Da Vinci’s Demons, la série psychédélico-initiatique

Da Vinci’s Demons, la série psychédélico-initiatique

Je vous ai déjà un peu parlé de Da Vinci’s Demons, cette série diffusée par la chaîne Starz (qui eu l’audace de produire Spartacus également). J’en faisais l’une des séries prometteuses de 2014. Je ne me suis pas trompé, car les trois saisons qu’elle occupe sont aussi étonnantes que déroutantes et parfois même un peu frustrantes. Un peu comme Penny Dreadful, d’ailleurs, dont je vous disais du bien dans le même article.

L’idée est de suivre les jeunes années de Leonardo da Vinci, dans l’Italie du Quatroccento et plus particulièrement dans la Florence de Lorenzo le Magnifique. Les périodes peu connues de la vie du Maestro servent de décor à une intrigue ésotérique complexe et parfois un peu trop brouillonne.

 

Génie et touche-à-tout, Leonardo aime créer des machines, des œuvres d’art, mais aussi résoudre des problèmes. Visionnaire, il est capable de véritables prodiges, et attire le regard des puissants de Florence, sa ville natale. Méprisé par son père et orphelin de mère, il n’a d’autres compagnons que Zoroastre le maure, Vanessa la catin, et Nico le jeune idéaliste. Mais il est soudain emporté par des visions issues de son passé comme de son avenir. Il semble être le seul à pouvoir faire pencher la balance dans le combat millénaire que se livrent les Fils de Mithras et les adorateurs du Labyrinthe. Les uns (dont faisait partie sa mère) cherchent l’illumination de l’Humanité à travers la connaissance, les autres au contraire à laisser les masses dans l’ignorance, pensant que c’est le savoir qui pervertit l’être humain. Maîtrisant des arts mystérieux et plus ou moins surnaturels, un étrange turc tente de l’enrôler dans la secte de Mithras. Alors que les adversaires de ce dernier gagnent le concours de Girolamo Riario, l’âme damnée du Pape Sixte IV, despote cruel qui tente d’annihiler les projets de Lorenzo et les Fils de Mithras par la même occasion.

Leonardo, ses compagnons et son ennemi juré, et néanmoins quasi double maléfique Girolamo vont devenir des protagonistes de premier plan dans cette lutte. Dans la saison 2, ils vont même traverser l’Atlantique pour se retrouver chez les Mayas. Et dans la saison 3, la quête du fameux Book of Leaves, dont la page perdue contient des secrets terrifiants, s’achève quand Leonardo comprend que les deux sectes sont l’une et l’autre dans l’erreur.

L’impression que laisse la série est mitigée.

D’abord, il y a, c’est vrai, une fascination puissante à suivre les aventures de Léonard de Vinci, ou du moins d’un Léonard tel qu’on l’a toujours fantasmé : supérieurement intelligent. Mais comme il est jeune, il est aussi franchement sexy, un parfait combattant, un escrimeur de génie, un politique à la finesse inégalée, et un ami loyal, à défaut d’être un amant fidèle. N’en jetez plus…

Il n’est guère que sa propension à être socialement décalé qui pourrait le rendre moins attirant. Et encore…

Ensuite, tout comme les chaînes câblées américaines nous y ont habitués, la reconstitution est extrêmement crédible. Les décors fabuleux, le jeu convaincant. Aucune erreur de casting n’a été faite. Les méchants sont bien méchants, on aime d’ailleurs les détester ou les prendre en pitié ou les détester à nouveau, comme Girolamo.

Mais. Car il y a un, mais, et de taille.

L’intrigue n’est hélas pas déroulée de façon cohérente. Tout se passe comme si les scénaristes avaient eu des idées très fortes dans les deux premières saisons, pour ne plus savoir comment les mener dans la troisième.

C’est particulièrement vrai quand on voit le dernier épisode de la saison 2 et qu’on enchaîne sur la troisième. On finit sur une scène où Leonardo, traversant le temps et l’espace par le jeu d’une épreuve mystique chez les Mayas, se retrouve devant lui-même agonisant dans sa vieillesse sur son lit de mort. Le vieux Leonardo lui confie que toutes ses réalisations sont le résultat de ses choix dans le combat entre les Fils de Mithras et le Labyrinthe, et qu’il a un destin. On comprend qu’il peut changer l’avenir, que la série peut partir sur une uchronie, que le côté ésotérique va s’intensifier. Et dans la troisième saison, c’est la politique qui prend le dessus et une banale chasse au trésor qui est présentée. Les actes de Girolamo, son repentir et sa rédemption possible, en contrepoint avec les doutes de Leonardo sur ses inventions et l’utilisation qui peut en être faite, sont au centre de tout. Mais plus aucun mot d’ésotérisme. Au point que la fin m’a laissé dubitatif et frustré.

J’attendais plus d’audace d’une troisième saison quand les deux précédentes avaient été si riches en scènes symboliques, et parfois même psychédéliques.

Malgré cela, les thèmes de cette troisième saison méritaient d’être abordés quand on parle de génie et d’invention, quand on parle de progrès technique et technologique.

Leonardo se pose la même question à laquelle nous devrions nous-mêmes répondre pour nos propres technologies : à quoi servent-elles ? Sont-elles seulement là pour repousser les limites de notre savoir et de nos possibilités d’action et leur existence est-elle un progrès en soi ? Ou bien faut-il réfléchir à la façon dont nous pouvons les utiliser pour faire le Bien, ou pour faire le Mal ? Pour aider l’Humanité à progresser, ou pour l’annihiler ? Pour soigner, ou pour tuer ? D’autres que nous peuvent-ils prendre le contrôle de nos inventions, pour les détourner de leur but originel, si louable soit-il ?

Toutes ces questions sont hélas amenées de façon un peu artificielle dans l’intrigue, au travers d’un véritable passage dépressif du Maestro. Un passage qui dure presque toute la saison. Et une saison, c’est très long. Beaucoup trop long.

Il n’en reste pas moins que Leonardo, comme ses compagnons et nombre d’autres protagonistes traversent les étapes d’une véritable initiation durant les deux premières saisons pour achever leurs destinées dans la troisième. Chacun d’eux trouve la réponse à la question existentielle : « qui suis-je ? » Ainsi, Nico est-il le futur Machiavel, par exemple.

Manquait-il une quatrième saison à l’ensemble, intercalée entre la deuxième et la troisième, pour faire le lien ? Manquait-il une véritable vision d’ensemble aux scénaristes ?

Quelle que soit la réponse à ces deux questions, j’ai été déçu par une série qui avait si bien commencé. Il y a de très bonnes choses à voir et à prendre dans Da Vinci’s Demons. Mais pas assez pour en faire une série d’exception.

Rythmes & cycles, partie 2 : L’Aventurier du Temps perdu

Rythmes & cycles, partie 2 : L’Aventurier du Temps perdu

J’ai un problème avec le Temps.

Vous l’avez sans doute compris depuis mon premier article sur le sujet, celui sur le voyage dans le temps. Votre impression aura été confirmée par mon deuxième article, celui sur la perception du temps dans notre société.

Mais il est temps (!) d’aller plus loin en parlant de ma propre perception, de mes propres interrogations, de mes propres paradoxes temporels.

Et peut-être qu’il se dégagera de tout cela une solution pour moi-même. Une solution pour enfin apprivoiser cette bête étrange qu’est le Temps. Une bestiole étonnante qui ne cesse de m’intriguer et que j’aimerais tant, à défaut de la dompter, pouvoir amadouer, ou au moins avec laquelle j’aimerais mieux parler.

La mesure de la frustration humaine

J’ai récemment achevé de traverser une période de ce que j’appelle le « temps contracté ». Ce Temps où la somme des choses que nous devons accomplir pour notre simple survie dans la société est tellement élevée que le temps qui nous est imparti pour vivre, simplement vivre, semble se rétrécir à vue d’œil.

Les contraintes de l’existence moderne se combinent à celles de l’existence tout court pour nous submerger et faire paraître les heures comme des secondes qui filent entre nos doigts.

Papiers à remplir et à envoyer aux diverses administrations, en plusieurs exemplaires et avec des informations qui se recoupent sans jamais être totalement les mêmes, relances diverses et variées des différents interlocuteurs qui n’ont pas effectué leurs tâches car eux-mêmes en permanence plongés dans leur propre « temps contracté », tâches incompressibles nécessitées par notre rôle dans la société (notre travail), déplacements inévitables car nous vivons dans un espace sans cesse croissant qui malgré les progrès de nos moyens mécaniques ne peut être traversé instantanément, responsabilisées diverses inhérentes à nos différentes fonctions annexes ou centrales dans le monde (parent, enfant, conjoint, membre d’un groupe d’amis, membre d’une association, membre impliqué dans la vie de la cité), contingences physiologiques (le sommeil, en premier lieu)…

C’est la vie, me direz-vous. Et vous aurez raison.

Mais suis-je vraiment le seul à me sentir comme emprisonné par l’enchaînement implacable des tâches et des contingences ? Suis-je vraiment le seul à aspirer à ce que ce rythme ralentisse ? Suis-je le seul à me prendre à rêver d’une suspension du temps ? Suis-je le seul à trouver que le sablier du professeur Slughorn serait une merveilleuse invention ?

C’est que même sans penser une seule seconde à la finitude de notre existence et à sa conclusion inévitable, donc en évacuant d’emblée toute angoisse métaphysique de l’après-vie ou toute interrogation philosophique sur le sens de la vie, j’ai eu l’impression de me noyer moi-même dans l’infinité des choses que je devais faire, en me demandant si la proportion des choses que je souhaitais faire était vraiment satisfaisante.

Il y a tant de choses à faire pour simplement exister dans notre monde, que j’ai l’impression qu’elles dévorent littéralement le temps imparti aux choses que j’aurais envie de faire pour vivre pleinement le Temps que l’on m’a accordé dans cette vie.

Et chacune de ces choses, qu’elle soit une contrainte ou un choix, exige du temps, exige une durée, exige une attention, exige une disponibilité.

Étant un être fini, et non un être éternel, la somme de mes accomplissements est elle aussi finie.

Nous devons faire des choix. C’est l’une des vérités premières de l’existence.

J’ai fait des choix. Et ces choix ont pris leur dîme temporelle.

Changer de lieu d’exercice, même pour quelques centaines de mètres, même pour une liberté accrue et un confort supérieur, même pour m’affranchir de règles iniques et retrouver une plus grande liberté d’action, a eu un coût temporel. Construire un nid concret pour abriter ma vie avec la compagne de mes jours et de mes nuits, en adéquation avec mes valeurs et mes aspirations a eu un coût temporel bien plus élevé encore. Mais ces choix-là sont réfléchis et assumés. Le prix à payer est acceptable au regard des bénéfices.

Mais la complexité de nos systèmes dévore plus encore de Temps, inutilement, cruellement.

J’ai parfois eu l’impression de perdre mon temps. De le gâcher.

Mon métier me passionne, même s’il n’est pas ma passion. Il me permet de rencontrer d’autres êtres humains et d’entrer en relation avec eux de façon vraie, d’avoir un rôle, une fonction, utile et plus ou moins reconnue (même si on peut toujours vouloir être mieux reconnu, mais c’est un autre problème). Mais il est chronophage. Il dévore le temps, littéralement. Car cela prend du temps que de cerner le problème d’un patient après l’avoir apprivoisé. Cela prend du temps que de comprendre l’autre. Cela prend du temps que d’élaborer une stratégie commune pour trouver une solution ou un début de solution à un problème. Cela prend du temps que de réfléchir sur une situation. Et vingt à trente patients dans une journée, c’est long. Surtout quand il faut en plus convaincre des administrations de soin, quand il faut gérer une activité dite libérale, quand il faut faire tout cela de front.

Je ne me plains pas, loin de là. J’ai un métier passionnant, encore une fois.

Mais j’ai peur de me laisser enfermer dedans.

Car j’ai aussi beaucoup d’autres aspirations, beaucoup d’autres envies, beaucoup d’autres urgences qui piaffent d’impatience à l’intérieur même de mon corps, de mon cœur, de mon cerveau.

Et si peu de temps pour les laisser s’exprimer.

Là non plus, il n’est pas question d’angoisse existentielle. Il est plutôt question de frustration.

Sentir que l’on a au fond de soi une multitude de projets inexprimés, une myriade d’idées qui foisonnent et bouillonnent sans pouvoir naître vraiment, cela ronge. Leurs embryons s’agitent et étouffent de rester coincés dans la matrice de mon esprit.

Mais je ne sais comment les faire naître tous tant le Temps m’est compté au quotidien.

Les nommer pourra au moins un temps les apaiser, car les Noms ont un pouvoir, nous le savons tous.

L’approfondissement de mon expérience dans le soin, qui passe par la maîtrise plus grande des mots, de l’empathie, de la compréhension holistique de l’autre. Mon mémoire d’hypnose. Les formations indispensables et agréables à la fois. Les congrès où se croisent les chemins et s’enrichissent les expériences.

L’écriture, mon Grand Œuvre, ma grande passion, les histoires. Il y a en a tellement. Le Choix des Anges qui peine à naître, mais aussi Rocfou, cette tentative de faire vivre un univers médiéval fantastique enfin débarrassé des scories cruelles de Game of Thrones sans être une nouvelle paraphrase de Tolkien, Fée du Logis pour enfin transcrire en mots les impressions d’un rêve merveilleux et l’irruption du fantastique dans le réel, Sur les genoux d’Isis qui voudrait transposer le merveilleux de l’Égypte antique dans la culture de la fantasy moderne, Tarot, mon vieux projet de marier épopée arthurienne et légende napoléonienne (à moins que ce ne soit l’inverse), et maintenant La Tribu Perdue, une envie d’écrire enfin une littérature de loup-garou débarrassée des niaiseries du genre tout en assumant une portée littéraire (sans prétention excessive) en me basant sur la trame de ce que j’avais écrit en jeu de rôle pour mes petits camarades.

Le théâtre, que j’ai dû arrêter alors que la scène me manque. Il était physiquement trop compliqué d’assumer les répétitions et le reste de mes obligations.

Le cinéma, la réalisation, dont un seul projet pourrait remplir des années de temps complet : écrire un script, trouver des acteurs, constituer une équipe technique, trouver des décors, concevoir un découpage technique et un story-board, préparer un tournage et l’assumer puis le diriger ensuite de bout en bout, faire la direction d’acteur, monter les séquences, assurer la postproduction…

Appréhender la méditation de pleine conscience, lire des centaines de livres, voir des dizaines de séries, des milliers de films.

Vivre avec mes compagnons de jeu des centaines d’aventures de jeu de rôle, dans des univers variés : cape & épée, superhéros, horreur, science-fiction, space opera, roman noir, et tout ce qu’ils voudront bien tenter avec moi.

Écrire sur ce blog.

Et surtout : vivre. Vivre avec mes parents, mes amis. Vivre avec ma femme. Profiter du temps qu’il m’est accordé avec eux. Avec elle.

Vivre avec le monde. Prendre le temps de regarder les arbres danser dans le vent devant ma terrasse, les nuages filer sous la poussée de l’Autant, mon chat jouer avec une poussière ou un insecte, ou courser un mulot malchanceux.

Bref, je suis frustré. Frustré au quotidien par l’impossibilité primordiale de réaliser tout ce que je sens en moi.

Cette frustration atteint des sommets actuellement, car, paradoxe banal de l’univers, c’est en retrouvant plus de temps libre que les désirs étouffés jusque là frappent de plus belle à la porte du réel.

Retrouver l’Arche perdue

Conscient que tout ceci n’est qu’une période elle aussi limitée dans le temps, je m’attache tout de même à réfléchir sur ce que je peux en tirer comme leçon. La principale est celle-ci : l’Arche est en chacun de nous. En moi, j’ai déjà tout ce qu’il faut pour entrer à nouveau en harmonie avec le temps qui structure mon existence. Il suffit de laisser l’Ordre émerger du Chaos.

Il suffit de choisir, vous dira-t-on chez Psychologies Magazine. Il suffit de trouver ce qui est réellement important pour soi, de se concentrer dessus, et de dire adieu au reste, qui n’est que pollution de l’existence.

Oui. Mais non. En tous les cas pas pour moi.

Si j’ai appris une chose au cours de ces quelques années où mon champ de vision s’est étendu à d’autres façons de concevoir l’acte de soigner, c’est que la solution est unique pour chacun d’entre nous. Au point que les phrases toutes faites ne sont d’aucun secours, au point qu’elles puissent même devenir des obstacles à ce qu’elles prétendent offrir.

Le temps est relatif, me disait l’autre soir le grand Albert. Vous savez, celui qui trouve marrant de tirer la langue quand on le photographie ?

La majorité des gens vivent cette vérité sans vraiment en avoir conscience, parce qu’ils n’en mesurent pas toutes les conséquences.

Il est possible de dilater ou de contracter le temps. Du moins notre perception de son écoulement. Se plonger dans quelque chose d’agréable (un bon bouquin, un film poignant, une conversation passionnante) nous fait paraître l’écoulement du temps plus rapide. C’est la fameuse phrase « je n’ai pas vu le temps passer ». Au contraire, se trouver devant un débat télévisé de deuxième tour d’élection présidentielle, ou écouter pérorer un orateur qui se prend trop au sérieux, c’est l’assurance de se trouver dans une boucle temporelle qui ne finit jamais, et trouver « le temps long ».

Mais on peut aller plus loin. Si l’on parle assez vite à quelqu’un pendant dix minutes, il va avoir la sensation que le temps s’est écoulé plus vite. Au contraire, détachez bien les mots, posez les syllabes et prenez un ton plus lent, et ces mêmes dix minutes paraîtront une éternité à votre interlocuteur.

C’est ce que l’on appelle la distorsion temporelle. C’est très utile dans bien des situations, quand on est soignant.

Mais revenons-en au choix, à celui que me conseillerait Psychologies Magazine.

Choisir est un acte difficile, un acte adulte, car il signifie privilégier une voie et se fermer toutes les autres. Il existe, c’est vrai, des chemins de traverse qui permettent parfois d’en emprunter un autre que l’on avait oblitéré auparavant. Mais le principe est là : choisir, c’est trancher dans le vif et supprimer des potentialités. C’est ainsi que l’Univers a évolué depuis son commencement.

La frustration de n’avoir pas le temps de réaliser ce que l’on voudrait se résoudrait-elle en privilégiant une voie parmi toutes les autres et en se séparant de celles que l’on aura jugées moins importantes ? On serait tenté de le penser.

Cependant, je crois profondément que nous sommes là devant un cas de faux choix typique. Nous avons l’illusion du choix, et pas une véritable liberté.

Parce que nous ne pouvons pas décider de laisser tomber les contingences matérielles ou sociétales pour nous concentrer sur nos propres désirs. En tous les cas moi je n’en suis pas capable. Je ne suis pas Diogène dans son tonneau, vivant en marge de la société pour me consacrer entièrement à la philosophie. Il y a là pour moi une incongruité majeure, un choc difficilement acceptable. L’être humain est un animal social. Je ne puis m’écarter de la société de mes semblables. Je dois donc en assumer les conséquences.

D’un autre côté, est-il pensable, concevable, de renier la partie de soi qui aspire à vivre d’autres choses que les conséquences de sa place dans la société ? En d’autres termes, est-il possible, et souhaitable, que j’abandonne mes passions à la raison ? Est-il possible, et souhaitable, de choisir entre ces différentes passions ?

Chacun a sa propre réponse en ce qui le concerne.

Mais la mienne est non.

Je ne peux me résoudre à m’amputer moi-même d’une part essentielle de mon existence.

Une grande sage m’a dit un jour que certaines personnes avaient une façon de penser en arborescence, ouvrant un éventail de possibilités dans leur esprit pour ensuite faire des liens, des ponts entre les différentes branches de cette arborescence. J’ai trouvé l’image parlante d’autant plus qu’elle me semble s’accorder parfaitement avec la façon dont j’ai toujours fonctionné.

Et un autre grand sage qui m’accompagne depuis ma naissance a théorisé le concept du trépied de vie. Chacun d’entre nous doit trouver trois pieds sur lesquels faire reposer sa vie. Ce peut-être la famille, les amis, le travail (rôle dans la société), une passion, un être aimé. Mais il en faut trois, au moins. À égale importance. Afin que si l’un d’entre eux vient à se briser, à s’affaiblir, les deux autres nous permettent de nous tenir encore debout pour le reconstruire ou le remplacer.

Je ne peux donc pas choisir. Ou plutôt si.

Je choisis de ne pas choisir.

Je fais le choix assumé de vivre selon plusieurs temps en même temps.

« N’as-tu jamais dansé avec le Diable au clair de lune ? »

La phrase du Joker devant l’Homme-Chauve-Souris me revient en tête quand je pense à ce qui me semble actuellement être la décision la plus sage pour me permettre d’apprivoiser les temps dont j’ai besoin pour vivre.

Je suis notoirement empoté quand il s’agit de danse. Je sens le rythme, mais je ne parviens pas à le retranscrire avec mon corps, comme s’il était incapable de vibrer avec la même fréquence que mes neurones, et que la musique. Et c’est valable si je me mets à chanter (non, je ne le ferai pas, vous pouvez être tranquille, il fera beau ce week-end), ou à jouer de la musique.

Un comble pour le fils d’un musicien. Un comble pour quelqu’un qui ressent les rythmes et les cycles à l’œuvre autour de lui.

Je suis un être de paradoxes.

Et pourtant, c’est bien la danse que je vais devoir apprendre pour apprivoiser le Temps. Une danse particulière, s’entend.

Ne pas choisir ne signifie pas ne pas structurer, ne pas hiérarchiser.

Dans une partition, dans une symphonie, dans un morceau de rock, et même dans un rap, différents instruments partagent la scène auditive. Selon un ordre, une harmonie. Un rythme. Des cycles. À un moment c’est la basse qui occupe la majeure partie du morceau, et les pieds bougent d’une certaine façon. À un autre moment, la basse fait place à la guitare ou à un violon, et ce sont les bras qui entrent en action, ou bien les pieds changent de rythme, de mouvement. Puis c’est la voix qui s’avance, alors que les autres instruments sont toujours là, et nos gestes suivent une autre phrase, une autre phase.

Voilà ce que je crois être ma solution. Apprendre à danser, à jouer, à chanter avec le Temps. Laisser à un instant le travail se déployer, pour mieux le mettre en sourdine quelque temps plus tard et faire émerger l’écriture d’une histoire lorsque ma femme invite ses amies et collègues lors d’un week-end « filles ». Profiter des espaces entre deux patients, entre deux problèmes, pour vagabonder dans mes pensées ou prendre des nouvelles de ceux qui me sont chers.

C’est difficile parce que ça demande une souplesse qui n’est pas forcément mon fort.

Et danser avec le Diable c’est périlleux, parce qu’il peut changer de rythme à tout moment. Même si la lune éclaire bien le dancefloor. On connaît sa réputation de petite farceuse.

Je vais donc apprendre la souplesse, mais aussi à laisser les événements faire émerger les points d’orgue de ma vie, sans la laisser filer seule, en la guidant de temps en temps pour qu’elle suive la direction voulue, mais en lui permettant quelques digressions de temps à autre. Et si vous songez au taoïsme en lisant ces lignes, vous ne faites peut-être pas tant fausse route que cela.

Je suis confiant. Je sais que je suis plein de ressources. Et que finalement, le Temps est avec moi, car il aime lui aussi jouer.

Deux séries sur un thème : Take a walk on the light side (of Humanity)

Deux séries sur un thème : Take a walk on the light side (of Humanity)

Notre époque est troublée. Pessimiste. Peut-être pas plus que les autres époques en réalité. Il suffit de se projeter quelques décennies ou quelques siècles en arrière pour faire quelques comparaisons simples. Dans les années 90, le terrorisme islamique existait déjà (attentats dans le métro de Paris), dans les années 70 et 80, le terrorisme d’extrême gauche touchait la France, l’Italie, l’Allemagne, dans les années 50 et 60, l’OAS, l’IRA, l’ETA, l’OLP, faisaient sauter des bombes et assassinaient déjà. La Guerre froide, les Deux Guerres mondiales. Je pourrais remonter encore dans le temps, et nous trouverions encore d’autres violences.

Notre époque est troublée. Pessimiste. Surtout dans la représentation qu’elle se fait du monde. Surtout dans les séries, les films, les livres qui en sont l’expression.

On considère de nos jours que les « bons sentiments » sont trop naïfs, que le monde n’est pas « le monde des Bisounours », que tout est noir, ou au moins gris foncé. Et le succès de certaines œuvres en témoigne : Game of Thrones et ses complots, ses trahisons, sa violence et sa cruauté, la pléthore de films et séries de zombies ou post-apocalyptiques qui nous brossent le portrait d’une Humanité déchirée, perdue, au bord de l’extinction.

Notre vision du monde est-elle seulement celle-ci ?

Deux séries tentent de nous faire changer légèrement de paradigme. Et à mon avis, elles sont un contrepoint bienvenu à l’ambiance générale.

Sense8, ou l’amour qui vient de la compréhension

Si les Wachowski ont à leur actif la trilogie Matrix, ils ont aussi commis des choses beaucoup moins bonnes (Jupiter Ascending, par exemple), et depuis la saga de Neo, Trinity et Morpheus, c’est surtout Sense8 que je retiendrai. À des éons de Matrix, leur série fantastique bénéficie d’une véritable vision.

Dans des pays différents, sur les cinq continents, huit jeunes gens qui sont nés le même jour à la même heure, au même moment, se trouvent liés par un pouvoir extraordinaire : ils sont capables de partager leurs pensées, leurs émotions, leurs sentiments les uns avec les autres, comme une intelligence collective, tout en gardant chacun leur personnalité. Ils découvrent également qu’ils peuvent agir les uns pour les autres, à des milliers de kilomètres de distance. Ainsi, l’une, championne de boxe thaïe, peut guider les gestes d’un autre, simple chauffeur de bus en Afrique lorsque ce dernier se retrouve confronté à des malfrats qui veulent le tuer.

Mais ces pouvoirs sont jalousés par une mystérieuse organisation qui cherche à les retrouver tous et à les éliminer, en remontant le fil de leurs pensées grâce à un traître qui a déjà détruit plusieurs « cercles » précédents.

La première saison est déjà pour moi une très grande réussite, dont l’épisode spécial de Noël 2016 est le pont vers la deuxième, qui a mis du temps avant d’être mise en chantier, pour bientôt voir le jour. Des acteurs ont été remplacés (celui qui joue Capheus, le chauffeur de bus africain, par exemple), mais on espère que le casting retrouve cette homogénéité qui avait si bien fonctionné jusque là.

L’intrigue de l’organisation qui veut retrouver les héros n’est pas véritablement le cœur de la série. Au demeurant parfois un peu faible, cette intrigue n’est pas très originale dans son traitement non plus. Le chasseur, lui-même « hypersensitif », essaie plus ou moins de corrompre celui qui tombe entre ses mains, de lui soutirer des renseignements, de le tromper, pour le localiser et localiser les autres, entrer dans le cercle des pensées. C’est classique, et fait sans grande imagination.

Mais l’essentiel est vraiment ailleurs.

L’essentiel c’est l’exploration par les Wachowski de tous les aspects et de toutes les conséquences de cette communion d’esprit, de cœur et de corps qui lie des personnes aussi différentes qu’un malfrat allemand, une Indienne de la classe moyenne, un acteur star de télénovella mexicaine, un policier américain, une hacker activiste LGBT de San Francisco, ou encore une DJ islandaise accroc à différentes drogues.

Ces différentes personnes, hommes, femmes, transgenres, partagent leurs pensées les plus intimes, leurs désirs, leurs peurs, mais aussi et surtout leurs forces et leurs faiblesses. Ce faisant, ils parviennent à s’entre-aider, mais surtout à se comprendre parfaitement, dans une sorte de communion presque mystique.

Les scènes où les interrogations de l’un font échos aux conseils ou aux représentations personnelles de l’autre, où les doutes sont partagés, où les fardeaux sont endossés par plusieurs, où des vies sont sauvées par la coopération, des problèmes résolus par la collaboration, le tout sans aucune arrière-pensée sont le cœur de la série.

Les Wachowski réalisent là une fresque qui résonne comme un hymne à la fois à la différence entre toutes les cultures, toutes les opinions et toutes les identités de l’Humanité et à tout ce qui rassemble les êtres humains entre eux, à ce qui fait qu’ils peuvent se respecter, se comprendre, s’accorder, collaborer, et au final s’aimer malgré ou plutôt grâce à ces différences. Un hymne à la tolérance et à la conscience que notre espèce est riche de ses dissemblances, de sa diversité. Chacun des protagonistes du cercle a quelque chose à apprendre et à apporter. Même les faiblesses de chacun peuvent profiter aux autres.

Tout en utilisant le concept d’esprit de ruche, les Wachowski l’humanisent, car chaque personnage garde sa personnalité et aucun d’eux ne se fond dans le cercle formé par les autres. Comme si le cercle devenait plus fort que la simple somme de ses parties. C’est là une notion assez novatrice, car souvent la SF ou la Fantasy abordent la communion de pensée et l’intelligence communautaire sous le spectre de la soumission, de la dilution, de la disparition de l’individualité. Or c’est tout le contraire qui se concrétise dans Sense8.

Je ne peux pas m’empêcher d’y voir une allusion ou une illustration plutôt, des principes collaboratifs qui se développent dans nos sociétés, depuis le monde du logiciel libre jusqu’aux fab labs. Cette idée que la puissance de la collaboration des êtres humains entre eux peut transcender les barrières que l’on aurait pensées comme absolues est parfaitement imagée par la distance qui sépare physiquement les protagonistes, alors même qu’ils peuvent vivre le même instant. Il est d’ailleurs assez étonnant qu’aucune de ces scènes (souvent des scènes de combat) ne nous ait pas encore vraiment montré que les protagonistes sont capables de vivre plusieurs choses à la fois. Car, et c’est assez intéressant, les personnages sont souvent occupés à leurs propres affaires lorsque l’un de leurs « frères & sœurs » a besoin d’eux. Ils « basculent » alors vers la conscience de l’autre, tout en continuant à agir pour eux-mêmes. Si j’ose, ils sont « multitâches », une qualité que notre cerveau a hélas le plus grand mal à acquérir.

Les nombreuses scènes de partage de conscience pendant les actes charnels sont sans doute intéressantes de ce point de vue, même si à mon goût elles sont trop appuyées, car trop nombreuses. Elles construisent des tableaux très esthétiques visuellement et très forts émotionnellement, mais se reproduisent trop souvent pour ne pas apparaître comme des orgies. C’est là une des faiblesses de la première saison.

This is Us, ou la famille comme allégorie de l’Humanité

Il y avait les bonnes vieilles comédies familiales à l’ancienne, celles qui d’Arnold & Willy à Madame est servie, de Huit à la maison à La vie à cinq, nous montraient sous le prisme de la famille les problèmes que notre société engendre et ceux qu’elle a du mal à régler. Il y avait même eu Mariés, deux enfants, cette série caustique qui mettait en scène une parodie de tous ces soaps en prenant le contrepied avec des personnages stupides, radins, libidineux, cruels et irresponsables les uns envers les autres.

Dans toutes ces séries, c’est bien moins la famille elle-même qui est au centre de l’intrigue, qu’une succession de thèmes plus ou moins drôles, plus ou moins graves, plus ou moins moraux. Chaque personnage y était l’occasion de développer des valeurs représentant l’idée de famille à l’américaine.

Et il y a This is Us, dont le pitch de départ est volontairement flou, car le premier épisode est un bijou conditionnant tout le reste de la série, et il est donc impensable de trop le déflorer.

L’histoire entrecroisée de cinq personnages nés le même jour (comme dans Sense8) à travers leurs relations, leurs choix, leur cheminement, leur destin.

Sans trop en dire, on peut tout de même expliquer que la série met en scène le concept de famille de façon magistrale. Tout d’abord avec le montage des scènes, temporellement non linéaire. Les moments se répondent à différentes époques de la vie des personnages, font écho d’une vie à l’autre, et créent une unité (nous vivons tous la même chose) et une diversité (nous y réagissons tous d’une façon différente) en même temps.

Ensuite, c’est une des rares séries familiales de ma connaissance à s’intéresser plus aux relations entre les personnages qu’aux thèmes de société qui les impactent. Les problématiques ne sont pas la drogue, le petit ami, le secret que l’on ne doit pas dévoiler ou que l’on devrait dévoiler, mais bien des problématiques plus universelles : la maladie, la mort, l’adoption, l’identité, l’amour que les membres d’une famille peuvent se porter, leurs rivalités, les incompréhensions. Bref, on entre dans une série américaine, mais dont la pertinence est de ne pas faire l’apologie de la famille américaine. C’est assez rare pour être souligné, et encouragé.

Enfin, la pudeur de This is Us est aussi quelque chose de très rare. Des scènes tout en retenue, des acteurs justes, des dialogues sincères. Sans sensiblerie, sans être puérile ou niaise, This is Us nous entraîne très facilement dans une vie où tout, n’est pas rose, mais où rien n’est non plus tout noir.

En prenant des protagonistes très différents unis par un lien fort n’ayant pas vraiment à voir avec celui du sang, la série fait vivre épisode après épisode l’idée que nous sommes tous embarqués dans une aventure commune qui s’appelle la vie. Cette vie nous offre, à nous tous, plus ou moins de cadeaux, et nous impose, à nous tous, plus ou moins d’épreuves. Et face à tout cela, chacun de nous affronte la réalité avec ses propres armes, ses forces et ses faiblesses, mais surtout avec ce que d’autres avant nous sont parvenus à nous transmettre. L’idée de transmission, d’héritage, est au centre de l’intrigue. Ce peut être un héritage positif, mais aussi un héritage négatif (le poids de Kate, par exemple).

Au fond, c’est plus l’idée d’une famille à l’échelle de l’Humanité qui est déroulée au fil des épisodes, qu’une simple famille américaine, fut-elle de cœur.

Cette idée que génération après génération, l’amour que nous pouvons nous témoigner perdure, s’ancre, se déploie dans la vie des autres.

Pas d’ombre sans lumière

C’est un peu ce que je serais tenté de conclure. Je suis surpris, souvent, par le manque de vision à long terme, d’idéal, de mes contemporains. Sans doute avons-nous trop entendu de fables qui ne se sont jamais réalisées, ou qui ont servi de prétexte à des asservissements. Les idéaux politiques, religieux, ont tous failli à leurs prétentions. Et notre Humanité se trouve bien seule sans utopie à laquelle se raccrocher.

Mais c’est je crois ce qui la fera grandir. Trouver un équilibre entre l’ombre et la lumière qu’elle a en elle. Nous sommes capables du pire, mais aussi du meilleur. Et vouloir occulter ce meilleur sous prétexte de ne pas être naïf ne fait que nous plonger dans une autre naïveté.

Alors, osons être tolérants sans être laxistes, osons être aimants et bienveillants sans tout gober.

Osons l’équilibre. Entre l’écaille & la plume, par exemple.

Premier Contact, le pouvoir des mots

Premier Contact, le pouvoir des mots

Le thème du Premier Contact, cette rencontre entre l’espèce humaine et une espèce extra-terrestre, est un fantasme puissant dans l’imaginaire contemporain. Il a donné naissance à quantité de livres et de films plus ou moins réussis, plus ou moins orientés. La plupart ont montré surtout la difficulté de comprendre les intentions de nos éventuels visiteurs en les classant selon deux registres : l’affrontement brutal (Independance Day, Mars Attacks) ou le messianisme dérangeant (Le Jour où la Terre s’arrêta). Même s’il y a eu des tentatives de se situer entre ces deux extrêmes (la saga d’Ender d’Orson Scott Card, ou Babylon 5, ou encore Mass Effect, commencent par exemple avec un malentendu menant à une guerre terrible, puis se muent en une coopération, pour se terminer dans l’utopie), très peu ont essayé de regarder les choses sous un angle un peu différent. Moins nombreuses encore sont les œuvres qui y parviennent avec succès.

Premier Contact (Arrival en version originale) choisit avec élégance de s’attaquer à une facette étonnamment peu développée : celle de la compréhension par le langage d’une espèce non humaine extrêmement évoluée.

 

Un beau jour, au même moment, aux quatre coins du monde, douze vaisseaux étranges apparaissent dans le ciel. C’est l’effervescence. Louise Banks, brillante linguiste américaine, est recrutée par l’armée pour déchiffrer en collaboration avec Ian Donnelly, un physicien réputé, les intentions des voyageurs Aliens qui attendent au-dessus d’une plaine herbeuse d’Arizona. Sous la bienveillante, mais sévère férule du colonel Weber, responsable de l’opération, elle devra défendre son approche raisonnée face notamment aux services secrets ou à d’autres gouvernements.

Ses progrès décisifs vont changer à la fois sa vie, sa perception du monde, mais aussi la texture même de sa réalité, et le cours de l’Histoire humaine.

Au premier abord (attention jeu de mots inside), le film paraît un peu décousu, mais rapidement l’enchaînement étrange des scènes et la confusion qui s’en dégage laissent place à une sorte de poésie.

Et puis, fait inhabituel, les protagonistes principaux ne sont pas des combattants, et ne le deviennent pas non plus. S’ils se battent, ce n’est qu’avec leurs mots, leurs convictions, leurs conceptions du monde, de l’humanité, de notre humanité. Il n’est pas question ici de rayons laser, de destruction du monde. Seulement de l’étrangeté, de l’autre.

Enfin, le film est riche, car il se construit autour de trois idées fortes qui dérangent, passionnent, étonnent.

L’étrangeté devenue familière

Comme dans tout bon film de science-fiction traitant d’extra-terrestres, les êtres venus d’ailleurs sont d’abord entourés de mystère. D’abord physiquement, car on les voit assez tardivement, et lorsqu’on les aperçoit, ce n’est que pour en deviner des formes indistinctes entourées de brume blanchâtre derrière une paroi vitrée qui leur sert autant à se protéger des regards qu’à respirer leur propre mélange gazeux et à permettre aux humains de respirer le leur.

Peu à peu, ils dévoilent des appendices. La conception de leur forme a-t-elle été particulièrement étudiée par l’équipe de réalisation ?

Car ces appendices ressemblent à des tentacules, puis on découvre avec une pointe d’écœurement que ces tentacules s’ouvrent comme des fleurs malsaines. Cette forme est particulièrement utilisée pour représenter des monstres. Le dernier avatar de cette forme-là a été la bête de Stranger Things (dont je vous parlerai peut-être un jour, d’ailleurs) dont la gueule s’ouvre de la même façon.

Mais de façon surprenante, lorsque la fonction de l’appendice en question est dévoilée, il en devient presque banal. C’est en effet grâce à cet appendice que les Heptapodes, selon le nom que leur donne Ian, tracent dans l’air des formes circulaires complexes qui constituent leur langage écrit. Et la beauté des formes circulaires, comme des idéogrammes venus d’une autre planète (et le tracé en a sans doute été pensé de façon à ressembler aux calligraphies chinoises), fait reculer le sentiment d’écœurement.

Lorsqu’enfin, près de la conclusion du film, nous voyons un Heptapode en entier, sa forme fait penser à celle d’un arbre inversé, et on se le représente finalement de façon assez sympathique.

Ce mouvement qui va de la surprise dégoûtée à la surprise bienveillante a-t-il été pensé ? J’aimerais le croire.

Les mots qui formatent l’esprit

Le langage écrit des Heptapodes que déchiffre Louise est non linéaire : il exprime des concepts complexes en un seul signe combinant divers paramètres. Et au fur et à mesure que Louise l’apprend, elle commence à « rêver dans [leur] langue ».

Le film développe là une idée qui m’est chère depuis très longtemps et qui traverse tous mes univers d’écriture, qu’ils soient achevés (Poker d’Étoiles), en passe de l’être (Le Choix des Anges), encore en projet (Rocfou, Sur les genoux d’Isis), ou même d’anciens écrits inachevés (ma saga Tarot, mêlant univers arthurien et époque napoléonienne) : le fait que parler un langage influence la façon de penser, et peut donc façonner en partie la réalité.

C’est d’abord une très sérieuse théorie du langage, assez en vogue, le relativisme linguistique, qui explique que la manière de nommer conforme notre cerveau et donc notre façon de voir le monde. Vous pourrez vous y plonger à travers deux ou trois lectures, comme ici, , ou encore .

Poussée plus loin, cette idée est à la base de la croyance qui mena John Dee, l’occultiste élisabéthain, à construire un pseudo « alphabet angélique », et d’autres à penser que la langue primordiale de l’Humanité, celle parlée avant le mythique épisode de la Tour de Babel, était la langue de Dieu lui-même. On peut même tracer les racines de cette croyance dans la tradition kabbaliste hébraïque, qui donne une valeur mystique intrinsèque à chacune des vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu.

Les kabbalistes croient ainsi qu’en perçant le mystère des textes sacrés, ils pourront saisir le projet de Dieu et gagner une connaissance ineffable, divine.

Cette idée est si séduisante à mon esprit que chacun de mes univers la fait vivre un peu différemment, mais avec toujours la même base : il existe une langue mystérieuse dont les mots, non seulement désignent leur signifiant, le symbolisent, mais l’incarnent même. Ainsi, prononcer ou écrire le mot « feu » dans cette langue donne pouvoir de créer, façonner, éteindre, contrôler le feu lui-même.

Dans Premier Contact, la langue des Heptapodes a cette faculté d’être non linéaire et selon la même idée, la parler signifie voir tous les segments d’une phrase temporelle en une seule fois. Donc embrasser le Temps lui-même en une seule fois.

Et c’est en comprenant la langue des aliens que Louise gagne le pouvoir de s’affranchir des limites temporelles de sa perception humaine. Elle parvient à voir des événements de son futur, d’autres de son passé, d’autres encore de son présent, sans aucun ordre chronologique, mais avec toujours un ordre « dramatique » construit pour le film et son histoire, bien sûr, mais aussi pour souligner sa Destinée et celle de l’Humanité toute entière.

En ce sens, le langage des extra-terrestres en lui-même devient déjà un cadeau qu’ils font à l’Humanité : « parlez notre langue et vous serez capable de gagner en sagesse et en connaissance ».

Le Temps et le Destin

Mais s’affranchir du Temps et de son déroulement à sens unique (sa flèche, comme disent les astrophysiciens) n’est pas paradoxalement synonyme de s’affranchir du Destin. C’est en effet en voyant son futur que Louise comprend qu’elle doit accomplir certains actes afin de mener à bien son rôle d’intermédiaire entre les Heptapodes et l’Humanité.

Tout se passe comme si en se libérant de la flèche du Temps, elle s’enferrait plus encore dans la chaîne des causalités. Ironie et paradoxe, c’est en s’affranchissant du Temps que l’on devient esclave du Destin.

On me rétorquera, comme l’a fait quelqu’un qui m’est cher, que Louise, sachant ce que sera son futur (douloureux, mais aussi rempli de bonheurs), sachant ce qu’elle pourrait vivre et ce qu’elle devrait subir comme conséquences à tous ces bonheurs, choisit de tout de même accomplir l’acte qui va la mettre sur le chemin de son destin. Une phrase du film soutient cette interprétation, lorsqu’elle dit à Ian qu’elle est prête à vivre ce qu’elle doit vivre.

On peut donc penser que c’est un véritable choix qu’elle fait, et que d’autres chemins auraient pu s’ouvrir à elle, malgré les visions incessantes de son futur tout au long du film. Ce ne seraient que des visions d’un avenir possible parmi une infinité d’autres.

Une interprétation assez intéressante qui n’a pas de soutien dans le film, mais que l’on peut choisir de suivre.

C’est d’ailleurs un peu ce qui arrive à mon héros, Armand dans Le Choix des Anges : il peut voir se dessiner des lignes d’avenir différentes suivant les choix que décident de faire les personnages qui croisent sa route.

Vous comprenez maintenant pourquoi Premier Contact m’a vraiment parlé ?

Arès, hommage dystopique de la “french touch”

Arès, hommage dystopique de la “french touch”

Il y a peu, je râlais (il n’y a pas d’autre mot) contre les réalisateurs français et leur manque de sérieux dans la production de leurs films.

Ironie de l’existence, j’ai vu avec plaisir Arès, un film français d’anticipation dystopique, dont la qualité vient en contrepoint parfait des trois exemples que je prenais dans mon précédent article, tant le soin apporté à de nombreux aspects me semble dénoter. En forme d’hommage à la référence anglo-saxonne du genre qu’est Blade Runner (dont une suite sera bientôt sur les écrans, d’ailleurs), Arès apporte cependant une vision un peu différente en se concentrant sur le destin d’un personnage égoïste dont la seule préoccupation est de survivre. Et c’est en cela que sa trajectoire tout au long de l’intrigue est assez originale pour un protagoniste principal.

 

Arès (alias Reda) est un ancien champion de l’Arena, un sport de combat qui fait s’affronter pour le plaisir et l’abrutissement des masses des gladiateurs aux poings nus, sans aucune règle ni aucune limite. Au contraire, même, puisque la compétition est le terrain d’expérimentation de drogues de combat produites par de puissants conglomérats financiers et industriels qui ont remplacé le gouvernement en France, pays gangréné par le chômage de masse, la pauvreté, les bidonvilles, et la violence.

Reda est un survivant, dont le regard sur la société est sans aucune illusion, presque cynique. Il n’a de loyauté qu’envers sa famille. Sa sœur, idéaliste militante d’une ONG qui dénonce la mainmise des conglomérats sur la société. Ses nièces Anouk l’adolescente rebelle engagée dans le militantisme plus violent dans une organisation subversive, et Anna l’innocente et attachante enfant.

Lorsque la société Donevia trouve une nouvelle drogue de combat létale pour tous ceux qui l’ont testée sauf pour Reda, son coach propose au gladiateur de remonter sur le ring en haut de l’affiche, lui faisant miroiter la gloire et la fortune, à lui l’ancien champion raté. Reda va alors devoir redevenir Arès, non pas pour l’argent lui-même, mais pour libérer sa sœur emprisonnée à tort par malveillance. Aidé par son amante, une policière aux fréquentations douteuses, par un ami de sa sœur membre d’une organisation rebelle armée, et par son voisin transsexuel Myosotis, il va entamer une nouvelle carrière. Mais le ring n’est pas le plus grand danger qu’il va devoir affronter, car la véritable arène se trouve plus dans les rues, dans les salons feutrés des boards qui dirigent les conglomérats, dans les alcôves où les trahisons sont la règle de la survie, qu’en face des caméras, des publicités et du divertissement de masse.

Arès est une excellente surprise tout d’abord par sa réalisation, soignée et crédible.

La fameuse « qualité d’image » made in France, celle qui fait reconnaître une production hexagonale au premier coup d’œil par l’excessive banalité de sa texture, fait place à une photographie très étudiée qui mélange les couleurs ternes et blafardes, qui projette vraiment dans la réalité de cette époque fantasmée où la pauvreté ronge la population et les cœurs. La référence à Blade Runner est assumée et bien endossée : néons, imperméables longs, boue, pluie, omniprésence de la nuit, et les « aréneurs » qui font vraiment penser aux « répliquants » du glorieux ancêtre.

Ensuite, l’interprétation est crédible. Arès est parfaitement incarné par Ola Rapace, et jusqu’au plus petit rôle, chacun et chacune est dirigé de façon à ce que l’univers devienne réaliste. Aucune faute de goût sur le casting, un engagement parfois très physique. Les dialogues sont justes, même si on aurait aimé plus de truculence dans leur écriture. Le tout est efficace, et fait honneur aux multiples références du genre tout en préservant un côté décalé que j’ai trouvé particulièrement réussi avec le personnage de Myosotis, dont la caricature (un univers dystopique appelle forcément la caricature) n’est pas gratuite et sert à montrer comment la « déviance » peut être parfois la seule façon saine de vivre dans un environnement lui-même déviant.

Le combattant, image du résistant

Prendre un gladiateur cynique comme héros principal est inhabituel dans les œuvres dystopiques, mais pas inédit. On se rappelle de Running Man, avec Arnold Schwarzenneger en 1987, dont le rôle, plus caricatural encore, était plus ou moins basé sur ce modèle.

En prenant comme point de vue un personnage dont la survie est le principal moteur, on entre de plain-pied dans la dureté et l’âpreté de l’univers. Seuls les forts survivent, en se battant et en éliminant leurs adversaires. Ils doivent pour cela faire des compromis : prendre des drogues, accepter de considérer leur adversaire comme un obstacle, développer leur agressivité. Et pactiser avec plus fort qu’eux pour ne pas se faire broyer eux-mêmes. Dans ces univers, les plus forts ce sont ceux qui ont le plus urgent et le moins de scrupules. Ceux qui siègent aux boards des grandes sociétés multinationales, mais aussi ceux qui sont prêts à trahir les leurs pour grailler un peu de ce pouvoir. Les petits malfrats, mais aussi les « lâches du quotidien », ceux qui dénoncent, qui manipulent, qui vendent leur âme.

Et pourtant, Reda qui commence comme un solitaire désabusé intéressé par sa seule survie devient peu à peu une figure de résistance, un véritable héros : il transcende ses propres limites pour des valeurs plus hautes que lui. Il prend conscience que sa force peut aussi servir à protéger les plus faibles que lui, à combattre non pas seulement pour lui, mais aussi pour ceux qu’il aime, puis aussi plus tard, pour tous les autres. En se jetant dans l’arène, Arès se sacrifie. Il accepte de prendre les risques insensés de la nouvelle drogue de combat. Il accepte de gagner, de perdre. Il accepte d’être pourchassé, voué aux gémonies. Il accepte d’affronter son destin. En toute connaissance de cause. Et il met sa force au service de ce qui le grandit.

Il devient même un symbole. Le combattant qui a refusé de se soumettre. L’image est forte depuis l’exemple de Spartacus dans la Rome antique, qui est utilisée dans Arès.

La vision cyberpunk

Les choix d’univers dans Arès classent d’emblée le film dans le courant cyberpunk, qui a fleuri dans les années 1980-1990 avec l’avènement de la pensée de l’hybridation homme-machine, des dérives du capitalisme globalisé, la faiblesse des gouvernements face à l’argent, la corruption organisée en valeur au cœur de la société, le divertissement de masse comme propagande et contrôle du peuple par les classes dirigeantes. Et si cela vous rappelle quelque chose (par exemple notre propre époque), vous n’auriez peut-être pas tout à fait tort.

En même temps, ce courant littéraire et cinématographique fait la part belle aux héros « à hauteur humaine ». À ceux qui vivent suivant des valeurs morales et éthiques à contre-courant de toute cette crasse. Un peu à la manière du Noir des années 40 et 50, les intrigues sont des intrigues personnelles et la fin n’est pas forcément heureuse. Mais elle éclaire l’âme de ceux qui résistent, même s’ils se font écraser à la fin.

Arès est moins désespéré, moins pessimiste, que les canons du genre cyberpunk classique, cependant. Il mêle un peu de cette fin de Trepallium que j’aurais aimé voir dans la série dont je vous parlais il y a quelque temps, même s’il se concentre moins sur les mécanismes qui tournent autour du travail et de l’argent qu’autour des valeurs de vie et du sacrifice que l’on peut consentir pour elles.

Le Choix des Anges, les 3000 premiers mots

Le Choix des Anges, les 3000 premiers mots

Malgré les difficultés et les obstacles que la vie pose sur son chemin, mon deuxième roman avance peu à peu. Il atteint actuellement la barre fatidique des cinquante mille mots, la dépasse même quelque peu. Il fera certainement dans les soixante dix mille une fois terminé.

Mais la gestation est longue, elle est parfois frustrante. Car je ne peux pas passer autant de temps que je le voudrais dans l’écriture. La fatigue physique qui me guettait depuis deux ans comme un félin pervers à l’affût m’a rattrapé il y a peu et a planté ses griffes dans ma chair. Comme tous les félins pervers (pléonasme ?), cette bête-là joue avec moi. Je dois donc ralentir mon rythme d’écriture, quand je voudrais tant l’augmenter. Mais les exigences de la vie font que d’autres priorités viennent percuter mes envies profondes.

La bonne nouvelle est que cet état aura une fin, une fin prévisible, même, puisque les ajustements professionnels qui sont à l’origine de mon épuisement seront enfin passés, digérés, résorbés, métabolisés d’ici l’été. Je prévois donc une accalmie à la rentrée, et si le plan se déroule sans accroc, Le Choix des Anges devrait sortir de la matrice au début de l’automne.

Mes bêta-lecteurs (qui sont loin d’être des lecteurs bêtas) seront alors les premiers à poser leurs yeux sur l’aventure noire et surnaturelle d’Armand et de Marianne. Une fois leurs retours intégrés et les inévitables corrections faites, le livre devrait sortir avant la fin de l’année.

Il prendra deux formes : une incarnation de papier bien concret, et une incarnation numérique, puisqu’il est juste que l’océan des données informatiques mondial puisse lui aussi s’en nourrir. Après tout, les algorithmes aussi ont le droit de s’évader en lisant un bon bouquin !

Je voulais cependant partager avec vous ce qui semblerait être devenu les premières pages du livre, après la refonte totale que j’ai entamée en septembre dernier. Il se pourrait que ce soit cette fois le véritable début de la narration, même si je ne peux garantir que mon choix soit définitif. Comme dirait un petit bonhomme vert de ma connaissance « toujours en mouvement est l’avenir ».

Je vous livre donc un peu plus des premiers mille quatre cents mots du livre. Une introduction in media res.

Et si vous voulez en savoir plus sur la genèse du Choix des Anges, vous pouvez aussi lire les articles que j’y ai déjà consacrés.

Un commencement est une chose fragile, délicate, précieuse.

Car au commencement, il n’y a pas vraiment la lumière. Mais bien l’ombre. L’ombre contient en elle-même tout ce qui n’est pas encore réalisé, et cependant qui pourrait l’être.

C’est un choix qui fait sortir la lumière hors de l’ombre. L’étincelle divine qui scinde l’incréé.

Alors la Création se déploie. Chaque acte, chaque mot, chaque idée, tout naît de cette étincelle primordiale qui désormais donne naissance à mille rayons de feu sans cesse renouvelés à chaque moment de notre existence.

Nous prenons à cet instant-là un chemin qui se déroule au fur et à mesure que nous le parcourons. Des lignes de lumière émergent de nos choix en permanence, pour l’éclairer et nous guider.

Parfois, on peut se demander comment cet enchaînement de choix et de conséquences nous a conduits là où nous en sommes. En se retournant sur son chemin, il est vertigineux de se rendre compte de l’improbabilité de ses méandres.

C’est le lot de chaque être vivant doué de conscience en ce monde.

C’était mon lot comme c’est le vôtre.

Si j’en avais vraiment eu l’occasion, j’aurais pu m’étonner ou rire intérieurement de la position dans laquelle je m’étais enferré lorsque tout cela a vraiment commencé. Outre que je n’en avais pas le loisir, maintenu par une poigne d’acier et frappé en tous sens, j’aurais peut-être déjà aperçu un pan de la vérité. Déjà, à ce moment-là, les lignes de mes avenirs n’étaient plus aussi claires. Elles avaient entamé leur métamorphose. Elles étaient plus floues, et se chevauchaient les unes les autres, se recoupant même à différents points précis. À dire vrai, définir le moment exact du commencement était déjà impossible. Je le sais maintenant.

Même alors, quand la douleur me vrillait la chair et que la volonté de survivre occupait toutes mes pensées, je pus confusément sentir la présence de ces lignes de lumière qui s’entremêlaient si bien que mon existence se déployait non pas de façon linéaire, mais selon différentes strates d’une seule réalité.

Des fragments de sons, d’images, de sensations, me percutaient avec autant de violence que les coups assénés sur mon corps. Les phrases se mélangèrent. Les contours de la réalité se firent plus imprécis, les visages se substituèrent à d’autres. Les odeurs se confondirent les unes aux autres. Ma tête se fit lourde et bascula. J’entendis à peine le Comte de Flamarens cracher son mépris.

— Je suis déçu de votre réponse, mon ami.

Le coup de poing ganté fit exploser la peau de ma pommette gauche avec un bruit mat, ébranlant l’une de mes dents et faisant jaillir une nouvelle gerbe de sang dans la nuit. Le goût âcre de métal s’insinua dans ma bouche, sur ma langue déjà gonflée. Je finis par renifler bruyamment et cracher à terre.

— Si c’est tout ce dont votre chien de chasse est capable, vous feriez mieux d’en changer, Monsieur le Comte.

Mon ton était plus bravache encore que je ne l’avais voulu. La sanction ne se fit pas attendre et un nouveau coup atteignit ma tempe.

— Qui tu traites de chien, face de rat ? Quand j’en aurai fini avec toi, tu regretteras d’avoir encore une gueule, et tu me supplieras de t’achever. Et je sais pas si je le ferai.

Serge avait mieux ajusté, cette fois. Mais il commençait à perdre patience. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’une ouverture ne se présente.

Le sourire goguenard du Comte de Flamarens vint interrompre mes pensées. Sa figure aristocratique me toisait avec dédain, mais intérêt. À ce moment-là, je ne pouvais savoir pourquoi.

— J’admire vraiment votre pugnacité, Monsieur de Saint Ange. Mais elle est totalement inutile en l’occurrence. Quant à vous, Monsieur de Saint Amans, je veux vous confesser quelque chose, en guise de bonne volonté.

Le ton mielleux contenait une menace délibérée qui lui donnait une résonance macabre. Pierre, ficelé à un pilier de granit moussu tout comme moi, son verre de lunettes droit fendillé et ses vêtements déchirés par la lutte qui nous avait opposés à nos adversaires, regardait le Comte de Flamarens avec un courage teinté de fatalisme.

— Je vous l’ai dit, Monsieur le Comte, nous n’avons parlé à personne de ce projet, depuis le jour où vous nous avez envoyé votre commande jusqu’à ce soir. Les plans de l’instrument sont restés enfermés dans un coffre de l’atelier, nos données numériques ont été cryptées avec l’algorithme que vous nous avez fourni, nous avons brûlé le reste, et personne n’a été admis à entrer dans l’atelier lorsque nous y avons travaillé, tous volets clos. Depuis un an, nous n’avons pas accepté d’autre commande, et l’atelier est resté fermé tout ce temps. Vous pouvez me croire, Monsieur le Comte. Nous avons le plus grand respect pour vous et nous avons fait selon vos volontés depuis le début…

Flamarens le coupa.

— Voyez-vous, plus encore que la pugnacité de votre élève, j’admire les personnes capables de confiance. C’est si difficile à gagner, mais surtout à garder, la confiance. Si difficile que je ne suis pas loin de la considérer comme le trésor le plus précieux qui soit dans la vie. Car lorsque l’on peut se reposer sur cette certitude qui prend racine dans la relation entre deux personnes, la vie semble vous rendre les choses plus faciles. On possède une foi capable de soulever les montagnes. Le sommeil est plus facile à trouver, quand vient la nuit. Nul besoin de regarder sans cesse derrière son épaule pour surveiller ses arrières. Ceux qui ont cette capacité à faire confiance sont bénis des dieux, ne croyez-vous pas ?

La question était toute rhétorique, bien entendu, mais il la posa tout de même. Si le discours était adressé à Pierre, il était en réalité destiné à Marianne, la propre fille de Flamarens, dont la lèvre était coupée et meurtrie presque autant que la mienne. Elle était fermement maintenue par Renaud, l’autre sbire de son père, au milieu des ruines d’une vieille église gothique, seulement éclairées par les puissantes lampes qu’ils avaient rapidement déposées çà et là. Elle ne quittait pas son père des yeux, si perçants et si beaux, pourtant acérés et meurtriers à ce moment-là. Sa mise étudiée de jeune femme de bonne famille était ruinée par les traces qui maculaient son bustier, les déchirures de sa robe, les branches qui l’avaient décoiffée.

— J’aimerais être ce genre d’homme. Vraiment. Et j’ai essayé, vous pouvez me croire. J’ai essayé aussi fort que je le pouvais. Mais hélas, trois fois hélas, il se trouve que j’en suis incapable. Je ne sais pas. Je ne peux pas. Avec le temps, j’ai fini par penser que je n’étais tout simplement pas destiné à l’être. Voilà pourquoi je ne suis pas convaincu par votre réponse. Vous m’en voyez tellement désolé.

Comme si cette simple phrase avait été un signe ardemment guetté, Serge frappa à nouveau. Mon foie. Il savait où porter le coup pour obtenir une douleur maximale. L’onde de choc mit quelques fractions de seconde à m’atteindre. J’eus l’impression que ma cage thoracique explosait.

— Je crains fort de devoir pousser votre élève dans ses retranchements pour être vraiment sûr que vous ne me cachez rien. Vous comprenez sans doute que je doive m’assurer que vous n’avez parlé à personne de notre arrangement et que toutes les règles que j’avais exigées ont été respectées. C’est d’une importance vitale pour mes projets.

— Vous êtes un vrai malade, Flamarens.

Serge me fit taire à nouveau, puis il se recula, mit sa main dans sa poche de pantalon et en ressortit un petit objet métallique qu’il ouvrit d’un bruit clair. À travers le rideau de sang qui me recouvrait en partie les yeux, je vis le reflet d’une lame.

— C’est une intéressante hypothèse, mon cher ami. Et je suppose qu’elle n’est pas dénuée de vérité. La méfiance est sans doute une maladie, après tout. Mais je ne connais qu’une seule façon d’y remédier.

Serge prit ma main gauche et la lame commença à piquer ma peau.

— On va y aller tout doux, mon beau. D’abord une phalange, puis une autre, et une autre. Puis j’attaquerai la main elle-même, et pour varier les plaisirs, j’enfoncerai juste la pointe de quelques centimètres dans les plaies déjà ouvertes, et je tournerai. Dans un sens, puis dans l’autre. On va bien s’amuser, tu vas voir…

Le tranchant entama la peau de mon petit doigt. Doucement, lentement. Comme lorsqu’on prend le temps de peaufiner la taille d’une éclisse de violon. Je m’efforçais de ne pas crier, supportant chaque vague de souffrance comme on aborde un nouvel adversaire sur le ring. Je soufflais, expirais, inspirais, rapidement, bruyamment.

— Arrête, Charles ! Tu vois bien qu’ils n’ont rien dit ! Laisse-les partir !

Serge s’arrêta, le métal encore hésitant entre le muscle et le tendon.

Flamarens se retourna vers sa fille, une rage visible déformant son visage en une caricature pathétique. Il écumait mais continua de s’adresser à Pierre.

— Savez-vous ce que ça fait, Monsieur de Saint Amans, de ne pas atteindre le but qu’on s’est fixé, malgré tous les efforts que l’on a pu faire ?

Il planta ses yeux dans ceux de sa fille. Ils soutinrent leur duel muet de longs instants. Puis le père continua à parler sans briser l’affrontement.

— On se sent trahi. On se sent déçu. Profondément. De confiance, il ne peut plus en être question. On voit soudain toute la réalité des choses, dans leur entière cruauté, dans leur nudité crue. On est seul, Monsieur de Saint Amans. Irrémédiablement seul. C’est en prenant conscience de cette vérité première, cependant, qu’on se libère vraiment. Et que l’on fait ce qui doit l’être pour accomplir son véritable destin.

Il dirigea le révolver vers Marianne.

— M’empêcher de nuire, c’est bien ce que tu veux ? Et dis-moi, ma fille, qui a bien pu nuire à l’autre durant toutes ces années ? Je ne te demandais pas grand-chose à part respecter le nom que tu portes. Même ça, tu n’en as pas été capable. J’ai passé l’éponge sur toutes tes frasques, j’ai même accepté tes fréquentations et je ne t’ai pas punie lorsque tu as délibérément mis notre famille en danger pour me nuire. Oui, me nuire, à moi, ton père ! Mais ça, ma fille, je ne peux pas te le pardonner. Tu ne te mettras pas en travers de mon chemin. Et d’ailleurs, tu pensais vraiment que j’étais aussi faible que ça ? Qu’il suffisait de me pointer une arme dessus pour que je m’effondre en pleurant ? Tu penses que tu pourrais être capable de me tuer, simplement ? Comme ça ?

Le coup de feu prit tout le monde de court. Encore aujourd’hui il retentit dans ma tête, mêlé au cri d’horreur que poussa Marianne. Quand après une fraction de seconde j’ai compris que ce n’était pas sur sa fille que Flamarens avait tiré, et que j’ai vu la tâche écarlate s’étaler sur la chemise blanche de Pierre, le monde a soudain basculé. Pierre était avec René ma seule famille, le seul repère dans ma vie depuis aussi longtemps que je m’en souvenais. L’univers s’est contracté autour de lui. Il respira soudain si difficilement, ses traits déformés par la douleur, son souffle court, et ses mains s’agitèrent pour trouver la force de chaque battement de cœur. Je ne pouvais pas y croire. Tout le reste devint brumeux et me parvint avec décalage. Ma tête résonnait encore de l’explosion. Je ne percevais plus rien d’autre que la douleur de Pierre, sa lutte pour survivre. Cependant, même à cet instant, il était déjà évident pour moi qu’il ne tarderait pas à perdre ce combat-là. Marianne se dégagea de la poigne de Renaud pour se ruer vers le corps de Pierre qui glissait déjà à terre. Elle chercha à comprimer la plaie par laquelle s’épanchait un sang trop noir avec un morceau de tissu arraché à sa robe. Même dans la lumière incertaine et crue des lampes, il me fut facile de comprendre que le flot ne cessa pas vraiment. Les vêtements de Pierre devenaient peu à peu plus poisseux et pourpres. La vie voulait sortir de son corps, et chaque flot épais en charriait plus que la terre ne pouvait en boire avidement. Tant et tant qu’une flaque plus sombre commençait déjà à se former près de lui, qui teintait les lichens et les pierres. Il voulut parler mais ne put prononcer la moindre parole. À chaque effort son visage devenait plus pâle, ses membres se faisaient plus lourds, ses doigts plus gourds. Puis tout à coup son regard se figea, sa respiration se suspendit à l’infini, son cœur s’arrêta. J’ai senti le mien se serrer.

Flamarens s’était rapproché. Il était tout à côté de nous maintenant.

Il tenait la cithare entre ses mains. Celle que Pierre et moi avions mis une année entière à fabriquer selon ses plans.

Une cithare, une simple cithare. Un instrument vieux comme le monde, utilisé par les Hébreux et les antiques Chinois. Sa forme, cependant, se rapprochait plus du dessin organique d’une feuille d’érable que de la simple géométrie d’un instrument classique. Ses dix cordes de longueurs différentes étaient placées non pas de façon parallèle mais suivant un agencement qui paraissait défier toute logique. Aucun musicien de ma connaissance n’aurait cru possible d’en sortir un son.

Car Charles de Flamarens n’avait pas désiré une cithare banale. Descendant en ligne directe d’un seigneur médiéval dont la légende vantait la cruauté, il avait presque réussi à éclipser l’aura de son aïeul. Il détenait une fortune colossale qui lui assurait un pouvoir incontournable sur la région et qui lui servait entre autres à corrompre les autorités locales pour satisfaire ses excentricités. Il était connu pour être un grand amateur d’art, de ceux qui ne reculent devant rien pour arriver à leurs fins. Pour parfaire le tableau, sa réputation voulait qu’il s’intéresse également à l’occulte. De sombres histoires courraient à son sujet, qui ne se murmuraient que dans le secret des alcôves. Des histoires de chair et de sang.

Dans le sang qui s’étalait désormais à nos pieds, le sang de Pierre qui emportait toute sa vie, il déposa avec soin la cithare. Le bois happa le liquide rouge. Il se teinta peu à peu, comme s’il changeait d’essence. Charles s’assura que l’instrument entier s’imprègne d’écarlate. Il ne souriait pas, soupira.

— C’était un mal nécessaire, hélas. Il manquait une chose, un élément essentiel à l’instrument que vous m’avez apporté ce soir. Afin qu’il soit complet, le bois doit être imbibé du sang de son créateur. Je n’avais donc d’autre choix que de sacrifier Pierre. J’en suis désolé. Il était un grand luthier.

J’ai à peine entendu ce qu’il était en train de dire. Je ne comprenais qu’une chose. Pierre venait de mourir sous mes yeux et c’était cet homme qui l’avait tué. De sang-froid. Je voyais son visage tout près du mien. Une fureur incontrôlable s’est emparée de moi.

Et apparemment aussi de Marianne.

Elle parvint à saisir, en jouant de l’effet de surprise, le révolver que tenait son père, et à l’en frapper de la crosse. Flamarens tomba à terre, et elle braqua aussitôt le calibre vers Serge.

— Libère-le, Serge. Maintenant.

Le couteau hésita encore, mais la jeune femme tenait son arme fermement et on ne pouvait douter de sa détermination. La lame trancha mes liens au lieu de trancher ma chair.

Mon poing droit vola instantanément, pour s’écraser en plein dans le visage couturé de Serge, qui partit à la renverse, couché pour le compte.

Renaud tenta de dégainer son arme, mais Marianne surprit son geste et tira une sommation. Il resta pétrifié et laissa tomber le révolver.

Je me ruai vers Flamarens à terre, agrippant sa gorge dans une rage meurtrière. Il lutta faiblement mais il n’était pas de taille et j’ai commencé à serrer, serrer, serrer. Je n’avais qu’à peine conscience de ce que je faisais. Tout était rouge, tout était noir. Tout était violence et souffrance.

Une main se posa doucement sur mon bras. Je vis le visage de Marianne. Cela m’arrêta net, comme si le simple contact de sa main avait brisé mon aveuglement, comme si notre long tête à tête dans la voiture avait laissé des traces en moi. Une porte ouverte.

Renaud avait récupéré son arme et nous tenait en joue, mais n’osait pas agir par crainte de blesser son employeur.

Je compris que si je ne revenais pas à la raison, nous irions rejoindre Pierre dans un monde meilleur.

— Lâchez votre arme.

Je raffermis ma prise afin de montrer que je ne plaisantais pas. Mais je crois que mon expression était déjà suffisamment éloquente.

Marianne, voyant que le majordome obéissait, s’empressa de ramasser la cithare dont le bois couleur d’automne était maintenant luisant. Après un signe de sa part, je déroulais brusquement mon bras en lâchant ma prise et dans le même mouvement je lâchai un violent crochet du gauche qui envoya Charles de Flamarens valdinguer à travers les pierres. Lorsque son crâne heurta les restes d’une colonne, il s’immobilisa, sonné. Dans l’élan, Marianne et moi nous sommes mis à courir en direction de la voiture, à travers les ruines illuminées par la pleine lune.

Moins d’une centaine de mètres nous séparaient de la voiture noire qui était notre seule vraie chance de salut. Je crois n’avoir jamais couru aussi vite de mon existence. À chaque bond, je m’efforçais de garder les yeux fixés sur l’endroit où était posée la masse sombre de métal luisant. J’avais conscience de la présence de Marianne un peu derrière moi mais rien ne comptait plus que de se rapprocher du but.

Soudain, à une distance que je ne saurais estimer, une brutale impulsion éclata dans mon esprit. Je m’immobilisai, manquant de faire trébucher Marianne, et un son étrange, un mot que je ne connaissais pas jaillit de ma bouche.

Une image s’imposa d’elle-même.

L’image d’un homme d’âge mûr, la quarantaine robuste, dont le costume de soirée ne pouvait totalement dissimuler la carrure imposante. Cet homme qu’à peine une heure plus tôt j’avais croisé dans le jardin luxuriant qui servait d’écrin à la demeure du Comte de Flamarens.

Le souvenir de ce début de nuit revint à ma mémoire, syncopé, désordonné, et pourtant porteur d’un sens nouveau.

Le parc tout entier avait été éclairé par des milliers de bougies pour la Fête du Solstice. Les lueurs captives de lanternes de métal dansaient de façon mystérieuse sur les robes de soirée chatoyantes et dénudées des jeunes femmes ou sur les formes menaçantes ou grotesques des statues d’êtres mythologiques qui peuplaient l’endroit.

L’homme semblait être plongé dans la contemplation du reflet des étoiles et de la lune dans l’eau d’un bassin. Il portait une barbe bien taillée et aussi noire que la nuit. Machinalement, je tournai la tête dans sa direction. Presque au même instant, il se désintéressa de la surface liquide pour me regarder droit dans les yeux. Je fus capté par ce regard, aussi profond que le rêve le plus sombre. Quelques fugitives secondes, j’eus la sensation que mon environnement s’était rétréci pour se résumer à ce regard. Plus rien ne parvenait à attirer mon attention. Les bruits s’assourdirent. La lumière faiblit. Il a ostensiblement regardé le coffret que je portais dans mes bras. Puis quelque chose brisa le silence. J’eus la certitude que sans remuer ses lèvres, il m’avait chuchoté quelque chose. Une phrase dont je ne parvenais pas à saisir le sens et dont pourtant je savais qu’elle s’éclairerait au moment voulu, comme un jeu de mots ou un proverbe dont on comprend enfin, des années plus tard, le sens profond.

En pleine fuite dans la nuit, je venais juste de prononcer l’un de ces mots étranges, incompréhensibles mais lourds, que j’avais cru entendre dans le jardin de Flamarens. Presque aussitôt, un son étrange fit écho à celui que je venais de prononcer. Une note de musique d’une telle majesté qu’elle produisit en retour un silence plus complet que si le monde s’était arrêté de tourner, ou si la Création dans son ensemble avait retenu son souffle.

Un son véritablement divin. La cithare répondait.

Cela paraissait étrange, même à ce moment-là.

Ce son rappelait les autres, ceux de la Fête du Solstice au Manoir des Flamarens, que nous avions quitté quelque temps plus tôt. La plus courte nuit de l’année et son cortège de festivités débridées avaient toujours suscité chez moi une fascination proche de la ferveur religieuse, même si je n’ai jamais cru en un quelconque Dieu, ni en aucun de ses saints, et encore moins aux anges et aux démons. J’étais encore bien naïf à cette époque-là, même avec mes vingt-huit ans. Pourtant je sentais confusément que cette ambiance hors du temps naissait de quelque mystère ancien et cela me mettait à chaque fois dans un état d’esprit étrange.

Une heure plus tôt, autant dire une éternité, le coffret de bois laqué que je gardais dans mes bras n’était pas le seul à occuper mes pensées. Deux jours plus tard devait avoir lieu le combat pour lequel je me préparais depuis dix ans : le tournoi de Saint Gilles. Le remporter me conférerait le statut d’Initié de Saint Gilles, je deviendrais l’un des sept Maîtres de l’art de la boxe. Dix ans plus tôt, Yvain le Bel, le plus vieux et le plus respecté des Sept, avait fini par mourir, et les tournois de sélection pour trouver son successeur avaient débuté dans tout le pays. J’avais aussitôt désiré tenter ma chance. Je boxais depuis des années déjà, guidé et entraîné par René de Saint Antoine, un ancien élève d’Yvain. Il m’avait jugé prêt, il m’avait fait confiance, et j’avais entamé le long processus de sélection, enchaîné les combats durant dix longues années, pour me hisser jusqu’au tournoi final. Celui qui aurait lieu deux jours plus tard.

Dans la voiture noire de Pierre, je me sentais écartelé entre mon désir de gagner le combat des Initiés, et mon regret de quitter, si je le remportais, la douce routine de l’atelier de lutherie. Les gens s’étaient toujours étonnés de l’apparente dichotomie de ma vie, campée entre les gestes précis, méticuleux, doux et artistiques de la facture d’instruments, le contact chaud du bois, la faculté de créer, et les explosions brutales de force destructrice, la sueur, le sang et les cris, la rage de vaincre, les chocs, les craquements des os, les hématomes et la fureur des combats de boxe. Mais j’étais ainsi fait, et si l’on considère ce que je suis devenu, tout ceci entre dans un schéma cohérent qui témoigne de ce que pouvait être mon Destin. Créer et détruire ne sont pas des actes si éloignés l’un de l’autre si on les considère comme les deux faces d’une même pièce.

Mais les gens n’ont pas ce regard-là.

Pour l’heure, ma vie était donc divisée entre ces deux pôles apparemment contradictoires. Mon travail de Compagnon Luthier dans l’atelier réputé de Pierre de Saint Amans, le plus grand facteur d’instruments de tout le pays. L’entraînement éprouvant et les combats de boxe sous la houlette de René, dans l’espoir de devenir l’un des Sept.

Et ce soir-là, c’était ma vie de luthier qui avait décidé de mon Destin.

À suivre, dans quelques mois…

Bréviaire des erreurs à ne pas commettre quand on réalise un film (français)

Bréviaire des erreurs à ne pas commettre quand on réalise un film (français)

Le métier de réalisateur n’est pas facile et produire un film en France n’est pas toujours une partie de plaisir.

Aussi certains sont prêts à beaucoup pour imposer leur marque, notamment à transgresser certaines règles établies, en pensant que cela fera remarquer leur production comme différente.

Mais n’est pas Truffaut qui veut.

Surtout pas Thomas Salvador, Christophe Honoré, ou Pascale Ferran, dont les films vont me servir de petite illustration de ce qui (selon moi) fait un film raté. Je ne vais pas m’ériger en donneur de leçon, car je sais que la critique est aisée. Mais, ayant été déçu (euphémisme) par ces trois films, j’ai voulu comprendre véritablement pourquoi et en tirer quelques leçons pour moi-même.

Raconter l’histoire d’un garçon timide et banal qui découvre que l’eau décuple ses forces et lui permet de rétablir la justice autour de lui (Vincent n’a pas d’écaille, de Thomas Salvador), revisiter un poème lyrique et bucolique qui est aux sources de la poésie occidentale (Métamorphoses, de Christophe Honoré d’après Ovide), ou explorer deux mondes qui n’auraient jamais dû s’apprivoiser, celui d’un homme d’affaires dans un hôtel d’aéroport et celui d’une femme de chambre (Bird People, de Pascale Ferran), cela paraît très prometteur au premier abord, là, comme ça, avec mes trois pitchs lancés au débotté.

On peut trouver stimulant le fait de présenter un « super-héros » français sans faire référence aux grosses productions américaines, de voir comment un autre regard est possible sur ce thème.

On peut trouver excitant de suivre les diverses métamorphoses que les Dieux gréco-romains imposent aux Mortels dans la mythologie, et d’adapter la poésie antique à notre monde moderne.

On peut aimer voir se développer à l’écran les hasards de la vie et des rencontres, qui sont capables de bouleverser des existences qui n’ont a priori aucune raison de se croiser.

Sauf que lorsqu’on veut montrer une histoire, il faut prendre garde à ne pas transgresser certaines règles.

Première faute à ne pas commettre : perdre le spectateur

Une histoire doit suivre un déroulement.

Elle doit reposer sur un scénario construit, avec des phases de développement dans son intrigue.

Elle doit se garder de trop montrer, de trop exposer, mais elle doit aussi poser le décor de façon nette, sans que l’on puisse se demander quel est l’intérêt des images que l’on regarde.

Le cinéma asiatique est maître dans l’art d’évoquer un sentiment par un plan muet d’un épi de blé ou de sorgho qui ploie sous le vent, pendant de longues secondes. Mais il faut du talent pour cela, et il faut l’utiliser à bon escient. Des minutes entières de pellicule (ou des giga-octets de disques durs puisque maintenant on tourne en numérique) sont gâchées dans ces trois films simplement parce que des dizaines de plans n’ont aucun intérêt à être montrés. Pas même poétique, excuse que j’ai essayé de trouver à chacun des trois avant de jeter l’éponge.

Je sais que certains courants dans l’art cinématographique pensent qu’il faut expérimenter, que la narration peut être déconstruite, ou même absente. Certains l’ont fait avec une maestria qui fera date, comme Nolan avec son Memento, un pur chef d’œuvre de montage et de narration non linéaire. Mais même ces films-là respectent un schéma de base dans leur intrigue, même ces films-là se tiennent à une loi absolue : on ne montre que ce qui a du sens dans l’histoire ou dans la compréhension du personnage ou de son évolution. Et même si on bouscule tout cela, on fait en sorte que le spectateur soit pris dans l’histoire.

Regarder un film est un plaisir (en théorie), pas une marche forcée ou l’on doit sans cesse se demander où veut en venir le réalisateur.

Deuxième faute : ne pas prendre soin de l’esthétique

Un film, normalement, c’est une œuvre d’art.

Comme telle, on le peaufine, on le bichonne, on lui donne le meilleur de nous-mêmes.

Par exemple, il est une étape de la postproduction qui se nomme l’étalonnage, et qui est censée uniformiser les ambiances lumineuses du film afin que la vraisemblance soit respectée. Ainsi une scène tournée en début de printemps, mais dont les plans sont censés se dérouler en été pourra visuellement être crédible.

Alors prenons Vincent n’a pas d’écaille : là, c’est raté. La moitié du film montre des images trop contrastées, avec des couleurs blanches très surexposées à cause du soleil provençal. Un peu comme un documentaire de journal télévisé tourné le matin même. Et encore, la comparaison est-elle très offensante pour les réalisateurs de reportages, qui font attention à la lumière parce que justement ils ont peu de temps de retouche avant diffusion.

Je pense qu’on peut assumer le parti-pris d’ancrer l’histoire de Vincent dans la réalité, donc de montrer des images les moins travaillées possible. Ce serait intéressant pour jouer sur le contraste de la réalité et des pouvoirs surnaturels. Mais la réalité du cinéma est une réalité reconstruite, par essence. Elle doit donc avoir l’apparence de la réalité. Ce qui est impossible si le spectateur remarque des zones trop exposées sur l’écran, ou une inégalité d’éclairage des plans.

Car l’important c’est la crédibilité de l’histoire. Des images non suffisamment travaillées vont nuire à cette crédibilité, et le spectateur décrochera son attention, aussi bon que soit le scénario.

Dernière faute, capitale : ne pas faire attention au choix des acteurs

Sur ces trois films, il y a peut-être deux acteurs dont la diction n’est pas ânonnante, scolaire et insupportable.

Dans Métamorphoses, le choix de faire jouer des jeunes lycéens aurait pu être intéressant, mais leurs textes sont dits avec platitude, sans aucune conviction, peut-être de façon volontaire, se prend-on à penser.

Le beau jeune homme qui est censé incarner Jupiter, Roi des Dieux, est certes très bien fait de sa personne, mais il n’a pas l’envergure, pas de classe, pas même la présence bestiale (puisqu’il est aussi question des métamorphoses du Père des Dieux lorsqu’il cherche à séduire des Mortelles) qu’un tel rôle nécessite.

Il faut dire qu’il n’est pas aidé par les autres comédiens, dont le naturel devant la caméra est proche du zéro absolu. Lorsque l’on entend des dialogues comme « je veux ton corps pour moi toute seule » prononcés comme une récitation avec la voix d’une adolescente de 15 ans qui n’a pas envie de faire sa dissertation, il y a quelque peu outrage, non ?

L’incarnation des personnages est une donnée essentielle d’une histoire. Là encore la crédibilité de tout le film repose sur ce pilier.

Aurait-on pu montrer une interprétation moderne d’Ovide en choisissant des adolescents dont la diction aurait été travaillée ? J’en suis convaincu.

Et pourquoi un film français ?

Bien sûr, il existe des films américains qui commettent les mêmes erreurs : le Van Helsing avec Hugh Jackman, par exemple, montre un casting raté avec un Dracula totalement ridicule au charisme d’une huître.

Mais généralement les Américains font très attention à l’esthétique de leurs films (on peut d’ailleurs leur reprocher parfois de le faire au détriment de l’histoire elle-même), ainsi qu’à la distribution des rôles. De même, il est rare que les films étrangers jouent avec les codes de la narration au point de montrer des scènes qui n’ont pas d’intérêt dans l’histoire.

Et puis, alors qu’il paraît que nous avons un cinéma que beaucoup nous envient, parfois, il est bon de remettre les choses à leur place.

J’ai conscience que les cinémas des autres pays peuvent nous offrir eux aussi un bon nombre de films ratés.

Je pourrais même me dire qu’il s’agit de jeunes réalisateurs français inexpérimentés, mais ce n’est pas le cas.

Je pourrais me dire que je n’ai pas compris ces trois films. C’est possible au vu des critiques qu’ils ont reçu (notamment par Télérama , , ou ).

Mais j’ai un doute, tout de même.

Un contre-exemple ?

Ce n’est pas un film français, mais pour moi il montre ce qu’auraient pu être Vincent n’a pas d’écaille, Métamorphoses, ou Bird People. Il s’agit de l’excellent Lost in Translation, de Sofia Coppola.

Kappa16, quand l’autiste n’est pas celui qu’on croit

Kappa16, quand l’autiste n’est pas celui qu’on croit

Je m’intéresse depuis longtemps au thème de l’altérité mécanique, et plus généralement à l’altérité tout court, deux préoccupations fondatrices de la science-fiction et de la fantasy. C’est aussi le cœur de mon métier, au final : soigner, c’est soigner l’autre, et soigner de façon humaniste c’est tenter de percevoir cet autre tel qu’il est réellement. Malgré les différences, malgré parfois les incompréhensions et les divergences de valeurs. Malgré même certaines pathologies obérant l’entrée en relation, telles que l’autisme.

Aussi, un roman comme Kappa16, de Neil Jomunsi, mettant en scène un robot et un garçon autiste avait de grandes chances de se retrouver entre mes mains et sous mes yeux.

Enoch est un robot domestique de modèle Kappa16 d’occasion. Il a pour mission de prendre soin de Saul, un garçon autiste, dont la pathologie a bouleversé toute la famille. Il s’acquitte de sa tâche avec la fiabilité que l’on connaît à ses semblables. Jusqu’au jour où un terrible événement change son existence, mais aussi celle de la famille de Saul. Et Enoch doit fuir.

Sur la forme, Kappa16 relève d’une véritable recherche. Puisque le narrateur est le robot lui-même, puisque toute l’histoire est présentée de son point de vue, la syntaxe informatique qui caractérise le monologue intérieur d’Enoch parvient à poser une atmosphère sans toutefois gâcher ni la compréhension ni la fluidité du texte. Au contraire, elle permet de percevoir l’altérité du programme, de l’I.A., puisque c’en est une, finalement (Enoch a conscience de lui-même). Le choix est même pertinent quant à ce qu’il dit du robot, mais aussi ce qu’il dit ou ne dit pas, justement, de l’humain. C’est aussi un point de départ vers une réflexion plus vaste, et c’est ce qui rend l’ouvrage vraiment réussi.

L’autisme est une pathologie complexe et très difficile à vivre, car elle touche la relation même que l’on peut avoir avec ceux qui en sont atteints. Ils ne peuvent pas aussi facilement que nous comprendre les codes qui régissent les relations avec les autres et sont empêchés de nouer un contact avec leurs semblables sans une prise en charge patiente, adaptée, douce, qui leur permet dans le meilleur des cas de s’ouvrir et de comprendre notre monde. Les ouvrages médicaux parleront mieux que moi des causes, du diagnostic extrêmement difficile, des traitements psychologiques, des progrès lents et de l’épuisement qui guettent souvent les parents de ces enfants qui sont comme « enfermés en eux-mêmes ». Ce n’est pas véritablement le propos ici.

L’important pour comprendre Kappa16 et la réflexion qu’il peut faire naître, c’est de saisir que l’enfant autiste est un être humain qui peut sembler différent à ses semblables au point d’en paraître « extraterrestre » comme on dit dans le langage courant. Il peut ne pas percevoir vos intentions. Ne pas parvenir à saisir qu’un sourire est une invitation, ne pas  contrôler ses émotions, se mettre à avoir peur lorsqu’un bruit le gêne, terrorisé par l’irruption dans son monde d’un élément perturbateur. Il peut se mettre à crier ou à rire et changer très rapidement d’humeur, ou au contraire rester indifférent, totalement étranger à ce qui se passe autour de lui. Ses réactions sont incompréhensibles et intenses.

Le parallèle avec le robot qui apprend à devenir humain est tout trouvé… mais encore fallait-il le faire.

L’I.A. plus humaine qu’un humain ?

On a l’habitude de présenter des I.A. froidement inhumaines, comme vous pourrez le lire ici dans mes précédentes divagations. On fait même le détestable contresens de présenter l’intellect comme une négation des émotions, comme j’ai pu en discuter ici avec une neuropsychologue.

On postule que la capacité à calculer selon un raisonnement purement mathématique inhibe le ressenti des émotions, leur vécu réel. Et on pose comme axiome qu’une machine pensant en ces termes ne peut qu’être coupée de ce qui fait de nous des êtres vivants, mais aussi des êtres sensibles et au final des êtres humains.

Kappa16 fait partie de ces œuvres qui partent de l’idée inverse.

Saul, l’enfant autiste, n’est que très peu mis en scène, alors qu’il est le point central de l’existence d’Enoch. C’est qu’on pourrait presque penser que le robot est le porte-parole des pensées de l’enfant. Comme si le robot et l’enfant étaient deux facettes d’un même personnage : un être profondément humain, mais qui cherche à comprendre les autres, sans parvenir à véritablement le faire, et sans parvenir à exprimer correctement ce qu’il ressent.

C’est du moins la lecture que j’en ai faite.

La maladresse d’Enoch, la façon dont il est influençable (car il obéit aux ordres), mais aussi ses interrogations, sont comme une allégorie de celles de Saul.

Dans cette lecture, le robot est considéré comme un être vivant, a priori, même si le texte explicite l’inverse. C’est le regard qu’ont les humains sur lui qui le rend « autre », qui le met à sa place de robot, de machine. L’une des premières scènes, où Enoch est molesté par des adolescents, le montre assez bien, je trouve. De la même manière, on peut se demander si notre égard ne place pas l’autiste dans sa position d’être « étranger ».

C’est un renversement de valeur qui peut s’opérer au fil du livre. Les principaux humains qui y sont présentés, à part Saul, sont Claire et Thomas, ses parents, les nouveaux propriétaires d’Enoch. Claire est présentée comme une mère dépressive, détruite probablement par à la fois la maladie de Saul et la réaction de son compagnon. Car Thomas a réagi en s’éloignant des sentiments purs, et s’est lancé dans une opération d’autodestruction systématique : de son couple, de son quotidien, de sa propre vie, de son propre respect.

Les comportements du père de Saul deviennent violents, déviants, presque cruels.

Il prend la place dévolue habituellement aux machines : celle du « méchant », même s’il est présenté de manière complexe et sans jugement, ce qui est aussi une qualité du livre. Il souffre et cette souffrance est presque palpable. Son comportement s’explique, intimement. Peu à peu il s’éloigne de son « humanité », ou plus exactement des valeurs que nous y rattachons le plus : respect de l’autre, compréhension, sincérité. Et si l’auteur jette tout de même un regard bienveillant sur lui, il prend peu à peu la place d’un être « autiste » : il ne se soucie plus des émotions des autres, ne les respecte plus, ne parvient plus à exprimer sa souffrance que d’une manière déviante, cruelle, inadaptée.

Humain, Humanité, Humanisme

C’est une trilogie à laquelle le livre fait implicitement référence.

L’humain, c’est souvent ce à quoi on oppose la machine, ou l’animal. C’est l’être vivant et conscient de son existence. Mais si la machine devenait consciente d’elle-même, serait-elle pour autant qualifiée d’humaine ?

Non, car au-dessus du fait d’appartenir à une espèce vivante et consciente, nous appelons « faire preuve d’humanité » tout comportement qui montre des valeurs morales propres à notre espèce à nos cultures. La pitié, la bonté, le respect de certaines normes, la distinction entre le Bien et le Mal. Et ce même si ces valeurs peuvent avoir des définitions très changeantes en fonction de l’époque ou du lieu (au XIXe siècle, le colonialisme, détestable de nos jours, était une forme de morale acceptée par la société européenne). Mais si la machine faisait preuve d’humanité, pourrait-on la qualifier d’humaine ? C’est une question déjà plus difficile à trancher. Et au vu des personnages de Thomas, de Claire, de Saul, on peut même douer que les êtres humains fassent preuve eux-mêmes de cette qualité d’humanité qui est notre mètre étalon. C’est que la souffrance, la cruauté, l’égoïsme, le Mal font partie intégrante de notre condition humaine, et pas seulement les valeurs d’humanité.

Et le plus intéressant est le troisième niveau : l’humanisme, qui pourrait se définir comme la volonté de devenir un meilleur humain, non pas dans le développement physique et la performance, mais dans l’application d’une éthique, d’une conduite de vie, basées sur le respect de l’autre et sur l’acceptation de la nature complexe de l’être humain, et des autres au sens large.

Si la machine devenait humaniste, pourrait-on la qualifier d’humaine ?

Enoch fait preuve dans le roman de plus de sensibilité que les humains qui l’entourent. Mais aussi de plus d’humanité, même si c’est dans sa programmation. Et enfin, il fait preuve d’humanisme, lorsqu’il choisit une conduite, en dehors de sa programmation.

Entrer en relation : l’harmonie d’être avec le monde

Le rapport avec l’autre présuppose une certaine « intelligence émotionnelle », une habileté à comprendre les émotions, les siennes propres et celles des autres. C’est ainsi que l’autisme gêne celui qui en souffre, l’empêchant de développer une relation à l’autre, mais aussi au monde, qui soit harmonieuse.

Kappa16 met en scène un robot thérapeutique, comme cela commence à se faire au Japon, par exemple, où les machines sont aussi utilisées pour rééduquer les personnes souffrant d’Alzheimer. Il est frappant de constater que c’est aussi un rôle qui peut être joué par des animaux. De nombreuses expériences thérapeutiques ont montré que le contact avec des animaux pouvait améliorer l’entrée en relation des autistes, et améliorer l’état émotionnel comme mnésique des personnes souffrant d’Alzheimer.

À ce propos, je me demande s’il est intentionnel de la part de Neil Jomunsi de présenter un robot thérapeutique dont les références conceptuelles sont aussi influencées par la langue et la culture japonaise. À partir de mots japonais, faisant partie de son vocabulaire de base, Enoch disserte presque sur la structure métaphysique du monde, sur l’existence d’un sens, et sur la trame même de la vie. On y discernerait presque une philosophie zen ou shintô, une certaine vision que je qualifierais d’« harmoniste ». De même, l’assimilation des robots, très présents dans la culture populaire japonaise, avec les animaux, le concept presque animiste de conférer une âme aux objets, et donc aux machines, parle aussi de cette façon d’envisager le monde comme un tout cohérent que nous devons appréhender de manière sensible comme intellectuelle.

J’y ai peut-être vu ce que je cherchais à y trouver, mais cela me rappelle un échange récent avec Mais où va le web, sur la façon dont les philosophies asiatiques pouvaient nous aider à considérer notre technologie.

Je pense de plus en plus que considérer à nouveau la Nature comme consciente, habitée d’une âme, y compris dans nos créations humaines, pourrait nous aider à relever les défis existentiels qui se posent à notre espèce, à notre monde. Loin des dogmes religieux, mais aussi du matérialisme pur, une voie plus philosophique inspirée par la valeur du respect comme pierre d’angle serait un chemin prometteur pour sortir de la spirale infernale de notre (auto-)destruction.

Vœu pieux de ma part dans ce début de 2017 déjà bien secoué…

Cinquante nuances d’horreur

Cinquante nuances d’horreur

L’ami Saint Épondyle a pris l’habitude d’organiser de temps à autre des concours de fifties sur son blog.

Alors, non, il ne s’agit pas d’un concours de mode des années 1950, ou d’un radio-crochet centré sur le rock de la même époque.

Non, un fifty est une histoire très courte écrite en cinquante mots tout juste, ni plus, ni moins. Les règles de comptage des mots y sont particulièrement drastiques, car l’intérêt de l’exercice réside justement dans cette limite qui oblige à toutes les ellipses, aux métaphores, aux mots riches de puissances évocatrices.

On pourrait penser que les histoires qui en découlent sont fades et sans couleur. Au contraire. Le texte doit être ciselé avec précision, comme une mécanique horlogère d’antan, ou comme un bijou de belle facture. Et moyennant de gros efforts, il est possible de produire des textes à la fois percutants, colorés, structurés. Et courts. Si courts qu’ils laissent souvent la part belle à l’interprétation, à l’imagination du lecteur, qui va construire tout un « avant » et parfois même un « après » les cinquante mots.

Je n’ai jamais été un fan des concours d’écriture, mais c’est en découvrant le concours de fifties « à la manière de Philip K. Dick » que j’ai décidé de tenter l’expérience. J’étais alors en train de lire et de regarder The Man in the High Castle, et cela m’a semblé stimulant. Essayer de transposer une uchronie « dickienne » en cinquante mots… le défi était assez étrange pour me tenter. J’ai donc participé et The Woman in the High Tower (que vous trouverez au bas de cet article) en a été l’enfant.

J’ai trouvé l’exercice difficile, exigeant, presque cruel. Enlever des mots, les réorganiser. Amputer des phrases, les tordre. Trouver des images fortes, et choisir lesquelles garder et lesquelles abandonner. C’est très difficile. Ça oblige à la synthèse, mais aussi à la poésie.

Il y a quelques mois, Saint Épondyle a remis ça. Avec un thème qui avait peu de chances de me parler : l’horreur.

Mes univers de prédilections sont plus le merveilleux, le fantastique, le noir, et surtout la fantasy et la SF. J’ai une sainte horreur (!) des histoires de zombies (elles me font trop peur) et si je suis attiré par celles qui causent de vampires, c’est cause de la beauté du mal et du sous-titre sensuel, mais certainement pas à cause de l’aspect horrifique. Bref, sorti de l’indicible lovecraftien, qui a pour moi le goût de l’interrogation métaphysique et du jeu de rôle de mon adolescence, je n’aime pas avoir peur.

Mais ce fut encore un défi supplémentaire. Comment instiller la peur, l’horreur, en cinquante mots ?

La peur est un sentiment si diffus, si personnel. Ce qui terrifiera une personne en laissera une autre de marbre. Sans doute plus encore que les histoires d’amour ou les drames, les histoires d’horreur font appel à un noyau primal du lecteur. Ceux qui ont une arachnophobie comme moi seront certainement plus touchés par une histoire de toiles et de morsures par des êtres à plusieurs pattes et plusieurs yeux globuleux que d’autres personnes.

Je me suis fixé une méthode. Le thème doit être traité de façon la plus universelle possible. Il doit avoir un lien avec nos peurs primitives. Avec notre chair. Les mots doivent être forts, mais pas trop. Ils doivent porter des images connues, par chacun d’entre nous.

Et voici ce que cela donne.

La chère de ma chair

Il me regarde et sourit. La peau de mon visage écorchée sur la table par des épingles en fer se crispe lorsque sa main accouche nos enfants. Chacun arrache une part de mon âme ou de mon corps. Et les dévore.

Il me regarde encore, sourit.

Mon fils. L’Antéchrist.

J’en suis assez fier, même s’il n’a pas brillé dans le classement.

D’une part parce que j’ai estimé avoir rempli mon objectif. Raconter une histoire horrifique en cinquante mots tout juste, moi qui n’ai jamais vu d’autres films d’horreur que l’Exorciste et Projet Blair Witch, ainsi que les parodies Scream.

D’autre part, et c’est aussi un aspect essentiel, parce que j’ai pu lire les presque cent autres productions des participants qui comme moi avaient sué sang et eau sur leur fifty. La profusion est grande et on y trouve de belles perles. Mon préféré étant (ça tombe assez bien) le deuxième choix du jury, le texte de Groucho qui vous pourrez lire sur le blog de Saint Épondyle.

J’en retire aussi une discipline pour l’écriture de textes plus longs ou plus conventionnels. Il faut remettre sur le métier notre ouvrage, le penser, le peaufiner. Si nous mettons un peu de l’énergie du fifty dans nos textes plus longs, l’ensemble y gagnera sans doute en cohérence et en efficacité, sans pour autant perdre en intensité, en développements, en digressions essentielles. Il « suffit » de s’attacher à varier le vocabulaire, à varier les sens sollicités, à changer les angles. Bref, à travailler le texte.

C’est en tous les cas ce que je m’efforce de faire.

Joyeux troisième anniversaire, Serpent à Plume

Joyeux troisième anniversaire, Serpent à Plume

Je suis un homme de rituel, et les cycles sont pour moi une composante essentielle de l’existence.

Un troisième cycle s’achève déjà pour d’écaille & de plume, alors qu’une nouvelle fois la roue se met à tourner et ouvre un quatrième épisode de l’aventure débutée avec cet antre numérique. Une fois encore, c’est le moment de se retourner un peu pour voir le chemin parcouru, les réussites et les échecs, avant de regarder vers le futur et les projets qui vont animer cette quatrième année.

La régularité du métronome… ou presque

Cette année a été marquée par une pause. En musique, il n’y a pas que les notes. Il y a les silences, les pauses, les demi-pauses. Parfois, leur présence en dit aussi long que la mélodie. Parfois, ils sont insoutenables. Parfois encore ils sont lourds de sens.

Articles publiés

Pour la première fois au long de ces trois années, le métronome a sauté un battement, comme une extrasystole auriculaire, comme une syncope. Cet été a été riche sur le plan personnel, et j’ai choisi de manquer l’un de mes rendez-vous avec vous pour le vivre correctement. Parfois, la vie, la vraie, impose un rythme différent, son propre cycle. Il s’agit de l’écouter, de l’entendre, de le prendre en compte. Il s’agit de vivre.

Mais le reste de l’année, le cœur du Serpent à Plumes a retrouvé sa fréquence, et toutes les deux semaines un article paraissait. Cela reste ma grande fierté, pour la troisième année consécutive.

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Augmentation du nombre de visiteurs

La croissance de mes visiteurs continue à être au rendez-vous, même si beaucoup viennent butiner sans vraiment revenir. Mais je suis conscient que le monde virtuel est vaste, sans doute plus que notre monde bien réel, et que les découvertes y sont éphémères, que nous sommes tous des nomades numériques, avec quelques rares habitudes vers de grandes demeures bien identifiées. J’aime voir internet comme une contrée mystérieuse où l’on peut voyager de région en région sans jamais revenir sur ses pas. C’est sans doute que quelques grands royaumes captent la majorité des voyageurs : les réseaux sociaux, les sites d’information, les sites marchands. Je ne suis ni l’un, ni l’autre, encore moins le troisième.

J’ai quand même quelques invités réguliers, qui commencent à me lire de temps à autre. Je pense à Saint Épondyle, ou à Mais où va le Web, par exemple.

Et parmi ces visiteurs, j’ai retrouvé avec plaisir quelques connaissances perdues de vue depuis des années, comme Axel, ou WilyBird.

D’ailleurs, je me félicite de la qualité des quelques commentaires que j’ai reçus cette année.

Rétrospectives

Si l’on s’intéresse aux articles qui ont le plus attiré mes visiteurs, on peut retenir que, comme l’an passé, c’est mon analyse sur les séries et les films qui tient le haut du pavé. Je vous présente le trio gagnant.

Ensuite, mes contributions au jeu de rôle m’apportent un deuxième contingent d’invités. Particulièrement ma série sur Star Cowboy, ma campagne de space opera, et ma proposition de jouer avec FATE sur le mode des séries américaines, ou mon essai de présenter les scénarios sous forme de cartes heuristiques.

Enfin, ma grande déception est encore que mes productions plus littéraires arrivent dans le peloton de queue, mais je pense très sincèrement que les textes littéraires sont très difficiles à lire directement sur un site. J’ai donc quelques projets de ce côté-ci, dont je vous parlerai plus tard dans l’année si tout va bien.

Promesses non tenues, promesses à tenir

J’ai débuté l’année dernière en teasant honteusement des articles qui pour la plupart n’ont pas encore vu le jour. Je sais, c’est mal. Pourra défense, ils étaient tous déjà bien avancés. Mais j’ai été victime de ma propension à être enthousiaste pour ma dernière découverte, celle qui avait lieu juste avant la date de publication prévue d’un article. Et puis aussi, il faut l’avouer, par le fait que l’inspiration venait beaucoup plus facilement sur ces sujets-là que sur ceux qui étaient prévus à l’origine.

Je n’ai pas non plus tenu deux grandes promesses : terminer Le Choix des Anges, et le chapitre 2 de Fée du Logis.

Aussi cette année sera différente. Malgré les changements qui vont encore avoir lieu dans ma vie (cette fois-ci du côté professionnel), je vais consacrer plus de temps à l’écriture de ces deux projets littéraires. Malgré les représentations de Un drôle de cadeau, qui vont continuer cette année, je vais me discipliner. D’ailleurs, je n’ai pas totalement démérité en 2016, puisque la réécriture du Choix des Anges est achevée à 40 % environ. Il me reste du travail à accomplir, mais c’est largement faisable si mes vacances sont cette fois-ci de vraies vacances…

La vie est pour moi un enchaînement de cycles, mais aussi une question d’équilibre. Le défi est de trouver le juste équilibre entre tous les piliers de ma vie : piliers personnels, pilier professionnel, pilier artistique. J’ai l’ambition de réussir en 2017 à enfin trouver la bonne recette, la bonne formule alchimique.

J’y travaille, et j’ai de l’aide.

Alors, en avant, suivez-moi dans le quatrième cycle !

Sol Invictus, un conte de Noël

Sol Invictus, un conte de Noël

Il marchait depuis très longtemps. Trop longtemps pour se souvenir d’autre chose que ses pas, l’un après l’autre foulant tour à tour le sable, l’argile, les roches, puis la glace, et la glace, en encore la glace. Il était épuisé. Ses forces l’abandonnaient à mesure que la lumière déclinait. Et le monde autour de lui devenait plus inquiétant et dangereux à mesure que les ombres s’étiraient, que les ténèbres recouvraient chaque objet, chaque plante, chaque animal, d’un voile sombre.

À mesure qu’il avançait les flocons de neige tourbillonnaient autour de lui et fondaient en approchant de sa peau. Certains commençaient déjà à garder leur structure cristalline, et formaient comme des gants de soie très fins sur ses mains.

Il devait s’appuyer sur tous les obstacles qui parsemaient son chemin de petites embûches pour ne pas glisser ou tomber, pour ne pas s’affaisser d’un coup.

Il faisait froid.

C’était une sensation nouvelle pour lui.

Une sensation étrange.

Il n’était pas certain de l’avoir jamais ressentie à ce point, même au fil des cycles et des révolutions.

À force d’être rivés sur le sol et à scruter la moindre trace, le moindre indice du passage de son adversaire, ses yeux dorés étaient devenus rouges. Le vent les faisait même parfois paraître plus flamboyants qu’à l’ordinaire.

Malgré l’impression de flou, il fixait chaque poussière, chaque aspérité, chaque creux. Il y distinguait de moins en moins bien les petits signes que laissait la bête sur son passage, mais parvenait tout de même à suivre la piste, en y jetant toutes ses forces.

Mais elles déclinaient, tout comme lui, tout comme l’éclat de ses yeux, tout comme le flux de vie dans ses artères et ses muscles.

Les morsures du vent glacial se faisaient de plus en plus insistantes, de plus en plus violentes. Elles commençaient à cingler sa peau, à la refroidir, à lui infliger mille et un tourments aussi acérés que des millions d’aiguilles. Il sentait que ses pas ralentissaient. Sa respiration se faisait plus hésitante, plus superficielle. Sa chevelure gelait. Sa peau se racornissait.

Peu à peu, il vit les gelures crevasser l’épiderme de ses mains, puis sentit que son visage lui-même se couvrait de zébrures écarlates.

Ses doigts devenaient gourds, ses sensations devenaient sourdes. Tout en lui ne faisait que clamer l’envie de s’arrêter. De se poser. Mais il savait ce que cela signifierait. Il savait que sa mort signait une fin plus grande. Il ne pouvait s’y résoudre.

Et pourtant chaque geste devenait de plus en plus impossible, de plus en plus odieux.

Son sang produisit une première goutte, qui figea instantanément, puis une deuxième, qui parvint à s’échapper. Le froid la cristallisa en une petite rigole irisée de bleu et de vert. Et chaque gouttelette qui s’évapora dès lors de chaque blessure fit comme une petite vague glacée auréolée de teintes azurées et verdâtres. De fins voiles colorés s’élevèrent dans le ciel, scintillants, quand les perles sanguines s’écoulèrent au sol glacé.

Il faisait de plus en plus froid.

Il était de plus en plus épuisé.

Sa vue se troubla. Les traces au sol lui échappèrent à plusieurs reprises.

Il crut voir une autre lumière, au loin. Un autre feu. Mais son esprit déjà congelé refusait de lui donner une image cohérente de ce que ses yeux percevaient.

Il trébucha.

Ses mains accueillirent le choc, et l’amortirent de leur mieux, provoquant de nouvelles entailles, de nouvelles blessures dont le tribut rougeoyant se changea en flaque huileuse en touchant la neige. Ses articulations gémirent, cédèrent. Comme si le gel était parvenu jusqu’à leur cœur.

Il vit encore la masure de bois d’où un autre feu s’élevait. Mais il se savait trop loin. Il tenta de ramper. Mais ses muscles ne répondaient plus.

Il s’affaissa plus encore, sa bouche goûta l’eau glacée comme des dizaines de cristaux piquèrent ses lèvres maintenant désertées par toute chaleur.

Il ferma les yeux.

Des sons lui parvinrent par-delà les hurlements du vent moqueur.

Il ne voulut pas les entendre. À quoi bon lutter ? Il avait échoué, cette fois-ci. Il allait briser le cycle. Il allait faillir. Cette pensée ne lui donnait étrangement aucun remords, aucune peine. Il ressentait tant de lassitude, tant de fatigue au fond de son cœur déjà au bord de l’implosion.

Il se rappelait ses frères et ses sœurs. Il revit en une image fugace leurs échecs. Tous, toutes, ils avaient échoué, comme lui, un jour ou l’autre. Il était le dernier. Il savait comment cela allait se terminer.

Une sensation de contraction, intense, irrésistible, titanesque. Son cœur à peine tiède allait commencer à dévorer le flot incandescent qui dormait dans ses artères, le souffle brûlant qui gisait dans ses poumons, puis la chair puissante de ses muscles, le roc qui constituait ses os. Peu à peu, il allait se recroqueviller, se concentrer, rétrécir. Chaque pouce de son corps, chaque cellule, chaque information, serait transformé en énergie brute pour faire fonctionner le brasier mourant qui alimentait son corps. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus de lui que cette masse palpitante qui finirait par étouffer sous son propre poids. Alors dans un dernier râle, ce qui resterait de lui serait projeté à des distances infinies dans une explosion aux proportions cosmiques, dispersée par les vents. Chacune de ses molécules serait lancée dans un voyage infini, et son âme serait une part de l’éternité.

Ainsi avaient fini ses frères, ainsi avaient péri ses sœurs.

Ainsi allait-il mourir à son tour, enfant d’un monde plus grand que lui-même, vaincu par le froid ultime. Ainsi en allait-il pour les siens.

L’inconscience le gagna.

Son corps commença à s’effondrer sur lui-même. Déjà, il recommençait à chauffer.

Il ouvrit les yeux, avec peine. Les cristaux glacés étaient encore douloureux sur ses cils, ses pupilles. D’abord floue, l’image se forma. Il entendit des sons, qui le firent grimacer, alors que sa peau encore cartonnée s’animait à nouveau et que chaque muscle retrouvait une mobilité qu’il pensait avoir perdue à jamais.

— Grand-père, grand-père ! Il est réveillé !

La voix d’une petite fille lui permit de savoir que c’était bien elle, une gamine d’environ huit ans, qu’il parvenait maintenant à distinguer entre ses paupières encore engourdies. Elle était haute comme trois pommes, littéralement, mais ses longs cheveux blonds la faisaient paraître plus grande. Une odeur de miel flottait tout autour d’elle. Ses grands yeux bleus le regardaient d’un air à la fois intrigué et excité. Elle ne tenait pas en place.

Il entendit le bruit d’une chaise que l’on déplace, et une grosse voix qui répondait.

— Ne lui crie pas dans les oreilles, voyons, tu risquerais de lui faire mal.

La figure bienveillante d’un vieillard à la longue barbe et au sourire bonhomme entra dans son champ de vision. Il était vêtu simplement, les manches retroussées sur des bras puissants. Cet homme avait l’habitude du travail manuel, ou de la chasse. Il sentait assez fort, comme s’il passait ses journées en compagnie d’animaux sauvages, ou de bétail.

Il se leva sur un coude, ce qui lui fit mal, mais constata ce faisant que ses chairs avaient retrouvé leur énergie, si ce n’était encore leur souplesse.

— Oh, oh ! Doucement, mon jeune ami, vous n’êtes pas encore complètement remis. Il ne s’agirait pas que vous alliez trop vite en besogne. Vous êtes encore à moitié gelé.

— À boire. Il me faut à boire…

— Bien sûr. Sélène, veux-tu bien apporter de l’eau à notre jeune invité ?

Il sursauta, cria presque.

— Non, pas de l’eau !

Il se reprit très vite, craignant que le ton de sa voix ne soit mal interprété ou trop violent.

— Est-ce que vous auriez quelque chose de plus fort, par hasard ?

Un sourire s’étira sur la figure du vieil homme.

— Bien sûr ! Va nous chercher un peu d’hydromel, Sélène. Celui de l’année dernière, tu sais. Je crois qu’il fera parfaitement l’affaire. La récolte de miel de cette année-là était exceptionnelle, c’est un véritable régal pour le gosier. Je pense qu’il vous plaira, jeune homme.

Sélène ne se le fit pas dire deux fois. En moins de temps qu’il ne fallut au vieux chasseur pour prononcer sa phrase, elle avait déjà sorti une grande bouteille de verre étonnamment travaillée contenant un liquide ambré de la plus belle couleur, trois verres finement ciselés, et avait versé trois bonnes rasades dans chacun. Le tout sans cesser de sautiller sur place.

Un grand éclat de rire secoua le vieillard.

— Tu crois vraiment que tu vas boire avec nous, Sélène ? Une telle boisson n’est pas de ton âge, ma jolie. Peut-être d’ici quelque temps… quand tu auras grandi.

Sélène fit une moue boudeuse, visiblement contrariée.

— Tu dis ça tout le temps, grand-père, mais j’en ai marre, moi, d’être trop petite !

Le vieux chasseur tendit un verre au jeune homme, qui le saisit avec reconnaissance, puis il prit lui-même un récipient, et trinqua.

— Santé !

— Que la vôtre soit robuste, répondit le jeune homme.

Et il laissa couler le breuvage dans sa bouche.

Le liquide était sirupeux. Il piqua d’abord très légèrement les lèvres, puis agréablement la langue. Son feu commença à rouler et grandir, puis gronda dans la gorge, avant de prendre toute son ampleur dans l’estomac. Il se sentit brusquement beaucoup mieux. Les flammes se répandirent dans chaque artère, dans chaque veine. Ses cheveux commencèrent à se teinter à nouveau de roux.

Son état s’améliora si visiblement que son bienfaiteur se permit un nouvel éclat de rire.

— Oh, oh ! Regarde, Sélène, on dirait que notre jeune ami apprécie vraiment notre hydromel ! Je ne lui savais pas ces vertus curatives !

— C’est que le miel m’a toujours réussi. Je ne sais comment vous remercier.

— Oh, ce n’est vraiment pas la peine, mon ami. Sélène et moi sommes heureux de vous avoir trouvé avant que vous ne geliez totalement. Quelques minutes de plus et on aurait pu vous prendre pour une roche glacée. Heureusement que ma petite fille est sortie nous chercher de la neige à faire fondre, sinon, vous auriez disparu dans une congère pour ne jamais vous réveiller.

— De cela aussi, je vous suis reconnaissant. Plus encore que je ne saurais le dire avec des mots. Plus encore que vous ne pouvez l’imaginer.

Sélène s’était assise à la table, et ne boudait plus. À défaut d’hydromel, elle buvait les paroles du jeune homme, détaillait son accoutrement, ses haillons, son teint pâle et ses yeux verts.

— Mais que faisiez-vous dehors ? Grand-père me dit toujours que lorsque je serai grande je serai plus sage, mais j’ai l’impression que vous avez encore beaucoup à apprendre vous aussi. C’est dangereux de rester dehors sans lumière et sans feu.

Le vieillard partit d’un nouvel éclat de rire, tonitruant.

— Sélène, ma petite, tu n’apprendras donc jamais à être moins directe ! Excusez-la mon jeune ami. Je n’arriverai sans doute jamais à lui apprendre les bonnes manières. Mais elle a bon fond, vous savez.

— Je suis là pour en témoigner. Si vous ne m’aviez pas recueilli, je serais en effet mort à l’heure qu’il est. Quoi qu’il en soi, jeune Sélène, je comprends ta question. Elle est légitime, tu as le droit de savoir, puisque tu m’as sauvé. Et pas seulement moi. Vois-tu, je suis à la poursuite d’une bête. Une bête féroce que je dois retrouver, tuer, et dont je dois ramener le pelage, car il possède des propriétés magiques. Des propriétés vitales pour moi, mais aussi pour beaucoup d’autres personnes. Si j’échoue, les conséquences en seraient terribles, non pas tant pour moi, mais pour toutes ces personnes qui comptent sur moi. Là d’où je viens, toutes les merveilles qui peuplent la terre dépendent de cette magie. Les fontaines d’eau claire, les animaux, les arbres gigantesques, les fleurs multicolores. Tout dépend de cette magie.

— Une bête ? Et comment elle est, cette bête ?

Il prit le temps de boire une deuxième gorgée, qui apporta avec elle un nouveau cortège de bien-être, avant de répondre. Il en savoura la délicieuse saveur.

— Elle est gigantesque, et très dangereuse. Sa peau est celle d’un serpent, mais ses écailles sont cent fois plus solides et sont aussi souples que des poils. Ses crocs sont aussi acérés que des poignards et aussi grands que des lances. Ses yeux paralysent d’un regard et peuvent glacer quiconque se met sur son chemin. On l’appelle le Léviathan. C’est son pelage qui contient toute sa force. Et sans lui, la mienne est condamnée à disparaître, car depuis les temps anciens, son peuple et le mien sont liés par la même malédiction. C’est la peau de l’autre qui nous permet de vivre. Nous avons donc fait un pacte. Chaque cycle, c’est un combat qui décide du sort de nos deux peuples.

— Alors si tu ne le tues pas, c’est toi qui vas mourir ?

— Oui, c’est exactement ça.

— C’est vraiment pas drôle, comme loi !

Et le vieillard rit à nouveau de bon cœur. Le jeune homme fut saisi lui aussi d’un fou rire en voyant la mine révoltée de son hôtesse. Elle se renfrogna, vexée. Le vieil homme tenta de l’amadouer.

— Tu as raison, mais les lois sont rarement faites pour être drôles, Sélène.

— Et bien ça m’est égal, celle-là, elle est vraiment idiote ! Moi je ne veux pas qu’il meure, grand-père !

Le jeune homme fut touché, eut envie de lui faire plaisir.

— Je ne le veux pas non plus, tu sais. Et je te promets que je ferai tout mon possible pour ne pas mourir. La meilleure façon d’y parvenir, ce sera encore de trouver le Léviathan, et de le tuer. Ainsi, je te promets, lorsque j’aurai retrouvé ma force, je reviendrai vous rendre visite.

Les yeux de Sélène s’illuminèrent de joie.

— C’est vrai ? Tu le promets ?

— Oui, je te le promets.

— Et tu pourras m’emmener avec toi dans ton pays ?

Il regarda le vieux chasseur, qui lui fit un signe affirmatif de la tête.

— Je vous y emmènerai tous les deux. Je suis sûr que cela te plaira, petite Sélène.

Elle se leva et se hissa tant bien que mal pour déposer un baiser sonore sur la joue du jeune homme, puis s’en fut toute guillerette vers le lit douillet qui était manifestement le sien à l’autre bout de la cabane. Elle ne tarda pas à s’y endormir.

Le chasseur la regarda un moment, tout attendri.

— Vous avez là une fille très attachante, lui dit le vagabond.

— C’est vrai, répondit-il sans cesser de la regarder. Elle remplit ma vie de lumière et de chaleur. Un jour, cependant, elle grandira, et elle devra partir. J’y pense souvent. J’aimerais tant qu’elle ait une vie pleine de surprises et de joies.

— Je suis sûr que ce sera le cas.

— En attendant, nous devrions faire comme elle. Un peu de repos vous fera le plus grand bien, et à mes muscles également.

Il partit se coucher, plus loin, près de la porte. Le vagabond resta donc près du feu. Il ne tarda pas à s’endormir.

Il ne sut pas vraiment combien de temps il avait dormi. Le feu était éteint dans l’âtre, mais ses propres forces brûlaient à nouveau dans son corps. Suffisamment en tous les cas pour accomplir la mission qui était la sienne. Suivre des traces dans la neige, tendre une embuscade, combattre, et rencontrer son destin.

Ses hôtes étaient encore endormis. Les ronflements sonores du vieux chasseur emplissaient la demeure en roulant comme un tonnerre bienveillant. La petite Sélène était immobile.

Il resta un moment assis, à contempler dans le noir les objets du quotidien qui faisaient la vie de ses bienfaiteurs. Il se promit bien de ne pas oublier tout ce qu’ils avaient fait pour lui. Il devrait revenir pour tenir sa parole et plus encore. Il savait que, sa magie retrouvée, il aurait beaucoup de cadeaux à leur apporter.

Enfin, au bout de très longues minutes, il se leva, sans faire aucun bruit. Il s’habilla avec les vêtements chauds et doux qu’ils lui avaient préparés pour le lendemain.

Il sortit.

Le froid était encore mordant, le vent sifflait à ses oreilles. La tempête ne s’était pas vraiment calmée. Il n’y avait plus de lumière, ses plaies ayant cicatrisé. Mais il savait où reprendre la traque, où retrouver les traces de la bête. Il s’éloigna.

Il était déjà concentré sur sa mission, sur son chemin, sa quête. Si concentré qu’il n’entendit ni ne vit la porte derrière lui s’ouvrir et se refermer doucement, ni une frêle silhouette se glisser au-dehors avec d’infinies précautions.

Il parvint jusqu’à l’endroit où la piste reprenait.

Le Léviathan était passé par là.

Il se remit en route.

Une ronde d’étoiles dans le ciel silencieux parsemait la voûte. Sélène ne se lassait pas, d’ordinaire, de les regarder. Mais cette fois-là, elle prenait surtout garde à ne pas perdre de vue le jeune vagabond ni à se faire remarquer de lui. Elle avait su qu’il partirait. Elle avait su, dès le premier regard, que cet étranger était quelqu’un d’important. Elle était attirée, ne pouvait s’empêcher de le dévorer des yeux, curieuse de tout ce qu’elle voyait sur son visage. Les tâches rousses sur ses joues, ses cheveux presque rouges, ses yeux si verts qu’ils en paraissaient flamboyants, sa peau pâle mais luisante, qui devenait dorée par moments.

Elle ne pouvait plus dormir. Elle avait su qu’il partirait. Elle avait fait semblant, guettant le moment propice, celui où il ne ferait plus attention, et où elle pourrait le suivre.

La vie avec grand-père était monotone. Non pas qu’elle fût ennuyeuse, pas du tout. Mais jamais rien d’imprévu n’advenait, alors qu’elle rêvait de contrées étranges et d’animaux fabuleux, de gens parlant des langues qu’elle ne comprenait pas ou de paysages sans neige. Jamais rien de nouveau ne les atteignait, là, au bout du monde, où les glaces se rejoignent et se marient. Jamais personne ne venait les visiter, là où les rennes et les phoques étaient leurs seuls compagnons, avec quelques goélands.

Alors lorsque le destin lui fit découvrir le vagabond mourant de froid, elle sut qu’elle devait faire quelque chose. Elle comprit également que sa quête était dangereuse, et quelque chose au fond d’elle-même avait la certitude qu’il s’y prenait mal. Il fallait qu’elle l’accompagne, elle devait l’aider, même si elle ne savait pas très bien pourquoi. Peut-être parce qu’elle avait l’espoir que tout ce qu’il avait promis se réaliserait et qu’elle pourrait voyager avec lui vers le sud, là où l’eau ne gelait jamais. Grand-père en parlait parfois, quand elle le questionnait suffisamment longtemps pour qu’il lui cède, ou quand elle parvenait à le faire rire avec ses pitreries. Grand-père l’adorait tellement. Et Sélène aimait tellement grand-père qu’elle s’ingéniait à le faire rire de toutes les façons possibles.

Mais parfois, sans qu’elle sache vraiment pourquoi, toute envie de rire la quittait, et elle se taisait pendant de très longues heures. Lors de ces moments-là, elle ne faisait même plus attention à la présence de grand-père, et elle pouvait rester rêveuse, enfermée dans ses pensées qui erraient comme si le vent les emportait toujours plus loin sans qu’elle puisse les rattraper.

Ces moments-là, elle songeait à des contrées sans glace, et des mots si jolis lui venaient à l’esprit qu’elle se les disait, se les répétait, se les repassait en boucle, en variant une syllabe, un son, une lettre. Elle jouait dans son monde intérieur, jusqu’à ce que, brutalement, sans prévenir, elle se mette à pleurer, ou à rire. Et c’est grand-père qui la consolait ou bien riait avec elle.

Elle aimait tellement grand-père.

Elle savait qu’il serait un peu triste, peut-être en colère ou inquiet, s’il ne la trouvait pas à son réveil. Mais ça avait été plus fort qu’elle.

Et malgré le froid, elle suivait le vagabond, dont les pas étaient de plus en plus lents. Il était épuisé, pas encore assez revigoré par l’hydromel. Ou bien fatigué de toujours marcher, sans jamais s’arrêter. Sélène, elle, avait envie de s’arrêter tout le temps, pour regarder un flocon de neige ou une dune glacée, pour humer l’air frais ou sentir les cheveux se hérisser sur sa nuque.

Mais le vagabond, lui, ne faisait que marcher.

Ils avaient marché si loin que Sélène ne reconnaissait plus le paysage. Elle n’était jamais allée aussi loin toute seule, mais seulement avec les rennes de grand-père et sur son traîneau.

Il y avait une grande montagne, qui s’approchait peu à peu. De la fumée en sortait, comme s’il y avait là un feu titanesque. Et le vagabond s’y dirigeait tout droit.

Et pas après pas, elle s’en rapprochait également, faisant de son mieux pour ne pas se faire remarquer.

Il y était parvenu. Il avait trouvé le nid de la bête noire. Ses frères et ses sœurs étaient-ils allés plus loin que lui ? La bête les avait-elle dévorés ? Il ne se souvenait plus. Certains pans entiers de sa mémoire commençaient à s’effilocher, à mesure que sa peau perdait de son éclat, que ses cheveux ternissaient, que son sang se figeait. Il savait qu’il n’en avait plus pour très longtemps. Et c’est atteint d’une faiblesse mortelle qu’il parvenait au terme de son voyage, une faiblesse telle qu’il ne savait pas vraiment comment il allait combattre et vaincre le monstre qu’il était venu débusquer.

L’arche noire était immense, froide. Mais on sentait la chaleur du soufre, tapie au creux des ténèbres. La bête savait qu’il était là.

Depuis des temps immémoriaux, les deux peuples étaient unis par le même lien. Il en avait toujours été ainsi.

On entendit d’abord le grognement sinistre, comme un râle terrifiant. Puis l’odeur vint. Méphitique, repoussante. Enfin, le Léviathan se montra.

Sélène s’était cachée derrière une aiguille de roche glacée. Elle entendit le sifflement de colère, sentit la puanteur humide. Et vit le monstre sortir de l’ombre de sa tanière pour s’exposer à la lueur des étoiles. Il était long, il était tonitruant, il était luisant et sa carapace brillait tout en absorbant toute lumière. Il était insatiable et impitoyable. Il se dressa de toute sa hauteur et domina le jeune vagabond qui empoigna une lance apparue de nulle part.

Le combat allait s’engager.

À cet instant, Sélène rêva encore. Il ne fallut que quelques battements de son cœur blanc pour que son rêve lui montre ce qu’elle devait faire.

Alors qu’il s’était reculé pour caler ses pieds et arc-bouter tout son corps, lance en avant, prêt à frapper, que le Léviathan se tenait droit au-dessus de lui, exposant sa peau impénétrable à la morsure de son dernier trait, il vit passer une lumière pâle, comme une étoile filante. Elle s’interposa entre le fer et sa proie, entre les crocs et leur victime. La lumière du pelage noir se reflétait sur sa chair qui devenait aussi claire que l’argent. La petite fille de huit ans, haute comme trois pommes, lançait un regard sévère au Léviathan.

Elle se tourna ensuite vers lui.

— Ce n’est pas comme ça que ça doit se passer. Tu ne dois pas le tuer.

— Tu sais bien que je dois le faire, je n’ai pas d’autre choix si je ne veux pas mourir, et si je ne veux pas que mon peuple meure. Je dois récupérer la peau du Léviathan, ou la lumière s’éteindra à jamais.

— Mais si tu le tues, ton peuple mourra aussi car plus jamais la lumière ne s’éteindra, jusqu’à ce que ton peuple soit brûlé, que tes terres soient dévastées, que les plantes soient desséchées, que les animaux soient assoiffés. Alors, comme lui, tu seras le dernier survivant de ton peuple. Tu attendras que le prochain Léviathan te trouve. Et il te tuera. Ce n’est pas comme ça que ça doit marcher !

Le Léviathan lui-même s’était figé, comme si la glace qui scintillait sur ses crocs avait paralysé jusqu’à ses muscles.

Le jeune homme pâle baissa sa lance.

Sélène lui prit la main avec douceur, et la chaleur de ce contact ramena quelques forces dans le bras du vagabond. Lentement, la petite fille amena les deux mains entrelacées vers le pelage sombre du Léviathan, qui ne broncha toujours pas.

La main du vagabond se posa sur la peau noire et luisante. La sensation de froid revint, pénétra jusque dans les muscles et les tendons, dans les nerfs et les ligaments, dans les artères et les veines. Elle remonta jusqu’à l’épaule, mais le jeune homme ne bougeait plus lui non plus.

Alors Sélène parla doucement à la bête monstrueuse qui se trouvait devant eux.

— Tu vois qu’il ne te veut pas de mal. Tu sais que ce qu’il dit est vrai. S’il ne rapporte pas de lumière, son peuple va mourir, comme le tien.

Un son étrange, proche du cri du grillon, roula depuis la gueule du Léviathan.

— Tu pourrais nous aider, mais pour ça il faudrait que tu aies mal, vraiment très mal.

Le crissement se reproduisit, plus long cette fois-ci, presque plus plaintif.

— Oui, je te le promets.

Sélène retira sa main, et celle du vagabond également, qui retrouva un peu de chaleur maintenant que seule la morsure du vent s’y acharnait dessus.

Ils reculèrent de quelques pas, laissant le Léviathan se recroqueviller sur lui-même. Sa taille se mit à changer, à rétrécir, peu à peu, alors que la nuit autour de lui sembla devenir plus dense, plus noire, plus froide. Les yeux de Sélène et du vagabond étaient presque aveuglés par les ténèbres qui devenaient plus profondes au centre de ce qui avait été le corps du monstre. Un éclat de nuit aussi vide que le néant se mit à luire, puis à brûler, et la température atteignit le point où l’air lui-même se suspendit.

Le silence était total.

Enfin, les étoiles réapparurent. Graduellement, leur lueur pâle vint souligner une silhouette presque humaine. Celle d’un homme à la fine musculature, dont la peau était aussi blanche que celle du vagabond, et dont le visage portait des traits similaires. Le jeune homme eut un mouvement de recul en découvrant son jumeau. Il s’aperçut cependant que le visage du Léviathan était plus dur, plus sec, plus froid, que le sien. Comme si le miroir qu’il avait devant les yeux lui montrait une version plus cruelle de lui-même, une version subtilement modifiée.

Le reflet portait à la main un manteau d’écailles et de fourrure, un long manteau dont les manches traînaient sur le sol gelé, un manteau couleur de nuit, piqueté d’étoiles.

Il le tendit au vagabond.

— Eh bien, prends-le !

Sélène était souriante, à côté de lui. Il leva la main, et toucha le manteau. Ses doigts se refermèrent sur un contact doux et soyeux, beaucoup plus chaud qu’il ne l’aurait cru. Une chaleur qui augmentait d’instant en instant.

Le reflet lâcha la fourrure, et celle-ci commença à devenir de plus en plus claire, à prendre une teinte dorée de plus en plus chaude, à irradier de plus en plus, à se couvrir de braises. Et le vagabond se mit lui aussi à sourire.

Il se couvrit du manteau en un geste élégant et fluide, et les braises prirent feu sur sa peau, l’enveloppant d’une fine pellicule de flammes rouges alors que les écailles se changèrent en or pur et brillant. Il se mit à grandir, et ses forces revinrent, décuplées, centuplées. Chaque cellule de son corps se changeait en or vivant et se chargeait d’une force de vie inextinguible. Le feu dans son cœur s’était rallumé, ses taches rouges sur le visage avaient l’éclat du métal en fusion, et ses cheveux la couleur du ciel qui s’embrase.

Sélène le regardait en souriant.

Au fur et à mesure que la lumière resplendissait du corps du jeune homme, que le jeune homme devenait la lumière elle-même, elle se mit à luire elle aussi, argentée, blanche. Elle se mit à grandir. Ses cheveux poussèrent, sa poitrine, ses hanches, changèrent. Son visage devint plus fin. Mais d’autres changements advenaient déjà, et son corps se modifiait encore. Comme si son image était un reflet elle aussi, un reflet pâle et le miroir une surface liquide. Et son visage, déjà, était celui d’une vieille femme, et à nouveau, ses traits, subtilement, se métamorphosaient, rajeunissaient, puis vieillissaient. Le vagabond ne pouvait pas vraiment fixer ses yeux sur son visage.

— Tu vois, ce n’était pas si difficile, reprit-elle.

Le Léviathan, lui, était nu dans la neige, et recula vers son antre, sans jamais quitter des yeux son reflet solaire.

Lorsqu’il disparut dans la grotte, ce dernier eut l’impression de se trouver libéré.

— C’est ainsi que ça doit se passer, reprit Sélène. Et c’est ainsi que cela se passera maintenant. Dans un cycle, tu reviendras nous voir, ici, et ce sera ton tour de te dépouiller du manteau. Le Léviathan reprendra ses habits pendant un autre cycle, puis il te les cédera à nouveau. Maintenant, va, et n’oublie pas que tu devras tenir ta promesse. Je veux voir ces contrées si belles, au sud.

— Je te le promets Sélène. Mais comment te reconnaîtrai-je ?

— C’est moi qui te reconnaîtrai. Je me guiderai sur ta lumière. Va, maintenant. On a besoin de toi là-bas.

Et elle l’embrassa sur le front.

Il inspira une longue goulée d’air frais qui fit grandir le brasier à l’intérieur de ses poumons, et il se remit en route, droit devant lui. Chaque pas lui paraissait plus facile, chaque geste plus simple. Et ses pieds, lentement, s’élevèrent dans les airs. À mesure qu’il laissait Sélène derrière lui, la lumière de son corps se répandait sur le sol, dans les cieux. Elle s’étendit sur les océans, fit fondre la croûte de glace qui les recouvrait. Elle frappa contre les sommets des montagnes et créa des sources d’eau vive. Elle réchauffa les forêts et les collines. Elle illumina les lacs et éclaira les plaines. Aussi loin que sa vue portait, les rayons de sa lumière réchauffaient la terre qui s’étendait sous ses pieds. Les cités reprirent vie, les récoltes jaillirent, les enfants naquirent. Les hommes se réjouirent, les femmes dansèrent.

La vie bouillonna.

Le soleil se levait à nouveau.

The Cursed Child : père, fils, et voyage dans le temps

The Cursed Child : père, fils, et voyage dans le temps

On ne présente plus le phénomène culturel qu’est devenu l’univers d’Harry Potter, petit sorcier orphelin vivant dans la banlieue de Londres qui découvre qu’il appartient à tout un monde caché où la magie existe vraiment, côtoyant celui des non-magiciens (les moldus) que nous sommes. On ne présente plus ni son succès littéraire (et la formidable réussite d’une écriture qui déploie à la fois son vocabulaire, sa syntaxe et ses thèmes un peu plus loin à chaque tome en évoluant avec ses lecteurs qui grandissent en même temps que le héros) ni celui de son adaptation à l’écran.

Tout le monde ou presque a déjà écrit sur le sujet.

Mieux que moi.

Et comme moi, tout le monde a été surpris par le projet de J.K. Rowling d’écrire une pièce de théâtre pour terminer l’histoire d’Harry, maintenant père de trois enfants, dix-huit ans après les événements du dernier livre.

Harry Potter et l’enfant maudit (The Cursed Child) n’est pas vraiment un livre de J.K. Rowling, cependant, puisque la pièce a été écrite et mise en scène par John Tiffany et Jack Thorne, deux dramaturges qui ont eu le talent d’adapter une trame conçue par la créatrice du sorcier à la cicatrice.

Harry Potter est devenu adulte. Il travaille pour le Département des Mystères au Ministère de la Magie, sous les ordres d’Hermione qui est devenue la Ministre en charge des affaires délicates.

Il est marié avec Ginny Weasley, qui lui a donné trois enfants.

Son deuxième fils, Albus, ressent pourtant le fardeau de l’héritage paternel. Coincé entre son désir d’être aimé par son père et son refus d’être comparé à lui, il se lie d’amitié avec le fils de Drago Malefoy, Scorpius, après avoir été admis dans la Maison de Serpentard lors de sa première année à Poudlard. L’un et l’autre, en révolte envers leur famille et particulièrement leur père, vont se lancer dans une quête à travers le temps pour réparer ce qu’ils considèrent comme la faute première d’Harry : la mort de Cédric Diggory.

Mais jouer avec un Retourneur de temps peut être dangereux, surtout quand l’enfant caché de Voldemort rôde dans les ombres.

Harry et sa famille

Évacuons tout de suite la forme du livre, qui a fait tant parler. Passée la troisième page, on ne se rend plus vraiment compte qu’il s’agit d’une pièce de théâtre, et on lit le livre comme un roman. Les didascalies sont suffisamment précises mais aussi suffisamment évocatrices, s’appuyant sur les images véhiculées par les films, pour qu’on puisse sans aucun problème plonger dans l’univers magique qu’a si bien créé Rowling.

L’écriture des dialogues est crédible, agréable, fluide.

N’ayant pas la chance d’avoir vu la pièce se jouer à Londres, je ne sais pas quelle forme la mise en scène a pu donner lors du passage au spectacle vivant. Et j’avoue que je serais curieux d’y assister. Il y a de nombreux défis de mise en scène : la magie, les voyages dans le temps. Et après tout, depuis les mystères chrétiens joués sur les places publiques au moyen âge, le théâtre a su s’accommoder des effets spéciaux, bien plus tôt que le cinéma lui-même.

Mais c’est surtout le fond du texte qui m’a intéressé, et les échos qu’il a fait naître dans deux réflexions que je vous présentais ici il y a quelque temps : la paternité, et le voyage dans le temps.

Quand être un héros ne protège pas des conflits de générations

L’argument central de la pièce est constitué par la difficulté qu’ont Harry et son fils Albus d’un côté, mais aussi Drago et Scorpius, à se comprendre, à s’appréhender, à s’apprivoiser, à s’entendre. Ces relations conflictuelles sont le moteur d’Albus comme celui de Scorpius. Elles les poussent à accomplir des actions pour rechercher l’approbation ou au contraire pour se démarquer de leurs pères.

Ce faisant, la pièce parle autant des difficultés d’être un fils que de celles d’être un père. Elle projette sur Harry les figures paternelles qui sont disséminées dans la saga alors qu’il est lui-même un enfant : Hagrid, Rogue, Sirius Black, et bien entendu Dumbledore. Un renversement des rôles qui déstabilise le lecteur autant que le personnage, qui se demandent chacun de son côté ce qui fait qu’on est un bon père : guider ou au contraire laisser se construire des valeurs propres, protéger ou au contraire laisser libre au risque de paraître désintéressé ?

La réponse de Rowling est tout en nuances. Elle est probablement la synthèse du modèle de construction qu’elle a scindé dans toutes les figures auxquelles Harry se réfère au long des sept livres précédents : le modèle inatteignable et idéalisé de James, son père biologique, la figure protectrice brute d’Hagrid, l’autorité sévère de Severus Rogue contre laquelle on aime à se rebeller, la complicité de Sirius Black, et le guide spirituel qu’est Dumbledore.

Il est également amusant de constater que le meilleur ennemi d’Harry, Drago, traverse les mêmes épreuves que lui avec son propre enfant. Une communauté qui fera se rapprocher autant les pères que les fils et qui sans doute fait plus encore grandir les deux vieux héros que les aventures surnaturelles. Oublier les vieilles rancunes et les anciennes blessures, pour repartir à zéro. Qui d’entre nous a déjà réussi cet exploit émotionnel ?

Harry, Ginny et Albus
Drago et Scorpius

Jouer avec les allumettes du temps, c’est mettre le feu à sa propre création

En mettant la main sur un Retourneur de temps, Albus et Scorpius pensent corriger les erreurs du passé et redresser les torts. Mais ils apprennent bien vite que le temps a sa propre logique, et que d’un mal peut sortir un grand bien, comme d’un bien un grand mal. D’infimes changements peuvent avoir des conséquences inattendues dans le futur, suivant la célèbre métaphore du battement d’ailes du papillon et de la tempête tropicale.

Rowling n’hésite donc pas à pousser les conséquences jusqu’au bout : la disparition (ou plutôt la non-existence) de certains protagonistes dans un futur totalement remanié par rapport à ce que l’on connaît de la saga originelle.

En laissant ses héros « jouer à l’apprenti sorcier », elle expérimente elle-même, dans une mise en abîme assez réjouissante, bien qu’un peu déstabilisante, la déconstruction du mythe qu’elle a mis des années à édifier à force de centaines de pages et d’adaptations cinématographiques.

On a vraiment l’impression qu’elle éprouve un malin plaisir à prendre ses fans à contrepied : Ron devient aussi ennuyeux qu’un discours politique, Hermione est mariée à Viktor Krum, Cédric devient un mangemort. Et ce ne sont que quelques-uns des changements majeurs que l’auteur provoque dans sa propre création, car les deux enfants changent le futur à plusieurs reprises, jusqu’à annuler même la victoire d’Harry, et à provoquer celle du Maître des Ténèbres lui-même, Voldemort.

Elle explore ainsi diverses autres fins, divers autres univers. Elle joue avec ses propres codes, ses propres personnages.

Harry et le portrait de Dumbledore

Quand les deux thèmes se rejoignent

Le plus intéressant reste la dernière partie, quand l’enfant maudit, qui n’est pas celui que l’on croit, met au point un plan plus terrifiant et machiavélique encore que prévu, à cause des imprudences des héros. L’enfant de Voldemort veut provoquer le triomphe de son père en l’empêchant de commettre l’acte premier qui causera sa chute : le meurtre des parents d’Harry.

Une idée qui met les héros devant un dilemme moral et émotionnel parfait : sauver les parents d’Harry et assurer la victoire du Seigneur des Ténèbres, ou accepter le mal qui a été fait dans le passé et provoquer la défaite d’un plus grand maléfice.

En quelque sorte, grandir en sagesse, accepter le monde tel qu’il est. Grandir tout court.

Se servir des paradoxes temporels pour mettre les héros devant un choix et provoquer une interrogation chez le lecteur lui-même.

Rowling fait basculer son lectorat vers des problématiques d’adultes. Elle clôt l’histoire de l’enfant orphelin par ce choix qui marque la fin de son évolution vers la sagesse.

Le choix est un thème qui me tient à cœur depuis quelques années, et j’ai pris le parti, comme Rowling, de le rendre visible dans Le Choix des Anges, même si c’est d’une tout autre manière.

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