais pour que votre lecteur/auditeur soit emporté par votre voix autant qu’il aurait pu l’être par les mots imprimés sur une page (voire davantage), il existe quelques petites techniques.
La voix de son maître… ou presque
La première chose à savoir, c’est que nous commençons tous et toutes par détester notre propre voix lorsque nous l’entendons à travers un enregistrement. C’est naturel. C’est désagréable. Une partie de nous s’insurge.
Ce n’est pas possible, ce n’est pas ma voix, et je n’ai pas cet accent ridicule quand je parle.
Mais il est nécessaire de passer au-dessus de cette réticence, de ce dégoût, de cette impression d’être quelqu’un d’autre. Car ce que nous croyons entendre n’est pas ce que les autres perçoivent réellement. Cette sensation désagréable vient du fait que nous percevons notre voix à travers deux canaux différents : le son produit qui parvient à nos oreilles, et la conduction osseuse des vibrations de notre larynx jusqu’à notre crâne, qui ajoute des fréquences à ces signaux. Alors que les autres ne discernent que le premier, nous sommes les seuls à entendre les deuxièmes. Nous sommes donc habitués à une voix qui n’est paradoxalement pas la nôtre. Et le décalage entre ce que nous croyons être notre parole et sa réalité est toujours un choc.
Pour s’en libérer, il est utile de considérer la voix que nous allons entendre comme celle d’une autre personne, ou comme une simple extension du texte. J’ai trouvé l’astuce de me raccrocher aux formes d’onde que les logiciels montrent pour y imaginer les mots eux-mêmes, leur prononciation. Ainsi, la ligne temporelle qui se déroule sous mes yeux recrée le texte, et la voix devient moins étrangère. Moins étrange en tous les cas.
« Coupez, on la refait ! »
L’énorme avantage de l’enregistrement reste l’opportunité de recommencer encore et encore pour obtenir exactement le résultat que vous désirez. C’est ce qu’au cinéma on appelle des prises. C’est votre arme décisive dans cette bataille. Votre atout maître. Mais c’est aussi un possible handicap, si vous n’apprenez pas à accepter la simple différence entre ce que vous imaginez du texte et ce que vous aurez récolté lorsque votre voix sera captée.
Ensuite, vous verrez vite que dire un texte est fatigant. Parfois épuisant dans des scènes intenses (les scènes de combat, les scènes émotionnellement fortes, les scènes sensuelles). Est-ce parce que le fait de penser à une action (donc de la dire) fait intervenir les mêmes neurones que si l’on agit réellement (c’est ce que l’on appelle les neurones-miroirs) ? Je ne sais pas, c’est mon hypothèse et elle n’a pas la force d’une vérité scientifique, mais j’ai parfois l’impression d’avoir moi aussi donné des coups ou ressenti des émotions fortes lorsque je dis ce genre de séquence à l’oral. Quoi qu’il en soit, cette fatigue peut devenir un problème pour votre voix : la faire faiblir ou trembler, changer son timbre, sa tessiture, ou vous faire bredouiller, trébucher sur les mots, perdre l’intention et l’intonation, changer un mot pour un autre, et j’en passe.
Mon conseil est simple dans ce cas : faites une pause.
Même si cela ne fait que dix minutes que vous avez commencé l’enregistrement et qu’il vous reste 600 pages à dire. Croyez-moi, il vaut mieux ajourner et reprendre plus tard, que de piétiner et se rendre compte qu’on n’est pas content de soi. Si vous faites une pause, vous reviendrez plus en forme, et cela se sentira sur votre diction et votre implication. Cela sera plus fluide et vous pourrez parler plus longtemps et mieux.
Dans le cas de Fæe du Logis, par exemple, j’ai deux chapitres très longs, heureusement découpés en scènes séparées dans leur ambiance. J’ai donc fait en sorte de faire des pauses entre deux scènes, même si le chapitre a pris plusieurs jours à enregistrer.
Et quand vous bredouillez et que vous devez recommencer une phrase en plein paragraphe dans une scène d’action, la nouvelle prise doit se faire dans la même énergie que la phrase précédente. Il est alors utile de relire mentalement ou à haute voix (encore mieux) la phrase précédente avant de rouvrir le micro pour capter la suite.
Cependant, comme je vous le disais dans la première partie de cette série d’articles, je vous déconseille d’arrêter au beau milieu d’une scène. Pour deux raisons principales : d’abord parce que l’énergie, l’implication, votre interprétation de cette scène pourront avoir changé entretemps, et donc modifier la façon dont le texte sera reçu, ensuite parce que les conditions physiques de la captation de votre voix auront pu elles aussi changer. Le vent se sera peut-être levé entretemps, faisant vibrer les volets. Vous aurez peut-être déplacé votre micro, et il captera alors votre voix de façon plus faible ou plus forte. Les bruits de la pièce auront peut-être changé, et modifieront l’impression sonore à l’écoute.
Ma solution dans ce cas est radicale : j’ai la chance de pouvoir laisser la pièce en l’état entre deux sessions d’enregistrement. Je prends soin de ne surtout plus bouger le micro, de mettre la chaise exactement à la même place, jour après jour. Ainsi, ma voix sera toujours à peu près à la même distance de la cellule du micro, et sera captée de la même manière. Comme j’ai un micro unidirectionnel et comme je suis dans un endroit calme, les bruits environnants sont moins importants.
J’ai ainsi enregistré soirée après soirée tout le texte de Fæe du Logis, avec une impression d’harmonie dans le rendu sonore, comme s’il s’agissait d’une seule et unique prise de son (à partir du moment où j’ai mis en place cette petite routine, bien sûr, donc à partir du chapitre 4).
Rendre le texte vivant
La deuxième difficulté la plus importante après avoir accepté sa propre voix reste la capacité à dire le texte de façon convaincante, qui soit vivante.
Je connais deux techniques pour m’y aider.
La plus fondamentale tient en un mot : implication.
Il s’agit pour moi de m’immerger dans le texte et dans ce qu’il raconte. Pour qu’il soit vivant, il faut que le narrateur, la conteuse, que vous serez, vive elle-même l’action. Que vous vous laissiez emporter par ce que vous avez écrit. Cela va vous donner une énergie dans la voix, mais surtout cela va naturellement guider votre intonation, votre souffle, vos pauses, le volume de votre voix. Si vous vivez vous-mêmes les émotions que vous lisez (et ça devrait être facile, puisque c’est vous qui les avez écrites, elles devraient donc vous parler mieux qu’à quiconque), alors vous les direz facilement, et vous les transmettrez avec efficacité à votre auditoire.
Veillez simplement à ne pas vous céder à votre enthousiasme, et à laisser celles et ceux qui vous écouteront s’imprégner de l’action, de l’histoire.
C’est là que la deuxième technique est utile : gérez votre souffle et votre rythme respiratoire en fonction du texte et des endroits que vous aurez préparés auparavant.
Vous avez bien sûr pris soin de repérer les passages qui méritent qu’on accélère un peu le rythme de parole (pour moi, ce sont les scènes d’action, parfois les scènes « chargées » en émotion) et celles qui demandent à ralentir le rythme de diction (les scènes sensuelles, par exemple).
Calez-vous dessus.
Mais rappelez-vous surtout de garder un débit de parole assez lent en général, de manière à ce que celles et ceux qui vous écoutent puissent recevoir ce que vous dites, l’imaginer, se le représenter. Car il faut que le cerveau de votre auditoire traite les informations que vous distillez par votre voix. Qu’il prenne le temps de se figurer le décor, les personnages, les gestes. Qu’il rajoute des éléments que vous n’aurez même pas dits mais qui viendront de sa propre imagination, de sa propre expérience, comme lorsqu’on lit un texte dans notre tête. Laissez faire l’imagination de votre auditeur, laissez-lui le temps de vous aider par son incroyable richesse. Et vous verrez que le même texte dit un peu plus lentement (mais avec vie) aura l’air d’être plus chargé et plus évocateur, simplement parce que c’est l’esprit de l’auditeur lui-même qui vous aura aidé.
Vouloir aller vite est un défaut que nous avons tous au départ. Il est naturel, il découle de notre envie d’en finir avec une partie fatigante et parfois ingrate du travail. Mais si vous y mettez de l’implication, vous verrez que cela peut être la partie la plus intense et la plus riche du processus.
Pour ma part, quand je suis en plein enregistrement, c’est comme si j’étais en train de vivre l’histoire, comme lorsque je lis, comme lorsque je regarde un film ou un bon épisode de série.
Alors si j’ai un seul conseil à vous donner, ce serait celui-ci : profitez de cette phase au maximum, car elle vous fera redécouvrir votre texte, vos personnages, l’ambiance, presque comme si vous étiez votre propre lecteur. Et ça, ça n’a pas vraiment d’équivalent, à mon sens, dans l’écriture proprement dite.
Changer sa voix ou ne pas changer sa voix
Pourtant, il existe des questions philosophiques auxquelles vous allez devoir répondre avant d’ouvrir le micro.
La plus importante est celle-ci :
Vais-je changer ma voix pour simuler mes différents personnages, ou au contraire garder la mienne, celle du narrateur, en variant seulement de très petites choses à chaque fois ?
Ce choix est essentiel, car il s’agira de le conserver tout au long de votre livre, donc de votre enregistrement, même si celui-ci s’étale sur des semaines.
Chaque terme de l’alternative a ses avantages et ses inconvénients.
Changer de voix à chaque personnage permet de mieux marquer les différences entre personnages (ne serait-ce qu’entre personnages féminins et masculins), en jouant le rôle des guillemets ou des tirets cadratin de l’écrit (ces fameux — qui ouvrent les tirades lorsque l’on change de personne dans un dialogue). On rajoute aussi une couche de crédibilité et de consistance auxdits personnages, car la voix peut dévoiler beaucoup sur un caractère, et créer une ambiance délibérée. Par exemple, dans Le Choix des Anges, j’ai donné volontairement un accent un peu dédaigneux à l’un des méchants, le Comte de Flamarens, pour donner à imaginer un physique bien particulier. On peut aussi choisir une voix très grave pour un videur de boîte de nuit, une voix plus fluette pour un comptable. Ou au contraire, jouer sur un contraste inattendu et faire l’inverse (même si je ne vous le conseille pas, car l’archétype est un allié précieux si l’on veut se servir de l’imagination de l’auditeur). Tout ce que le changement de voix pourra apporter sera de l’ordre de l’inconscient, d’une perception archétypale. Cela enrichira votre récit.
À une seule condition : que ce soit très bien fait.
Car l’inconvénient majeur de cette technique est sa fragilité extrême. Une voix non maîtrisée peut devenir ridicule, jetant à terre toutes vos espérances et tout le travail que vous aurez fait sur le texte. Si vous tombez dans la caricature, le passage sensuel qui vous espériez presque érotique va devenir un pastiche et faire rire l’auditrice au lieu de l’émouvoir ou de l’émoustiller. Il faut donc être très sûr de soi et de sa capacité à créer des voix différentes qui soient crédibles et suffisamment distinctes les unes des autres (sinon ça ne sert à rien d’avoir choisi de changer de voix à chaque personnage).
Deuxième écueil à éviter : le risque de « perdre » une voix que vous aviez trouvée. Je ne sais pas si ça vous est déjà arrivé, mais parfois, il arrive qu’on « oublie » comment faire une voix. C’est gênant quand cela arrive à 10 pages de la fin, et que vous êtes obligés d’enregistrer à nouveau tous les dialogues du personnage dont vous avez perdu la voix. Je vous conseille donc de vous aider d’un enregistrement de référence, mais surtout de ne pas étaler l’enregistrement de votre livre sur plus de quelques semaines, et de surtout ne pas espacer vos sessions de plus de quelques jours. Cela entretiendra votre mémoire corporelle et gardera bien au chaud la voix que vous aurez choisie.
Dernier inconvénient du choix de changer les voix : la fatigue est plus grande, car vous devrez forcer votre voix naturelle. Par définition, vous allez emprunter des voies que votre voix n’aurait jamais prises en temps normal, donc forcer vos muscles et vos cordes vocales.
Une des solutions pour vous débarrasser de ces trois difficultés reste de demander à d’autres personnes d’enregistrer les voix différentes. Mais outre qu’il vous faut trouver des participants qui soient prêts à tenter l’aventure, il faudra dégager du temps, coordonner des agendas… bref, on entre plus dans le cadre de la réalisation d’un film que dans la lecture d’un livre. Et d’ailleurs, cela donne aussi une différence sur l’œuvre finale : une pièce de théâtre sonore, ou une fiction sonore.
Ce sera un résultat complètement autre si vous choisissez d’enregistrer en gardant toujours la même voix (modulo les intonations et les changements de rythme, bien entendu), celle du narrateur ou de la narratrice. Votre livre sera alors vraiment un livre audio, et votre voix accompagnera plus l’auditeur, qui va plus s’en imprégner. Vous obtiendrez ainsi un effet de familiarité, qui pourra augmenter l’immersion dans l’histoire. En effet, les changements de voix peuvent parfois gêner certains auditoires, les sortir de cette sorte de « transe hypnotique » qu’est la lecture.
La difficulté reste de permettre, surtout dans les dialogues, une distinction suffisante entre les personnages. Il vous faudra jouer sur les intonations, les silences, quelques artifices tout de même (vous approcher du micro pour accentuer les fréquences graves sur tel personnage, ou au contraire vous éloigner un peu pour rendre une voix légèrement plus aigüe).
Mais le résultat est plus reproductible. Vous n’aurez pas à réfléchir pour savoir quelle voix prendre pour quel personnage.
Ces deux options sont bien sûr non exclusives l’une de l’autre. Vous pouvez décider de garder toujours la même voix, sauf pour certains personnages très précis. Par contre, ne changez pas d’avis en cours de route, cela perdrait vos auditeurs.
La diction
Le but d’un livre audio est bien évidemment que votre auditoire comprenne ce que vous allez dire.
Il est donc nécessaire de travailler votre diction pour être le plus intelligible possible.
Cela veut dire, je le répète, parler lentement.
Pas trop lentement pour éviter que tout le monde s’endorme, mais suffisamment quand même pour s’assurer que tout le monde comprend, ressent, vit l’histoire. Comme je l’ai dit à plusieurs reprises, rien ne vous empêche d’augmenter le rythme de vos phrases à certains moments de tension, mais cet effet doit rester un effet, justement, et pas une façon d’expédier le texte.
Même dans les moments où vous allez parler plus vite, vous devrez être compréhensible.
Il faut donc apprendre à articuler le texte, à éviter de mâcher ou tronquer les mots (sauf dans les dialogues si c’est un effet recherché, mais là encore cela doit rester un effet).
Je pourrais vous encourager à pratiquer des exercices de diction, comme :
Les chaussettes de l’archiduchesse sont-elles sèches, archisèches ?
Ou bien
C’est l’évadé du Nevada qui dévala dans la vallée, dans la vallée du Nevada, sur un vilain vélo volé.
Je pourrais.
Et d’ailleurs, cela pourrait vous aider. Mais je pense qu’il est juste nécessaire de faire attention à la façon dont vous parlez. Si vous parlez assez lentement et que vous gardez toujours en tête l’intention du texte, cela devrait déjà être suffisant pour vous permettre de transmettre un texte correct.
« Moteur… ça tourne… action ! »
Techniquement, l’enregistrement audio ressemble beaucoup à la captation vidéo.
Et une preuve de plus en est ce conseil tout bête : laissez toujours une ou deux respirations (donc quelques secondes) de blanc après avoir branché le micro, avant de parler, et inversement, après avoir fini de parler avant de couper le micro.
Cela va vous permettre de séparer facilement, au montage, les bruits parasites des boutons de marche/arrêt, de votre voix.
C’est la même chose qui se produit lorsque sur un plateau de cinéma vous entendez :
« Moteur (demandé, rajoute-t-on en général) » prononcé par le chef opérateur ou le réalisateur.
Quelques secondes de blanc.
« Ça tourne », affirmé par le caméraman lorsqu’il constate que la machine est bien en train d’enregistrer, car il peut exister un délai et si on commençait tout de suite à jouer, on pourrait donc perdre quelques précieuses secondes de l’action.
Quelques secondes de blanc à nouveau et enfin :
« Action ! » Crié par le réalisateur, signal de début du jeu pour les acteurs.
La patience
Le plus important, finalement, et vous l’aurez lu entre les lignes de tout ce qui précède, c’est bien la patience.
Dire un texte, ça prend du temps.
Même si on cherchait à le dire le plus vite possible, cela prendrait un temps certain.
Mais si en plus vous le dîtes lentement, avec l’intention juste à chaque phrase, que vous le vivez et cherchez à le faire vivre, cela va vous prendre un peu plus de temps.
Et si l’on rajoute les nombreuses prises pour certains passages plus délicats, les expérimentations qui seront ou pas convaincantes et vous conduiront à tenter différents accents, différents rythmes, différentes voix, les mots qui trébuchent parfois dans votre bouche, les erreurs d’étourderie, les interruptions dues à la fatigue ou à la nécessité de boire pour éviter que votre bouche s’assèche…
Vous aurez intérêt à être armés de patience, car l’enregistrement prendra un temps beaucoup plus long que le simple fait de lire un livre dans votre tête.
Il s’agit pour vous de le savoir pour ne pas vous décourager.
Et de vous poser des objectifs, par exemple. Un chapitre par session d’enregistrement. Ou une scène par session, comme je le fais parce que j’ai des chapitres à rallonge, en général.
Cela vous aidera à garder la motivation et l’enthousiasme intacts.
C’est d’ailleurs ça qui est le plus difficile.
Que votre envie soit la même du début à la fin, pour transmettre chaque émotion jusqu’à la conclusion de votre histoire.
Il jouait du micro debout
C’est peut-être un détail pour vous, mais pour l’auditeur ça peut vouloir dire beaucoup.
La position physique que vous adopterez aura une grande influence sur votre voix et sur la façon dont vous allez pouvoir vous exprimer.
Beaucoup de conseils vous affirmeront qu’il est mieux d’être debout pour dire un texte.
Je le crois aussi.
D’abord parce que vous éviterez la sédentarité qui a tendance à toucher les « gens du clavier » comme les écrivains (mais pas seulement eux), et donc les maux de dos qui vont avec. Votre corps vous le rendra en vous permettant d’enregistrer plus longtemps. Nathalie Bagadey, par exemple, utilise un pupitre réglable. Je ne l’ai pas encore essayé, mais il me semble très prometteur.
Il me semble aussi que dans mon cas personnel, j’ai surtout besoin de bouger les bras, les mains, la tête, lorsque j’enregistre.
Cela me permet d’accompagner mes mots physiquement, d’appuyer mon intention.
Car les émotions passent toujours par le corps, qu’on le veuille ou non. Les exprimer corporellement permet donc de les vivre et représenter plus intensément. C’est une des bases du jeu d’acteur.
Donc n’hésitez pas à parler avec les mains, à bouger, à vous déplacer. Cela peut vraiment donner une lecture plus vivante (si elle reste compréhensible, bien entendu).
C’est dans la boîte !
Au bout du compte, vous allez obtenir une jolie liste de fichiers (je vous conseille un fichier par chapitre, car c’est le découpage que les boutiques de livres audio demandent) qui seront comme autant de diamants bruts.
Il nous restera à les tailler avec le talent des orfèvres. Ce que nous discuterons dans le prochain article.
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Fæe du Logis est disponible en papier et en numérique
Fæe du Logis est disponible en papier et en numérique
J’ai mis 3 ans à l’écrire, et il est enfin là !
Sans doute un peu aidé par la période du premier confinement qui m’a permis d’ancrer (si ce n’est d’encrer), ma discipline d’écriture dans mon quotidien, chaque midi pendant environ une heure, je suis parvenu à terminer cette histoire qui trottait dans ma tête depuis plus longtemps encore. J’espère lui avoir rendu justice.
Désormais, c’est entre vos mains qu’elle se trouve, et je la regarderai parcourir son chemin avec tendresse.
Il n’est plus en mon pouvoir de déterminer son destin à présent. Je ne peux que souhaiter qu’elle touche les lecteurs et les lectrices qui lui feront confiance. Certaines et certains vont l’aimer, d’autres moins. Tous sauront, je le crois, que c’est de mon mieux que je suis entré dans l’aventure.
Si vous voulez en savoir plus, vous pouvez vous rendre sur la page consacrée à Fæe du Logis, ou lire l’article que je lui ai consacré il y a quelques semaines.
Et si vous voulez vous aussi entrer peu à peu dans l’Autre Monde, les liens qui suivent vous permettront d’acquérir le roman lui-même.

Version papier
- Date de publication 02/11/2021
- Urban fantasy
- 400 pages
- Format A5, couverture rigide à signet
- ISBN 9791093734033
- Prix : 25€
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Version numérique
Date de publication | 02/11/2021 |
---|---|
ISBN | 979-10-93734-05-7 |
Format de fichier | ePub |
5,99 €
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Version livre audio
- À paraître en 2021
- Lu par l'auteur
- Urban fantasy
- Formats .mp3, .m4b
- 40 Mo
- Prix : 14€
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Fæe du Logis, du rêve au roman
Fæe du Logis, du rêve au roman
Une deuxième relecture est alors intervenue, à la fois sur le fond et la forme. Puis une deuxième phase de correction a amené encore quelques changements, plus mineurs cette fois-ci.
La version définitive du texte en est sortie en août 2021, avant des passages aux dernières corrections orthographiques à l’aide d’Antidote et une impression papier pour laisser le soin à des yeux humains de traquer les dernières coquilles.
Après plusieurs années, je peux dire que Fæe du Logis est achevé.
Pourtant, sa véritable histoire ne fait que commencer, car bientôt, vous pourrez tenir le livre papier dans vos mains, ou, si vous le préférez, télécharger le texte sur votre liseuse, ou encore écouter ma voix vous conter cette histoire dans un livre audio.
Il est donc temps de vous présenter cette nouvelle création.
Un rêve
Tout a commencé en 2014, alors que j’avais commencé à investir cet espace virtuel comme on s’installe dans un nid douillet, et que je prévoyais d’écrire en plus de mes articles, un deuxième roman intitulé Le Choix des Anges, finalement publié en 2018.
Tout a commencé par un rêve.
Un rêve étrange, d’une netteté incroyable, assez surprenant, dans lequel une mystérieuse femme enceinte me montrait du regard le panorama des toits de brique rouge de Toulouse en m’affirmant :
Tout va bien se passer, maintenant.
Comme il arrive souvent dans les rêves, cette femme était un mélange de plusieurs personnes que je connaissais, qui avaient peuplé mon existence jusque là, et en même temps n’était aucune d’entre elles. Comme il arrive parfois, cette scène finale du songe est restée gravée dans ma mémoire. Comme il arrive plus rarement, l’ambiance de sérénité, de réalité prégnante et de bienveillante certitude qui baignait ce songe a continué d’être ancrée en moi pendant de longues heures, puis plusieurs jours, quelques semaines, des mois. Ces six mots, tout simples, ne m’ont pas quitté, et avec eux ce sentiment profond, presque indescriptible, qu’en effet, tout se passerait bien, que quelqu’un veillait sur moi et sur ma compagne. Je me sentais rempli de calme et de confiance en l’avenir.
Je ne suis pas le Serpent à plume pour rien. En moi coexistent deux faces. Mon côté logique, cartésien, scientifique. Mon côté rêveur, mystique, imaginatif. Ces deux faces se mélangent en se respectant l’une l’autre. Je ne crois pas aux messages magiques, aux présages et aux esprits qui parleraient dans nos rêves. Je ne crois pas non plus aux délires freudiens des gourous de l’inconscient tout puissant. Je place ma confiance dans la capacité de l’esprit humain d’assembler des idées, des perceptions, des impressions, en une création nouvelle. Je crois fermement que la complexité évolutive des systèmes du vivant comme des systèmes de l’univers dans son ensemble est en elle-même la véritable réponse au sens de notre existence (même si 42 pourrait être une solution acceptable).
Alors sans doute mon esprit double ne pouvait-il que s’emparer de cette impression, de ce sentiment à la fois diffus et puissant, de ces six mots et du songe qui les avait vus prononcés. Il fallait, je le savais au plus profond de moi, que je fasse quelque chose de tout cela.
Alors j’ai décidé d’en tirer une histoire.
J’ai décidé que je pouvais moi-même donner un sens à ces six mots, en imaginant un récit qui pourrait mener jusqu’à cette même scène. Un récit parmi les infinités possibles, et qui pourtant serait le mien. Ma façon à moi d’expliquer, de rendre justice, de transmettre.
Un premier chapitre sur d’écaille & de plume
Assez rapidement, il m’est devenu évident que ce récit serait assez long, mais surtout, qu’il impliquerait de m’intéresser à un domaine de l’imaginaire qui n’était pas le plus simple pour moi : le fantastique. L’irruption de quelque chose ou quelqu’un de surnaturel dans le quotidien de notre monde semblait la meilleure façon d’aborder ce projet. C’est un exercice que j’ai toujours trouvé difficile, délicat, car éminemment complexe à rendre par l’écrit. Pourtant, mes inclinations littéraires m’avaient assez tôt poussé vers la poésie, qui excelle dans cette capacité à diffuser l’étrange dans le banal, à infuser le doute, à susciter les interrogations et les interprétations. Pourtant, les œuvres d’un Neil Gaiman, maître de ces détournements de la réalité pour y distiller un surnaturel subtil, ont toujours fait partie de mon panthéon des œuvres les plus réussies.
J’ai commencé par me dire que ce serait donc un exercice.
Comme tel, j’ai décidé de composer une série d’épisodes, comme un feuilleton, qui serait publié sur ce site.
Au sortir du rêve lui-même, le concept d’une femme surnaturelle était déjà là. Nourri aux légendes celtes et scandinaves depuis ma plus tendre enfance, j’ai naturellement pensé à l’Autre Monde, celui du Petit peuple, des Fæs, de ces êtres qui n’ont pas la même façon de percevoir le Bien et le Mal que nous. J’ai pensé à une bénédiction qui pouvait être une malédiction et à l’inverse. J’ai pensé à la façon dont une malédiction pouvait prendre racine dans notre monde. J’ai pensé naturellement à la maladie, puisque la combattre est mon métier.
Alors j’ai écrit un premier chapitre, que j’ai publié ici.
Mais la forme ne convenait pas. Mais le fond ne parvenait pas à une cohérence suffisante. Et Le Choix des Anges occupait trop mon esprit. Alors, il n’y eut pas de suite. Pas tout de suite.
Un roman
Puis, lorsque Le Choix des Anges a pris son envol, en mars 2018, et qu’a suivi une courte phase de «post-librum blues», l’évidence est revenue me frapper : le prochain roman ne pouvait être qu’issu de Fæe du Logis. J’ai donc construit une trame avec mes outils préférés, Scapple et Aeon Timeline. Car je fais partie de ces écrivains que l’on dit «architectes» : j’ai besoin de connaître non seulement la fin, mais aussi les étapes d’une histoire, pour commencer à l’explorer à l’écrit. Bien évidemment, la rédaction elle-même m’offre souvent (toujours) des surprises. Une partie du travail d’écriture est en fait de savoir comment intégrer dans ce que j’avais prévu au départ ce que le flot de l’écriture a fait émerger de façon imprévue. C’est à la fois la partie la plus ardue et celle qui est la plus passionnante. Je m’y creuse la tête fréquemment, et certaines idées, certains problèmes d’articulation ou d’intégration, peuvent occuper mon esprit pendant des jours, voire des nuits.
Et au bout du chemin, l’agencement de plus de 650 000 signes donne naissance à une histoire que je pense être la plus fidèle à ce que le rêve a signifié pour moi.
Cette histoire, qui s’étale sur plusieurs époques, depuis la Renaissance jusqu’en 2018, est imprégnée d’amour et de tristesse, de maladie, de malédictions, de trahisons et de loyautés, de colère et de mort, de souffrance et de résilience, de courage et d’amitié, de sentiments fraternels, de réconciliations et de rédemptions.
Pour vous en livrer le résumé de la quatrième de couverture :
De nos jours, plus personne ne croit aux malédictions.
Plus personne ne peut croire que le suicide de Victor, le père d’Alice, alors qu’elle n’était qu’une enfant, ne soit dû à autre chose qu’aux traumatismes qu’il avait vécus lors de la guerre en ex-Yougoslavie. Plus personne ne peut croire que le mal qui vient à frapper sa mère, Flora, avec laquelle les rapports étaient toujours orageux, ne soit autre chose qu’une affection génétique rare.
Personne, au XXIe siècle, ne croirait que ces faits puissent être reliés entre eux.
Plus personne ne croirait qu’une mystérieuse offense puisse en être à l’origine.
Une offense envers qui, d’ailleurs ?
De nos jours, plus personne ne croit aux êtres féériques.
La couverture
Fidèle à la nouvelle identité graphique que j’ai inaugurée avec la deuxième édition du Choix des Anges, la couverture de Fæe du Logis est conçue comme minimaliste, pour être autant reconnaissable en numérique et en papier. Elle met en avant la typographie du titre, et deux illustrations d’Arthur Rackham (1867–1939) : la forme du satyre qu’il créa pour The Wind in the Willows, de Kenneth Grahame, et l’illustration d’Undine pour le livre éponyme de Friedrich de la Motte Fouqué.
La maquette intérieure
Là encore, j’ai repris l’identité graphique utilisée pour Le Choix des Anges. Le confort de lecture étant pour moi l’un des paramètres les plus importants, j’ai gardé la fonte Paciencia avec une taille correcte, conservé la plus grande marge extérieure par rapport à l’intérieure. Et repris une aération du texte qui permette une harmonie de la mise en page. Je n’aime pas, en effet, les textes qui sont comprimés dans la totalité de l’espace d’une page. J’aime au contraire que les mots soient aussi entourés d’un blanc conséquent.
La publication
Donc, le texte est achevé, mais quand donc pourrez-vous le lire ?
C’est une excellente question.
Étant donné que je me refuse à sortir un livre lors de ce que l’on appelle la «rentrée littéraire», moment où l’on a le plus de chance de le laisser se noyer dans la masse des centaines d’autres œuvres qui sont publiées en même temps, il serait plus logique d’attendre octobre, qui est aussi le «mois de l’imaginaire» depuis quelques années.
Pourtant, j’ai plutôt décidé de la date du 2 novembre 2021.
Pourquoi ?
Simplement parce que j’aime beaucoup les symboles, et que la nuit de Samhain (ou Halloween de nos jours) est le point culminant de l’histoire. Publier Fæe du Logis juste après cette date me semble approprié pour respecter le rêve qui lui a en quelque sorte donné naissance.
Gagner un exemplaire
C’est la deuxième raison à ce délai de presque trois mois.
Je vous offre la possibilité de gagner un exemplaire dédicacé, jusqu’au 31 octobre 2021.
Pour cela, cependant, vous devrez entrer vous aussi dans un Autre Monde, celui de la Tribu des Ptérophidiens et des Ptérophidiennes. Cela signifie vous inscrire à la lettre d’écaille & de plume, et ensuite de répondre au mail de bienvenue en expliquant en 50 mots maximum quelle personne, dans votre vie, aurait pu être un être venu de l’Autre Monde, et pourquoi.
Durant toute cette période, j’enverrai toutes les deux semaines une mini-lettre d’écaille & de plume pour partager les textes que j’aurai reçus, et je les afficherai tous sur une page privée à laquelle seuls les Ptérophidiens & Ptérophidiennes auront accès sur d’écaille & de plume.
Le 1er novembre, en fonction de mon propre avis, mais aussi du vôtre si vous désirez le donner (car vous pourrez voter), le plus beau texte fera gagner à son auteur ou son autrice un exemplaire dédicacé de Fæe du Logis.
Alors à votre plume, votre crayon, votre stylo (ou stylet), à votre clavier, bref, à vous de jouer !
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Abolir le privilège de créer
Abolir le privilège de créer
Question : Vous sentez-vous concerné par les difficultés rencontrées par des auteurs ?
Réponse : Je ne me sens pas touché en raison du corporatisme que cela représente. D’abord, il y a tellement d’autres secteurs dans la merde et qu’il faut mieux aider. En second, je pense que nous produisons trop. Certains écrivent sans avoir la nécessité vitale de le faire. À un moment donné, même si on est très brillant, on ne se renouvelle pas assez. Je n’ai pas envie de défendre tout ça, ce n’est pas prioritaire. Pouvoir créer est un privilège.
— Alain Damasio, revue Livres Hebdo, 02/04/2021.
La réplique a fait couler de l’encre dans le milieu littéraire (est-ce un pléonasme ?).
C’est qu’elle étonne et détone sur le plan politique et philosophique de la part d’un auteur par ailleurs très engagé.
J’admire les œuvres d’Alain Damasio.
Elles sont souvent des bijoux dont la forme est travaillée autant que le fond en une harmonie rarement atteinte en littérature.
Mais surtout, elles portent en elles une vision de l’être humain émancipatrice.
Alors, comment comprendre une déclaration aussi paradoxale avec cette posture habituelle ?
Car en substance, si les mots veulent bien dire ce qu’ils sont censés exprimer, Alain Damasio développe l’affirmation selon laquelle :
- Pour mériter d’écrire, il faut être brillant et se renouveler, mais aussi en avoir une nécessité vitale.
- Seuls certains peuvent mériter ce privilège qu’est la création.
En résumé : les êtres humains ne sont pas tous légitimes à prétendre au titre de créateur.
Personnellement, cette affirmation me hérisse le poil et me révolte.
L’industrie de la création
Bizarrement, alors qu’il se présente souvent comme un partisan de l’anticapitalisme, Alain Damasio légitime dans cette déclaration une vision de la création littéraire soumise à la loi du marché.
Pour lui, «nous produisons trop».
La phrase est vague, et pourtant elle fait écho à un argument qu’on lit de temps à autre pour expliquer que les auteurs gagnent mal leur vie : le nombre de livres produits chaque année serait tellement important qu’ils entreraient en concurrence les uns avec les autres, en plus d’être en concurrence avec les autres moyens d’expression que sont les films, les séries, les jeux vidéos, et le pouvoir d’achat des consommateurs de culture étant limité, chaque auteur ne percevrait qu’une portion infime de ce gâteau financier et ne pourrait donc pas en vivre décemment.
J’ai volontairement parlé de concurrence, de pouvoir d’achat et de consommateurs.
Dans cette simple phrase, Alain Damasio se soumet au paradigme capitaliste de l’industrie de la création.
Selon son raisonnement, si l’on avait moins de personnes qui se prétendaient autrices, les véritables créateurs ne se feraient pas concurrence, et gagneraient mieux leur vie.
Je ne suis pas d’accord.
Je défends quant à moi l’idée selon laquelle on mesure la valeur d’une société à la place qu’elle accorde (ou pas) à ceux et celles de ses membres qui sont en capacité d’apporter plus de beauté, de réflexion, de connaissance, de sagesse, au trésor commun de l’Humanité.
Et si une société facilite l’émergence en son sein de tels créateurs, alors elle a des chances de faire briller plus loin, plus longtemps et plus fortement le phare de l’intelligence dans l’univers.
Pour moi, il n’existe pas un stock fini de création possible dans une société, mais au contraire un potentiel infini. Et pour moi, plus il y a de créateurs et de créatrices actives dans la société, plus celle-ci devient riche d’idées, de concepts, de beauté, plus elle est digne d’être montrée en exemple.
Pour une bonne raison, qu’Alain Damasio cite pourtant dans sa malheureuse tirade :
La nécessité vitale de créer
Là encore, ces cinq mots sont assez flous et l’on ne sait pas exactement ce qu’Alain Damasio leur donne comme véritable signification.
Je vais donc expliquer ce qu’ils signifient pour moi.
D’abord, de façon intime, c’est un élan que je ressens physiquement, dans ma chair, dans mon sang, dans mes tripes. Donc dans mon esprit, car comme l’a récemment montré un autre Damasio, Antonio (aucun lien avec Alain, à ma connaissance, «ils sont fils uniques» comme dirait Serge Karamazov), dans son dernier ouvrage Sentir et savoir, l’émergence de la conscience chez les êtres vivants prend racine dans le corps lui-même. Ainsi, les sensations physiques qui chez moi expriment ce besoin d’exprimer mes sentiments, mes espoirs, mes révoltes, mes pensées, ma vision particulière du monde, font-elles naître une conscience que j’ose qualifier d’artistique, en plus de créatrice. J’ai expérimenté dans ma vie des périodes où ce besoin était réprimé, à cause de manque de temps, ou de confiance en moi, ou de préoccupations plus «immédiates». J’en ai ressenti une sensation physique de recroquevillement, de malaise, une sorte de nausée permanente qui chez moi naît dans mon abdomen et se prolonge jusque dans ma gorge. J’en ai ressenti des symptômes physiques aussi réels, nets et puissants que lorsque j’ai faim, ou soif, ou lorsque je suis pris d’une fièvre.
Ainsi, contrairement à la théorie de la pyramide de Maslow, qui postule que l’on ne peut commencer à atteindre les étages supérieurs que si les étages inférieurs sont bien stabilisés, je ressens plutôt que les étages supérieurs ont une influence sur les étages inférieurs. Du moins dans mon cas particulier.
Mais on pourrait imaginer que ce ne soit le cas que d’une minorité d’auteurs et d’autrices.
Je ne le pense pas.
Je suis même persuadé que ce besoin vital, cette nécessité, est consubstancielle à tous les êtres vivants doués de conscience, voire à tous les êtres vivants, voire à l’univers dans son ensemble.
Car qu’est-ce que la création ?
C’est l’apport au monde de quelque chose qui n’existait pas auparavant, au moins sous cette forme particulière, avec cet agencement particulier. C’est faire émerger une propriété nouvelle à partir d’éléments déjà présents. C’est augmenter les potentialités de nouvelle création à partir de ce que l’on vient juste de construire de nouveau.
C’est augmenter la palette d’actions possibles, l’enrichir d’une nouvelle option.
Que font les êtres humains, en permanence ? Ils créent de nouvelles relations entre eux, sociales. Ils créent de nouvelles idées, de nouvelles techniques, dans chaque domaine de leur vie, que ce soit dans la façon de fabriquer du pain ou dans la poésie, que ce soit dans le choix de leurs itinéraires routiers ou de leur déroulement de carrière.
Plus intéressant encore — et l’autre Damasio, encore lui, le montre beaucoup mieux que moi —, que font les êtres vivants aussi simples que des bactéries face à des conditions de vie qu’elles ne connaissaient pas auparavant ? Elles s’adaptent (et font donc preuve d’intelligence) et parfois font émerger de nouveaux mécanismes biologiques, de nouvelles façons d’utiliser des protéines déjà existantes, voire créent de nouvelles protéines. Elles créent. Par nécessité vitale. Et on peut aller plus loin en affirmant que si elles existent toujours, c’est justement parce que l’évolution naturelle les a sélectionnées par ce critère-là. Les bactéries ne peuvent exister que si elles obéissent à la loi de la nécessité vitale de créer.
Et si je pousse le raisonnement encore plus loin, je peux même étendre cette nécessité au fonctionnement de l’univers dans son ensemble. Pour qu’il puisse exister (et nous avec), il a fallu qu’il compose des quarks, puis des leptons à partir de ces quarks, puis des atomes à partir de ces leptons, puis des molécules à partir de ces atomes, puis des organismes vivants à partir de ces molécules. L’évolution de l’univers se fait avec toujours plus de complexité, toujours plus de création de potentialités. L’univers n’existe que parce qu’il répond lui aussi à cette nécessité vitale de créer.
Pourquoi donc seuls certains êtres humains y seraient-ils soumis, et pas les autres ?
Le privilège de créer
C’est la notion qui a le plus fait réagir dans la réplique d’Alain Damasio.
Créer est-il un privilège ?
Je crois que j’ai démontré que ce n’était pas le cas dans l’univers et dans notre biologie. Mais concentrons-nous sur le sens social que l’on peut trouver au concept.
Si créer est un privilège, alors il existe deux catégories d’êtres humains : ceux qui possèdent ce privilège, et ceux qui en sont privés. On peut accepter ce fait si l’on considère que c’est un don de la Nature, une qualité intrinsèque, génétique, sur laquelle on n’a pas de prise, un peu comme certaines personnes sont douées pour les langues, et d’autres pas, ou certaines personnes sont plus «câblées» pour comprendre les concepts complexes de la théorie quantique à boucle et d’autres pas.
Pourtant, nous sommes nombreux à penser que la création artistique est aussi une affaire de techniques que l’on peut apprendre, comme un artisan verrier peut suivre l’enseignement de son maître. Certes, selon que nous serons plus ou moins doués, nous pourrons mieux ou moins bien utiliser ces techniques et le résultat sera plus ou moins harmonieux, plus ou moins novateur, plus ou moins réussi. Mais chacune et chacun d’entre nous a les capacités pour apprendre.
Il existe donc une deuxième possibilité de considérer ce concept de privilège, c’est la notion de droit.
Il y aurait donc des personnes qui auraient le droit de créer, et d’autres à qui on dénierait ce droit.
Mais alors, qui décide ?
Qui a le pouvoir de déterminer si j’ai le droit, le privilège, de créer, ou si je ne l’ai pas ?
Y a-t-il quelque part un comité qui attribue ce droit ?
Ou bien est-ce le choix arbitraire d’un Souverain ?
Ou encore est-ce un droit d’origine divine, une Illumination venue d’En-Haut ?
Non, aucune de ces affirmations n’est réaliste, ou audible du simple point de vue éthique.
Créer n’est pas un privilège. Créer est dans la nature même des êtres humains.
D’ailleurs, en ce symbolique 4 août 2021, 232 ans après qu’une assemblée ait voté dans la nuit l’abolition des privilèges sociaux qui avaient cours en France depuis des siècles, l’abolition du privilège de créer me semble plus fondamentale que jamais.
Et je complète d’ailleurs en promulguant :
Une Déclaration universelle des droits de l’être humain et du créateur
Article premier
Tous les êtres humains naissent et demeurent libres et égaux devant le droit inaliénable de créer de nouvelles expériences artistiques.
Article deuxième
Ils sont tous doués de talents propres, différents pour chacune et chacun, et restent libres de les utiliser comme ils l’entendent afin d’exprimer leurs sentiments et leurs émotions comme bon leur semble.
Quant aux autres articles, je crois fermement qu’ils devraient comprendre le devoir pour la société et l’État qui en est l’émanation de veiller à ce que chacune et chacun puisse exercer ce droit fondamental, et donc apporter aide et assistance aux créateurs, aux artistes, aux autrices et aux auteurs, au même titre qu’il le fait pour d’autres secteurs d’activité humaine.
Dans une période où une pandémie met en danger nos corps, n’oublions pas que la santé n’est pas seulement une absence de maladie physique, mais bien aussi un état de complet bien-être, physique, mental et social, selon la définition de l’Organisation mondiale de la santé.
La faculté de créer peut y contribuer.
Et s’il faut écouter un Damasio, préférons les travaux d’Antonio aux déclarations maladroites d’Alain.