Bréviaire des erreurs à ne pas commettre quand on réalise un film (français)

Bréviaire des erreurs à ne pas commettre quand on réalise un film (français)

Bréviaire des erreurs à ne pas commettre quand on réalise un film (français)

Le métier de réalisateur n’est pas facile et produire un film en France n’est pas toujours une partie de plaisir.

Aussi certains sont prêts à beaucoup pour imposer leur marque, notamment à transgresser certaines règles établies, en pensant que cela fera remarquer leur production comme différente.

Mais n’est pas Truffaut qui veut.

Surtout pas Thomas Salvador, Christophe Honoré, ou Pascale Ferran, dont les films vont me servir de petite illustration de ce qui (selon moi) fait un film raté. Je ne vais pas m’ériger en donneur de leçon, car je sais que la critique est aisée. Mais, ayant été déçu (euphémisme) par ces trois films, j’ai voulu comprendre véritablement pourquoi et en tirer quelques leçons pour moi-même.

Raconter l’histoire d’un garçon timide et banal qui découvre que l’eau décuple ses forces et lui permet de rétablir la justice autour de lui (Vincent n’a pas d’écaille, de Thomas Salvador), revisiter un poème lyrique et bucolique qui est aux sources de la poésie occidentale (Métamorphoses, de Christophe Honoré d’après Ovide), ou explorer deux mondes qui n’auraient jamais dû s’apprivoiser, celui d’un homme d’affaires dans un hôtel d’aéroport et celui d’une femme de chambre (Bird People, de Pascale Ferran), cela paraît très prometteur au premier abord, là, comme ça, avec mes trois pitchs lancés au débotté.

On peut trouver stimulant le fait de présenter un « super-héros » français sans faire référence aux grosses productions américaines, de voir comment un autre regard est possible sur ce thème.

On peut trouver excitant de suivre les diverses métamorphoses que les Dieux gréco-romains imposent aux Mortels dans la mythologie, et d’adapter la poésie antique à notre monde moderne.

On peut aimer voir se développer à l’écran les hasards de la vie et des rencontres, qui sont capables de bouleverser des existences qui n’ont a priori aucune raison de se croiser.

Sauf que lorsqu’on veut montrer une histoire, il faut prendre garde à ne pas transgresser certaines règles.

Première faute à ne pas commettre : perdre le spectateur

Une histoire doit suivre un déroulement.

Elle doit reposer sur un scénario construit, avec des phases de développement dans son intrigue.

Elle doit se garder de trop montrer, de trop exposer, mais elle doit aussi poser le décor de façon nette, sans que l’on puisse se demander quel est l’intérêt des images que l’on regarde.

Le cinéma asiatique est maître dans l’art d’évoquer un sentiment par un plan muet d’un épi de blé ou de sorgho qui ploie sous le vent, pendant de longues secondes. Mais il faut du talent pour cela, et il faut l’utiliser à bon escient. Des minutes entières de pellicule (ou des giga-octets de disques durs puisque maintenant on tourne en numérique) sont gâchées dans ces trois films simplement parce que des dizaines de plans n’ont aucun intérêt à être montrés. Pas même poétique, excuse que j’ai essayé de trouver à chacun des trois avant de jeter l’éponge.

Je sais que certains courants dans l’art cinématographique pensent qu’il faut expérimenter, que la narration peut être déconstruite, ou même absente. Certains l’ont fait avec une maestria qui fera date, comme Nolan avec son Memento, un pur chef d’œuvre de montage et de narration non linéaire. Mais même ces films-là respectent un schéma de base dans leur intrigue, même ces films-là se tiennent à une loi absolue : on ne montre que ce qui a du sens dans l’histoire ou dans la compréhension du personnage ou de son évolution. Et même si on bouscule tout cela, on fait en sorte que le spectateur soit pris dans l’histoire.

Regarder un film est un plaisir (en théorie), pas une marche forcée ou l’on doit sans cesse se demander où veut en venir le réalisateur.

Deuxième faute : ne pas prendre soin de l’esthétique

Un film, normalement, c’est une œuvre d’art.

Comme telle, on le peaufine, on le bichonne, on lui donne le meilleur de nous-mêmes.

Par exemple, il est une étape de la postproduction qui se nomme l’étalonnage, et qui est censée uniformiser les ambiances lumineuses du film afin que la vraisemblance soit respectée. Ainsi une scène tournée en début de printemps, mais dont les plans sont censés se dérouler en été pourra visuellement être crédible.

Alors prenons Vincent n’a pas d’écaille : là, c’est raté. La moitié du film montre des images trop contrastées, avec des couleurs blanches très surexposées à cause du soleil provençal. Un peu comme un documentaire de journal télévisé tourné le matin même. Et encore, la comparaison est-elle très offensante pour les réalisateurs de reportages, qui font attention à la lumière parce que justement ils ont peu de temps de retouche avant diffusion.

Je pense qu’on peut assumer le parti-pris d’ancrer l’histoire de Vincent dans la réalité, donc de montrer des images les moins travaillées possible. Ce serait intéressant pour jouer sur le contraste de la réalité et des pouvoirs surnaturels. Mais la réalité du cinéma est une réalité reconstruite, par essence. Elle doit donc avoir l’apparence de la réalité. Ce qui est impossible si le spectateur remarque des zones trop exposées sur l’écran, ou une inégalité d’éclairage des plans.

Car l’important c’est la crédibilité de l’histoire. Des images non suffisamment travaillées vont nuire à cette crédibilité, et le spectateur décrochera son attention, aussi bon que soit le scénario.

Dernière faute, capitale : ne pas faire attention au choix des acteurs

Sur ces trois films, il y a peut-être deux acteurs dont la diction n’est pas ânonnante, scolaire et insupportable.

Dans Métamorphoses, le choix de faire jouer des jeunes lycéens aurait pu être intéressant, mais leurs textes sont dits avec platitude, sans aucune conviction, peut-être de façon volontaire, se prend-on à penser.

Le beau jeune homme qui est censé incarner Jupiter, Roi des Dieux, est certes très bien fait de sa personne, mais il n’a pas l’envergure, pas de classe, pas même la présence bestiale (puisqu’il est aussi question des métamorphoses du Père des Dieux lorsqu’il cherche à séduire des Mortelles) qu’un tel rôle nécessite.

Il faut dire qu’il n’est pas aidé par les autres comédiens, dont le naturel devant la caméra est proche du zéro absolu. Lorsque l’on entend des dialogues comme « je veux ton corps pour moi toute seule » prononcés comme une récitation avec la voix d’une adolescente de 15 ans qui n’a pas envie de faire sa dissertation, il y a quelque peu outrage, non ?

L’incarnation des personnages est une donnée essentielle d’une histoire. Là encore la crédibilité de tout le film repose sur ce pilier.

Aurait-on pu montrer une interprétation moderne d’Ovide en choisissant des adolescents dont la diction aurait été travaillée ? J’en suis convaincu.

Et pourquoi un film français ?

Bien sûr, il existe des films américains qui commettent les mêmes erreurs : le Van Helsing avec Hugh Jackman, par exemple, montre un casting raté avec un Dracula totalement ridicule au charisme d’une huître.

Mais généralement les Américains font très attention à l’esthétique de leurs films (on peut d’ailleurs leur reprocher parfois de le faire au détriment de l’histoire elle-même), ainsi qu’à la distribution des rôles. De même, il est rare que les films étrangers jouent avec les codes de la narration au point de montrer des scènes qui n’ont pas d’intérêt dans l’histoire.

Et puis, alors qu’il paraît que nous avons un cinéma que beaucoup nous envient, parfois, il est bon de remettre les choses à leur place.

J’ai conscience que les cinémas des autres pays peuvent nous offrir eux aussi un bon nombre de films ratés.

Je pourrais même me dire qu’il s’agit de jeunes réalisateurs français inexpérimentés, mais ce n’est pas le cas.

Je pourrais me dire que je n’ai pas compris ces trois films. C’est possible au vu des critiques qu’ils ont reçu (notamment par Télérama , , ou ).

Mais j’ai un doute, tout de même.

Un contre-exemple ?

Ce n’est pas un film français, mais pour moi il montre ce qu’auraient pu être Vincent n’a pas d’écaille, Métamorphoses, ou Bird People. Il s’agit de l’excellent Lost in Translation, de Sofia Coppola.

Dans la mémoire du Serpent à Plumes

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Kappa16, quand l’autiste n’est pas celui qu’on croit

Kappa16, quand l’autiste n’est pas celui qu’on croit

Kappa16, quand l’autiste n’est pas celui qu’on croit

Je m’intéresse depuis longtemps au thème de l’altérité mécanique, et plus généralement à l’altérité tout court, deux préoccupations fondatrices de la science-fiction et de la fantasy. C’est aussi le cœur de mon métier, au final : soigner, c’est soigner l’autre, et soigner de façon humaniste c’est tenter de percevoir cet autre tel qu’il est réellement. Malgré les différences, malgré parfois les incompréhensions et les divergences de valeurs. Malgré même certaines pathologies obérant l’entrée en relation, telles que l’autisme.

Aussi, un roman comme Kappa16, de Neil Jomunsi, mettant en scène un robot et un garçon autiste avait de grandes chances de se retrouver entre mes mains et sous mes yeux.

Enoch est un robot domestique de modèle Kappa16 d’occasion. Il a pour mission de prendre soin de Saul, un garçon autiste, dont la pathologie a bouleversé toute la famille. Il s’acquitte de sa tâche avec la fiabilité que l’on connaît à ses semblables. Jusqu’au jour où un terrible événement change son existence, mais aussi celle de la famille de Saul. Et Enoch doit fuir.

Sur la forme, Kappa16 relève d’une véritable recherche. Puisque le narrateur est le robot lui-même, puisque toute l’histoire est présentée de son point de vue, la syntaxe informatique qui caractérise le monologue intérieur d’Enoch parvient à poser une atmosphère sans toutefois gâcher ni la compréhension ni la fluidité du texte. Au contraire, elle permet de percevoir l’altérité du programme, de l’I.A., puisque c’en est une, finalement (Enoch a conscience de lui-même). Le choix est même pertinent quant à ce qu’il dit du robot, mais aussi ce qu’il dit ou ne dit pas, justement, de l’humain. C’est aussi un point de départ vers une réflexion plus vaste, et c’est ce qui rend l’ouvrage vraiment réussi.

L’autisme est une pathologie complexe et très difficile à vivre, car elle touche la relation même que l’on peut avoir avec ceux qui en sont atteints. Ils ne peuvent pas aussi facilement que nous comprendre les codes qui régissent les relations avec les autres et sont empêchés de nouer un contact avec leurs semblables sans une prise en charge patiente, adaptée, douce, qui leur permet dans le meilleur des cas de s’ouvrir et de comprendre notre monde. Les ouvrages médicaux parleront mieux que moi des causes, du diagnostic extrêmement difficile, des traitements psychologiques, des progrès lents et de l’épuisement qui guettent souvent les parents de ces enfants qui sont comme « enfermés en eux-mêmes ». Ce n’est pas véritablement le propos ici.

L’important pour comprendre Kappa16 et la réflexion qu’il peut faire naître, c’est de saisir que l’enfant autiste est un être humain qui peut sembler différent à ses semblables au point d’en paraître « extraterrestre » comme on dit dans le langage courant. Il peut ne pas percevoir vos intentions. Ne pas parvenir à saisir qu’un sourire est une invitation, ne pas  contrôler ses émotions, se mettre à avoir peur lorsqu’un bruit le gêne, terrorisé par l’irruption dans son monde d’un élément perturbateur. Il peut se mettre à crier ou à rire et changer très rapidement d’humeur, ou au contraire rester indifférent, totalement étranger à ce qui se passe autour de lui. Ses réactions sont incompréhensibles et intenses.

Le parallèle avec le robot qui apprend à devenir humain est tout trouvé… mais encore fallait-il le faire.

L’I.A. plus humaine qu’un humain ?

On a l’habitude de présenter des I.A. froidement inhumaines, comme vous pourrez le lire ici dans mes précédentes divagations. On fait même le détestable contresens de présenter l’intellect comme une négation des émotions, comme j’ai pu en discuter ici avec une neuropsychologue.

On postule que la capacité à calculer selon un raisonnement purement mathématique inhibe le ressenti des émotions, leur vécu réel. Et on pose comme axiome qu’une machine pensant en ces termes ne peut qu’être coupée de ce qui fait de nous des êtres vivants, mais aussi des êtres sensibles et au final des êtres humains.

Kappa16 fait partie de ces œuvres qui partent de l’idée inverse.

Saul, l’enfant autiste, n’est que très peu mis en scène, alors qu’il est le point central de l’existence d’Enoch. C’est qu’on pourrait presque penser que le robot est le porte-parole des pensées de l’enfant. Comme si le robot et l’enfant étaient deux facettes d’un même personnage : un être profondément humain, mais qui cherche à comprendre les autres, sans parvenir à véritablement le faire, et sans parvenir à exprimer correctement ce qu’il ressent.

C’est du moins la lecture que j’en ai faite.

La maladresse d’Enoch, la façon dont il est influençable (car il obéit aux ordres), mais aussi ses interrogations, sont comme une allégorie de celles de Saul.

Dans cette lecture, le robot est considéré comme un être vivant, a priori, même si le texte explicite l’inverse. C’est le regard qu’ont les humains sur lui qui le rend « autre », qui le met à sa place de robot, de machine. L’une des premières scènes, où Enoch est molesté par des adolescents, le montre assez bien, je trouve. De la même manière, on peut se demander si notre regard ne place pas l’autiste dans sa position d’être « étranger ».

C’est un renversement de valeur qui peut s’opérer au fil du livre. Les principaux humains qui y sont présentés, à part Saul, sont Claire et Thomas, ses parents, les nouveaux propriétaires d’Enoch. Claire est présentée comme une mère dépressive, détruite probablement par à la fois la maladie de Saul et la réaction de son compagnon. Car Thomas a réagi en s’éloignant des sentiments purs, et s’est lancé dans une opération d’autodestruction systématique : de son couple, de son quotidien, de sa propre vie, de son propre respect.

Les comportements du père de Saul deviennent violents, déviants, presque cruels.

Il prend la place dévolue habituellement aux machines : celle du « méchant », même s’il est présenté de manière complexe et sans jugement, ce qui est aussi une qualité du livre. Il souffre et cette souffrance est presque palpable. Son comportement s’explique, intimement. Peu à peu il s’éloigne de son « humanité », ou plus exactement des valeurs que nous y rattachons le plus : respect de l’autre, compréhension, sincérité. Et si l’auteur jette tout de même un regard bienveillant sur lui, il prend peu à peu la place d’un être « autiste » : il ne se soucie plus des émotions des autres, ne les respecte plus, ne parvient plus à exprimer sa souffrance que d’une manière déviante, cruelle, inadaptée.

Humain, Humanité, Humanisme

C’est une trilogie à laquelle le livre fait implicitement référence.

L’humain, c’est souvent ce à quoi on oppose la machine, ou l’animal. C’est l’être vivant et conscient de son existence. Mais si la machine devenait consciente d’elle-même, serait-elle pour autant qualifiée d’humaine ?

Non, car au-dessus du fait d’appartenir à une espèce vivante et consciente, nous appelons « faire preuve d’humanité » tout comportement qui montre des valeurs morales propres à notre espèce à nos cultures. La pitié, la bonté, le respect de certaines normes, la distinction entre le Bien et le Mal. Et ce même si ces valeurs peuvent avoir des définitions très changeantes en fonction de l’époque ou du lieu (au XIXe siècle, le colonialisme, détestable de nos jours, était une forme de morale acceptée par la société européenne). Mais si la machine faisait preuve d’humanité, pourrait-on la qualifier d’humaine ? C’est une question déjà plus difficile à trancher. Et au vu des personnages de Thomas, de Claire, de Saul, on peut même douer que les êtres humains fassent preuve eux-mêmes de cette qualité d’humanité qui est notre mètre étalon. C’est que la souffrance, la cruauté, l’égoïsme, le Mal font partie intégrante de notre condition humaine, et pas seulement les valeurs d’humanité.

Et le plus intéressant est le troisième niveau : l’humanisme, qui pourrait se définir comme la volonté de devenir un meilleur humain, non pas dans le développement physique et la performance, mais dans l’application d’une éthique, d’une conduite de vie, basées sur le respect de l’autre et sur l’acceptation de la nature complexe de l’être humain, et des autres au sens large.

Si la machine devenait humaniste, pourrait-on la qualifier d’humaine ?

Enoch fait preuve dans le roman de plus de sensibilité que les humains qui l’entourent. Mais aussi de plus d’humanité, même si c’est dans sa programmation. Et enfin, il fait preuve d’humanisme, lorsqu’il choisit une conduite, en dehors de sa programmation.

Entrer en relation : l’harmonie d’être avec le monde

Le rapport avec l’autre présuppose une certaine « intelligence émotionnelle », une habileté à comprendre les émotions, les siennes propres et celles des autres. C’est ainsi que l’autisme gêne celui qui en souffre, l’empêchant de développer une relation à l’autre, mais aussi au monde, qui soit harmonieuse.

Kappa16 met en scène un robot thérapeutique, comme cela commence à se faire au Japon, par exemple, où les machines sont aussi utilisées pour rééduquer les personnes souffrant d’Alzheimer. Il est frappant de constater que c’est aussi un rôle qui peut être joué par des animaux. De nombreuses expériences thérapeutiques ont montré que le contact avec des animaux pouvait améliorer l’entrée en relation des autistes, et améliorer l’état émotionnel comme mnésique des personnes souffrant d’Alzheimer.

À ce propos, je me demande s’il est intentionnel de la part de Neil Jomunsi de présenter un robot thérapeutique dont les références conceptuelles sont aussi influencées par la langue et la culture japonaise. À partir de mots japonais, faisant partie de son vocabulaire de base, Enoch disserte presque sur la structure métaphysique du monde, sur l’existence d’un sens, et sur la trame même de la vie. On y discernerait presque une philosophie zen ou shintô, une certaine vision que je qualifierais d’« harmoniste ». De même, l’assimilation des robots, très présents dans la culture populaire japonaise, avec les animaux, le concept presque animiste de conférer une âme aux objets, et donc aux machines, parle aussi de cette façon d’envisager le monde comme un tout cohérent que nous devons appréhender de manière sensible comme intellectuelle.

J’y ai peut-être vu ce que je cherchais à y trouver, mais cela me rappelle un échange récent avec Mais où va le web, sur la façon dont les philosophies asiatiques pouvaient nous aider à considérer notre technologie.

Je pense de plus en plus que considérer à nouveau la Nature comme consciente, habitée d’une âme, y compris dans nos créations humaines, pourrait nous aider à relever les défis existentiels qui se posent à notre espèce, à notre monde. Loin des dogmes religieux, mais aussi du matérialisme pur, une voie plus philosophique inspirée par la valeur du respect comme pierre d’angle serait un chemin prometteur pour sortir de la spirale infernale de notre (auto-)destruction.

Vœu pieux de ma part dans ce début de 2017 déjà bien secoué…

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Cinquante nuances d’horreur

Cinquante nuances d’horreur

Cinquante nuances d’horreur

L’ami Saint Épondyle a pris l’habitude d’organiser de temps à autre des concours de fifties sur son blog.

Alors, non, il ne s’agit pas d’un concours de mode des années 1950, ou d’un radio-crochet centré sur le rock de la même époque.

Non, un fifty est une histoire très courte écrite en cinquante mots tout juste, ni plus, ni moins. Les règles de comptage des mots y sont particulièrement drastiques, car l’intérêt de l’exercice réside justement dans cette limite qui oblige à toutes les ellipses, aux métaphores, aux mots riches de puissances évocatrices.

On pourrait penser que les histoires qui en découlent sont fades et sans couleur. Au contraire. Le texte doit être ciselé avec précision, comme une mécanique horlogère d’antan, ou comme un bijou de belle facture. Et moyennant de gros efforts, il est possible de produire des textes à la fois percutants, colorés, structurés. Et courts. Si courts qu’ils laissent souvent la part belle à l’interprétation, à l’imagination du lecteur, qui va construire tout un « avant » et parfois même un « après » les cinquante mots.

Je n’ai jamais été un fan des concours d’écriture, mais c’est en découvrant le concours de fifties « à la manière de Philip K. Dick » que j’ai décidé de tenter l’expérience. J’étais alors en train de lire et de regarder The Man in the High Castle, et cela m’a semblé stimulant. Essayer de transposer une uchronie « dickienne » en cinquante mots… le défi était assez étrange pour me tenter. J’ai donc participé et The Woman in the High Tower (que vous trouverez au bas de cet article) en a été l’enfant.

J’ai trouvé l’exercice difficile, exigeant, presque cruel. Enlever des mots, les réorganiser. Amputer des phrases, les tordre. Trouver des images fortes, et choisir lesquelles garder et lesquelles abandonner. C’est très difficile. Ça oblige à la synthèse, mais aussi à la poésie.

Il y a quelques mois, Saint Épondyle a remis ça. Avec un thème qui avait peu de chances de me parler : l’horreur.

Mes univers de prédilections sont plus le merveilleux, le fantastique, le noir, et surtout la fantasy et la SF. J’ai une sainte horreur (!) des histoires de zombies (elles me font trop peur) et si je suis attiré par celles qui causent de vampires, c’est cause de la beauté du mal et du sous-titre sensuel, mais certainement pas à cause de l’aspect horrifique. Bref, sorti de l’indicible lovecraftien, qui a pour moi le goût de l’interrogation métaphysique et du jeu de rôle de mon adolescence, je n’aime pas avoir peur.

Mais ce fut encore un défi supplémentaire. Comment instiller la peur, l’horreur, en cinquante mots ?

La peur est un sentiment si diffus, si personnel. Ce qui terrifiera une personne en laissera une autre de marbre. Sans doute plus encore que les histoires d’amour ou les drames, les histoires d’horreur font appel à un noyau primal du lecteur. Ceux qui ont une arachnophobie comme moi seront certainement plus touchés par une histoire de toiles et de morsures par des êtres à plusieurs pattes et plusieurs yeux globuleux que d’autres personnes.

Je me suis fixé une méthode. Le thème doit être traité de façon la plus universelle possible. Il doit avoir un lien avec nos peurs primitives. Avec notre chair. Les mots doivent être forts, mais pas trop. Ils doivent porter des images connues, par chacun d’entre nous.

Et voici ce que cela donne.

La chère de ma chair
Il me regarde et sourit. La peau de mon visage écorchée sur la table par des épingles en fer se crispe lorsque sa main accouche nos enfants. Chacun arrache une part de mon âme ou de mon corps. Et les dévore.

Il me regarde encore, sourit.

Mon fils. L’Antéchrist.

J’en suis assez fier, même s’il n’a pas brillé dans le classement.

D’une part parce que j’ai estimé avoir rempli mon objectif. Raconter une histoire horrifique en cinquante mots tout juste, moi qui n’ai jamais vu d’autres films d’horreur que l’Exorciste et Projet Blair Witch, ainsi que les parodies Scream.

D’autre part, et c’est aussi un aspect essentiel, parce que j’ai pu lire les presque cent autres productions des participants qui comme moi avaient sué sang et eau sur leur fifty. La profusion est grande et on y trouve de belles perles. Mon préféré étant (ça tombe assez bien) le deuxième choix du jury, le texte de Groucho qui vous pourrez lire sur le blog de Saint Épondyle.

J’en retire aussi une discipline pour l’écriture de textes plus longs ou plus conventionnels. Il faut remettre sur le métier notre ouvrage, le penser, le peaufiner. Si nous mettons un peu de l’énergie du fifty dans nos textes plus longs, l’ensemble y gagnera sans doute en cohérence et en efficacité, sans pour autant perdre en intensité, en développements, en digressions essentielles. Il « suffit » de s’attacher à varier le vocabulaire, à varier les sens sollicités, à changer les angles. Bref, à travailler le texte.

C’est en tous les cas ce que je m’efforce de faire.

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Joyeux troisième anniversaire, Serpent à Plume

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Joyeux troisième anniversaire, Serpent à Plume

Je suis un homme de rituel, et les cycles sont pour moi une composante essentielle de l’existence.

Un troisième cycle s’achève déjà pour d’écaille & de plume, alors qu’une nouvelle fois la roue se met à tourner et ouvre un quatrième épisode de l’aventure débutée avec cet antre numérique. Une fois encore, c’est le moment de se retourner un peu pour voir le chemin parcouru, les réussites et les échecs, avant de regarder vers le futur et les projets qui vont animer cette quatrième année.

La régularité du métronome… ou presque

Cette année a été marquée par une pause. En musique, il n’y a pas que les notes. Il y a les silences, les pauses, les demi-pauses. Parfois, leur présence en dit aussi long que la mélodie. Parfois, ils sont insoutenables. Parfois encore ils sont lourds de sens.

Articles publiés

Pour la première fois au long de ces trois années, le métronome a sauté un battement, comme une extrasystole auriculaire, comme une syncope. Cet été a été riche sur le plan personnel, et j’ai choisi de manquer l’un de mes rendez-vous avec vous pour le vivre correctement. Parfois, la vie, la vraie, impose un rythme différent, son propre cycle. Il s’agit de l’écouter, de l’entendre, de le prendre en compte. Il s’agit de vivre.

Mais le reste de l’année, le cœur du Serpent à Plumes a retrouvé sa fréquence, et toutes les deux semaines un article paraissait. Cela reste ma grande fierté, pour la troisième année consécutive.

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Augmentation du nombre de visiteurs

La croissance de mes visiteurs continue à être au rendez-vous, même si beaucoup viennent butiner sans vraiment revenir. Mais je suis conscient que le monde virtuel est vaste, sans doute plus que notre monde bien réel, et que les découvertes y sont éphémères, que nous sommes tous des nomades numériques, avec quelques rares habitudes vers de grandes demeures bien identifiées. J’aime voir internet comme une contrée mystérieuse où l’on peut voyager de région en région sans jamais revenir sur ses pas. C’est sans doute que quelques grands royaumes captent la majorité des voyageurs : les réseaux sociaux, les sites d’information, les sites marchands. Je ne suis ni l’un, ni l’autre, encore moins le troisième.

J’ai quand même quelques invités réguliers, qui commencent à me lire de temps à autre. Je pense à Saint Épondyle, ou à Mais où va le Web, par exemple.

Et parmi ces visiteurs, j’ai retrouvé avec plaisir quelques connaissances perdues de vue depuis des années, comme Axel, ou WilyBird.

D’ailleurs, je me félicite de la qualité des quelques commentaires que j’ai reçus cette année.

Rétrospectives

Si l’on s’intéresse aux articles qui ont le plus attiré mes visiteurs, on peut retenir que, comme l’an passé, c’est mon analyse sur les séries et les films qui tient le haut du pavé. Je vous présente le trio gagnant.

Ensuite, mes contributions au jeu de rôle m’apportent un deuxième contingent d’invités. Particulièrement ma série sur Star Cowboy, ma campagne de space opera, et ma proposition de jouer avec FATE sur le mode des séries américaines, ou mon essai de présenter les scénarios sous forme de cartes heuristiques.

Enfin, ma grande déception est encore que mes productions plus littéraires arrivent dans le peloton de queue, mais je pense très sincèrement que les textes littéraires sont très difficiles à lire directement sur un site. J’ai donc quelques projets de ce côté-ci, dont je vous parlerai plus tard dans l’année si tout va bien.

Promesses non tenues, promesses à tenir

J’ai débuté l’année dernière en teasant honteusement des articles qui pour la plupart n’ont pas encore vu le jour. Je sais, c’est mal. Pourra défense, ils étaient tous déjà bien avancés. Mais j’ai été victime de ma propension à être enthousiaste pour ma dernière découverte, celle qui avait lieu juste avant la date de publication prévue d’un article. Et puis aussi, il faut l’avouer, par le fait que l’inspiration venait beaucoup plus facilement sur ces sujets-là que sur ceux qui étaient prévus à l’origine.

Je n’ai pas non plus tenu deux grandes promesses : terminer Le Choix des Anges, et le chapitre 2 de Fée du Logis.

Aussi cette année sera différente. Malgré les changements qui vont encore avoir lieu dans ma vie (cette fois-ci du côté professionnel), je vais consacrer plus de temps à l’écriture de ces deux projets littéraires. Malgré les représentations de Un drôle de cadeau, qui vont continuer cette année, je vais me discipliner. D’ailleurs, je n’ai pas totalement démérité en 2016, puisque la réécriture du Choix des Anges est achevée à 40 % environ. Il me reste du travail à accomplir, mais c’est largement faisable si mes vacances sont cette fois-ci de vraies vacances…

La vie est pour moi un enchaînement de cycles, mais aussi une question d’équilibre. Le défi est de trouver le juste équilibre entre tous les piliers de ma vie : piliers personnels, pilier professionnel, pilier artistique. J’ai l’ambition de réussir en 2017 à enfin trouver la bonne recette, la bonne formule alchimique.

J’y travaille, et j’ai de l’aide.

Alors, en avant, suivez-moi dans le quatrième cycle !

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Sol Invictus, un conte de Noël

Sol Invictus, un conte de Noël

Sol Invictus, un conte de Noël

Il marchait depuis très longtemps. Trop longtemps pour se souvenir d’autre chose que ses pas, l’un après l’autre foulant tour à tour le sable, l’argile, les roches, puis la glace, et la glace, en encore la glace. Il était épuisé. Ses forces l’abandonnaient à mesure que la lumière déclinait. Et le monde autour de lui devenait plus inquiétant et dangereux à mesure que les ombres s’étiraient, que les ténèbres recouvraient chaque objet, chaque plante, chaque animal, d’un voile sombre.

À mesure qu’il avançait les flocons de neige tourbillonnaient autour de lui et fondaient en approchant de sa peau. Certains commençaient déjà à garder leur structure cristalline, et formaient comme des gants de soie très fins sur ses mains.

Il devait s’appuyer sur tous les obstacles qui parsemaient son chemin de petites embûches pour ne pas glisser ou tomber, pour ne pas s’affaisser d’un coup.

Il faisait froid.

C’était une sensation nouvelle pour lui.

Une sensation étrange.

Il n’était pas certain de l’avoir jamais ressentie à ce point, même au fil des cycles et des révolutions.

À force d’être rivés sur le sol et à scruter la moindre trace, le moindre indice du passage de son adversaire, ses yeux dorés étaient devenus rouges. Le vent les faisait même parfois paraître plus flamboyants qu’à l’ordinaire.

Malgré l’impression de flou, il fixait chaque poussière, chaque aspérité, chaque creux. Il y distinguait de moins en moins bien les petits signes que laissait la bête sur son passage, mais parvenait tout de même à suivre la piste, en y jetant toutes ses forces.

Mais elles déclinaient, tout comme lui, tout comme l’éclat de ses yeux, tout comme le flux de vie dans ses artères et ses muscles.

Les morsures du vent glacial se faisaient de plus en plus insistantes, de plus en plus violentes. Elles commençaient à cingler sa peau, à la refroidir, à lui infliger mille et un tourments aussi acérés que des millions d’aiguilles. Il sentait que ses pas ralentissaient. Sa respiration se faisait plus hésitante, plus superficielle. Sa chevelure gelait. Sa peau se racornissait.

Peu à peu, il vit les gelures crevasser l’épiderme de ses mains, puis sentit que son visage lui-même se couvrait de zébrures écarlates.

Ses doigts devenaient gourds, ses sensations devenaient sourdes. Tout en lui ne faisait que clamer l’envie de s’arrêter. De se poser. Mais il savait ce que cela signifierait. Il savait que sa mort signait une fin plus grande. Il ne pouvait s’y résoudre.

Et pourtant chaque geste devenait de plus en plus impossible, de plus en plus odieux.

Son sang produisit une première goutte, qui figea instantanément, puis une deuxième, qui parvint à s’échapper. Le froid la cristallisa en une petite rigole irisée de bleu et de vert. Et chaque gouttelette qui s’évapora dès lors de chaque blessure fit comme une petite vague glacée auréolée de teintes azurées et verdâtres. De fins voiles colorés s’élevèrent dans le ciel, scintillants, quand les perles sanguines s’écoulèrent au sol glacé.

Il faisait de plus en plus froid.

Il était de plus en plus épuisé.

Sa vue se troubla. Les traces au sol lui échappèrent à plusieurs reprises.

Il crut voir une autre lumière, au loin. Un autre feu. Mais son esprit déjà congelé refusait de lui donner une image cohérente de ce que ses yeux percevaient.

Il trébucha.

Ses mains accueillirent le choc, et l’amortirent de leur mieux, provoquant de nouvelles entailles, de nouvelles blessures dont le tribut rougeoyant se changea en flaque huileuse en touchant la neige. Ses articulations gémirent, cédèrent. Comme si le gel était parvenu jusqu’à leur cœur.

Il vit encore la masure de bois d’où un autre feu s’élevait. Mais il se savait trop loin. Il tenta de ramper. Mais ses muscles ne répondaient plus.

Il s’affaissa plus encore, sa bouche goûta l’eau glacée comme des dizaines de cristaux piquèrent ses lèvres maintenant désertées par toute chaleur.

Il ferma les yeux.

Des sons lui parvinrent par-delà les hurlements du vent moqueur.

Il ne voulut pas les entendre. À quoi bon lutter ? Il avait échoué, cette fois-ci. Il allait briser le cycle. Il allait faillir. Cette pensée ne lui donnait étrangement aucun remords, aucune peine. Il ressentait tant de lassitude, tant de fatigue au fond de son cœur déjà au bord de l’implosion.

Il se rappelait ses frères et ses sœurs. Il revit en une image fugace leurs échecs. Tous, toutes, ils avaient échoué, comme lui, un jour ou l’autre. Il était le dernier. Il savait comment cela allait se terminer.

Une sensation de contraction, intense, irrésistible, titanesque. Son cœur à peine tiède allait commencer à dévorer le flot incandescent qui dormait dans ses artères, le souffle brûlant qui gisait dans ses poumons, puis la chair puissante de ses muscles, le roc qui constituait ses os. Peu à peu, il allait se recroqueviller, se concentrer, rétrécir. Chaque pouce de son corps, chaque cellule, chaque information, serait transformé en énergie brute pour faire fonctionner le brasier mourant qui alimentait son corps. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus de lui que cette masse palpitante qui finirait par étouffer sous son propre poids. Alors dans un dernier râle, ce qui resterait de lui serait projeté à des distances infinies dans une explosion aux proportions cosmiques, dispersée par les vents. Chacune de ses molécules serait lancée dans un voyage infini, et son âme serait une part de l’éternité.

Ainsi avaient fini ses frères, ainsi avaient péri ses sœurs.

Ainsi allait-il mourir à son tour, enfant d’un monde plus grand que lui-même, vaincu par le froid ultime. Ainsi en allait-il pour les siens.

L’inconscience le gagna.

Son corps commença à s’effondrer sur lui-même. Déjà, il recommençait à chauffer.

Il ouvrit les yeux, avec peine. Les cristaux glacés étaient encore douloureux sur ses cils, ses pupilles. D’abord floue, l’image se forma. Il entendit des sons, qui le firent grimacer, alors que sa peau encore cartonnée s’animait à nouveau et que chaque muscle retrouvait une mobilité qu’il pensait avoir perdue à jamais.

— Grand-père, grand-père ! Il est réveillé !

La voix d’une petite fille lui permit de savoir que c’était bien elle, une gamine d’environ huit ans, qu’il parvenait maintenant à distinguer entre ses paupières encore engourdies. Elle était haute comme trois pommes, littéralement, mais ses longs cheveux blonds la faisaient paraître plus grande. Une odeur de miel flottait tout autour d’elle. Ses grands yeux bleus le regardaient d’un air à la fois intrigué et excité. Elle ne tenait pas en place.

Il entendit le bruit d’une chaise que l’on déplace, et une grosse voix qui répondait.

— Ne lui crie pas dans les oreilles, voyons, tu risquerais de lui faire mal.

La figure bienveillante d’un vieillard à la longue barbe et au sourire bonhomme entra dans son champ de vision. Il était vêtu simplement, les manches retroussées sur des bras puissants. Cet homme avait l’habitude du travail manuel, ou de la chasse. Il sentait assez fort, comme s’il passait ses journées en compagnie d’animaux sauvages, ou de bétail.

Il se leva sur un coude, ce qui lui fit mal, mais constata ce faisant que ses chairs avaient retrouvé leur énergie, si ce n’était encore leur souplesse.

— Oh, oh ! Doucement, mon jeune ami, vous n’êtes pas encore complètement remis. Il ne s’agirait pas que vous alliez trop vite en besogne. Vous êtes encore à moitié gelé.

— À boire. Il me faut à boire…

— Bien sûr. Sélène, veux-tu bien apporter de l’eau à notre jeune invité ?

Il sursauta, cria presque.

— Non, pas de l’eau !

Il se reprit très vite, craignant que le ton de sa voix ne soit mal interprété ou trop violent.

— Est-ce que vous auriez quelque chose de plus fort, par hasard ?

Un sourire s’étira sur la figure du vieil homme.

— Bien sûr ! Va nous chercher un peu d’hydromel, Sélène. Celui de l’année dernière, tu sais. Je crois qu’il fera parfaitement l’affaire. La récolte de miel de cette année-là était exceptionnelle, c’est un véritable régal pour le gosier. Je pense qu’il vous plaira, jeune homme.

Sélène ne se le fit pas dire deux fois. En moins de temps qu’il ne fallut au vieux chasseur pour prononcer sa phrase, elle avait déjà sorti une grande bouteille de verre étonnamment travaillée contenant un liquide ambré de la plus belle couleur, trois verres finement ciselés, et avait versé trois bonnes rasades dans chacun. Le tout sans cesser de sautiller sur place.

Un grand éclat de rire secoua le vieillard.

— Tu crois vraiment que tu vas boire avec nous, Sélène ? Une telle boisson n’est pas de ton âge, ma jolie. Peut-être d’ici quelque temps… quand tu auras grandi.

Sélène fit une moue boudeuse, visiblement contrariée.

— Tu dis ça tout le temps, grand-père, mais j’en ai marre, moi, d’être trop petite !

Le vieux chasseur tendit un verre au jeune homme, qui le saisit avec reconnaissance, puis il prit lui-même un récipient, et trinqua.

— Santé !

— Que la vôtre soit robuste, répondit le jeune homme.

Et il laissa couler le breuvage dans sa bouche.

Le liquide était sirupeux. Il piqua d’abord très légèrement les lèvres, puis agréablement la langue. Son feu commença à rouler et grandir, puis gronda dans la gorge, avant de prendre toute son ampleur dans l’estomac. Il se sentit brusquement beaucoup mieux. Les flammes se répandirent dans chaque artère, dans chaque veine. Ses cheveux commencèrent à se teinter à nouveau de roux.

Son état s’améliora si visiblement que son bienfaiteur se permit un nouvel éclat de rire.

— Oh, oh ! Regarde, Sélène, on dirait que notre jeune ami apprécie vraiment notre hydromel ! Je ne lui savais pas ces vertus curatives !

— C’est que le miel m’a toujours réussi. Je ne sais comment vous remercier.

— Oh, ce n’est vraiment pas la peine, mon ami. Sélène et moi sommes heureux de vous avoir trouvé avant que vous ne geliez totalement. Quelques minutes de plus et on aurait pu vous prendre pour une roche glacée. Heureusement que ma petite fille est sortie nous chercher de la neige à faire fondre, sinon, vous auriez disparu dans une congère pour ne jamais vous réveiller.

— De cela aussi, je vous suis reconnaissant. Plus encore que je ne saurais le dire avec des mots. Plus encore que vous ne pouvez l’imaginer.

Sélène s’était assise à la table, et ne boudait plus. À défaut d’hydromel, elle buvait les paroles du jeune homme, détaillait son accoutrement, ses haillons, son teint pâle et ses yeux verts.

— Mais que faisiez-vous dehors ? Grand-père me dit toujours que lorsque je serai grande je serai plus sage, mais j’ai l’impression que vous avez encore beaucoup à apprendre vous aussi. C’est dangereux de rester dehors sans lumière et sans feu.

Le vieillard partit d’un nouvel éclat de rire, tonitruant.

— Sélène, ma petite, tu n’apprendras donc jamais à être moins directe ! Excusez-la mon jeune ami. Je n’arriverai sans doute jamais à lui apprendre les bonnes manières. Mais elle a bon fond, vous savez.

— Je suis là pour en témoigner. Si vous ne m’aviez pas recueilli, je serais en effet mort à l’heure qu’il est. Quoi qu’il en soi, jeune Sélène, je comprends ta question. Elle est légitime, tu as le droit de savoir, puisque tu m’as sauvé. Et pas seulement moi. Vois-tu, je suis à la poursuite d’une bête. Une bête féroce que je dois retrouver, tuer, et dont je dois ramener le pelage, car il possède des propriétés magiques. Des propriétés vitales pour moi, mais aussi pour beaucoup d’autres personnes. Si j’échoue, les conséquences en seraient terribles, non pas tant pour moi, mais pour toutes ces personnes qui comptent sur moi. Là d’où je viens, toutes les merveilles qui peuplent la terre dépendent de cette magie. Les fontaines d’eau claire, les animaux, les arbres gigantesques, les fleurs multicolores. Tout dépend de cette magie.

— Une bête ? Et comment elle est, cette bête ?

Il prit le temps de boire une deuxième gorgée, qui apporta avec elle un nouveau cortège de bien-être, avant de répondre. Il en savoura la délicieuse saveur.

— Elle est gigantesque, et très dangereuse. Sa peau est celle d’un serpent, mais ses écailles sont cent fois plus solides et sont aussi souples que des poils. Ses crocs sont aussi acérés que des poignards et aussi grands que des lances. Ses yeux paralysent d’un regard et peuvent glacer quiconque se met sur son chemin. On l’appelle le Léviathan. C’est son pelage qui contient toute sa force. Et sans lui, la mienne est condamnée à disparaître, car depuis les temps anciens, son peuple et le mien sont liés par la même malédiction. C’est la peau de l’autre qui nous permet de vivre. Nous avons donc fait un pacte. Chaque cycle, c’est un combat qui décide du sort de nos deux peuples.

— Alors si tu ne le tues pas, c’est toi qui vas mourir ?

— Oui, c’est exactement ça.

— C’est vraiment pas drôle, comme loi !

Et le vieillard rit à nouveau de bon cœur. Le jeune homme fut saisi lui aussi d’un fou rire en voyant la mine révoltée de son hôtesse. Elle se renfrogna, vexée. Le vieil homme tenta de l’amadouer.

— Tu as raison, mais les lois sont rarement faites pour être drôles, Sélène.

— Et bien ça m’est égal, celle-là, elle est vraiment idiote ! Moi je ne veux pas qu’il meure, grand-père !

Le jeune homme fut touché, eut envie de lui faire plaisir.

— Je ne le veux pas non plus, tu sais. Et je te promets que je ferai tout mon possible pour ne pas mourir. La meilleure façon d’y parvenir, ce sera encore de trouver le Léviathan, et de le tuer. Ainsi, je te promets, lorsque j’aurai retrouvé ma force, je reviendrai vous rendre visite.

Les yeux de Sélène s’illuminèrent de joie.

— C’est vrai ? Tu le promets ?

— Oui, je te le promets.

— Et tu pourras m’emmener avec toi dans ton pays ?

Il regarda le vieux chasseur, qui lui fit un signe affirmatif de la tête.

— Je vous y emmènerai tous les deux. Je suis sûr que cela te plaira, petite Sélène.

Elle se leva et se hissa tant bien que mal pour déposer un baiser sonore sur la joue du jeune homme, puis s’en fut toute guillerette vers le lit douillet qui était manifestement le sien à l’autre bout de la cabane. Elle ne tarda pas à s’y endormir.

Le chasseur la regarda un moment, tout attendri.

— Vous avez là une fille très attachante, lui dit le vagabond.

— C’est vrai, répondit-il sans cesser de la regarder. Elle remplit ma vie de lumière et de chaleur. Un jour, cependant, elle grandira, et elle devra partir. J’y pense souvent. J’aimerais tant qu’elle ait une vie pleine de surprises et de joies.

— Je suis sûr que ce sera le cas.

— En attendant, nous devrions faire comme elle. Un peu de repos vous fera le plus grand bien, et à mes muscles également.

Il partit se coucher, plus loin, près de la porte. Le vagabond resta donc près du feu. Il ne tarda pas à s’endormir.

Il ne sut pas vraiment combien de temps il avait dormi. Le feu était éteint dans l’âtre, mais ses propres forces brûlaient à nouveau dans son corps. Suffisamment en tous les cas pour accomplir la mission qui était la sienne. Suivre des traces dans la neige, tendre une embuscade, combattre, et rencontrer son destin.

Ses hôtes étaient encore endormis. Les ronflements sonores du vieux chasseur emplissaient la demeure en roulant comme un tonnerre bienveillant. La petite Sélène était immobile.

Il resta un moment assis, à contempler dans le noir les objets du quotidien qui faisaient la vie de ses bienfaiteurs. Il se promit bien de ne pas oublier tout ce qu’ils avaient fait pour lui. Il devrait revenir pour tenir sa parole et plus encore. Il savait que, sa magie retrouvée, il aurait beaucoup de cadeaux à leur apporter.

Enfin, au bout de très longues minutes, il se leva, sans faire aucun bruit. Il s’habilla avec les vêtements chauds et doux qu’ils lui avaient préparés pour le lendemain.

Il sortit.

Le froid était encore mordant, le vent sifflait à ses oreilles. La tempête ne s’était pas vraiment calmée. Il n’y avait plus de lumière, ses plaies ayant cicatrisé. Mais il savait où reprendre la traque, où retrouver les traces de la bête. Il s’éloigna.

Il était déjà concentré sur sa mission, sur son chemin, sa quête. Si concentré qu’il n’entendit ni ne vit la porte derrière lui s’ouvrir et se refermer doucement, ni une frêle silhouette se glisser au-dehors avec d’infinies précautions.

Il parvint jusqu’à l’endroit où la piste reprenait.

Le Léviathan était passé par là.

Il se remit en route.

Une ronde d’étoiles dans le ciel silencieux parsemait la voûte. Sélène ne se lassait pas, d’ordinaire, de les regarder. Mais cette fois-là, elle prenait surtout garde à ne pas perdre de vue le jeune vagabond ni à se faire remarquer de lui. Elle avait su qu’il partirait. Elle avait su, dès le premier regard, que cet étranger était quelqu’un d’important. Elle était attirée, ne pouvait s’empêcher de le dévorer des yeux, curieuse de tout ce qu’elle voyait sur son visage. Les tâches rousses sur ses joues, ses cheveux presque rouges, ses yeux si verts qu’ils en paraissaient flamboyants, sa peau pâle mais luisante, qui devenait dorée par moments.

Elle ne pouvait plus dormir. Elle avait su qu’il partirait. Elle avait fait semblant, guettant le moment propice, celui où il ne ferait plus attention, et où elle pourrait le suivre.

La vie avec grand-père était monotone. Non pas qu’elle fût ennuyeuse, pas du tout. Mais jamais rien d’imprévu n’advenait, alors qu’elle rêvait de contrées étranges et d’animaux fabuleux, de gens parlant des langues qu’elle ne comprenait pas ou de paysages sans neige. Jamais rien de nouveau ne les atteignait, là, au bout du monde, où les glaces se rejoignent et se marient. Jamais personne ne venait les visiter, là où les rennes et les phoques étaient leurs seuls compagnons, avec quelques goélands.

Alors lorsque le destin lui fit découvrir le vagabond mourant de froid, elle sut qu’elle devait faire quelque chose. Elle comprit également que sa quête était dangereuse, et quelque chose au fond d’elle-même avait la certitude qu’il s’y prenait mal. Il fallait qu’elle l’accompagne, elle devait l’aider, même si elle ne savait pas très bien pourquoi. Peut-être parce qu’elle avait l’espoir que tout ce qu’il avait promis se réaliserait et qu’elle pourrait voyager avec lui vers le sud, là où l’eau ne gelait jamais. Grand-père en parlait parfois, quand elle le questionnait suffisamment longtemps pour qu’il lui cède, ou quand elle parvenait à le faire rire avec ses pitreries. Grand-père l’adorait tellement. Et Sélène aimait tellement grand-père qu’elle s’ingéniait à le faire rire de toutes les façons possibles.

Mais parfois, sans qu’elle sache vraiment pourquoi, toute envie de rire la quittait, et elle se taisait pendant de très longues heures. Lors de ces moments-là, elle ne faisait même plus attention à la présence de grand-père, et elle pouvait rester rêveuse, enfermée dans ses pensées qui erraient comme si le vent les emportait toujours plus loin sans qu’elle puisse les rattraper.

Ces moments-là, elle songeait à des contrées sans glace, et des mots si jolis lui venaient à l’esprit qu’elle se les disait, se les répétait, se les repassait en boucle, en variant une syllabe, un son, une lettre. Elle jouait dans son monde intérieur, jusqu’à ce que, brutalement, sans prévenir, elle se mette à pleurer, ou à rire. Et c’est grand-père qui la consolait ou bien riait avec elle.

Elle aimait tellement grand-père.

Elle savait qu’il serait un peu triste, peut-être en colère ou inquiet, s’il ne la trouvait pas à son réveil. Mais ça avait été plus fort qu’elle.

Et malgré le froid, elle suivait le vagabond, dont les pas étaient de plus en plus lents. Il était épuisé, pas encore assez revigoré par l’hydromel. Ou bien fatigué de toujours marcher, sans jamais s’arrêter. Sélène, elle, avait envie de s’arrêter tout le temps, pour regarder un flocon de neige ou une dune glacée, pour humer l’air frais ou sentir les cheveux se hérisser sur sa nuque.

Mais le vagabond, lui, ne faisait que marcher.

Ils avaient marché si loin que Sélène ne reconnaissait plus le paysage. Elle n’était jamais allée aussi loin toute seule, mais seulement avec les rennes de grand-père et sur son traîneau.

Il y avait une grande montagne, qui s’approchait peu à peu. De la fumée en sortait, comme s’il y avait là un feu titanesque. Et le vagabond s’y dirigeait tout droit.

Et pas après pas, elle s’en rapprochait également, faisant de son mieux pour ne pas se faire remarquer.

Il y était parvenu. Il avait trouvé le nid de la bête noire. Ses frères et ses sœurs étaient-ils allés plus loin que lui ? La bête les avait-elle dévorés ? Il ne se souvenait plus. Certains pans entiers de sa mémoire commençaient à s’effilocher, à mesure que sa peau perdait de son éclat, que ses cheveux ternissaient, que son sang se figeait. Il savait qu’il n’en avait plus pour très longtemps. Et c’est atteint d’une faiblesse mortelle qu’il parvenait au terme de son voyage, une faiblesse telle qu’il ne savait pas vraiment comment il allait combattre et vaincre le monstre qu’il était venu débusquer.

L’arche noire était immense, froide. Mais on sentait la chaleur du soufre, tapie au creux des ténèbres. La bête savait qu’il était là.

Depuis des temps immémoriaux, les deux peuples étaient unis par le même lien. Il en avait toujours été ainsi.

On entendit d’abord le grognement sinistre, comme un râle terrifiant. Puis l’odeur vint. Méphitique, repoussante. Enfin, le Léviathan se montra.

Sélène s’était cachée derrière une aiguille de roche glacée. Elle entendit le sifflement de colère, sentit la puanteur humide. Et vit le monstre sortir de l’ombre de sa tanière pour s’exposer à la lueur des étoiles. Il était long, il était tonitruant, il était luisant et sa carapace brillait tout en absorbant toute lumière. Il était insatiable et impitoyable. Il se dressa de toute sa hauteur et domina le jeune vagabond qui empoigna une lance apparue de nulle part.

Le combat allait s’engager.

À cet instant, Sélène rêva encore. Il ne fallut que quelques battements de son cœur blanc pour que son rêve lui montre ce qu’elle devait faire.

Alors qu’il s’était reculé pour caler ses pieds et arc-bouter tout son corps, lance en avant, prêt à frapper, que le Léviathan se tenait droit au-dessus de lui, exposant sa peau impénétrable à la morsure de son dernier trait, il vit passer une lumière pâle, comme une étoile filante. Elle s’interposa entre le fer et sa proie, entre les crocs et leur victime. La lumière du pelage noir se reflétait sur sa chair qui devenait aussi claire que l’argent. La petite fille de huit ans, haute comme trois pommes, lançait un regard sévère au Léviathan.

Elle se tourna ensuite vers lui.

— Ce n’est pas comme ça que ça doit se passer. Tu ne dois pas le tuer.

— Tu sais bien que je dois le faire, je n’ai pas d’autre choix si je ne veux pas mourir, et si je ne veux pas que mon peuple meure. Je dois récupérer la peau du Léviathan, ou la lumière s’éteindra à jamais.

— Mais si tu le tues, ton peuple mourra aussi car plus jamais la lumière ne s’éteindra, jusqu’à ce que ton peuple soit brûlé, que tes terres soient dévastées, que les plantes soient desséchées, que les animaux soient assoiffés. Alors, comme lui, tu seras le dernier survivant de ton peuple. Tu attendras que le prochain Léviathan te trouve. Et il te tuera. Ce n’est pas comme ça que ça doit marcher !

Le Léviathan lui-même s’était figé, comme si la glace qui scintillait sur ses crocs avait paralysé jusqu’à ses muscles.

Le jeune homme pâle baissa sa lance.

Sélène lui prit la main avec douceur, et la chaleur de ce contact ramena quelques forces dans le bras du vagabond. Lentement, la petite fille amena les deux mains entrelacées vers le pelage sombre du Léviathan, qui ne broncha toujours pas.

La main du vagabond se posa sur la peau noire et luisante. La sensation de froid revint, pénétra jusque dans les muscles et les tendons, dans les nerfs et les ligaments, dans les artères et les veines. Elle remonta jusqu’à l’épaule, mais le jeune homme ne bougeait plus lui non plus.

Alors Sélène parla doucement à la bête monstrueuse qui se trouvait devant eux.

— Tu vois qu’il ne te veut pas de mal. Tu sais que ce qu’il dit est vrai. S’il ne rapporte pas de lumière, son peuple va mourir, comme le tien.

Un son étrange, proche du cri du grillon, roula depuis la gueule du Léviathan.

— Tu pourrais nous aider, mais pour ça il faudrait que tu aies mal, vraiment très mal.

Le crissement se reproduisit, plus long cette fois-ci, presque plus plaintif.

— Oui, je te le promets.

Sélène retira sa main, et celle du vagabond également, qui retrouva un peu de chaleur maintenant que seule la morsure du vent s’y acharnait dessus.

Ils reculèrent de quelques pas, laissant le Léviathan se recroqueviller sur lui-même. Sa taille se mit à changer, à rétrécir, peu à peu, alors que la nuit autour de lui sembla devenir plus dense, plus noire, plus froide. Les yeux de Sélène et du vagabond étaient presque aveuglés par les ténèbres qui devenaient plus profondes au centre de ce qui avait été le corps du monstre. Un éclat de nuit aussi vide que le néant se mit à luire, puis à brûler, et la température atteignit le point où l’air lui-même se suspendit.

Le silence était total.

Enfin, les étoiles réapparurent. Graduellement, leur lueur pâle vint souligner une silhouette presque humaine. Celle d’un homme à la fine musculature, dont la peau était aussi blanche que celle du vagabond, et dont le visage portait des traits similaires. Le jeune homme eut un mouvement de recul en découvrant son jumeau. Il s’aperçut cependant que le visage du Léviathan était plus dur, plus sec, plus froid, que le sien. Comme si le miroir qu’il avait devant les yeux lui montrait une version plus cruelle de lui-même, une version subtilement modifiée.

Le reflet portait à la main un manteau d’écailles et de fourrure, un long manteau dont les manches traînaient sur le sol gelé, un manteau couleur de nuit, piqueté d’étoiles.

Il le tendit au vagabond.

— Eh bien, prends-le !

Sélène était souriante, à côté de lui. Il leva la main, et toucha le manteau. Ses doigts se refermèrent sur un contact doux et soyeux, beaucoup plus chaud qu’il ne l’aurait cru. Une chaleur qui augmentait d’instant en instant.

Le reflet lâcha la fourrure, et celle-ci commença à devenir de plus en plus claire, à prendre une teinte dorée de plus en plus chaude, à irradier de plus en plus, à se couvrir de braises. Et le vagabond se mit lui aussi à sourire.

Il se couvrit du manteau en un geste élégant et fluide, et les braises prirent feu sur sa peau, l’enveloppant d’une fine pellicule de flammes rouges alors que les écailles se changèrent en or pur et brillant. Il se mit à grandir, et ses forces revinrent, décuplées, centuplées. Chaque cellule de son corps se changeait en or vivant et se chargeait d’une force de vie inextinguible. Le feu dans son cœur s’était rallumé, ses taches rouges sur le visage avaient l’éclat du métal en fusion, et ses cheveux la couleur du ciel qui s’embrase.

Sélène le regardait en souriant.

Au fur et à mesure que la lumière resplendissait du corps du jeune homme, que le jeune homme devenait la lumière elle-même, elle se mit à luire elle aussi, argentée, blanche. Elle se mit à grandir. Ses cheveux poussèrent, sa poitrine, ses hanches, changèrent. Son visage devint plus fin. Mais d’autres changements advenaient déjà, et son corps se modifiait encore. Comme si son image était un reflet elle aussi, un reflet pâle et le miroir une surface liquide. Et son visage, déjà, était celui d’une vieille femme, et à nouveau, ses traits, subtilement, se métamorphosaient, rajeunissaient, puis vieillissaient. Le vagabond ne pouvait pas vraiment fixer ses yeux sur son visage.

— Tu vois, ce n’était pas si difficile, reprit-elle.

Le Léviathan, lui, était nu dans la neige, et recula vers son antre, sans jamais quitter des yeux son reflet solaire.

Lorsqu’il disparut dans la grotte, ce dernier eut l’impression de se trouver libéré.

— C’est ainsi que ça doit se passer, reprit Sélène. Et c’est ainsi que cela se passera maintenant. Dans un cycle, tu reviendras nous voir, ici, et ce sera ton tour de te dépouiller du manteau. Le Léviathan reprendra ses habits pendant un autre cycle, puis il te les cédera à nouveau. Maintenant, va, et n’oublie pas que tu devras tenir ta promesse. Je veux voir ces contrées si belles, au sud.

— Je te le promets Sélène. Mais comment te reconnaîtrai-je ?

— C’est moi qui te reconnaîtrai. Je me guiderai sur ta lumière. Va, maintenant. On a besoin de toi là-bas.

Et elle l’embrassa sur le front.

Il inspira une longue goulée d’air frais qui fit grandir le brasier à l’intérieur de ses poumons, et il se remit en route, droit devant lui. Chaque pas lui paraissait plus facile, chaque geste plus simple. Et ses pieds, lentement, s’élevèrent dans les airs. À mesure qu’il laissait Sélène derrière lui, la lumière de son corps se répandait sur le sol, dans les cieux. Elle s’étendit sur les océans, fit fondre la croûte de glace qui les recouvrait. Elle frappa contre les sommets des montagnes et créa des sources d’eau vive. Elle réchauffa les forêts et les collines. Elle illumina les lacs et éclaira les plaines. Aussi loin que sa vue portait, les rayons de sa lumière réchauffaient la terre qui s’étendait sous ses pieds. Les cités reprirent vie, les récoltes jaillirent, les enfants naquirent. Les hommes se réjouirent, les femmes dansèrent.

La vie bouillonna.

Le soleil se levait à nouveau.

Dans la mémoire du Serpent à Plumes

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The Cursed Child : père, fils, et voyage dans le temps

The Cursed Child : père, fils, et voyage dans le temps

On ne présente plus le phénomène culturel qu’est devenu l’univers d’Harry Potter, petit sorcier orphelin vivant dans la banlieue de Londres qui découvre qu’il appartient à tout un monde caché où la magie existe vraiment, côtoyant celui des non-magiciens (les moldus) que nous sommes. On ne présente plus ni son succès littéraire (et la formidable réussite d’une écriture qui déploie à la fois son vocabulaire, sa syntaxe et ses thèmes un peu plus loin à chaque tome en évoluant avec ses lecteurs qui grandissent en même temps que le héros) ni celui de son adaptation à l’écran.

Tout le monde ou presque a déjà écrit sur le sujet.

Mieux que moi.

Et comme moi, tout le monde a été surpris par le projet de J.K. Rowling d’écrire une pièce de théâtre pour terminer l’histoire d’Harry, maintenant père de trois enfants, dix-huit ans après les événements du dernier livre.

Harry Potter et l’enfant maudit (The Cursed Child) n’est pas vraiment un livre de J.K. Rowling, cependant, puisque la pièce a été écrite et mise en scène par John Tiffany et Jack Thorne, deux dramaturges qui ont eu le talent d’adapter une trame conçue par la créatrice du sorcier à la cicatrice.

Harry Potter est devenu adulte. Il travaille pour le Département des Mystères au Ministère de la Magie, sous les ordres d’Hermione qui est devenue la Ministre en charge des affaires délicates.

Il est marié avec Ginny Weasley, qui lui a donné trois enfants.

Son deuxième fils, Albus, ressent pourtant le fardeau de l’héritage paternel. Coincé entre son désir d’être aimé par son père et son refus d’être comparé à lui, il se lie d’amitié avec le fils de Drago Malefoy, Scorpius, après avoir été admis dans la Maison de Serpentard lors de sa première année à Poudlard. L’un et l’autre, en révolte envers leur famille et particulièrement leur père, vont se lancer dans une quête à travers le temps pour réparer ce qu’ils considèrent comme la faute première d’Harry : la mort de Cédric Diggory.

Mais jouer avec un Retourneur de temps peut être dangereux, surtout quand l’enfant caché de Voldemort rôde dans les ombres.

Harry et sa famille

Évacuons tout de suite la forme du livre, qui a fait tant parler. Passée la troisième page, on ne se rend plus vraiment compte qu’il s’agit d’une pièce de théâtre, et on lit le livre comme un roman. Les didascalies sont suffisamment précises mais aussi suffisamment évocatrices, s’appuyant sur les images véhiculées par les films, pour qu’on puisse sans aucun problème plonger dans l’univers magique qu’a si bien créé Rowling.

L’écriture des dialogues est crédible, agréable, fluide.

N’ayant pas la chance d’avoir vu la pièce se jouer à Londres, je ne sais pas quelle forme la mise en scène a pu donner lors du passage au spectacle vivant. Et j’avoue que je serais curieux d’y assister. Il y a de nombreux défis de mise en scène : la magie, les voyages dans le temps. Et après tout, depuis les mystères chrétiens joués sur les places publiques au moyen âge, le théâtre a su s’accommoder des effets spéciaux, bien plus tôt que le cinéma lui-même.

Mais c’est surtout le fond du texte qui m’a intéressé, et les échos qu’il a fait naître dans deux réflexions que je vous présentais ici il y a quelque temps : la paternité, et le voyage dans le temps.

Quand être un héros ne protège pas des conflits de générations

L’argument central de la pièce est constitué par la difficulté qu’ont Harry et son fils Albus d’un côté, mais aussi Drago et Scorpius, à se comprendre, à s’appréhender, à s’apprivoiser, à s’entendre. Ces relations conflictuelles sont le moteur d’Albus comme celui de Scorpius. Elles les poussent à accomplir des actions pour rechercher l’approbation ou au contraire pour se démarquer de leurs pères.

Ce faisant, la pièce parle autant des difficultés d’être un fils que de celles d’être un père. Elle projette sur Harry les figures paternelles qui sont disséminées dans la saga alors qu’il est lui-même un enfant : Hagrid, Rogue, Sirius Black, et bien entendu Dumbledore. Un renversement des rôles qui déstabilise le lecteur autant que le personnage, qui se demandent chacun de son côté ce qui fait qu’on est un bon père : guider ou au contraire laisser se construire des valeurs propres, protéger ou au contraire laisser libre au risque de paraître désintéressé ?

La réponse de Rowling est tout en nuances. Elle est probablement la synthèse du modèle de construction qu’elle a scindé dans toutes les figures auxquelles Harry se réfère au long des sept livres précédents : le modèle inatteignable et idéalisé de James, son père biologique, la figure protectrice brute d’Hagrid, l’autorité sévère de Severus Rogue contre laquelle on aime à se rebeller, la complicité de Sirius Black, et le guide spirituel qu’est Dumbledore.

Il est également amusant de constater que le meilleur ennemi d’Harry, Drago, traverse les mêmes épreuves que lui avec son propre enfant. Une communauté qui fera se rapprocher autant les pères que les fils et qui sans doute fait plus encore grandir les deux vieux héros que les aventures surnaturelles. Oublier les vieilles rancunes et les anciennes blessures, pour repartir à zéro. Qui d’entre nous a déjà réussi cet exploit émotionnel ?

Harry, Ginny et Albus
Drago et Scorpius

Jouer avec les allumettes du temps, c’est mettre le feu à sa propre création

En mettant la main sur un Retourneur de temps, Albus et Scorpius pensent corriger les erreurs du passé et redresser les torts. Mais ils apprennent bien vite que le temps a sa propre logique, et que d’un mal peut sortir un grand bien, comme d’un bien un grand mal. D’infimes changements peuvent avoir des conséquences inattendues dans le futur, suivant la célèbre métaphore du battement d’ailes du papillon et de la tempête tropicale.

Rowling n’hésite donc pas à pousser les conséquences jusqu’au bout : la disparition (ou plutôt la non-existence) de certains protagonistes dans un futur totalement remanié par rapport à ce que l’on connaît de la saga originelle.

En laissant ses héros « jouer à l’apprenti sorcier », elle expérimente elle-même, dans une mise en abîme assez réjouissante, bien qu’un peu déstabilisante, la déconstruction du mythe qu’elle a mis des années à édifier à force de centaines de pages et d’adaptations cinématographiques.

On a vraiment l’impression qu’elle éprouve un malin plaisir à prendre ses fans à contrepied : Ron devient aussi ennuyeux qu’un discours politique, Hermione est mariée à Viktor Krum, Cédric devient un mangemort. Et ce ne sont que quelques-uns des changements majeurs que l’auteur provoque dans sa propre création, car les deux enfants changent le futur à plusieurs reprises, jusqu’à annuler même la victoire d’Harry, et à provoquer celle du Maître des Ténèbres lui-même, Voldemort.

Elle explore ainsi diverses autres fins, divers autres univers. Elle joue avec ses propres codes, ses propres personnages.

Harry et le portrait de Dumbledore

Quand les deux thèmes se rejoignent

Le plus intéressant reste la dernière partie, quand l’enfant maudit, qui n’est pas celui que l’on croit, met au point un plan plus terrifiant et machiavélique encore que prévu, à cause des imprudences des héros. L’enfant de Voldemort veut provoquer le triomphe de son père en l’empêchant de commettre l’acte premier qui causera sa chute : le meurtre des parents d’Harry.

Une idée qui met les héros devant un dilemme moral et émotionnel parfait : sauver les parents d’Harry et assurer la victoire du Seigneur des Ténèbres, ou accepter le mal qui a été fait dans le passé et provoquer la défaite d’un plus grand maléfice.

En quelque sorte, grandir en sagesse, accepter le monde tel qu’il est. Grandir tout court.

Se servir des paradoxes temporels pour mettre les héros devant un choix et provoquer une interrogation chez le lecteur lui-même.

Rowling fait basculer son lectorat vers des problématiques d’adultes. Elle clôt l’histoire de l’enfant orphelin par ce choix qui marque la fin de son évolution vers la sagesse.

Le choix est un thème qui me tient à cœur depuis quelques années, et j’ai pris le parti, comme Rowling, de le rendre visible dans Le Choix des Anges, même si c’est d’une tout autre manière.

Dans la mémoire du Serpent à Plumes

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Super-héros en séries, au pays des masques, l’aveugle est roi

Super-héros en séries, au pays des masques, l’aveugle est roi

Super-héros en séries, au pays des masques, l’aveugle est roi

On a peine à l’imaginer aujourd’hui, mais il fut un temps où les superhéros faisaient office de thème ringard pour adolescents boutonneux, et les seuls producteurs de cinéma ou de télévision qui osaient parier dessus dirigeaient des studios pour enfants. Il fallut attendre le très réussi et mémorable Spider-Man de Sam Raimi pour lancer la mode maintenant déferlante des hommes (et des femmes) en collants et en masques avec des super-pouvoirs et des super-responsabilités, même si la série des Batman dans les années 1990, avait déjà entamé le travail de fond qui avait habitué le public.

Le cinéma s’en est emparé le premier, mais dernièrement, le succès des séries télévisées a poussé Marvel comme DC Comics à produire des shows mettant en scène les héros de leurs deux univers distincts, avec plus ou moins de bonheur.

C’est à ces derniers avatars de nos redresseurs de torts que j’ai eu envie de consacrer une petite revue des troupes.

La logique de la série

Historiquement, bien sûr, les années 1950 et 1960 ont déjà vu des adaptations de ces héros de comics pour la télévision (on pense à Batman, au Frelon Vert). Puis plus grand-chose pendant quelques décennies.

Cependant, la déclinaison des aventures super-héroïques en série télévisée était déjà en gestation lorsque Marvel a commencé à produire des films qui croisaient et recroisaient les chemins empruntés par différents héros : Hulk, Iron Man, Thor, Captain America. Les aventures se mêlent et s’entremêlent sur plusieurs opus, s’échangeant les méchants, les artefacts de pouvoir, tissant une trame qui s’étend sur plusieurs années, plusieurs réalisateurs, plusieurs intrigues.

Il n’y avait qu’un pas à franchir pour traduire ce concept dans une forme plus naturelle encore : la série télévisée, qui par essence construit son cheminement sur la durée, croise et entrecroise ses arcs narratifs.

Et c’est DC Comics qui s’est lancée la première, avec deux héros emblématiques : Green Arrow d’un côté et The Flash de l’autre, pour pousser ensuite la logique jusqu’à des cross-overs entre les deux et même des séries spin-off : Constantine, puis Legends of Tomorrow.

Ne voulant pas être en reste, Marvel a contre-attaqué avec Agents of Shield, puis Daredevil, et Luke Cage.

Les deux univers s’étendent donc sur deux médias : le grand et le petit écran, avec une répartition des rôles assez nette.

Au grand écran les héros majeurs (Batman, Superman, Wonder Woman chez DC, les Avengers de Marvel), les effets spéciaux impressionnants et coûteux, les batailles cosmiques.

Au petit écran les héros plus modestes, aux pouvoirs moins grandioses, aux préoccupations plus personnelles : Arrow, Flash, Constantine chez DC, Daredevil, Luke Cage et maintenant Jessica Jones puis bientôt Iron Fist chez Marvel.

Et pourtant, même si la stratégie semble la même, les deux univers ont fait des choix très différents sur le traitement de leurs héros.

Le superhéros comme adolescent attardé

Chez DC, on fait le pari de l’adaptation façon soap. Les héros, pour bardés de super-pouvoirs qu’ils soient, ont des préoccupations assez banales, parfois même triviales, qui parlent à un public assez jeune.

Arrow (ou Oliver Queen de son véritable nom), est un milliardaire playboy le jour et un justicier la nuit, un peu moins classe que Batman, mais jouant sur le même registre, finalement. Marqué par son exil forcé sur Lian Yu, une île déserte en Asie, où il a dû survivre par ses propres moyens, il est l’ombre et la lumière incarnées dans un seul et même être.

Cet avatar de l’Homme Chauve-Souris s’interroge comme son illustre modèle sur la justice et les moyens de la rendre, sur sa véritable place dans la société, sur son identité réelle : l’héritier ou le survivant ?

Hélas, le traitement apporté tout au long des quatre premières saisons de la série dévie vite en interrogations familiales bancales, en diverses coucheries ou histoires sentimentales croisées, que viennent un peu perturber des haines récurrentes et des super-vilains eux aussi englués dans des problématiques assez conventionnelles, dignes de méchants d’opérette.

De la même façon, The Flash (Barry Allen sous sa véritable identité), possède une vitesse surnaturelle après avoir été frappé par un éclair quantique lors d’un accident provoqué par un ennemi venu de son futur. La série débute par des problématiques assez bien vues sur le temps, sa relativité, la causalité des événements. On se prend au jeu, malgré là encore des protagonistes caricaturaux, des motivations taillées à la faux, des répliques (même en VO) dignes du café du commerce.

https://youtu.be/Yj0l7iGKh8g

Mais au bout de deux saisons, on saisit que la production de la série veut garder son axe de narration intact, sans prendre en compte les changements ou l’évolution du personnage principal, qui loin d’apprendre de ses erreurs et loin de devenir plus sage, plus héroïque, reste enfermé sur sa boucle de névroses familiales à base de culpabilité et de toute-puissance mêlées, comme dans une boucle temporelle infinie.

À la fin de la deuxième saison, Barry n’a toujours pas compris qu’il était dangereux sinon irresponsable et irrespectueux de jouer avec le temps, et tente encore une fois de changer le passé, sachant pertinemment qu’il effacera du même coup non seulement sa propre réalité, mais aussi et surtout celle de ses amis et de sa famille, pas forcément pour le meilleur d’ailleurs…

Et si encore la motivation était la plus noble (sacrifice, sauver le monde, empêcher un méchant de le détruire), on aurait pu comprendre. Mais non, il s’agit uniquement de sa propre envie, d’un besoin égoïste.

On repassera pour le côté héroïque.

Et on décroche. Le personnage perd en crédibilité, la série en intérêt.

Il est assez symptomatique de constater que chez DC, le seul héros qui évoluait durant le cours de la série qui lui était consacrée était John Constantine, dont je vous ai déjà parlé ici. Mais le show a été annulé à la fin de la première saison, au prétexte de son coût élevé.

Je le regrette profondément.

Le superhéros comme modèle de dépassement de soi

Au contraire, le choix de Marvel me semble plus adulte, plus mature artistiquement, et pour tout dire plus en adéquation avec l’idée que je me fais du superhéros : celle d’un héros, tout bonnement. C’est-à-dire d’un humain qui évolue, apprend de ses erreurs, se dépasse pour finalement atteindre une compréhension de lui-même et de son monde qui en fait un modèle pour nous qui ne possédons pas toutes ses facultés surnaturelles.

Le dernier exemple en date est celui de Luke Cage.

Injustement accusé et emprisonné dans un pénitencier où il subit une expérience qui le rend fort et invulnérable, le héros choisit une nouvelle identité, et sous le nom de Luke Cage cherche une nouvelle vie sans histoire dans le Harlem noir. Mais comme tous les héros, il est rattrapé par l’injustice qu’il voit autour de lui, et il ne peut rester indifférent.

On s’attaque ici à la corruption, à la façon dont certains méchants ont détourné de bonnes causes en causes égoïstes, à la fidélité envers des serments, des promesses. À des codes de conduite.

https://youtu.be/snJ-nRgx8o0

Mais c’est Daredevil qui selon moi incarne le mieux la réussite de l’adaptation du superhéros à la télévision.

Matthew Murdock est aveugle depuis son enfance, lorsque percuté par un camion, il perd la vue définitivement, mais gagne une syncinésie parfaite de ses autres sens, qui compensent largement sa cécité et lui offrent une perception plus large, plus précise, plus grande encore que le commun des mortels.

Marqué par l’obsession de la justice, il devient avocat le jour, défendant les opprimés dans un cabinet modeste (pour en pas dire miteux), avec son ami et associé, et, en digne fils de son boxeur de père, il devient justicier la nuit, dans un quartier de New York, Hell’s Kitchen, dans lequel il a grandi.

On peut trouver des points communs avec Luke Cage, et c’est normal, les deux héros manquent même de se croiser, certain personnage côtoyant d’ailleurs les deux successivement.

Mais aussi avec Arrow. L’obsession de la justice est le plus marquant de ces traits communs, et pourtant, on fait vraiment la différence entre les deux séries, tant leur traitement est aux antipodes.

Daredevil pose des choix moraux mieux amenés, moins caricaturaux. Le héros doute avant de devenir justicier. Il se tient à un code de conduite qui, s’il n’est pas à proprement parler légal, respecte les fondements de la société et la vie humaine. Il ne se débat pas avec de pseudo remords, il lutte pour ses valeurs. Ses forces sont aussi ses faiblesses, et son passé lui joue des tours. Mais au final, et de façon crédible, sans surjouer, il finit par grandir, par apprendre, devenir plus sage, même s’il perd aussi quelque chose dans ce processus.

C’est ce qui me semble le point central différenciant les deux types de héros, ceux du soap, et ceux du drama : la perte est réelle dans le dernier cas, elle est fausse dans le premier.

Exemple tout bête : la mort d’un personnage important (un héros ou un allié très proche).

Dans Arrow, le personnage est ressuscité trois épisodes plus tard (deux personnages passent par ce processus en deux saisons).

Dans Daradevil, le personnage est mort. Point.

L’enjeu n’est pas le même, les conséquences de chaque acte n’ont pas la même portée.

D’un côté nous sommes dans un monde sans conséquence, un monde d’enfants, d’adolescents, un monde virtuel, où les choix n’ont pas vraiment d’importance parce qu’ils n’ont pas de conséquence définitive.

De l’autre, nous sommes dans une réalité crédible, un véritable conte, une fable même, où les choix moraux ont de véritables conséquences et où le héros devient adulte justement en prenant conscience de ces conséquences.

Esthétiques et choix artistiques : de la chaîne à la volonté de bien faire

On peut opposer aussi deux manières de faire, et décliner deux types de séries de superhéros, à la manière dont elles sont réalisées, tournées, peaufinées, sur le plan de la qualité des images et du soin apporté à leur conception.

D’un côté, les séries de DC Comics, à part Constantine qui se démarquait déjà, mais aussi la série Agents of Shield de Marvel, sont des productions classiques de la télévision américaine, formatées, tournées rapidement et sans véritable ambition d’originalité artistique. Les dialogues sont simplistes, le jeu peu élaboré, les plans de caméra sont sans surprise, les décors assez cheap, pour ne pas dire en carton-pâte, voire baroques. Les effets numériques sont trop visibles, les scènes d’action sont trop chorégraphies, il n’y a ni sang, ni véritable tension ou enjeu dramatique.

On se rapproche de la philosophie du soap, qui met l’emphase sur le questionnement familial, les valeurs de l’Amérique profonde, un conformisme commercial et grand public. On exalte la prouesse sans vraiment insister sur le déchirement qu’elle implique, ou alors on appuie sur des dilemmes convenus : le conflit de loyauté, la nécessité ou la légitimité du mensonge, de la dissimulation. Des préoccupations très nord-américaines.

Ces séries ont 23 épisodes par saison, signe de leur rapidité à tourner, et du peu de soin pris à penser chacun.

De l’autre côté, dans Daredevil, Luke Cage ou dans une moindre mesure Constantine, on prend plus de soin à poser des décors, une ambiance, des plans de caméra étudiés et moins convenus, on sent un plus grand travail sur les dialogues (bon, ce n’est pas du Shakespeare, non plus, hein), et surtout sur les chorégraphies des scènes d’action, beaucoup plus crédibles. Le sang coule, les mâchoires sont fracassées. Matt Murdock a beau être un excellent combattant à qui rien ne résiste, il prend des coups et se voit salement amoché plusieurs fois dans les deux saisons déjà tournées. Il ne récupère pas de ses blessures en deux jours, et son état physique reste crédible, même si la méditation lui permet de passer outre ses douleurs et ses traumatismes. De même avec les blessures infligées à Luke Cage par sa némésis, qui font l’objet d’un épisode à part entière.

On se rapproche d’une ambition cinématographique ou de séries de haut niveau, comme les Game of Thrones, House of cards ou même certains épisodes de Desperate Housewives, série qui en son temps avait quand même changé l’image de la série américaine.

Ces séries se contentent de 10 épisodes seulement par saison, mais chacun est un opus pensé pour lui-même en plus d’être une pierre sur un chemin plus grand, celui de l’arc narratif de la saison elle-même.

On y travaille les images, le générique y compris.

Et surtout, les questions morales posées aux héros ne sont pas uniquement tournées vers eux-mêmes, mais embrassent des valeurs plus abstraites. La justice et la responsabilité de la rendre, défendre les opprimés au mépris de la loi, utiliser la violence comme moyen de redresser les torts. Les enjeux sont plus élevés. Les interrogations plus adultes.

Et les héros évoluent.

Conclusion : le bon héros n’est pas celui à qui tout réussit

Nos héros nous structurent non pas parce qu’ils réussissent là où nous échouons, mais bien parce qu’ils réussissent malgré une opposition forte et en prenant des décisions morales. Leur réussite déjoue les pronostics, et survient parce qu’ils ont été inventifs, ou loyaux, ou justes. Parce qu’ils ont su s’élever au-dessus de leur propre condition.

J’ai donc fait le tri dans les séries que je suis actuellement. J’ai arrêté de perdre du temps avec des personnages qui n’apprennent pas, et je me suis tourné vers ceux qui peuvent encore prétendre au titre de héros.

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L’univers du Choix des Anges

L’univers du Choix des Anges

L’univers du Choix des Anges

Originellement destiné à être un court ou un moyen métrage, Le Choix des Anges s’est peu à peu transformé en un projet purement littéraire. Par manque de temps, par manque d’une équipe motivée, et aussi par choix personnel, l’œuvre est devenue une nouvelle, puis un roman, qui prend une forme plus approfondie, plus aboutie, sous cette enveloppe de mots, que je ne l’avais pensé au départ sous une apparence d’images animées.

Il se peut que dans plusieurs années le désir d’en faire un film puisse se concrétiser, mais pour le moment le cœur du projet est bien littéraire.

Et il avance. La rédaction du premier jet est depuis longtemps derrière moi. Actuellement, je travaille à lui donner une dimension plus profonde, plus réfléchie, plus mature. Une ambition plus grande. La réécriture avance à un bon rythme, et j’espère qu’elle sera achevée à la fin de l’année, pour remise en correction vers de nouveaux bêta-lecteurs en plus des anciens.

Cependant, tout le travail de réflexion sur le film qui devait être tourné (et qui le sera peut-être un jour) n’a pas été inutile, loin de là. Toutes ces heures de méditation et d’exploration de l’intrigue et de l’ambiance se retrouvent dans les mots mieux encore qu’ils n’auraient pu l’être imprimés sur la pellicule.

Elles m’ont aidé à construire un univers je l’espère à la fois cohérent et dépaysant, familier et fantastique.

Géographie et toponymie

L’ambition de départ était donc de construire un récit noir et fantastique qui chercherait à trouver de nouvelles images, une nouvelle esthétique.

Je me suis tourné vers l’idée de construire un monde où la nature pourrait jouer le rôle que la ville incarne dans la tradition des romans hard-boiled américains. Celui d’un cadre, d’un écrin, mettant en scène les désirs, les pulsions, les sacrifices, les renoncements, des personnages, eux-mêmes prisonniers de cet environnement.

En même temps, l’esthétique des romans gothiques et l’importance des bâtiments dans l’ambiance noire m’ont conduit à penser que le côté fantastique, voire mythologique, du récit serait renforcé par la présence d’un monde historique, d’un passé.

Voilà pourquoi rapidement mon imaginaire a fait émerger des paysages du vieux sud-ouest de la France, de cette région occitane qui a vu naître et s’épanouir le catharisme, qui a vécu la guerre de religion qui y mit fin comme celles qui déchirèrent les catholiques et les protestants. Des centaines de châteaux en ruines, de vieilles églises, de bâtisses médiévales ou renaissance sont posés dans un cadre vallonné ou escarpé tour à tour, parsemé de bois, de forêts ou de champs.

Plus particulièrement, c’est un mélange de paysages du Lauragais, du Gers, des Corbières et du Minervois qui ont ainsi structuré mes décors : des collines sur lesquelles sont perchées de vieilles fermes de briques ou d’antiques châteaux, des demeures de maîtres, des manoirs, des églises fortifiées. La présence des pins, des cyprès, une végétation qui rappelle un peu la Toscane.

J’ai construit le récit autour d’un village médiéval aux habitations de pierre grise qui pourrait être Bruniquel, Cordes, Lagrasse, ou Minerve. Un village assez grand, assez ancien, assez mystérieux, à l’histoire assez tourmentée pour accueillir l’intrigue biblique qui emporte Armand et Marianne, mais assez petit pour que la nature alentours ait un rôle, celui d’un océan qui met à distance le reste du monde. Et rende crédible les événements fantastiques tout en plaçant un flou volontaire sur l’époque où tout est sensé se dérouler.

C’est donc naturellement que les noms de lieux et les noms des personnages font référence à nos contrées.

Le village, dont Armand porte le nom, est Saint Ange. Le tournoi de boxe est celui des Initiés de Saint Gilles. Le maître luthier d’Armand est Pierre Saint Amans. Le père de Marianne est le Comte de Flamarens.

Costumes, habitudes, technologie… fantastique

J’ai été marqué par plusieurs œuvres qui ont osé mêler des ambiances et des époques différentes pour construire une véritable couleur originale. La principale est Caprica, la série préquelle de Battlestar Galactica, qui réussit à construire un tout cohérent en mélangeant la mode des années quarante et cinquante à une technologie informatique et spatiale, comme Matrix l’avait fait en incorporant une esthétique punk (voire cyberpunk) à une couleur gothique. Ou Bienvenue à Gattaca d’une manière encore différente.

Ainsi, j’ai repris la mode des années quarante et cinquante, celle de l’âge d’or du noir (Le faucon maltais, pour ne citer que lui), en y poussant notre technologie actuelle : tablettes tactiles, piratages informatiques, réseau internet. Marianne se trouve dans le rôle de la hackeuse sinon de génie, du moins très douée.

Les voitures sont toutes des berlines noires, les hommes portent le chapeau de feutre à la Bogart, les femmes fument des porte-cigarettes, un peu comme dans la série de photographies qu’Annie Leibovitz avait réalisée en 2007 pour le Spécial Hollywood de Vanity Fair.

Et pourtant, le fait de nous situer à une époque indéterminée dans un pays qui ressemble à la France ou au moins le sud de l’Europe permet de comprendre que l’intrigue se porte rapidement vers des enjeux mystiques, fantastiques, bibliques. Un peu comme dans La neuvième porte, dont la seule véritable réussite est cette plongée dans le fantastique.

https://youtu.be/oIlrjjwuMes

Mais s’il faut vraiment chercher un modèle, c’est bien du côté de Angel Heart qu’il faut porter son attention. Le passé historique, les vieilles pierres du sud-ouest, me semblaient un parfait pendant aux croyances animistes et vaudou de La Nouvelle-Orléans poisseuse du film d’Alan Parker.

La dualité : la musique et le Noble Art

Armand est un luthier. L’un des décors est donc l’atelier de son maître, Pierre. Il m’a suffi de puiser dans mes souvenirs d’enfance, lorsque j’accompagnais mon père dans l’atelier de son luthier.

Mais Armand est aussi un boxeur. Je voulais une autre passion pour mon personnage principal, quelque chose qui l’ancre dans la matérialité, qui soit physique, et en même temps avec une connotation qui rappelle l’époque des années quarante et cinquante. La boxe était le choix évident. En faire un élément central de l’intrigue paraissait aussi une bonne idée, histoire de mettre en scène un milieu plus interlope que le milieu des artistes.

Mais il était essentiel aussi que la musique accompagne Armand différemment. Laurie, la chanteuse de jazz à laquelle il est lié, peut faire le trait d’union entre la musique et la boxe, entre un univers artistique et un univers plus matérialiste, plus dangereux. Archétype de la femme fatale aux motivations plus complexes qu’il n’y paraît au premier abord, Laurie est à la fois la révélatrice de la double nature des choses dans le Choix des Anges, une alliée comme une adversaire, une victime comme un bourreau, et une personnalité dont les désirs vont être le moteur d’une partie de l’intrigue.

Bien qu’elle soit physiquement différente, j’ai pris comme modèle le personnage d’Emma dans le Dark City d’Alex Proyas, joué par Jennifer Connelly. Emma chante Sway, Laurie aura son moment de lumière avec une version française revisitée de Cry me a river.

Toujours une histoire de temps…

C’est la réponse à la question de la fin : quand sera-t-il possible de lire Le Choix des Anges ?

J’aimerais beaucoup pouvoir être plus précis. Mais il reste encore du travail. Et une fois la nouvelle version écrite, il restera à attendre les retours de mes nouveaux bêta-lecteurs et les conclusions de mes anciens. J’en profiterai pour terminer les maquettes des versions électronique et papier de l’ouvrage, déjà bien avancées. C’est ensuite que, les corrections et la chasse aux coquilles terminées, je me lancerai dans ma première expérience dauto-édition.

Je ne sais pas vous, mais moi, j’ai hâte !

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Deux films sur un thème : dépasser les limites de la longévité humaine

Deux films sur un thème : dépasser les limites de la longévité humaine

Deux films sur un thème : dépasser les limites de la longévité humaine

Certes, les êtres humains semblent vivre de plus en plus vieux depuis quelques décennies, et si l’on se compare à nos ancêtres, notre espèce n’a jamais atteint une longévité aussi grande dans toute son histoire que depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Et ce, même s’il est à craindre que les générations qui suivent la mienne (celle des quadragénaires nés dans les années 1970) ne connaissent une baisse sensible de leur espérance de vie, sous les effets conjugués des dégradations du climat, de la biosphère, des pollutions diverses et variées de l’eau, de l’air, de la chaîne alimentaire, et j’en passe.

Cependant, la question de notre propre finitude, en tant qu’espèce, ou en tant que civilisation, n’est rien comparée à celle de notre mort en tant qu’individus.

La Mort et les multiples moyens d’y échapper (ou non) forment avec l’Amour et les diverses façons de le trouver l’un des moteurs les plus puissants de la production artistique. Nous avons tous en tête Faust, bien sûr, mais aussi Gilgamesh.

Cependant, si beaucoup se sont intéressés à la vanité de la quête elle-même de l’immortalité (Faust trompé par le Diable), une question plus passionnante encore est de savoir ce qui se passerait si nous parvenions à vaincre la Mort elle-même. Là encore, en se concentrant seulement sur le destin d’un individu, et non de la société tout entière.

Le syndrome Highlander

Il serait facile de s’intéresser au film le plus évident : Highlander, mettant en scène Connor MacLeod, un turbulent écossais qui découvre qu’il a le pouvoir de revenir à la vie indéfiniment, sans plus jamais vieillir, après être passé pour mort lors d’une bataille au XVIe siècle.

Mais même s’il fait date dans le corpus des films fantastiques (et pas seulement grâce à la musique de Queen, ou parce que c’est l’un des rares films potables avec Christophe Lambert), il ne fait qu’effleurer le sujet central, à savoir ce que ça change de devenir un Immortel.

Highlander est un film culte parce qu’il a posé un jalon. Il a créé une mythologie de l’Immortel : les duels à l’arme blanche, la terre sacrée, le Quickening, le fameux « Il ne peut en rester qu’un ».

Il reste finalement dans une mécanique de quête. On n’est plus en quête de l’immortalité elle-même, mais de son sens. Et le film répond sans vraiment le faire, avec sa mythologie.

C’est là qu’il faut trouver une autre façon d’explorer le dépassement de la longévité humaine habituelle.

Man from Earth, l’Immortalité comme Sagesse d’être au Monde

Ce film est sorti en 2007, et aborde le problème d’une façon beaucoup plus intimiste, presque théâtrale. Cette forme peut d’ailleurs dérouter, puisqu’il s’agit d’un huis clos dont la mise en scène n’est pas particulièrement inventive, pour manier l’euphémisme. On s’attendrait à des flash-back, à des apartés. Rien de tout cela. Un drame antique, presque, avec unité de lieu, de temps, et d’action.

Le professeur John Oldman réunit ses meilleurs amis et collègues, ainsi que sa petite amie pour une soirée impromptue au cours de laquelle il leur annonce son déménagement immédiat, et va leur révéler… qu’il est immortel et qu’il est âgé de 16 000 ans. Chacun des invités va alors réagir à la nouvelle avec sa propre personnalité, d’abord amusée de la blague, puis pensant discuter d’un cas théorique, ou poussant la plaisanterie en jouant le jeu, avant de pencher pour la colère ou l’incrédulité lorsque John persiste au-delà du raisonnable dans son affirmation. Le dénouement, assez théâtral là encore, rapproche encore le drame d’une tragédie antique en liant John Oldman au passé de l’un de ses amis.

Outre l’aspect classique de la forme et du fond, l’intérêt du film réside dans ses dialogues et dans la perspective historique du personnage de John, dont le vécu oppose une Histoire grandiloquente à une histoire personnelle marquée par les émotions qu’elle a suscitée à travers les âges.

Finalement très humain, John parle de la religion (avec un twist un peu trop attendu), du rejet qu’il suscite lorsqu’il devient évident qu’il ne vieillit pas, de ses interrogations sur son état, de ce et ceux qu’il doit abandonner, de sa compréhension intime des autres, de sa tolérance, de sa souffrance.

Les approches de chacun des autres personnages sont l’écho de ses propres interrogations : science, émotions, compréhension, rejet, superstition.

John devient un peu le Sage qui à travers ses erreurs et ses fautes accepte la solitude de son état comme la contrepartie d’une compréhension intime du monde et de sa beauté malgré sa cruauté et la souffrance.

La transcendance de l’état de mortalité lui permet de saisir la beauté de l’impermanence des choses.

Renaissances, le Prix de l’Immortalité

Tel n’est pas vraiment le propos de Self/less (Renaissances en français), un film de science-fiction qui lorgne vers l’univers du cyberpunk avec un mélange de bonnes idées et de scènes d’actions un peu trop appuyées au premier abord, mais nécessaires à la réflexion.

Damian (Ben Kingsley), un très riche industriel arrivé à la fin de sa vie, est approché par une société qui ne s’adresse qu’à des personnes extrêmement fortunées pour leur proposer de transférer leur conscience dans un corps plus jeune, et de leur offrir une deuxième jeunesse. Acceptant le marché, Damian redécouvre alors les plaisirs d’une jeunesse insouciante, mais il se rend compte que les pilules anti-rejet qu’il est obligé de prendre pour maintenir son esprit dans ce corps (celui de Ryan Reynolds) sont bien autre chose que ce qu’on lui a fait croire. Il va devoir dévoiler la vérité derrière les beaux discours et choisir entre son égoïsme et sa conscience.

Avec assez peu de moyens, comme pour The Man from Earth, la réalisation parvient à écrire un film totalement opposé dans son style comme dans sa finalité.

À la théâtralité classique vient se heurter le film d’action hollywoodien, à l’acceptation vient se confronter le renoncement.

Si l’Immortalité et la jeunesse, retrouvée, renouant avec le mythe de Faust, séduisent immédiatement Damian, avec son cortège d’excès en tous genres (alcool, drogues, sexe), la troublante vérité finit par jeter un voile sombre et immoral sur le cadeau empoisonné de la longévité. Briser les lois de la Nature a un prix, excessivement lourd, celui de son humanité.

La prise de conscience de Damian, son éveil à une sagesse retrouvée, le soin qu’il finit par porter à ce corps qui n’est pas le sien, vient percuter à pleine vitesse la nécessité de lutter contre lui-même et contre d’autres êtres humains animés d’intentions beaucoup moins pures. Et c’est à ça que servent les scènes d’action : passées les premières qui permettent de voir comment l’esprit âgé de Damian se débrouille avec ce corps tout neuf et plein de potentialités, les dernières mettent en scène une économie de gestes et de moyens, une prudence, liées à une attention particulière envers ce qui ne lui appartient pas.

Le « care », en anglais, opposé à la « performance ».

Alors, ce transhumanisme ?

Visionner ces deux films l’un après l’autre permet de faire se rencontrer à la fois deux philosophies et deux styles.

Le courant transhumaniste en vogue dans les milieux technophiles de notre temps, porté par certains personnages de Renaissances (dont Damian au début du film), et le courant « naturaliste » et mystique développé dans The Man from Earth et éveillé chez Damian à la fin de Renaissances.

J’ai trouvé avec plaisir une critique du premier concept qui place notre désir de vivre éternellement comme un droit non questionnable. Une sorte de caprice enfantin, qui peut surgir également dans l’esprit de ceux qui, approchant de la limite fixée par la nature, veulent l’enfreindre comme un adolescent ferait le mur. Une marque de l’angoisse qui traverse notre société occidentale à l’idée de la Mort.

Dans le deuxième concept, je me reconnais beaucoup plus.

L’Immotalité n’est pas recherchée à tout prix comme si nous étions des dieux tout puissants, elle est une façon de changer radicalement notre conscience en devenant plus « humains », et en se comportant en sages demi-dieux, un peu comme les bodhisattvas de la pensée orientale.

Elle n’est d’ailleurs pas recherchée et créée artificiellement, elle est un don de la nature elle-même, sans doute inaccessible.

Et même peut-être pas si enviable que cela.

Après tout, l’Éternité, c’est long, surtout vers la fin…

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Star Cowboy S01E01 : Whiplash

Star Cowboy S01E01 : Whiplash

Star Cowboy S01E01 : Whiplash

Il fallait un premier scénario pour faire découvrir la mécanique de FATE/Atomic Robo ainsi que l’univers de Star Cowboy à mes joueurs. Il fallait un scénario assez court pour être joué avec Roll20 sur une table virtuelle. Il fallait un scénario assez diversifié pour montrer les différentes ambiances que je désirais apporter à l’univers de jeu. Il fallait un scénario qui puisse amorcer une campagne. Il fallait un scénario pour illustrer la méthode d’écriture en cartes heuristiques dont je vous avais parlé il y a un moment déjà.

J’ai donc écrit Whiplash.

L’équipage du Jazzman, sur la piste d’un escroc notoire dont la capture pourrait leur rapporter gros, va se trouver mêlé à la cavale d’un couple de jeunes femmes. Bonny & Clyde de l’espace, Maria et Evezia seront prêtes à sacrifier beaucoup pour s’échapper des griffes de l’organisation mafieuse des Dragons Rouges, y compris à user et abuser de la drogue de synthèse qui en forme l’un des secrets les mieux gardés, le Red Eye.

Depuis les hauteurs d’un casino flottant dans l’atmosphère d’une planète tourmentée jusqu’aux confins de la Galaxie, les Chasseurs de Prime vont devoir s’embarquer dans un road movie sanglant où les sentiments les plus nobles pourront être mis à l’épreuve du désir de vivre ou de survivre. Et au final, ils auront mis le premier doigt dans l’engrenage qui les mettra sur la piste des machinations de l’Homme Trouble, tout en se faisant des ennemis mortels de l’Organisation des Dragons Rouges.

Bref, la vie banale de Chasseurs de Primes dans l’univers de Star Cowboy.

Les inspirations les plus évidentes en sont Astéroïd Blues, le premier épisode du manga Cowboy Bebop, et Thelma & Louise, de Ridley Scott.

Vous pouvez le télécharger simplement, en cliquant sur le lien ci-dessous. Il est en format pdf.

J’ai fait jouer Whiplash sur Roll20 en 4 séances d’environ 4 heures de jeu à distance. Il était prévu pour être joué en une seule…

Il faut dire que le jeu sur table virtuelle est un peu déstabilisant pour les vieux routards du jeu de rôle que nous sommes, et que l’obtention d’un bon environnement sonore et technique n’est pas toujours évidente. Notamment, il est essentiel que tous les participants aient un casque équipé d’un micro, car les parasites et autres effets sonores désagréables sont inévitables dès qu’un seul se contente des hauts-parleurs et du micro intégrés à sa machine. Il pourrit littéralement la partie pour tous les autres.

Je ne saurais donc trop vous conseiller de faire des tests « grandeur nature » avant la véritable partie.

La prise en main de Roll20 n’est pas non plus de tout repos pour le Maître de Jeu, qui doit jongler avec beaucoup de choses.

Mais foin de tout cela.

Car si l’écriture en carte heuristique fonctionne parfaitement, je me suis rendu compte également qu’il était absolument essentiel pour le Meneur de prendre les notes de partie grâce à ce procédé, afin de garder trace des actions des personnages. Cela facilite grandement l’écriture (ou l’improvisation) des scénarios suivants. Voire de la saison entière.

À titre d’exemple, voici la comparaison des cartes heuristiques de Whiplash.

Carte heuristique montrant le déroulement prévu du scénario Whiplsah
Carte heuristique montrant le déroulement du scénario Whiplsah tel qu'il a été joué

À gauche le scénario tel qu’il était sensé se dérouler. À droite son déroulement réel en partie, avec les conséquences prévisibles pour le futur. Même si ces événements ont été reconstruits a posteriori avec mes souvenirs, ils permettent de dégager quelques orientations pour le futur du déroulement de la saison, et ouvrent des perspectives dont la visualisation est plus claire.

Je sens que je vais même prendre mes notes de joueur avec ce format-là.

Ça tombe bien, J. doit bientôt nous maîtriser une partie de Hollow Earth sur Roll20

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Now you (almost) see me, ou les espoirs déçus de deux films de magiciens

Now you (almost) see me, ou les espoirs déçus de deux films de magiciens

Now you (almost) see me, ou les espoirs déçus de deux films de magiciens

Le cinéma est un art de l’illusion. Depuis les débuts, le septième art s’est attaché à montrer des choses qui n’existent pas, non pas à travers l’imaginaire actif du lecteur comme en littérature, ou d’après des conventions comme au théâtre. Des choses qui n’existent plus, pas encore, ou qui n’existeront jamais, prennent donc vie devant nos yeux avec une exigence toujours plus grande de réalisme. Les effets spéciaux, de Méliès à J.J. Abrams, sont devenus une part si essentielle de chaque film, que l’on pourrait presque les considérer comme la colonne vertébrale même de toute image réussie.

Je ne parle pas seulement des films fantastiques, ou de science-fiction, mais bien aussi des thrillers, des films policiers, et jusqu’aux drames intimistes, en passant par les comédies. Une goutte de sang, un décor, des costumes, tout cela est à mon sens une part des effets spéciaux.

Une perruque, un angle de caméra un peu calculé pour faire croire à un éloignement de deux acteurs, un traitement par ordinateur, et abracadabra ! la magie du cinéma opère.

Car le cinéma partage avec la magie, la prestidigitation, cet art consommé de tromper le spectateur, ses sens et sa raison, en jouant d’illusions parfaitement maîtrisées, de techniques éprouvées et plus ou moins secrètes, de mystifications auxquelles la victime est généralement consentante.

Avouons-le, nous sommes tous prêts à croire ce que nous allons voir au cinéma, même les choses les plus invraisemblables, pourvu que l’image soit convaincante et l’histoire bien menée et portée par la sincérité de la mise en scène comme du jeu d’acteur.

L’idée de pousser l’analogie plus loin était donc très séduisante lorsque sont sortis, en 2013 Now you see me (Insaisissables en français), et en 2016 Now you see me 2 (avec le titre français aussi original de Insaisissables 2), qui se proposaient de narrer le parcours de plusieurs magiciens d’exception réalisant que leurs vies étaient engagées dans une illusion titanesque impliquant une organisation mystérieuse appelée L’Œil.

https://youtu.be/8MHDYZJWLXA

Dans le premier opus, Daniel Atlas (Jesse Eisenberg), Merritt McKinney (Woody Harrelson), Henley Reeves (Isla Fisher) et Jack Wilder (Dave Franco), quatre magiciens aux talents divers, mais surdoués dans leur domaine de prédilection, sont contactés par l’Œil, qui leur donne les moyens de devenir les Quatre Cavaliers et de monter plusieurs spectacles incroyables à travers le monde, durant lesquels ils vont accomplir des exploits impossibles, mais également dérober des banques et conduire une vengeance. Seul un inspecteur du FBI, Dylan Rhodes (Mark Ruffalo), sera à même de comprendre leur modus operandi, aidé de Thaddeus Bradley (Morgan Freeman), un journaliste d’investigation spécialisé qui n’aime rien tant que dévoiler au public les secrets des charlatans que sont les magiciens. Car l’Œil est une légende dans le milieu des prestidigitateurs, celle de magiciens pratiquant la véritable magie, celle qui n’est pas qu’illusion, mais bien manipulation de la réalité elle-même. Et les spectacles des Quatre Cavaliers ne sont que les tests qu’ils doivent passer pour être jugés dignes d’approcher l’Œil.

Cast de Now You See Me

Dans le deuxième opus, les Quatre Cavaliers se reforment sous l’impulsion de leur mentor qui agissait dans l’ombre dans le premier film, et sont eux-mêmes victimes d’une machination à plusieurs niveaux, dont l’Œil est à la fois la cible, le spectateur amusé, et l’instigateur. Ils tombent dans un piège que leur tend un jeune et riche héritier (Daniel Radcliffe, décidément très bon dans les rôles de méchant) désirant se rendre maître d’une technologie permettant de pénétrer les systèmes de sécurité les mieux gardés. Mais le plan est lui-même à plusieurs niveaux, et l’Œil, qu’ils n’avaient pas encore rejoint à la fin du premier film, semble de plus en plus éthéré et mystérieux.

Car le thème principal de ces deux films est bien le rapport entre l’image et la réalité, le rapport entre ce qui est caché, qui doit le demeurer, qui veut le demeurer, qui le demeurera, et ce qui est révélé, qui doit être révélé même s’il ne le désire pas, qui ne sera jamais révélé, qui cherche à ne jamais l’être.

Le secret, son pouvoir comme sa difficulté, comme les sacrifices qu’il implique, et sa divulgation, ce qu’il faut accomplir pour l’atteindre.

À qui l’on peut divulguer, à qui l’on peut accorder l’occultation de son existence, de ses actes, à qui on doit la refuser. Qui mérite d’être mis dans le secret, qui n’aura jamais cet honneur. Qui mérite de rester caché, qui mérite au contraire d’être exposé à la vue de tous.

C’est le combat de Thaddeus dans le premier film. Exposer les escroqueries des magiciens. C’est la quête des Quatre Cavaliers et de leur mentor caché : découvrir l’Œil et s’en montrer digne.

Les deux films explorent en ce sens une préoccupation de notre temps : l’information et son pouvoir. De Snowden aux mouchards introduits dans les systèmes d’information par des états ou des organisations qui nous veulent plus ou moins de bien, notre début de XXIe siècle est en effet l’âge du secret et de ses implications.

Vivons cachés pour vivre heureux, comme le jeune héritier psychopathe, comme l’Œil lui-même. Et ceux qui sont exposés au regard des autres n’ont d’autre châtiment que d’être surveillés, et voir leur vie réduite.

Mais c’est un autre aspect qui rend ces films décevants.

Le Secret implique un enjeu. Ici, rejoindre l’Œil et sa quasi mystique (surtout dans le premier film).

On attend donc beaucoup de cet enjeu. Découvrir des traces, même fugaces, de cette organisation, de ses membres, de son passé, des légendes qui y sont attachées. Et si quelques indices sont semés çà ou là, ils font monter l’enjeu, bien naturellement. On attend de plus en plus quelque chose d’énorme.

On se prend à rêver, comme Daniel Atlas et ses compagnons.

On pense à un univers caché, ou la magie pourrait certes exister, avec un prix énorme, une emprise sur la réalité, des implications plus fantastiques. On songe à l’univers développé par le jeu de rôle Mage dans les années 1990, où les magiciens, les vrais, vivent parmi nous, tentant de trouver une transcendance à travers la pratique de leur art mythique, et confrontés au drame de la perte des croyances. Un monde comme le nôtre, où la masse des humains (nous, quoi) a embrassé la science et refuse l’existence de la magie, et par là-même rend toute magie impossible, ou du moins très dangereuse et délicate. La problématique de la confiance et de la foi en plus de celle du secret et de la vérité.

Affiche The Magicians pa Syfy

L’Œil aurait eu de la gueule, là.

Hélas, malgré une interprétation plutôt convaincante, mais des dialogues un peu trop caricaturaux, les deux films partagent une même tare : le manque de souffle, de puissance dramatique, et de vision. Le manque de crédibilité dans les enjeux. Et surtout, le fait de retomber comme des soufflés. Les deux twists de fin sont attendus, si attendus. Le premier réflexe est de se dire : tout ça pour ça ? Deux Everest qui accouchent de deux musaraignes…

L’Œil n’est ni plus ni moins qu’un club londonien de gentlemen cambrioleurs sans aucune véritable envergure. Le mentor caché est celui auquel on ne pense pas et donc celui auquel on pense tout de suite. Chacun des Cavaliers est prévisible.

On pourra me rétorquer que justement l’illusion va jusqu’au bout, que les légendes ne sont que des légendes et que l’Œil est très fort d’avoir fait croire qu’il possédait le véritable art de la magie.

On pourra.

Mais je persisterai à dire que c’est un peu facile et que la moindre des choses est de suivre les enjeux dramatiques que l’on a soi-même fait monter. Même si l’on introduit un twist qui bascule la totalité du film, ce genre de procédé s’utilise en ne dégonflant pas l’intrigue, mais au contraire en le dévoilant suivant un angle totalement inattendu et plus impressionnant.

Je continuerai donc à penser que c’est encore une occasion gâchée par Hollywood…

Et pourtant.

Pourtant, il y a matière à parler des magiciens et de leur vie cachée. Du secret et de la divulgation. De la foi et de la confiance, des dangers de croire à la magie. Des révélations.

Par exemple avec The Magicians, la série diffusée par Syfy l’année dernière.

Cast The Magicians partie 1
Cast The Magicians partie 2

D’après une série de livres, elle raconte le quotidien d’étudiants en magie qui seraient ceux de la saga Harry Potter version adulte : sexe, drogues, rock n’ roll et invocations. Je vous la recommande, comme je la recommanderai aux scénaristes de Now you see me 3, s’ils me lisent un jour.

Et tiens, pour vous mettre en appétit, en voici la bande-annonce.

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La « vocation médicale », cette chimère

La « vocation médicale », cette chimère

La « vocation médicale », cette chimère

J’ai toujours été frappé du décalage entre la façon dont les gens perçoivent le métier de médecin et la réalité des choses. Si le fantasme a toujours accompagné le soin, j’ai le sentiment profond que jamais encore les idées reçues, les poncifs et les préjugés n’ont été aussi forts qu’à notre époque, ni aussi erronés.

Je ne saurais vraiment y trouver une cause évidente. Je crois plutôt que l’évolution a été étalée sur de très nombreuses décennies, entretenues par des facteurs très divers comme le fait que beaucoup de médecins étaient des notables dans le passé ou que le pouvoir de soigner est un lieu commun savamment mis en scène jusque dans les séries américaines (de House à Grey’s Anatomy, mes confrères d’outre-Atlantique semblent capables des plus grandes prouesses, comme d’extirper à mains nues des tumeurs cérébrales… j’exagère à peine…).

Toujours est-il que la conséquence évidente de tout cela est un méli-mélo de sentiments contradictoires dans la population lorsqu’on parle des médecins.

On nous voit tour à tour, et même en même temps, comme les sauveurs indispensables à tout mal-être, les confidents vers qui l’on se tourne par réflexe quand quelque chose ne va pas dans sa vie (y compris des choses non médicales, voire surtout des choses non médicales), pleins de compassion et détenteurs de pouvoirs presque magiques pour soulager et guérir miraculeusement, et des nantis bourgeois incompétents intéressés seulement par l’argent, des incapables qui ne sont jamais là quand on en a besoin, des prescripteurs dangereux de médicaments considérés comme des poisons (mais à qui surtout on commande de bien marquer un somnifère en bas de l’ordonnance), des idiots non formés gobant les mensonges des laboratoires pharmaceutiques vendus au grand capital, mais aussi les seuls capables de rassurer après la lecture d’un forum imbécile où est écrit tout et n’importe quoi.

On peut alors se retrouve sur Twitter à lire des choses comme celle-là :

Bref, l’image d’un médecin dans la population est un concentré puissant de paradoxes individuels et sociétaux, complexes et déroutants.

Mais il est une chose qui est un dénominateur commun de toutes ces facettes parfois irréconciliables même si elles coexistent souvent dans la tête de nos patients : La Vocation.

Dans la psyché collective, on est médecin parce qu’on a forcément La Vocation. Comme si entrer en médecine était l’équivalent d’entrer dans les ordres. De devenir moine. Même pas shaolin… moine franciscain, voire jésuite, ça cadre tellement mieux avec cette image ambivalente de la casuistique médicale.

Demande-t-on à un boulanger s’il avait La Vocation du Pain ? À un policier La Vocation de la Protection ? Une directrice d’hôtel La Vocation de la Réception ?

Je vais vous choquer.

Je n’ai pas La Vocation.

Je ne l’ai jamais eue.

Et pourtant, je me considère comme un bon médecin.

Pas excellent. Juste bon. Je fais mon métier, avec conscience, avec application, avec plaisir, mais je ne fais que mon métier. C’est tout.

Parce qu’avoir La Vocation, c’est être quelque part un illuminé. C’est être appelé par une voix plus grande que soi. C’est avoir une Mission (remarquez la majuscule, car cette Mission est forcément, si l’on gratte, un cadeau ou une malédiction qui vient de… Dieu).

Cette vision du médecin est une vision ancienne, héritée de notre compréhension limitée de la maladie à des époques où les explications avaient toutes à voir avec la magie, les dieux, les démons, le châtiment.

De nos jours, le métier de médecin est à la fois un métier comme un autre et un métier pas comme les autres.

J’aimerais montrer comment.

Le médecin, version 1.0

Dans le passé, le médecin avait donc La Vocation.

Cette chose étonnante qui, venant d’en haut ou de l’intérieur de lui-même, le destinait forcément à se donner corps et âme à son sacerdoce. Comme un prêtre, il était attaché à sa fonction de soignant, marqué définitivement et entièrement par elle. Chaque aspect de sa vie était dicté par cette fonction, car elle remplissait toute son existence.

Un soignant dans cette vision-là du monde se résume uniquement à sa fonction.

Il n’est ni homme ni femme, il est médecin. Mais s’il est un homme, c’est mieux quand même. Il ne faut pas oublier que les premières femmes médecins sont apparues en France au… XXe siècle… Bref.

Dans sa vie, donc, rien d’autre ne compte que la médecine et son exercice.

Parce que La Vocation le soutient. Le nourrit presque.

Il n’existe que pour soigner les autres, et n’a donc pas de vie « normale ».

Cette fonction quasi mystique peut sembler complètement folle, mais je soutiens qu’elle est encore présente dans l’inconscient collectif de nos jours, bien qu’elle soit née sans doute du fait du grand respect et de la crainte que nos ancêtres devaient ressentir face aux soignants antiques. Le savoir parfois secret, toujours mystérieux et souvent enrobé de jargon incompréhensible, confinant à la magie, voire à la sorcellerie, pouvait trouver son origine dans les chamans, mais on le retrouve chez les médecins dépeints par Molière, qui y rajoute l’escroquerie et la manipulation quelques siècles avant Knock.

Ce pouvoir est donc à la fois respecté et craint. Donner à un autre être humain le pouvoir de nous soigner, d’éloigner la maladie et peut-être de conjurer la Mort, forcément, c’est un peu anxiogène.

Le revers de ce pouvoir est donc simple : le médecin est au service du malade. Il lui doit assistance. Il lui doit tout. Tout de suite.

Voir les nombreux « patients » qui, lorsqu’on leur annonce que leur demande de visite à domicile n’est pas justifiée, se lancent dans un plaidoyer à base du fameux #OnPeutMourir.

Pour vous résumer un peu, le discours est ainsi tourné :

Moi je suis à l’article de la mort, c’est une urgence super grave, venez vite, et si vous ne venez pas c’est que vous êtes un mauvais médecin, que vous n’en avez rien à faire de moi (qui suis le centre de l’univers), vous ne remplissez pas votre devoir d’assistance, si vous ne m’aidez pas je vais mourir, je vais porter plainte contre vous, vous faire radier de l’Ordre, vous n’êtes intéressé que par l’argent, pourquoi faites-vous ce métier, et le Serment d’Hipocrate alors, vous êtes un incompétent et un je-m’en-foutiste.

C’est que la crainte se double d’une petite pointe de jalousie envers celui qui détient ce pouvoir. On pense qu’il peut en abuser (ce qui est parfois le cas), mais aussi, on se demande ce qu’on ferait avec ce pouvoir-là nous-mêmes.

C’est que réellement, comme le dit l’oncle de Peter Parker « un grand pouvoir implique de grandes responsabilités », et l’on confond souvent responsabilité et service.

Être responsable, c’est assumer la charge d’une décision à la place de quelqu’un ou qui va entraîner des conséquences sur quelqu’un. Il est souvent bien commode de trouver quelqu’un qui endosse la responsabilité à notre place (on aime tous ça), nous renvoie à notre place d’enfant, quand nos parents décidaient tout pour nous.

Et nous voilà en plein dans la nasse du certificat. Ce bout de papier sans valeur qui, paré du sceau du médecin tout puissant, devient un passe-partout incroyable.

Parce que, voyez-vous, comme le médecin endosse nos responsabilités, il ne peut pas se tromper. L’erreur d’un médecin est à la fois impossible (à tel point qu’on lui demande de certifier de tout et de n’importe quoi), mais aussi inconcevable, car il n’en a pas le droit. Il détient le savoir ancestral et tout puissant. Il ne peut et ne doit pas se tromper.

D’ailleurs, le médecin 1.0 ne reconnaît jamais son erreur. D’abord ce serait admettre qu’il peut en commettre, chose impensable. Ensuite, si cela arrivait, cela voudrait dire qu’il a commis une faute. Une véritable faute. Passible de châtiment.

On ne pouvait donc pas douter de lui, mais en même temps on se méfiait de lui.

Si son pouvoir échouait, c’était qu’il avait été mal utilisé, mal dirigé. Voire qu’il l’avait été de façon malveillante.

La médecine est un métier comme un autre

Cette vision-là, pour autant qu’elle ait été pertinente un jour, ne l’est plus au XXIe siècle.

Car n’en déplaise, un médecin reste un homme ou une femme, avant toute chose. Un être humain, investi de certaines prérogatives dans la société, certes, mais un être humain tout de même. Ce qui implique quelques conséquences.

La faillibilité

Comme tous les êtres humains, les médecins se trompent. L’erreur existe, n’est pas forcément une faute. Nous pouvons être distraits, fatigués, inattentifs. Comme tout le monde.

L’erreur a certes des conséquences potentiellement plus graves. Ou pas. Un pilote de ligne peut faire autant de dégâts s’il se trompe, et même un politique.

L’essentiel reste sans doute de chercher à réparer son erreur, à l’assumer.

Un médecin peut admettre qu’il ne sait pas. Car il n’est pas omniscient. Seul Chuck Norris est omniscient.

C’est pourquoi il doit continuer à apprendre tout au long de sa carrière. Mettre à jour ses connaissances. Se former. Et donc être absent de temps à autre.

Car un médecin n’est pas ubiquitaire. Seul Chuck Norris est ubiquitaire.

Le désir de « réussir sa vie »

Comme tous les êtres humains, les médecins aspirent à une vie réussie, c’est-à-dire à un épanouissement autre que professionnel. À une vie privée, personnelle, familiale, associative, artistique, par exemple. Ce qui implique que toute leur vie n’est pas tournée vers leur métier. Ce qui implique qu’ils ont le droit de s’absenter, de prendre des vacances, d’avoir des horaires fixes, d’amener leurs enfants à l’école. Ils ont le droit d’avoir d’autres centres d’intérêt.

Du reste, avoir ce désir n’est pas seulement un droit, c’est aussi un devoir. Le devoir d’être le plus « équilibré » possible dans sa vie, afin de pouvoir faire face à la maladie des autres, faire face aux décisions à prendre, sans s’effondrer soi-même.

Avoir une vie équilibrée devrait être le premier devoir de tout médecin.

Comment peut-on penser qu’un médecin qui ne vit que pour son travail, qui ne prend jamais de vacances et qui donc sera de plus en plus fatigué et usé, soit un soignant efficace ? Comment penser qu’il ne commettra pas d’erreur ? Comment avoir confiance ?

Au contraire, avoir d’autres centres d’intérêt permet au médecin de connaître certaines choses que peut lui dire son patient. De mieux les comprendre. De vivre dans son temps.

La médecine est un métier pas comme les autres

Cependant, être médecin, ce n’est pas comme être facteur, ou financier, comme être coiffeur ou ingénieur. Tout le monde s’accorde là-dessus, faire son métier du métier de soin comporte de véritables différences avec toutes les autres professions. En quoi ces spécificités vont-elles avoir un impact sur la façon d’être d’un médecin ?

L’indépendance professionnelle est le premier pilier de cette étrangeté. Un médecin n’a jamais de chef, au sens hiérarchique du terme. On ne peut pas (ou on ne devrait pas) pouvoir l’obliger à faire tel ou tel acte médical. Car pour bien soigner, il faut pouvoir être indépendant de toute pression : financière, morale, religieuse, politique.

Sa seule véritable autorité est sa conscience, et le respect du serment. Ce fameux Serment d’Hippocrate qu’on nous ressert à chaque fois qu’on n’agit pas comme les autres le voudraient.

Pour vraiment le comprendre, ce serment, il faudrait commencer par le lire, ce que peu de gens font en dehors des médecins.

Et encore faut-il savoir de quel serment on parle.

Celui d’Hippocrate, le vrai, datant de quelques siècles avant notre Ère, où il est question de ne jamais prescrire de médicament pouvant provoquer l’avortement ?

Ou plutôt celui que notre droit a modernisé ?

Pour les comparer, je vous les livre, en soulignant quelques expressions qui pourraient faire réfléchir.

Le Serment d'Hippocrate, version Antique grecque

Je jure par Apollon médecin, par Esculape, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les déesses, les prenant à témoin que je remplirai suivant mes forces et ma capacité le serment, l’engagement suivant.

Je mettrai mon maître de médecine au même rang que les auteurs de mes jours, je partagerai avec lui mon avoir, et le cas échéant, je pourvoirai à ses besoins, je tiendrai ses enfants pour des frères et s’ils désirent apprendre la médecine, je la leur enseignerai sans salaire ni engagement. je ferai part des préceptes, des leçons orales et du reste de l’enseignement à mes fils, à ceux de mon maître, et aux disciples liés par un engagement et un serment suivant la loi médicale mais à nul autre.

Je dirigerai le régime des malades à leur avantage, suivant mes forces et mon jugement, et je m’abstiendrai de tout mal et de toute injustice. Je ne remettrai à personne du poison Si on m’en demande, ni ne prendrai l’initiative d’une pareille suggestion, semblablement, je ne remettrai à aucune femme un pessaire abortif.

Je passerai ma vie et j’exercerai mon art dans l’innocence et la pureté. Je ne pratiquerai pas l’opération de la taille, je la laisserai aux gens qui s’en occupent.

Dans quelque maison que j’entre, j’y entrerai pour l’utilité des malades, me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur et surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves.

Quoi que je voie ou entende dans la société pendant l’exercice ou même hors de l’exercice de ma profession, je tairai ce qui n’a jamais besoin d’être divulgué, regardant la discrétion comme un devoir en pareil cas.

Si je remplis ce serment sans l’enfreindre, qu’il me soit donné de jouir heureusement de la vie et de ma profession, honoré à jamais parmi les hommes.

Si je le viole et que je me parjure, puis-je avoir un sort contraire.

Le Serment d'Hippocrate, version moderne de l'Ordre, 1996

Au moment d’être admis à excercer la médecine, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité.

Mon premier soucis sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux.

Je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leur convictions. J’interviendrai pour les protéger si elles sont affaiblies, vulnérables ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité. Même sous la contrainte, je ne ferai pas usage de mes connaissances contre les lois de l’humanité.

J’informerai les patients des décisions envisagées, de leur raisons et de leurs conséquences. Je ne tromperai jamais leur confiance et n’exploiterai pas le pouvoir hérité des circonstances pour forcer les consciences.

Je donnerai mes soins à l’indigent et à quiconque me le demendera. Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire.

Admis dans l’intimité des personnes, je tairai les secrets qui me seront confiés. Reçu à l’intérieur des maisons, je respecterai les secrets des foyers et ma conduite ne servira pas à corrompre les moeurs.

Je ferai tout pour soulager les souffrances. Je ne prolongerai pas abusivement les agonies. Je ne provoquerai jamais la mort délibérément.

Je préserverai l’indépendance nécessaire à l’accomplissement de ma mission. Je n’entreprendrai rien qui dépasse mes compétences. Je les entretiendrai et les perfectionnerai pour assurer au mieux les services qui me seront demandés.

J’apporterai mon aide à mes confrêres ainsi qu’à leurs familles dans l’adversité.

Que les hommes et mes confrêres m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes prommesses ; que je sois déshonoré et méprisé si j’y manque.

Le Secret médical est le corollaire indispensable de notre indépendance professionnelle. Comme vous avez pu le lire, c’est une valeur intangible depuis plus de deux mille ans. Il implique tant de choses que les patients ne comprennent pas tant qu’ils n’y ont pas été confrontés. Le secret d’un diagnostic n’est vraiment pas le plus fréquent. Ça peut être le secret d’une confidence, le secret d’une opinion, le secret d’une peur, le secret d’une infidélité. Le secret d’un traumatisme survenu des années auparavant ou au contraire subi tout récemment.

En ce sens, oui, un médecin a des responsabilités que d’autres n’ont pas. Il doit écouter, ne jamais juger, et toujours taire, sauf dans des cas bien précis prévus par la Loi.

Car il entre dans l’intimité de chacun et de tous, sans distinction.

Son sens moral devrait donc être au-dessus des celui des autres. Son sens de la responsabilité, son sens du respect. Respect de l’autre, respect du patient, respect de son entourage, respect de la société dans son ensemble. Dans ce qui fait que nous pouvons vivre ensemble en harmonie.

Ça peut sembler un peu fleur bleue, ou idéaliste.

C’est pourtant ce qui fait qu’un médecin n’est pas un surhomme au pouvoir divin de guérir par l’imposition des mains.

Mais bien un homme ou une femme pétris de diverses valeurs qui s’enseignent, s’apprennent, se cultivent, s’entretiennent, patiemment, au prix d’efforts parfois incompréhensibles pour les autres. Un homme ou une femme ayant normalement acquis une certaine sagesse, après de nombreuses années, mais persuadée que ce sont des valeurs humanistes qui doivent le guider.

Un médecin n’est pas un dieu vivant dont la parole doit être Vérité, mais bien un humain qui cherche à comprendre son semblable dans le respect pour l’aider au mieux.

Encore faut-il qu’il soit lui-même respecté et que la société ne cherche pas à en dévoyer son rôle.

Nous ne sommes pas des distributeurs d’ordonnances, de médicaments, de certificats et de jours de congé. Nous ne sommes pas non plus des gens malveillants cherchant absolument à empoisonner nos patients avec des médicaments maléfiques. Pas plus que nous ne sommes des nantis qui méprisent les petites gens du haut de leur bateau de croisière. Ni des vendus qui se prostitueraient pour un voyage aux Maldives offert par un laboratoire pharmaceutique.

Être médecin, c’est un métier. Un métier pas vraiment comme un autre, c’est vrai, mais un métier seulement. Ça peut être une passion pour certains, mais même une passion ne remplit pas toute une vie.

Parce qu’un métier, c’est quoi, en vrai ?

Ce qui donne un rôle dans la société, qui nous offre une reconnaissance des autres humains, qui nous permet d’avoir une action sur la réalité, une place parmi nos semblables et dans « l’ordre des choses ».

Ce qui permet de vivre dans la société, de tirer un moyen de subsistance de notre fonction, utile aux autres.

Ce commentaire sur Twitter m’a permis de faire une réponse en forme de boutade :

Parce que la société dans son ensemble a une image fausse du niveau de vie des médecins, je voulais montrer que les fantasmes ont la vie dure. Si dans les années 80 nos aînés avaient des revenus très confortables, de nos jours un médecin n’a plus le même train de vie.

Quand la consultation était à 115 francs (15,23 €), une place de cinéma valait 10 francs (1,5 €). En 2016 la consultation vaut 23 €, une place de cinéma vaut plus de 9 €. Une valeur relative divisée par 5. Rien que ça.

L’argent n’est pas une motivation en soi, mais si la société veut tant des médecins intègres, indépendant des firmes multinationales pharmaceutiques ou des conflits d’intérêts, il est dans le sien, d’intérêt, de les rémunérer correctement à la hauteur de leurs responsabilités. C’est ce qui fonde aussi qu’un fonctionnaire doit être bien payé pour ne pas avoir à « arrondir ses fins de mois » et ne pas être une proie facile pour les corrupteurs.

Alors si ce n’est pas l’argent, qu’est-ce qui motive un médecin à le devenir ?

La pression toujours continue des caisses d’assurance maladie, qui « simplifient » tous les jours notre vie en décidant que désormais il faut remplir un formulaire pour prescrire une perfusion effectuée par une infirmière ?

Les exigences de ceux qui veulent être examinés dans la seconde pour un ongle incarné ?

Non.

Bien autre chose.

Parce que si je n’ai pas La Vocation. J’ai quand même choisi ce métier. Et je le fais avec plaisir, même si je râle souvent (après tout, je suis Français).

Et, chose que je n’aurais jamais pensé dire à mes patients, mais que je peux confier ici (puisque c’est chez moi ici, après tout), c’est ce qui m’a guidé dans mon choix.

Dans l’ordre. Comprendre le vivant : je voulais être chercheur en biologie moléculaire au départ et c’est pour avoir une formation différente que j’ai choisi les études de médecine. Travailler avec l’humain : parce que j’ai découvert (tardivement dans mes études, mais c’est un autre problème) que j’aimais ça. Le pouvoir : parce qu’au fond c’est ça qui compte, changer le réel. Le pouvoir sur la Nature, sur le Destin, et parfois sur la Mort elle-même. Plus souvent le pouvoir de changer les choses, des choses concrètes.

Mais je suis sûr que d’autres parmi mes confrères auraient des réponses très différentes, et qui ne seraient pas vénales ou intéressées.

Alors, avoir La Vocation ? Très peu pour moi.

Je ne suis pas une fonction désincarnée et hiératique, je suis un être humain curieux de tout, avide de vivre, d’être utile, de rêver, de créer, de jouir de son existence, si possible en apportant un peu de mieux dans le monde.

Je conçois mon métier comme un métier. Passionnant à bien des égards. Mais un métier. Qui me fait bien vivre. Mais un métier.

Ni plus. Ni moins.

Dans la mémoire du Serpent à Plumes

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